- SCIENCE ACTUALITES - MAI 1998 -

 

Les aliments transgéniques

Texte intégral du débat

Alain Labouze:

Les OGM constituent un sujet d'actualité particulièrement épineux et complexe, riche d'enjeux industriels, financiers, sanitaires, environnementaux, et également politiques.

Les 20 et 21 juin 1998, aura lieu au Parlement, une conférence de consensus. Cette procédure nouvelle concerne des citoyens choisis au hasard et préalablement informés du dossier qui devront donner leur avis sur l'utilisation des plantes transgéniques, que l'on appelle encore les OGM, les Organismes génétiquement modifiés. Il s'agit de variétés de semences (maïs, soja...), auxquelles on a greffé un gène particulier qui confère certaines propriétés, telles que la résistance à un insecte ou à un herbicide.

Suite à ce débat, l'Office parlementaire des choix scientifiques et technologiques dirigé par le député Le Déhaut devra rendre un rapport au gouvernement fin juin. Tout se passe un petit peu à l'envers: en fait, rien n'assure que ces initiatives n'apaisent les craintes d'une certaine partie de l'opinion public de l'impact des OGM sur la santé ou sur notre environnement. Il faut savoir qu'avant même que ne s'engage cette concertation publique, des décisions quasi irréversibles ont déjà été prises.

Dorothée, ce que je propose, puisque dans ton livre il y a un très gros travail d'enquête sur l'ensemble du dossier, c'est que très rapidement, tu nous rappelles l'état des lieux de la diffusion et de la production des OGM en France, en Europe et un peu ailleurs si c'est possible, aux États-Unis et en Chine par exemple, et les quelques dates repères qui permettent de voir en combien d'années on en est arrivés là.

Dorothée Benoît-Browayes:

On est actuellement à 32 millions d'hectares de plantes transgéniques aux États-Unis. Essentiellement du maïs, du coton, et du soja, résistants aux herbicides totaux, Round up notamment, avec la situation qu'on connaît tous d'une Europe qui a essayé de se doter d'un arsenal législatif un peu chaotique dans la mesure où au niveau de la dissémination, on a une loi qui est en place mais qui n'a pas été accompagnée dès le départ par une prévision de mise sur le marché, la consommation, l'étiquetage. On a donc une espèce de train auquel viennent se greffer des wagons qui ne sont pas forcément cohérents avec la locomotive. Enfin, c'est un peu ma perception.

Pour faire court, l'an dernier, l'Europe a édicté le règlement Novel food, qui précise les conditions d'étiquetage des aliments génétiquement modifiés. On a actuellement sur le marché deux produits qui sont commercialisables en Europe, c'est le soja de Monsanto et le maïs de Novartis, pour ce qui est de notre consommation. Pour ce qui est de la culture, on a une autorisation, c'est celle du maïs de Novartis qui a fait l'objet de tant de débats à l'automne 96, qui a donc son autorisation de culture en France, depuis novembre dernier après avoir été bloquée par le gouvernement Juppé en février 1997.

Aujourd'hui, où en sommes-nous? On en est donc depuis novembre dernier à une obligation d'étiquetage des produits génétiquement modifiés avec toute la complication que cela sous-entend: on étiquette un produit génétiquement modifié dans la mesure où il est non équivalent substantiellement, c'est à dire qu'on peut prouver biochimiquement qu'il est différent de l'aliment traditionnel équivalent. Cet aspect a fait l'objet de tergiversations au niveau des applications extrêmement complexes qui font que, aujourd'hui, alors que l'obligation d'étiquetage est effective depuis le 1er novembre 1997, nous ne voyons pas dans nos supermarchés ces mentions. Donc ces produits sont, pour beaucoup d'entre eux, hors-la-loi.

Alain Labouze:

Alain Coleno, avant de revenir sur cette question d'étiquetage, est-ce que vous avez le sentiment que le traitement scientifique du dossier a été satisfaisant? Est-ce que vous n'avez pas le sentiment que les poids lourds de l'industrie agro-alimentaire, les Monsanto, les Novartis, ont précipité les prises de décision, ont provoqué les choses, sont passés en force en fait d'une certaine façon, avant même d'avoir l'aval des scientifiques et bien sûr l'aval des consommateurs?

