Introduction au débat: retour sur l'actualité du mois
- La découverte d'une nouvelle méthode de lutte contre
le cancer pourrait représenter un espoir auprès des malades.
Seulement voilà, à l'heure actuelle, elle n'a été
testée que sur des souris. Cette information méritait-elle
de faire la une des quotidiens? En tout cas, gare aux espoirs prématurés.
- En quelques semaines, le Viagra, la pilule contre l'impuissance,
est devenue un véritable phénomène de société
dont les médias se sont fait le relais...
- Des traces de radioactivité ont été retrouvées
sur des wagons transportant des déchets nucléaires.
Il s'agirait simplement de poussières radioactives qui, bien que
dépassant les normes autorisées, ne représenteraient
pas un réel danger pour le personnel. Cependant, ce problème
était connu des autorités compétentes sans pour autant
qu'elles le signalent ou qu'elles trouvent une solution à ce problème.
- Malgré des contrôles de plus en plus fréquents,
le dopage touche toujours plus les milieux sportifs. Les discours
officiels semblent témoigner d'une réelle volonté
d'en "finir une fois pour toutes". Mais n'est-ce pas un vain
combat dans les conditions actuelles du sport de compétition et
des enjeux qui s'y rattachent?
Le débat:
Les aliments transgéniques
OGM. Ces trois lettres encore obscures il y a quelques
mois font désormais l'objet d'une attention particulière de
la part des médias et du public. Et pour cause, les organismes génétiquement
modifiés font peur. Quels sont les risques de cette technologie tant
sur la santé que sur l'environnement? Qu'apporte-t-elle réellement?
Derrières ces trois lettres se cachent en fait des
enjeux industriels, écologiques, politiques mais aussi éthiques.
Pourtant, les gouvernements commencent à peine à ce soucier
de ce problème. Chez nos voisins suisses, les citoyens auront à
se prononcer le 7 juin sur la poursuite ou non du génie génétique
dans leur pays. En France, c'est en s'appuyant sur une "conférence
de consensus" que le Parlement, à travers l'Office parlementaire
des choix scientifiques et technologiques, va se prononcer dans un rapport
à remettre au gouvernement. Une procédure inédite chez
nous, mais habituelle dans les pays nordiques, qui consiste à confronter
des citoyens pris au hasard avec des spécialistes. A suivre...
Un représentant du Ministère de l'agriculture prêt à
admettre "que les aspects commerciaux et industriels avaient joué
un grand rôle dans le dossier OGM" ; un adversaire des
aliments transgéniques reconnaissant que "des exagérations
avaient lieu aussi contre ces produits" ...le débat organisé
à la Cité des Sciences le 20 mai 1998 aura montré qu'il
était tout à fait possible de traiter un dossier aussi polémique
sans tomber dans les excès, la caricature ou la démagogie.
Car les aliments transgéniques sont objets de passion. En France,
contrairement aux États-Unis où ils sont confortablement installés
(32 millions d'hectares), ces produits font peur. Leur apparition est pourtant
récente et ils demeurent peu nombreux. Seuls deux produits sont autorisés
à la vente: le soja de la firme Monsanto et le maïs de
Novartis (ce dernier étant d'ailleurs la seule plante transgénique
autorisée à la culture sur notre territoire). Mais comme le
fait remarquer Dorothée Benoît-Browayes, journaliste et auteur
d'une enquête sur les OGM, il est déjà difficile de
surveiller leur développement. "La loi qui vient de rendre
obligatoire leur étiquetage est pratiquement inapplicable parce qu'il
est actuellement impossible de suivre la trace de ces produits parmi les
autres" Difficile de les identifier. Leur apparence ne les distingue
pas des aliments non-transgéniques, pas plus que leur goût
ou leurs propriétés diététiques. En effet, jusqu'alors,
seuls des gènes de résistance leur ont été greffés.
Résistances aux insectes pour certains (comme la pyrale), résistances
aux herbicides pour d'autres.
