- SCIENCE ACTUALITES - AVRIL 1998 -

 

Déchets nucléaires:

l'heure des choix

 avec la participation de:

  • Hervé Kempf, journaliste à La Recherche
  • Hélène Crié, journaliste à Libération
  • Monique Sené, chercheuse au CNRS et présidente du groupement scientifique pour l'information sur l'énergie nucléaire
  • Bernard Wiesenfeld, docteur en physique nucléaire, expert en ingénierie nucléaire, auteur de L'atome écologique (Ed. EDP Sciences)

Débat animé par Marthe Cousin, journaliste à Science Actualités.

Introduction au débat: retour sur l'actualité du mois

  • Une enquête de 60 millions de consommateurs a montré qu'une partie de nos aliments contenait des plantes génétiquement modifiées sans que le consommateur en ait la connaissance. L'étiquetage des aliments transgéniques est-il aujourd'hui possible?
  • Un rapport du Sénat souligne notre retard en matière de technologies de l'information. Parmi les raisons invoquées, l'une d'entre elles paraît inattendue: ces technologies font peur car elles brisent la hiérarchie imposée par la structure pyramidale des entreprises et des institutions.
  • Des incinérateurs de déchets ménagers ont été fermés dans le nord de la France pour cause de rejet de dioxines. Mais s'il fallait suivre les directives européennes, c'est plus de la moitié des incinérateurs que nous devrions fermer en France. Le principe de précaution dans ce domaine ne nous mène-t-il pas vers une impasse technologique?

Le débat:

Déchets nucléaires: l'heure des choix

Que faire des déchets radioactifs, comment s'assurer de leur innocuité pour les générations à venir?

La gestion des choix n'est pas un problème à venir: c'est un problème immédiat! Les déchets existent et sont entreposés dans de nombreuses installations réparties sur tout le territoire. La loi du 30 décembre 1991 a constitué pour la première fois une prise de position du Parlement sur ce sujet. Elle définit trois axes de recherche: le stockage souterrain, la réduction de la nocivité et de la durée de vie des déchets (transmutation), et l'entreposage en surface. Enfin elle pose pour la première fois en France, le problème du nucléaire en terme de démocratie, de transparence et de responsabilité.

"Je suis un écologiste scientifique, annonce d'emblée Bernard Wiesenfeld, docteur en physique nucléaire. Je suis donc pro-nucléaire comme tout écologiste scientifique." Un point de vue qui fait bondir Monique Sené, pourtant elle aussi chercheuse (au CNRS), et qui ne partage pas du tout cet avis. Le message se veut provocateur et promet déjà que le quatrième débat organisé par la Cité des sciences sur les controverses de l'actualité sera des plus animés. Mais peut-il en être autrement dès lors qu'il s'agit de débattre du nucléaire et plus particulièrement de ses déchets?

Au coeur du débat, la loi de 1991. La France, qui exploite l'énergie nucléaire depuis les années 50 ne s'est jamais véritablement inquiétée des inconvénients du nucléaire. Il a fallu attendre le début des années 90 pour que le pays se dote enfin d'une loi cadre régissant certains problèmes liés à la production d'énergie nucléaire, ceux des déchets radioactifs. Le texte stipule que des recherches doivent être menées afin de proposer devant le parlement dès 2006 des solutions concernant le devenir des déchets radioactifs. Trois axes de recherche ont d'ores et déjà été dégagés. Ils concernent la réduction de la durée de nocivité des déchets par séparation des différents éléments suivie d'une transmutation, l'étude des différents types de conditionnement et enfin la recherche de formations géologiques profondes en vue d'un éventuel stockage.

"Une loi limitée, juge Monique Sené, car elle ne tient pas compte des problèmes de réversibilité du stockage, or c'est certainement le point le plus important". L'une des options envisagées est effectivement celle d'un stockage profond, c'est à dire de 400 à 700 mètres sous terre, à l'abri de couches géologiquement stables. "Comment faire marche arrière si cela tourne mal? Nous ne savons même pas reprendre des sites actuels comme celui de la Manche!" Selon la chercheuse, l'état de nos connaissances n'est donc pas suffisant pour pouvoir se permettre un tel stockage.