Alain Coleno:

Je pense qu'effectivement - Mademoiselle a présenté le sujet tel que beaucoup le ressentent - il y a du vrai et du faux. En tout cas sur la question que vous posez de manière très claire, il n'y a pas de doute que les aspects commerciaux ou la force de l'industrie ont fait effectivement que le dossier s'est présenté d'une certaine manière. Ça, c'est ma conviction.

L'une des leçons principales que l'on peut tirer aujourd'hui, c'est que l'on peut regretter que ce débat n'ait pas eu lieu beaucoup plus tôt et qu'à la rigueur, je pense effectivement que si des informations précoces avaient été distillées plus tôt, ce débat aurait eu lieu de toute façon mais en tout cas dans une ambiance beaucoup plus sereine, me semble-t-il, et qui aurait permis effectivement, aux différents arguments de se présenter et d'avoir peut-être une discussion autour de ces arguments qui soit beaucoup plus calme; en tout cas, dans lequel on cherche finalement à faire apparaître ce qu'il y a de réel dans la controverse.

Le forum qui est engagé, est basé sur le principe des conférences de consensus, qui est un système qui fonctionne en particulier dans les pays anglo-saxons et surtout nordiques. Cette conférence de consensus n'a pas, contrairement à ce que les gens croient, pour objet d'aboutir à une opinion identique pour tout le monde, mais elle a pour objet de bien cadrer le débat, c'est-à-dire de bien faire apparaître quels sont les véritables points sur lesquels il n'y a pas consensus précisément. Et ceci devrait permettre ensuite, soit de manière extemporanée, une analyse plus précise de ces sujets, soit une prise de décision, parce qu'à la limite, le politique peut très bien prendre des décisions même si un certain nombre de personnes ne sont pas d'accord. Mais en tout cas, cela sera en connaissance de cause. Je crois que l'intérêt de cette conférence, c'est précisément de mettre ceci tout à fait au clair.

Pour moi il y a deux problèmes.
Le premier problème est celui de la technologie et ses potentialités, et comme dans toute technologie nouvelle, bien sûr, il y a peut-être des risques ou des problèmes qu'il ne faut pas nier. Il y a eu des problèmes et des risques dans toutes les technologies dont nous nous sommes rendus maîtres. Le problème est donc de savoir que ces risques et ces dangers existent, et que la société décide de répondre soit effectivement par l'introduction, soit par un ensemble de mesures qui permettent de dominer parfaitement la technologie. A la limite prenez l'électricité. Si l'un d'entre vous s'avise de mettre ses doigts mouillés dans une prise, je ne vous dis pas le résultat, vous le connaissez autant que moi. Vous ne le faites pas. Vous faites attention à ce que vos enfants ne le fassent pas. C'est bien quelque part une maîtrise de la technologie. C'est un peu trivial ce que je viens de dire. Mais donc il me semble que la technologie, en tout cas celle des OGM, devrait bénéficier de deux regards. Le premier sur les potentialités de la technologie et le second, un regard de jugement et peut-être de mise en place d'un système, si on décide qu'il est souhaitable, et bien d'encadrement réglementaire tel qu'il donne satisfaction alors à l'ensemble bien entendu des partenaires de la technologie. Donc c'est un petit peu ça que je regrette, si vous voulez, dans la manière où le débat a été abordé, j'ai un peu le sentiment que les gens et, même aujourd'hui, ne mesurent pas bien le potentiel que ça représente.

Il y a un exemple. Il se trouve qu'effectivement, j'ai été responsable pendant un certain temps des problèmes d'amélioration du matériel végétal. J'avais beaucoup de contacts avec des collègues qui travaillent encore et qui sont dans des pays en voie de développement. Il y a un certain nombre de faits, de chiffres que l'on regarde souvent mais qu'on ne rapproche pas. Et je me suis amusé - enfin, amusé avec beaucoup de tristesse - à les rapprocher.

Vous avez un premier chiffre qui est tout simplement la consommation en eau. Figurez-vous qu'en Libye, on utilise 440 % des ressources renouvelables. Il n'y a pas de secret, on tombe dans les nappes fossiles. Quand ces nappes fossiles seront vides, on n'aura plus d'eau, enfin du moins très peu. En Tunisie, on utilise environ 78 % des ressources renouvelables en eau et on sait à quoi l'eau sert pour des motifs industriels mais aussi pour des motifs de production.