Ces aliments sont-ils pour autant potentiellement dangereux, c'est bien
ce qui porte à polémique. Avant commercialisation, ces aliments
transgéniques ont dû faire l'objet d'une lourde étude
sanitaire, "par des commissions indépendantes des enjeux
industriels", certifie Alain Coleno, président du Conseil
scientifique au Ministère de l'agriculture. Aucune toxicité
n'a pu jusqu'alors être décelée. Bien sûr, il
subsistera toujours un doute que relève Dorothée Benoît-Browayes: "Ce
n'est pas une amélioration génétique telle qu'on en
a toujours fait depuis des siècles. Il y a ici intégration
d'un message génétique dans un patrimoine étranger".
Mais plus que les menaces éventuelles sur la santé, ce sont
les dangers encourus par l'environnement qui agitent surtout les débats.
On redoute notamment un transfert des gènes de résistance
vers des plantes non transgéniques. Comment lutter contre la prolifération
dans les cultures de plantes sauvages si elles deviennent résistantes
aux herbicides les plus puissants... Tout le monde admet désormais
ce danger, y compris les grosses sociétés multinationales
qui assuraient en 1994 que cela était impossible. De même,
il existe un risque que les insectes acquièrent à long terme
une résistance vis à vis des insecticides introduits dans
le génome des végétaux.
"On a le sentiment que ces firmes ne savent plus très bien
ce qu'elles font", lance Dorothée Benoît-Browayes.
Tous s'accordent d'ailleurs, avec plus ou moins de conviction, à
le reconnaître. "Les applications commerciales sont arrivées
beaucoup trop vite", admet Alain Coleno, allant même jusqu'à
regretter "que le débat n'ait pas eu lieu plus tôt".
Un discours bien différent de celui que l'on entend habituellement
dans les ministères...
Pour Michel Tibon-Cornillot, biologiste et philosophe, le risque lié
aux OGM est celui que partage toute technologie complexe: "L'augmentation
en puissance et en précision des techniques fait que l'on accroît
proportionnellement les risques. Cela signifie que nous n'avons jamais été
confrontés à une telle réussite et jamais à
autant de risques à la fois". Alain Coleno partage ce point
de vue mais il insiste tout de même sur un point: "Il
y a des risques et des problèmes qu'il ne faut pas nier, mais j'aimerais
que l'on ne jette pas une technologie par principe, et que l'on se garde
la possibilité de l'examiner et de la maîtriser afin de pouvoir
l'utiliser quand il le faut, sous contrôle".
Outre le risque inhérent à une technologie novatrice et ne
disposant pas par définition d'un certain recul, un autre aspect
inquiète Michel Tibon-Cornillot. Il s'agit de cette "dimension
extraordinairement bricoleuse que l'on peut observer en biologie"
et qui permet avec peu d'argent d'accéder à des techniques
incroyablement puissantes... qui ne doivent pas tomber entre toutes les
mains. Car "pour la première fois, des intentions culturelles
(comme la possibilité de faire de l'argent) peuvent être introduites
dans le génome des animaux, des végétaux et des hommes."
Mais la question de base, c'est finalement une personne du public de la
Cité des Sciences qui la posera: "Pourquoi des OGM?".
La réponse de Michel Tibon-Cornillot se fait cinglante: "Les
seules finalités que je vois intervenir, sont l'argent. Ce sont des
milliards qui sont en jeu!" Augmenter les rendements par l'utilisation
d'un seul insecticide au lieu de deux par exemple (et bien entendu celui
de la firme qui a créé l'OGM)... c'est effectivement de productivité
dont il est question. Alain Coleno rappelle cependant que ces produits pourrait
un jour répondre au problème de la faim dans le monde. "Oui,
mais la vraie question n'est-elle pas plutôt pourquoi la faim?"
lui rétorque Michel Tibon-Cornillot. Dorothée Benoît-Browayes
avoue être choquée de voir des industriels avoir une mainmise
sur ce dossier: "Il s'agit de savoir aujourd'hui quels hommes nous
voulons être et dans quelle nature nous voulons vivre. C'est un choix
de société."
Les 20 et 21 juin, ce sera justement à un panel de Français
de se prononcer au travers d'une conférence de consensus, une procédure
un nouvelle en France, mettant face à face des citoyens et des experts.
Une telle initiative saura-t-elle faire avancer efficacement le dossier
OGM en France? C'est en tout cas un sujet qu'il faudra suivre dans les semaines
et les mois qui viennent.
Épilogue:
Consultez la revue
de presse que Science Actualités a consacrée à
la "conférence de citoyens" dans son numéro de juillet-août
1998. |