- SCIENCE ACTUALITES - FEVRIER 1998 -

 

Recherche Défense:

les enjeux d'une crise

 avec la participation de:

  • Paul Caro, délégué aux affaires scientifiques de la Cité des Sciences
  • Jacques Fontanel, économiste, spécialiste des questions de défense auprès de l'ONU
  • François Géré, directeur scientifique de la Fondation des études de défense
  • Sylvestre Huet, journaliste scientifique à Libération

Débat animé par Alain Labouze, rédacteur en chef de Science Actualités.

Introduction au débat: retour sur l'actualité du mois

  • Haroun Tazzief : Les nécrologies rédigées dans la presse témoignent des relations ambiguës entre science et aventure. Le plus célèbre des volcanologues français était aussi un personnage controversé sur le plan scientifique. Pourquoi ?
  • Annonce au congrès de Chicago sur le sida d'un essai de vaccin à base de virus vivant sur 200 volontaires sains : les risques et les contraintes éthiques des expérimentations humaines.
  • Acte de naissance de la pastille verte pour les automobiles : déclaration de guerre ou coup d'épée dans l'eau dans la lutte contre la pollution de l'air dans les villes ?
  • Fermeture de trois usines d'incinération de déchets domestiques dans le Nord à cause d'émanations de dioxine : le dossier de la gestion des déchets fait partie des priorités de l'année pour le ministère de l'environnement
  • Microsoft accusé d'abus de position dominante aux États-Unis alors qu'en France, Bill Gates est reçu par les plus hautes instances de l'État. Y a-t-il risque de confusion entre les intérêts privés et le service public à l'heure où la France affirme s'engager résolument dans l'ère des réseaux ?

Le débat:

Recherche Défense: les enjeux d'une crise

Recherche militaire, recherche défense: ces mots évoquent un monde secret. Et pour cause: l'armée n'a jamais eu la réputation d'être bavarde. Pourtant, la recherche militaire, qu'elle soit appliquée ou fondamentale, a été- discrètement- un pilier du développement industriel français. Abondamment irriguée de crédits publics, elle a été la locomotive de la recherche française dans son ensemble. Mais aujourd'hui, tout l'édifice menace sérieusement de se lézarder. Crise économique, profonde mutation du secteur défense et nouveau contexte international obligent à tout revoir. Les décisions à prendre dans les mois qui viennent, détermineront les secteurs de recherche qui seront maintenus ou sacrifiés.

Au moment précis où ces choix cruciaux sont à faire, les Controverses ouvrent le dossier de la recherche militaire. Quelles sera l'incidence des restructurations en cours sur la politique de recherche?

"C'est en novembre 1989 que le tournant s'est engagé", explique François Géré, directeur scientifique de la Fondation des études de défense. "Avec la chute du mur de Berlin, nous sommes réellement revenus à un état de paix, et aujourd'hui, la France ne se connaît plus d'ennemis directs: les frontières sont sûres et aucune espèce de menace ne justifie qu'on entretienne encore cette machine considérable dédiée à la défense."

Depuis bientôt dix ans, la politique de défense de la France, comme celle de nombreux autres pays, connaît un véritable bouleversement. La loi du 2 juillet 1996 relative à la programmation militaire pour les années 1997-2002 témoigne de la volonté de l'Etat de se désengager d'un secteur trop lourd parce qu'inutile dans le contexte géopolitique actuel et surtout trop coûteux face à la crise économique.

Pour le secteur militaire, fonctionner avec des crédits moins importants signifie envisager un autre type de défense. Il faudra faire des choix dans les armes à développer ou à délaisser, mais en tout état de cause, une partie de la Recherche et Développement des armées devra être abandonnée ou reconvertie vers le civil.

La recherche militaire est pourtant considérée comme un pilier du développement industriel français. Un tiers des budgets consacrés à la Recherche et Développement en France est lié au secteur militaire et aux armements. Sans cette recherche militaire, la plupart des grands programmes scientifiques actuels n'auraient jamais pu voir le jour. Limiter l'effort militaire ne constitue-t-il pas une menace pour la recherche tout entière?

"C'est très clair, on ne pourra plus tout faire", explique Jacques Fontanel, économiste et spécialiste des questions de défense auprès de l'ONU. "Il y a des secteurs de recherches pour lesquels nous devrons nous retirer." Pour étayer ses craintes, Jacques Fontanel avance deux arguments. D'une part, s'il est vrai qu'une grande partie des secteurs abandonnés pourraient être repris par des entreprises publiques de recherche, on sait que ces organismes sont eux aussi confrontés à des problèmes de budgets. D'autre part, la reprise de ces secteurs par les PME-PMI reste une possibilité. Seulement, on constate que les chercheurs spécialisés manquent dans ces entreprises.

Sylvestre Huet, du quotidien Libération, ne partage pas ces cette vision. Le journaliste estime en effet qu'un fossé sépare la recherche militaire du civil: ce sont deux secteurs qui fonctionnent dans des logiques trop différentes pour que l'une profite vraiment de l'autre. "Un général désire un engin capable de réaliser tel ou telle prouesse? Il l'obtient. Cette logique n'est pas possible dans un contexte industriel où l'on sait bien que c'est le marché qui décide."

François Géré condamne cette "tendance à la sophistication à tout prix" à laquelle s'est attachée la recherche militaire: "C'est une tendance tout à fait normale, explique-t-il. Les techniciens veulent toujours aller plus loin dans leur domaine. Le problème, c'est que ces applications sont finalisées. Et paradoxalement, on s'est mis à fabriquer des choses tellement compliquées, tellement chères et tellement précieuses qu'on en arrive au point où l'on décide de ne pas les utiliser parce qu'il n'est pas question de les perdre." Au bout du compte, et c'est l'analyse de Sylvestre Huet, le fruit de ces recherches trop pointues ne pourront faire l'affaire ni des militaires, ni de la recherche civile.

"J'ai un peu tendance à croire qu'en France, on a vécu assez doucettement dans le mythe des retombées positives du militaire vers le civil, reprend François Géré. En réalité, si on considère le cas américain, on se rend compte que les retombées ont été extrêmement modestes". Certes, il y a bien eu un transfert de technologie vers l'industrie des loisirs et qui a profité aux jeux vidéo ou aux effets spéciaux pour le cinéma, mais paradoxalement, François Géré constate que "dans les domaines de l'information et de la communication, c'est le secteur civil qui a plus apporté aux militaires que le contraire..."

Depuis 5 ans, on se rend compte que les espoirs placés dans la reconversion ont en partie été déçus. "On s'aperçoit que ça ne va véritablement nulle part, conclut François Géré. Une des choses que les Américains ont été les premiers à concrétiser, ça a été de dire purement et simplement en 1986 "On ferme! " et de supprimer ainsi des millions d'emplois." Concernant la France, François Géré pointe du doigt une rigidité étatique: "Le tournant a été raté et nous prenons seulement conscience du retard que nous avons accumulé depuis 1989. La restructuration est aujourd'hui considérable et n'a pas fini d'être douloureuse: ce sont encore 20 à 30 000 personnes qui vont se retrouver mises de côté... "

* OLIVIER BOULANGER

 

Texte intégral du débat

Pour en savoir plus:

consultez le dossier de notre numéro de novembre 97.


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