A côté de ça, les économistes nous disent, enfin ceux qui s'occupent de démographie, que la population mondiale va se multiplier par deux entre 2010 et 2025 selon les pays. En ce qui concerne les pays que je viens de citer, c'est autour de 2010 et 2015 que l'opération va se situer. Ce qui vient automatiquement à l'esprit c'est: "A t-on de quoi nourrir ces gens qui vont arriver?" Je pense que personne ne peut éluder ce type de questions.

J'ai pris des exemples pour montrer que pour moi il y avait deux débats: il y a un premier débat sur l'intérêt de la technologie d'une manière générale, et il y a le débat actuel qui nous préoccupe, mais je ne voudrais pas que le débat actuel fasse disparaître l'autre débat.

Alain Labouze:

Je comprends. On va y revenir. Simplement, je voudrais dans un premier temps que nous nous penchions sur le contexte actuel. On est dans un contexte "vache folle". Est-ce que vous avez le sentiment que le principe de précaution qui semble aujourd'hui régir la gestion de tous les dossiers santé et environnement vous semble respecté dans le dossier OGM?

Michel Tibon-Cornillot:

Je fais partie, au ministère de la Santé, du Club Ségur, et nous avons eu une réunion tout à fait passionnante sur l'encéphalite spongiforme bovine, et vous pouvez prendre les aspects les plus négatifs du tableau et vous approchez un tout petit peu de la situation qui a été décrite par les meilleurs spécialistes et sur lequel tout le monde s'est mis d'accord. Alors cette situation est une situation dont on ne sait pas comment elle va évoluer mais qui pourrait aussi bien être absolument épouvantable que assez bizarrement étouffée. Je vais arriver à mon propos.

A mes yeux, en ce qui concerne les organismes génétiquement modifiés et la question de l'alimentation, je voudrais seulement faire une remarque. C'est la montée en puissance et la précision des techniques dans lesquelles nous sommes et leur introduction aux techniques biologiques . Je voudrais que vous ne voyiez ça pas du tout comme une critique mais comme une véritable dialectique. La précision et la puissance font monter en puissance le danger, les deux sont évidemment liées, c'est très difficile de faire comprendre ça au personnel médical.

Un exemple va vous permettre de le comprendre: c'est le problème du vaccin anti-polio. Vous savez que ce vaccin a été cultivé au départ pendant 15 ans à peu près. Ça a été un succès remarquable. Mais il a été cultivé pendant très longtemps sur des cultures de cellules de singe vert. Il a fallu attendre presque 20 ans avant de découvrir l'existence d'un rétrovirus qui s'appelle le SV40 dans ces mêmes cultures. Il se trouve donc qu'il y a eu presque 500 à 600 millions de personnes qui ont été vaccinées, et je parle de l'espèce humaine, chez qui on a introduit le SV40. Je vous rappelle simplement que le SV40 est cancérigène chez la souris. Il semble qu'il ne l'est pas chez l'homme mais on n'a jamais eu de travaux sérieux sur le suivi du SV40 chez les hominiens.

Je voulais simplement vous dire qu'ici, vous avez ce qu'on appelle un effet de contamination d'une puissance qui est proportionnelle à la puissance mise en oeuvre pour le vaccin, pour sa culture, pour sa diffusion, c'est-à-dire les réseaux mondiaux de vaccination mis en place avec l'OMS, etc.. Ce qui veut donc dire montée en puissance des techniques, de leur précision et, vous voyez bien ce que je veux dire par précision, ça veut dire qu'ici les techniques vont faire un court-circuit de toute la complexité de la biosphère avec les effets tampon d'une espèce sur les autres, etc., et vont s'adresser de façon privilégiée à telle classe d'âge des hominiens et non pas des singes verts ou des éléphants.

Cela veut dire tout simplement que jamais nous n'avons été confrontés à une telle réussite et jamais à autant de risques. Vous avez parlé de la vache folle. Il est bien évident que le principe de précaution dont vous avez parlé n'est pas un principe de précaution. C'est qu'en l'espace de 20-25 ans, on a mis en place une nouvelle maladie puisque l'encéphalite spongiforme bovine n'est ni un Creutzfeld-Jacob, ni quelque chose qui vient de la tremblante du mouton puisqu'on est à peu près certain que les centaines de milliers de nouvelles formes de tremblantes du mouton sont un retour de l'ESB chez les moutons.

