- SCIENCE ACTUALITES - MARS 1998 -

 

Santé publique:

La mortalité évitable

Texte intégral du débat

Joël Ménard :

Il faut se fixer des objectifs réalistes! En comparant nos chiffres avec les autres pays, comme l'Angleterre, on peut se fixer des objectifs accessibles. A l'échelle de la France, il faut comprendre pourquoi les résultats sont différents d'une région à l'autre, et pourquoi ils varient selon les catégories socio-professionnelles.

Hervé Ponchelet :

On est de très mauvais épidémiologistes en France et les journalistes savent très mal interpréter les statistiques. On a du mal à bien définir les choses : lorsque le Monde annonce que " plusieurs centaines de décès sont dues à la pollution ", il ne définit pas ce que sont ces morts. Il s'agit en fait de morts prématurés de quelques jours à quelques semaines.

Franck Nouchi :

Il faut bien se rendre compte que la France est un pays privilégié en matière de santé publique et que nous avons ici une discussion de riches.

(...)

On manque cependant de beaucoup d'outils épidémiologiques. Les études ne sont pas toujours très rigoureuses, mais il est parfois bon d'en faire un peu trop pour faire naître les débats.

(...)

La Santé a un coût. Utilisons à bon escient l'argent qui lui est consacrée.

Gérard Dubois :

Le terme de "santé publique" est un terme trop général et les problèmes sont extrêmement nombreux. Par exemple, à la question " le dépistage est-il utile ? ", il n'existe pas une réponse unique.

La santé publique est une discipline essentiellement politique: c'est la discipline de la décision, et les choix y sont toujours difficiles. Ils doivent être rapides car "attendre c'est décidé de ne rien faire". La connaissance ne pèse que 10% dans la décision. La décision ne peut être déconnectée de la réalité sociale.

Joël Ménard :

Il y a deux choses dans la vie d'une direction générale de la Santé: il y a l'urgence et le fond. L'urgence, c'est ce qui apparaît tous les jours et auquel il faut répondre. Le fond, c'est d'essayer de faire une politique de santé publique à long terme. Concrètement, l'affaire est plus compliquée et je subis d'énormes pressions... Je n'ai jamais eu autant de conseillers que depuis que je suis à direction générale de la Santé ,de conseils qui ne vont jamais dans le même sens. Je suis aussi confronté à une certaine presse qui pose parfois des faux problèmes.

(...)

A propos du cancer colo-rectal, il a fallu faire un travail de réflexion. Depuis plusieurs années, les comités se sont succédés, apportant des conclusions souvent contradictoires, mais il y a un moment où il faut prendre une décision. Moi, j'ai une position claire, que j'ai déjà proposée à Bernard Kouchner et qui devrait bientôt l'appuyer: il faut dire aux gens quelle est la vérité:

"Premièrement, oui, le fait d'utiliser l'Hémoccult suivi d'une colonoscopie peut permettre de diminuer la mortalité de 5 à 20%.

Deuxièmement, la mortalité par colonoscopie est de 1 pour 10  000 et il existe un risque non négligeable de perforation. Les gens doivent connaître ces chiffres.

Mais si on prend tout le monde, on peut sauver 1500 à 2000 malades du cancer du côlon. Il faut donc donner le libre choix aux personnes tout en les informant des risques."

Gérard Dubois :

Ce qui est inadmissible, alors que personne ne remet en cause l'efficacité de l'Hémoccult, c'est que certains se permettent d'outrepasser le droit individuel du choix pour le faire à la place des personnes et décider que ce dépistage ne se ferait pas.

Franck Nouchi :

Sur ce problème, on est arrivé à un consensus médical et scientifique. Mais ça ne suffit pas. Il faut soulever le problème de la mise en uvre d'un programme de dépistage. Qui doit le mettre en uvre? Comment informer les patients? Ce travail n'est pas à la portée du premier médecin venu. Il faut revoir la formation initiale des médecins et la formation continue qui pour l'instant est trop faible.

Hervé Ponchelet :

Le problème est ici celui de la communication des informations médicales. Prenez par exemple la campagne médicale sur la position à adopter pour les bébés afin d'éviter la mort subite du nourrisson

En France, cette communication me semble assez sous-développée.

Joël Ménard :

On est en train de se préparer à mettre les informations sur Internet. On aimerait aussi avoir un contact régulier avec la presse: la DGS n'a rien à cacher.

Quel est le poids des décisions politiques sur l'efficacité sanitaire?

Joël Ménard :

Un bon exemple est celui des prémix. En taxant ce produit, les ventes ont chuté complètement. Concernant le tabac, l'impact est moins fort.

Gérard Dubois :

Il existe 5 modalités de lutte contre le tabagisme.

En France, la publicité directe a disparu mais ce n'est pas le cas encore en Europe, essentiellement à cause de l'Allemagne. La publicité indirecte à disparu à 95%. Par contre, la publicité illégale sur les lieux de vente est encore très pratiquée. Dans les espaces publics, nous avons fait d'énormes progrès, mis à part dans les bars et les restaurants. Le gros du travail reste à faire dans la communication et l'information.

Des questions se posent encore : pourquoi les substituts sont-ils au même prix que les cigarettes?

Hervé Ponchelet :

Globalement la France est un pays très privilégié, mais on manque de beaucoup d'outils épidémiologiques, on a un retard certain face à la santé liée à l'environnement. On est encore devant un problème de santé publique dont on a l'impression qu'elle est sous estimée par les pouvoirs publics.


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