Bernard Wiesenfeld, quant à lui, est beaucoup plus confiant. "Le problème n'est pas technique, affirme-t-il, il est uniquement politique. Et la faute en est aux antinucléaires". Le stockage en profondeur est, selon lui, la solution ultime car elle est la seule à tenir compte d'une éventuelle perte de mémoire historique de la part de nos descendants: "Qui se souviendra de nos actuels sites de stockage dans plusieurs milliers d'années, demande-t-il?" Mais la solution qu'il préconise n'emporte pas l'adhésion de tous, loin s'en faut : stocker les déchets au fond des océans, "de toute évidence, le meilleur emplacement..."

"Et pour cause, lui rétorque Monique Sené, en 1969, les Etats-Unis qui ont envoyé vers le fond leurs réacteurs nucléaires en ont perdu toute trace. Mais depuis, nos connaissances sur les océans se sont approfondies: les produits radioactifs remonteront un jour ou l'autre, c'est une certitude".

Hervé Kempf, journaliste à la Recherche et présent lui aussi sur le plateau du débat, tient cependant à dépasser ces aspects purement scientifiques. "L'enjeu du problème, c'est celui de notre responsabilité. Nous avons des déchets nucléaires. Peut-être que les enfouir dans la mer serait une bonne solution, mais il se trouve que la mer appartient à tout le monde. Nos déchets trouveront donc une conclusion sur terre."

Et ce sont effectivement des solutions terrestres qui sont actuellement envisagée. Plusieurs sites sont à l'étude en France: "l'objectif est de trouver un volume dans l'argile ou le granit suffisamment homogène et dépourvu de faille, de 2 kilomètres de côté, rappelle Bernard Wiesenfeld". De tels sites existent, notamment dans la Meuse et la Haute Marne, mais comme le souligne Monique Sené, "comment empêcher le retour des produits radioactifs par la circulation hydrologique?"

Les solutions qu'elle propose: le stockage en surface. "Il n'existe à l'heure actuelle aucune autre alternative, soutient Monique Sené. On ne peut abandonner nos déchets sans se soucier de leur devenir. Nous sommes donc condamnés à les surveiller!"

Outre le stockage, la filière Mox est une autre voie très étudiée dans la gestion des déchets nucléaires. Son principe est de réutiliser certains déchets dans des réacteurs à eau pressurisée. Les avantages sont certains: réduire considérablement la masse de déchets finaux et permettre d'exploiter à 100% le combustible (contre 1% avec les filières classiques). "La filière Mox donnerait à la France une autonomie énergétique pour l'éternité, soutient Bernard Wiesenfeld. De toute manière, dans 50 ans, avec les pénuries d'énergies fossiles, nous n'aurons pas d'autre alternative...".

Superphénix aurait pu permettre de tester cette méthode, avant que le gouvernement mette un terme à son exploitation. "On aurait aimé qu'il y ait un débat démocratique sur l'énergie, déplore Bernard Wiesenfeld. Malheureusement, Superphénix a été arrêté d'une manière totalitaire ". Vive réaction de la part d'Hélène Crié, journaliste à Libération: "Je rappelle tout de même que pendant quarante ans, personne ne s'est posé la question de savoir pourquoi les choix énergétiques français avaient été pris sans débat démocratique..."

Cependant, la filière Mox n'est pas sans risque, "c'est un système beaucoup plus compliqué et surtout plus instable, affirme Monique Sené, et il est de toute manière ridicule de dépendre complètement du nucléaire. Diversifions nos ressources, faisons des économies d'énergies, voilà les alternatives".

Derrière ce problème des déchets se cache en fait un autre enjeu bien plus important cristallisé par l'échéance de 2006. Pourquoi cette date? "Parce qu'elle tombe au moment où la France devra renouveler son parc nucléaire, fait remarquer Hervé Kempf. Si aucune solution fiable n'est réellement proposée à cette date, il sera difficile de relancer la construction de nouvelles centrales. Après la transmutation, l'entreposage et l'enfouissement, l'arrêt du nucléaire ne serait-il pas une quatrième solution pour limiter le problème des déchets?"

Texte intégral du débat


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