Alors c'est très difficile de prendre une position. Il ne s'agit pas de flanquer la trouille à tout le monde, mais c'est ça le contexte. C'est la montée en puissance d'un côté, et le risque de l'autre, lié à la précision même avec laquelle on atteint les populations de plus en plus importantes. Voilà le contexte qui ne doit jamais être perdu de vue à l'horizon de ce qui nous intéresse. Ça, c'était le premier point.

Le second point. Il y a une dimension technique, bricoleuse, extraordinaire, en biologie (particulièrement en génétique, en embryologie etc.). Je peux vous garantir qu'il y a un aspect technique qui explique que le branchement se fait de façon extraordinairement rapide sur les circulations financières. Je ne connais pas de milieux scientifiques de recherche capables avec 10 ou 50 millions, c'est-à-dire une broutille à l'échelle de la physique théorique, capables de faire des organismes génétiquement modifiés. Avec 50 millions, vous achetez un château reculé, vous achetez des ultracentrifugeuses, vous achetez des enzymes de restriction, vous achetez des microscopes, vous achetez tout ce qu'il vous faut. Et donc il est horriblement difficile de contrôler ce que le privé peut faire dans ce domaine là et c'est exactement ce qu'il s'est passé. La mise sur le marché, les possibilités en accélérant les mise en champs ou en s'en privant. Je suis allé au Brésil et je sais que par exemple dans l'État de Baya, un certain nombre de domaines sont réservés pour faire des études sans suivre les conditions de précaution et où les grandes entreprises - y compris françaises - font cela.

Simplement donc pour vous signaler qu'il y a un écart à mon avis sur lequel, nous citoyens, nous devrions faire extrêmement attention. C'est la montée en puissance du risque qui est dialectiquement liée à l'efficacité des techniques, et de l'autre côté, le fait que le versant technique est extrêmement puissant dans la biologie, ce qui n'était pas le cas de la physique théorique. Et donc à l'intersection des deux, il me semble que ce n'est pas vraiment uniquement un principe de précaution. C'est que vraiment, il faut faire très attention à ce qu'il se passe. Maintenant, je ne veux pas affoler la population.

Alain Labouze:

Monsieur Coleno, est-ce que les scientifiques ne sont pas évincés du débat? Comment faut-il aborder la question des risques? Est-ce que vous êtes capables, vous, scientifiques de pouvoir, de nous donner des indications sur les risques hypothétiques, certes, mais potentiels à long terme des OGM sur l'environnement et sur la santé?

Alain Coleno:

Je voudrais revenir un peu sur le propos de M. Tibon-Cornillot parce que le débat est clair effectivement. Je crois que vous avez raison d'insister sur les problèmes de risques et je crois qu'un scientifique n'a pas le droit finalement d'éliminer toute réflexion sur le risque. Et effectivement, comme l'a très justement dit M. Tibon-Cornillot , plus on dispose de techniques performantes, plus il faut faire attention.

Donc, dans le traitement, en tout cas au niveau des OGM, je pense qu'effectivement, il faut avoir une approche extrêmement prudente? Ça ne veut pas dire une approche de recul, parce que dans l'exposé de M. Tibon-Cornillot, vous avez cité le cas du SV40 qui est un cas bien connu que je connaissais aussi quand j'ai fait mes études à Pasteur, la conclusion n'a pas été pour autant de supprimer tout travail sur des cultures cellulaires. On a continué à utiliser ces cultures cellulaires très longtemps et on continue à en faire à l'heure actuelle, et on continue à faire des vaccins sur culture cellulaire, et on fait même des vaccins recombinant. Donc, ça veut dire que dans le domaine médical, où effectivement vous avez une grande expertise, et vous savez effectivement que les problèmes de risque existent, vous n'allez pas pour autant jeter la technologie aux orties. Vous avez chercher à la dominer génétiquement et à la mépriser.

Michel Tibon-Cornillot:

C'est un coup de chance incroyable que le SV40 n'ait pas eu d'effets et n'ait pas produit de cancers, mais c'est quand même 600 millions de personnes d'affectées.

Alain Coleno:

Je pense qu'il faut effectivement retenir cet exemple. Il y en a d'autres aussi qu'on pourrait citer, plus récents. Enfin, celui-là me parait plus pédagogique et donc je crois que cela intime l'ordre aux scientifiques d'être prudents.

Alors, en ce qui concerne le principe de précaution, cela veut dire s'entourer de précautions telles que ce que l'on fait soit sûr et si tel n'est pas le cas, il faut différer ce que nous faisons. Donc là, nous sommes tout à fait d'accord et c'est bien dans cet esprit-là que les scientifiques publics, qui s'intéressent au cas des OGM, ont l'intention de le traiter.

