- SCIENCE ACTUALITES - MARS 1998 -

 

Santé publique:

La mortalité évitable

 avec la participation de:

  • Joël Ménard, directeur général de la Santé
  • Gérard Dubois, professeur de santé publique à l'hôpital d'Amiens
  • Franck Nouchi, journaliste au Monde
  • Hervé Ponchelet, journaliste au Point

Débat animé par Alain Labouze, rédacteur en chef de Science Actualités.

Introduction au débat: retour sur l'actualité du mois

  • L'Union internationale des astronomes a annoncé le 11 mars qu'un astéroïde allait frôler la terre à 40 000 Km de distance le 28 octobre 2028. Un grand quotidien s'en est fait aussitôt l'écho. Or, la nouvelle a très vite été contredite par la NASA, affirmant qu'il ne passerait qu'à 960 000 km de distance et que la terre ne risquerait donc rien. Fausse alerte.
  • Lors d'un congrès aux Etats-Unis, un grand scientifique a fait part de son inquiétude quant au possible développement d'armes viro-bactériologiques, un sujet pourtant très peu développé dans la presse. Existe-t-il un devoir de censure de la part des journalistes concernant ce risque?
  • Une étude portant sur 7500 morts vient de démontrer que la moitié de ces décès font suite à une décision d'abandon thérapeutique. La presse a insisté sur le fait que c'était la première fois que le débat sur l'euthanasie émergeait en France. Le débat sur l'euthanasie a-t-il progressé en France?
  • La venue de Dolly, la première brebis clonée, avait suscité en son temps les plus vives inquiétudes. Pour l'annonce de la naissance de Marguerite, le premier veau cloné français, les réactions ont été beaucoup plus favorables de la part de la presse française. Cocorico?

Le débat:

Santé publique: la mortalité évitable


Alors que dans notre pays l'espérance de vie ne cesse de croître, près d'un quart de Français continuent de mourir avant l'âge de 65 ans. Ces chiffres laissent penser qu'en matière de santé publique, la France peut encore faire beaucoup mieux. Le dossier de la mortalité évitable est-il aujourd'hui bien amorcé?

"Il faut bien se rendre compte que nous avons ici une discussion de riches". L'intervention de Franck Nouchi, journaliste au Monde, est cinglante mais réaliste: le débat qui s'engage à la Cité des Sciences sur la mortalité évitable ne doit pas nous faire oublier que la France, malgré ses défauts, reste un pays privilégié en matière de santé publique. Les chiffres parlent d'eux-mêmes. 82 ans pour les femmes, 74 pour les hommes, l'espérance de vie des Français est parmi les meilleures au monde. Pourtant, sur 520 000 décès annuels, 120 000 surviennent encore avant l'âge de 65 ans. Le tabac, l'alcool, la voiture, les cancers qui pourraient être dépistés ce sont plus de la moitié de ces décès précoces qui pourraient être évités. "On a l'impression que ce problème est sous-estimé par les pouvoirs publics, fait remarquer Hervé Ponchelet, journaliste au Point, et la France accuse aujourd'hui un grand retard".

Ces dernières années, les gouvernements ont pourtant pris des initiatives qui, pour certaines, ont porté leurs fruits. "Le bon exemple est celui des prémix, explique Joël Ménard, directeur général de la Santé. En taxant lourdement ces produits, les ventes ont aussitôt chuté. Mais en ce qui concerne le tabac, l'impact a été moins fort". La loi Evin, car c'est elle dont il s'agit, n'a pourtant pas été inutile. Gérard Dubois, professeur de Santé publique à l'hôpital d'Amiens en rappelle les grandes lignes: "En France, la publicité directe a disparu complètement, la publicité indirecte à 95%, par contre, la publicité illégale sur les lieux de vente est encore très pratiquée. Et dans les espaces publics, nous avons fait d'énormes progrès, mis à part dans les bars et les restaurants. Le gros du travail reste à faire dans la communication et dans l'information." Appliquée en janvier 93, la loi Evin a fait chuter la consommation de cigarettes de 9% en deux ans.

Les politiques menées ont ainsi démontré qu'elles n'étaient pas inutiles. Que freine donc leur mise en oeuvre? "Il y a deux choses dans la vie d'une direction générale de la Santé, explique Joël Ménard, il y a l'urgence et le fond. L'urgence apparaît tous les jours et il faut y répondre immédiatement. Le fond, c'est essayer de faire une politique à long terme." Au quotidien, les choses ne sont pas si simples, reconnait le directeur général de la Santé: "Je n'ai jamais eu autant de conseillers que depuis que je suis à la Santé. Et aucun de leurs conseils ne vont dans le même sens..."

Or, pour reprendre les propos de Gérard Dubois, "la santé publique est une discipline essentiellement politique: c'est la discipline de la décision. Et une décision doit être rapide car attendre c'est décider de ne rien faire". Joël Ménard souscrit à cette remarque et compte le démontrer très prochainement: en généralisant à toute la France le très polémique dépistage du cancer colo-rectal. "Depuis plusieurs années, explique-t-il, les comités se sont succédés, apportant des conclusions souvent contradictoires. Moi, j'ai une position claire, que j'ai déjà proposée à Bernard Kouchner, et qui compte bientôt l'appuyer. Il faut dire aux gens la vérité. Oui, l'Hémoccult suivi d'une côlonoscopie peut permettre de diminuer la mortalité de 5 à 20%. Oui, il existe un risque de perforation lors de cette côlonoscopie. Les gens doivent le savoir et rien ne doit leur être imposé. Mais il faut bien voir que ce sont 1 500 à 2 000 malades du cancer du côlon qui pourraient ainsi être sauvés chaque année."

Ne rien imposer mais informer, le dossier de la mortalité évitable passe donc essentiellement par la communication, "encore assez sous-développée", selon Hervé Ponchelet du Point. Joël Ménard semble conscient du problème et compte très bientôt y remédier. "En mettant nos informations à la disposition de tous sur Internet, par exemple. En ayant aussi un contact plus régulier et moins conflictuel avec la presse."

"On en arrive finalement à un consensus médical et scientifique, conclut Franck Nouchi. Mais cela ne suffit pas. On sera aussi confrontés à des problèmes plus techniques. Qui devra mettre en oeuvre le dépistage? Faudra-t-il revoir la formation initiale et continue des médecins?" Des questions qu'il faudra suivre dans les mois à venir.


* OLIVIER BOULANGER

Texte intégral du débat

Pour en savoir plus:

consultez le dossier de notre numéro de juillet-août 97.


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