- SCIENCE ACTUALITES - MAI 1998 -

 

Les aliments transgéniques

 avec la participation de:

  • Alain Coleno, président du conseil scientifique au ministère de l'Agriculture , ancien directeur scientifique des productions végétales à l'INRA .
  • Michel Tibon-Cornillot, biologiste et philosophe à l'école des hautes études en sciences sociales, auteur des "Corps transfigurés" (Ed le Seuil).
  • Dorothée Benoît-Browayes, journaliste et auteur du livre "Des inconnus dans nos assiettes" (Ed. Raymond Castells).

Débat animé par Alain Labouze, rédacteur en chef de Science Actualités.

Introduction au débat: retour sur l'actualité du mois

  • La découverte d'une nouvelle méthode de lutte contre le cancer pourrait représenter un espoir auprès des malades. Seulement voilà, à l'heure actuelle, elle n'a été testée que sur des souris. Cette information méritait-elle de faire la une des quotidiens? En tout cas, gare aux espoirs prématurés.
  • En quelques semaines, le Viagra, la pilule contre l'impuissance, est devenue un véritable phénomène de société dont les médias se sont fait le relais...
  • Des traces de radioactivité ont été retrouvées sur des wagons transportant des déchets nucléaires. Il s'agirait simplement de poussières radioactives qui, bien que dépassant les normes autorisées, ne représenteraient pas un réel danger pour le personnel. Cependant, ce problème était connu des autorités compétentes sans pour autant qu'elles le signalent ou qu'elles trouvent une solution à ce problème.
  • Malgré des contrôles de plus en plus fréquents, le dopage touche toujours plus les milieux sportifs. Les discours officiels semblent témoigner d'une réelle volonté d'en "finir une fois pour toutes". Mais n'est-ce pas un vain combat dans les conditions actuelles du sport de compétition et des enjeux qui s'y rattachent?

Le débat:

Les aliments transgéniques

OGM. Ces trois lettres encore obscures il y a quelques mois font désormais l'objet d'une attention particulière de la part des médias et du public. Et pour cause, les organismes génétiquement modifiés font peur. Quels sont les risques de cette technologie tant sur la santé que sur l'environnement? Qu'apporte-t-elle réellement?

Derrières ces trois lettres se cachent en fait des enjeux industriels, écologiques, politiques mais aussi éthiques. Pourtant, les gouvernements commencent à peine à ce soucier de ce problème. Chez nos voisins suisses, les citoyens auront à se prononcer le 7 juin sur la poursuite ou non du génie génétique dans leur pays. En France, c'est en s'appuyant sur une "conférence de consensus" que le Parlement, à travers l'Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques, va se prononcer dans un rapport à remettre au gouvernement. Une procédure inédite chez nous, mais habituelle dans les pays nordiques, qui consiste à confronter des citoyens pris au hasard avec des spécialistes. A suivre...

Un représentant du Ministère de l'agriculture prêt à admettre "que les aspects commerciaux et industriels avaient joué un grand rôle dans le dossier OGM" ; un adversaire des aliments transgéniques reconnaissant que "des exagérations avaient lieu aussi contre ces produits" ...le débat organisé à la Cité des Sciences le 20 mai 1998 aura montré qu'il était tout à fait possible de traiter un dossier aussi polémique sans tomber dans les excès, la caricature ou la démagogie.

Car les aliments transgéniques sont objets de passion. En France, contrairement aux États-Unis où ils sont confortablement installés (32 millions d'hectares), ces produits font peur. Leur apparition est pourtant récente et ils demeurent peu nombreux. Seuls deux produits sont autorisés à la vente: le soja de la firme Monsanto et le maïs de Novartis (ce dernier étant d'ailleurs la seule plante transgénique autorisée à la culture sur notre territoire). Mais comme le fait remarquer Dorothée Benoît-Browayes, journaliste et auteur d'une enquête sur les OGM, il est déjà difficile de surveiller leur développement. "La loi qui vient de rendre obligatoire leur étiquetage est pratiquement inapplicable parce qu'il est actuellement impossible de suivre la trace de ces produits parmi les autres" Difficile de les identifier. Leur apparence ne les distingue pas des aliments non-transgéniques, pas plus que leur goût ou leurs propriétés diététiques. En effet, jusqu'alors, seuls des gènes de résistance leur ont été greffés. Résistances aux insectes pour certains (comme la pyrale), résistances aux herbicides pour d'autres.