En ce qui concerne les organismes végétaux modifiés génétiquement, on a un peu moins de craintes, peut-être parce que le passage à l'homme est quand même un peu moins direct que l'exemple que vous avez donné.

Alors en ce qui concerne l'aspect ESB, je pense que le principe de précaution n'a pas été suivi. Effectivement, le fait d'utiliser des farines animales, c'est la même chose que d'utiliser des cellules animales pour l'animal. Il y avait effectivement peut-être un risque potentiel qui a été mal mesuré. Donc sur le plan du principe de précaution, nous sommes d'accord sur cette analyse. Je n'ai aucune réserve.

Alain Labouze:

Alors comment l'appliquez-vous au dossier OGM?

Michel Tibon-Cornillot:

Que penser du court-circuit auquel j'ai fait allusion: un court circuit extrêmement rapide de l'aspect technique avec les financements ; car ce qui nous perturbe tous, c'est évidemment les milliards de dollars qui sont en jeu. Si l'Europe fait cela, c'est parce que la concurrence mondiale avec les États-Unis nous presse énormément.

Je vous rappelle quand même que l'Europe a dû modifié la définition de ses brevets parce que les États-Unis avaient introduit une demande à propos de souris, vous savez, le brevet américain de Boston, de Harvard. Or, dans le dispositif européen, un brevet ne peut pas s'appliquer sur des organismes vivants en tout cas pas de cette manière-là. Il a fallu faire sauter toutes les régulations et c'est le mois dernier que le Parlement européen a entériné la modification de la définition même de l'invention.

Alain Coleno:

Enfin là, je ne voudrais pas que l'on s'engage dans des problèmes de brevets, parce que, effectivement il y a beaucoup à dire dans le traitement, mais je vous rejoins parfaitement.

Alain Labouze:

Monsieur Coleno, comment faites vous respecter le principe de précaution dans le dossier OGM?

Alain Coleno:

Plus on a une technique qui est évolutive, plus on sait ce que l'on fait. Donc le problème est de savoir effectivement si le fait présente un risque ou non.

Donc en ce qui concerne le dossier OGM, l'encadrement réglementaire qui a été mis en place et que l'on peut sans doute encore améliorer fait que un certain nombre de commissions qui sont des commissions objectives (en tout cas qui ne rassemblent pas des gens qui sont directement intéressés par les systèmes et qui, en particulier, ne regroupent pas d'industriels), qui ont la possibilité d'accéder à toutes les propositions de mise sur le marché ou simplement même de réalisation des expérimentations. Ces commissions ont, en toute liberté, en toute indépendance, la possibilité de refuser ou d'accepter ce qui leur est proposé. Je vous rappelle qu'en ce qui concerne le médicament, c'est quelque chose d'analogue qui fonctionne...

Dorothée Benoît-Browayes:

Le principe de précaution, effectivement, nous interroge sur la question de la maîtrise. C'est un problème qu'on a déjà vu avec les déchets nucléaires, qu'on voit réapparaître de façon systématique avec différents dossiers. Il me semble que le génie génétique pose les choses un petit peu différemment. Il me semble qu'il y a une rupture dont il faut prendre conscience et je ne suis pas d'accord pour suivre les scientifiques qui disent que ce n'est qu'une amélioration génétique telle qu'on en a toujours fait depuis des siècles et des siècles.

Il y a un processus avec le génie génétique qui est un processus d'intégration d'un message génétique dans un patrimoine génétique étranger. Il y a transfert d'un gène, d'une bactérie à une vache ou d'une bactérie à une plante, cela veut dire que l'on est en train de donner à des plantes de nouvelles vocations.

Cela n'est plus dans le processus de la maîtrise ou, en tout cas, des technologies où on essayait de survivre de mieux en mieux. Je remonte là très loin dans l'histoire de l'humanité, où les technologies étaient faites pour nous aider à survivre. Là, on est à un moment où il ne s'agit plus de cela. Il s'agit de choisir quel homme nous voulons être et dans quelle nature nous voulons vivre.

Donc il y a un choix de société, et dans ce contexte-là, il me semble extrêmement choquant et extrêmement rédhibitoire d'assister à ce que l'on voit, à une maîtrise, enfin une mainmise plus exactement des industriels, de 5 à 6 groupes de semenciers qui sont aussi des groupes phytosanitaires qui décident de ce que sera notre environnement de demain et de ce que l'on veut faire à nos champs, ce que l'on veut manger demain.

Bon, pourquoi est-ce que ces priorités ne sont pas mises dans un débat public? Et pourquoi dans le débat qui nous réunit aujourd'hui, les semenciers ont refusé de venir? Cela me semble un fait important. Les semenciers disent qu'ils veulent jouer une transparence, ils sont absents aujourd'hui. Alors moi je me dis qu'effectivement, on a la même chose. Quand j'ai fait mon enquête pendant un an pour essayer de mettre les morceaux ensemble, toute l'année 1997, nous avons eu, tous les 15 jours, des débats sur ces sujets qui n'en étaient pas. C'est-à-dire qu'on passe notre temps à nous faire croire que nous sommes en train de débattre et le débat de l'Assemblée nationale est du même ordre.

Il me semble, et je suis peut-être un peu brutale en disant cela, que dans la mesure où les 15 personnes du panel de citoyens ont été recruté le 15 avril, qu'ils ont eu un premier week-end le 26 avril où ils n'ont vu que des personnes extrêmement spécialisées qui ne sont pas du tout impliquées dans le débat OGM, qui vont leur expliquer la chaîne, la double hélice d'ADN etc. mais enfin le débat ne se situe pas là. Le débat se situe dans un questionnement de nos sociétés du sens que nous voulons donner à notre avenir et il me semble que ces débats d'experts que l'on a vus toute l'année 1997 et qui continuent à durer sont complètement des leurres, des choses que l'on fait croire et puis rien ne se passe. Je dirais que l'absence des semenciers aujourd'hui est le fait qu'effectivement on assiste à un non-débat.

Michel Tibon-Cornillot:

Je voudrais simplement ajouter une chose, hier il y avait un débat je crois sur Arte. Je ne voudrais pas du tout cracher dans la soupe ou dire du mal de mes collègues, mais il y a deux chercheurs que je connais très bien qui ont montré combien tout est profondément piégé, et combien chacun d'entre nous doit essayer de travailler.

L'un des deux chercheurs a été à l'origine d'un moratoire sur la recherche, il travaillait sur les conditions de fécondation in vitro. Ce moratoire s'est terminé par un travail secret qui a fini par l'injection directe de spermatozoïdes dans l'ovule. C'est-à-dire que pendant le temps où se faisait le moratoire, il faisait ce travail là. Je dois dire que moi, je ne peux plus supporter les gens qui travaillent avec deux discours.

Quant à l'autre chercheur, il présentait une position quasi identique.

Il ne s'agit pas de critiquer les hommes qui sont tous remarquables, mais vous comprenez bien que la question posée par Dorothée est une question tout à fait essentielle. Et je vais même ajouter quelque chose. Personnellement, j'avais essayé de développer dans mon bouquin que la situation créée par le génie génétique est une situation un peu folle puisque c'est la première fois que de façon directe, des éléments du monde extérieur, ici des hommes dans des laboratoires avec des instruments, ont créé une interface informationnelle entre des informations génétiques et des informations culturelles. Je veux dire par "intentions culturelles", la volonté de faire de l'argent, réussir économiquement, économiser des phytosanitaires.

Je voudrais simplement vous inviter à réfléchir sur cette situation extraordinaire qui est en totale opposition avec tous les principes du néodarwinisme qui est à l'origine même de la réussite qui a mené au génie génétique. C'est-à-dire que les résultats obtenus sont en contradiction avec les principes qui ont permis de mener à ces résultats. C'est ce qu'on appelle une crise de paradigme, mais j'arrête là-dessus. Simplement pour vous dire: création d'une interface où pour la première fois, les intentions culturelles des hommes peuvent être introduites dans les animaux, les végétaux et les hommes.

C'est à mon avis, une situation extrêmement impressionnante et qui veut dire que nous devrions tous avoir un débat là-dessus. Personnellement, je suis violemment opposé à des modifications et améliorations systématiques par élimination de gènes défectueux qui peuvent déraper très rapidement vers des modifications et améliorations au niveau de la couleur de la peau, au niveau de modèles corporels, etc.. La possibilité de le faire va venir lentement et sûrement avec des tas de possibilités différentes comme par exemple, pourquoi pas, une possibilité d'incruster les différences sociales entre les pauvres et les riches, à l'intérieur du corps.