Ces aliments sont-ils pour autant potentiellement dangereux, c'est bien ce qui porte à polémique. Avant commercialisation, ces aliments transgéniques ont dû faire l'objet d'une lourde étude sanitaire, "par des commissions indépendantes des enjeux industriels", certifie Alain Coleno, président du Conseil scientifique au Ministère de l'agriculture. Aucune toxicité n'a pu jusqu'alors être décelée. Bien sûr, il subsistera toujours un doute que relève Dorothée Benoît-Browayes: "Ce n'est pas une amélioration génétique telle qu'on en a toujours fait depuis des siècles. Il y a ici intégration d'un message génétique dans un patrimoine étranger".

Mais plus que les menaces éventuelles sur la santé, ce sont les dangers encourus par l'environnement qui agitent surtout les débats. On redoute notamment un transfert des gènes de résistance vers des plantes non transgéniques. Comment lutter contre la prolifération dans les cultures de plantes sauvages si elles deviennent résistantes aux herbicides les plus puissants... Tout le monde admet désormais ce danger, y compris les grosses sociétés multinationales qui assuraient en 1994 que cela était impossible. De même, il existe un risque que les insectes acquièrent à long terme une résistance vis à vis des insecticides introduits dans le génome des végétaux.

"On a le sentiment que ces firmes ne savent plus très bien ce qu'elles font", lance Dorothée Benoît-Browayes. Tous s'accordent d'ailleurs, avec plus ou moins de conviction, à le reconnaître. "Les applications commerciales sont arrivées beaucoup trop vite", admet Alain Coleno, allant même jusqu'à regretter "que le débat n'ait pas eu lieu plus tôt". Un discours bien différent de celui que l'on entend habituellement dans les ministères...

Pour Michel Tibon-Cornillot, biologiste et philosophe, le risque lié aux OGM est celui que partage toute technologie complexe: "L'augmentation en puissance et en précision des techniques fait que l'on accroît proportionnellement les risques. Cela signifie que nous n'avons jamais été confrontés à une telle réussite et jamais à autant de risques à la fois". Alain Coleno partage ce point de vue mais il insiste tout de même sur un point: "Il y a des risques et des problèmes qu'il ne faut pas nier, mais j'aimerais que l'on ne jette pas une technologie par principe, et que l'on se garde la possibilité de l'examiner et de la maîtriser afin de pouvoir l'utiliser quand il le faut, sous contrôle".

Outre le risque inhérent à une technologie novatrice et ne disposant pas par définition d'un certain recul, un autre aspect inquiète Michel Tibon-Cornillot. Il s'agit de cette "dimension extraordinairement bricoleuse que l'on peut observer en biologie" et qui permet avec peu d'argent d'accéder à des techniques incroyablement puissantes... qui ne doivent pas tomber entre toutes les mains. Car "pour la première fois, des intentions culturelles (comme la possibilité de faire de l'argent) peuvent être introduites dans le génome des animaux, des végétaux et des hommes."

Mais la question de base, c'est finalement une personne du public de la Cité des Sciences qui la posera: "Pourquoi des OGM?". La réponse de Michel Tibon-Cornillot se fait cinglante: "Les seules finalités que je vois intervenir, sont l'argent. Ce sont des milliards qui sont en jeu!" Augmenter les rendements par l'utilisation d'un seul insecticide au lieu de deux par exemple (et bien entendu celui de la firme qui a créé l'OGM)... c'est effectivement de productivité dont il est question. Alain Coleno rappelle cependant que ces produits pourrait un jour répondre au problème de la faim dans le monde. "Oui, mais la vraie question n'est-elle pas plutôt pourquoi la faim?" lui rétorque Michel Tibon-Cornillot. Dorothée Benoît-Browayes avoue être choquée de voir des industriels avoir une mainmise sur ce dossier: "Il s'agit de savoir aujourd'hui quels hommes nous voulons être et dans quelle nature nous voulons vivre. C'est un choix de société."

Les 20 et 21 juin, ce sera justement à un panel de Français de se prononcer au travers d'une conférence de consensus, une procédure un nouvelle en France, mettant face à face des citoyens et des experts. Une telle initiative saura-t-elle faire avancer efficacement le dossier OGM en France? C'est en tout cas un sujet qu'il faudra suivre dans les semaines et les mois qui viennent.

Texte intégral du débat

Épilogue:

Consultez la revue de presse que Science Actualités a consacrée à la "conférence de citoyens" dans son numéro de juillet-août 1998.


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