Aux États-Unis, c'est un grand débat que celui d'une génétique à double niveau, avec d'un côté un génome humain qui sera amélioré et de l'autre côté, une espèce de génome naturel qui sera celui, le nôtre pour le moment, de quasi débile, enfin de pauvres gens.

Voilà 2 ou 3 idées qui allaient dans le sens de Dorothée.

Alain Labouze:

Monsieur Coleno, est-ce que vous avez ces débats au ministère de l'Agriculture? Est-ce que vous les avez avec les industriels? Comment vous situez-vous par rapport aux OGM? Considérez-vous qu'ils peuvent être utiles?

Alain Coleno:

Je ne suis absolument pas contre qu'il y ait un débat éthique et intellectuel à ce sujet. Honnêtement, ce n'est pas quelque chose que j'ai abordé jusqu'à présent, je reconnais volontiers que je suis peut-être plus naïf ou plus concret.

Je pense qu'en ce qui concerne l'absence des semenciers à laquelle a fait allusion Dorothée, je dirais qu'à la limite c'est peut-être mieux qu'ils ne soient pas là. Parce que justement, le débat a peut-être lieu d'une autre manière, et jeter un regard différent dans le cadre d'un débat collectif, parfois peut être plus intéressant que d'avoir systématiquement le même type de personnes et donc, par conséquent d'avoir systématiquement le même type d'arguments. Il me semble que varier les conférenciers, les intervenants, est de nature à enrichir le débat.

Par contre, je pense qu'il ne faut pas faire un mauvais procès à l'Assemblée en ce qui concerne la conduite du débat. La Commission Parlementaire n'a pas du tout l'intention d'éluder le débat. Je crois qu'il y a en effet des tas de gens qui ont été invités, des gens qui représentent honnêtement tous les courants de pensée sur ce sujet. Je n'ai, à l'heure actuelle, en ce qui me concerne, aucun élément pour dire que telle famille a été plus entendue ou mieux comprise que telle autre.

Donc, personnellement, je me garderais bien de faire ce genre de réflexion avant que le débat ne soit terminé. Les 15 personnes sont tirées au sort, donc je ne discute pas de la manière dont elles ont été réunies. Mais en tout cas sur le choix qu'elles ont fait d'entendre telle ou telle personne à tel moment ou tel autre, il me semble que c'est elles qui l'ont choisi, non?

Dorothée Benoît-Browayes:

Je vais donner quelques précisions très précises puisque je les ai eu de l'Assemblée nationale. Les personnes ont donc été sélectionnées le 15 avril. 5 jours après, elles avaient donc deux jours d'échanges, de présentations de 7 à 8 experts dont j'ai les noms qui sont des théoriciens. Et c'est sur cet aspect simplement que j'émets un doute... On a choisi des personnes qui sont très en amont, qui exposent ce qu'est la génétique, son histoire, ce qu'est transformer une plante. Et ma seule interrogation - je ne mets pas en cause la bonne volonté de Jean-Yves Le Déhaut -, ma seule interrogation est la suivante: ils ont 2 week-ends de formation. Ils ont eu leur deuxième week-end la semaine dernière. Ils ont donc eu 4 jours pour se former, 2 jours en voyant des experts extrêmement en amont des débats. Je reste un petit peu dubitative. En tout cas je me demande comment des personnes qui ne sont pas vraiment formées peuvent arriver à se faire une idée d'autant qu'il me semble que sur cette question, l'important est de jouer une interdisciplinarité et d'essayer de faire des corrélations plutôt que de juxtaposer des expertises puisque dès le début on fait cela et cela ne mène à rien.

Un intervenant:

Sur cette conférence de citoyens, sans préjuger des conclusions qui vont être rendues par le panel, en tant que représentant d'une association d'environnement (Ecoropa), je ne sais pas ce que je peux espérer de cette conférence. Nous avons décidé de ne pas y participer pour une raison très précise, c'est que la décision a été prise à un moment où une autre décision, l'autorisation de culture de la première plante transgénique en Europe était donnée, et que c'était un peu comme si on donnait au peuple la possibilité de s'exprimer à travers 15 citoyens.

On peut discuter ou non de la méthodologie qui est employée et dans quel plan plus global de politique cela va prendre place. Moi, je ne préjuge pas des citoyens. Qu'ils aient été bien informés ou pas, à la limite, ce n'est pas grave. Je crois que les citoyens vont prendre des décisions qui vont étonner les politiques et les acteurs économiques. Ils vont être conscients qu'il y a effectivement des risques qui n'ont pas été bien évalués. Et là je rejoins votre question : est-ce que le ministère de la Recherche applique le principe de la précaution lorsque l'on parle d'OGM? Si vous me posez la question, je pense qu'il n'a pas bien appliqué le principe de précaution, c'est à dire qu'il y a eu une certaine précaution dans un système social économique beaucoup plus complexe dans lequel les OGM prennent place. Mais pour donner un exemple précis, le colza transgénique en 1994, la Commission du génie biomoléculaire rendait un avis favorable pour la commercialisation de ce colza transgénique qui résiste à un herbicide, le Round up...

Alain Coleno:

C'est la betterave qu'il faudrait surtout supprimer...

Intervenant:

Non, non! C'est surtout le colza. Je tiens à insister sur le colza parce que c'est significatif du système d'évaluation dans lequel le ministère de la Recherche devrait avoir plus de mots à dire en liaison avec l'Agriculture et certainement l'Environnement.

Mais sur cette question du colza, dernièrement, on n'en parlait pas trop souvent mais une grosse société multinationale qui travaille sur cette question a unilatéralement décidé de raser ses champs d'expérimentation de colza transgénique. Cela veut bien dire qu'il y avait des problèmes qui n'avaient pas été évalués en 1994 qui se sont révélés être potentiellement dangereux pour l'environnement et que ces mêmes industriels ont dit, il vaut mieux arrêter sinon on va faire des conneries et si on fait vraiment ces conneries cela risque de se savoir. Ça, c'était le premier point.

Le deuxième point par rapport à ce principe de précaution et pour répondre aux propos de Monsieur Coleno, je n'ai pas souvent eu l'occasion de discuter avec le ministère de la Recherche. Quand j'entends dire " technique évolutive, plus on sait ce que l'on fait... ", moi j'ai envie de rejoindre les propos de M. Tibon-Cornillot, c'est une technique mais les applications commerciales arrivent beaucoup trop vite. Là, c'est clair que tout le monde est d'accord sur ce sujet.

(...)

Intervenant:

A propos de la technique, au fur et à mesure de leur développement, je pense qu'on s'apercevra que ce n'est pas toujours vrai. En tout cas pour la pomme de terre, ça n'est certainement pas vrai. Pour ce qui est de l'argument qui dit: "En fait, on ne transfère qu'un seul gène, c'est beaucoup moins dangereux que de faire une amélioration de variété dans lequel on transfère beaucoup de gènes sans vraiment savoir", je crois que ce n'est pas vrai. Cette technique est empirique. On ne clone que ceux qui ont marché, mais c'est trois sur dix mille. On ne se pose pas la question de savoir pourquoi ça n'a pas marché sur les 9 997 autres et ça c'est le problème. C'est-à-dire qu'on est vraiment dans une science qui avance à tâtons, qui fait une recherche nécessaire, l'expérimentation est nécessaire, la recherche fondamentale est nécessaire, mais les applications commerciales vont beaucoup trop vite.

Et je conclurai sur un point très précis, qui est significatif de ce débat. C'est le maïs transgénique. On parlait de la cohérence politique du gouvernement précédent, moi j'ai aussi envie de parler de la cohérence politique du gouvernement présent. On nous a répété à outrance: "Pas de problème d'environnement". Hier, j'écoutais moi-même sur Arte le représentant de Novartis qui était interviewé et qui nous disait que c'est vrai, que sur l'environnement on sait maintenant qu'il y a des problèmes, il y a effectivement un transfert de gènes, d'un maïs transgénique vers un maïs non transgénique, on sait que c'est vrai, ça a beau être des hybrides stériles...

Michel Tibon-Cornillot:

Il a dit ça hier, c'est incroyable!

Intervenant:

Il a dit ça hier, c'est incroyable. Moi, je me disais aussi "je rêve", j'ai failli téléphoner à Arte, alors...

Michel Tibon-Cornillot:

Ce sont des irresponsables!

Intervenant:

Alors que Philippe Gay (responsable scientifique chez Novartis) avec qui on faisait un débat il y a quelques mois dans les mêmes locaux, nous avait assuré que jamais, au grand dieu jamais, c'était possible. Première chose.

Deuxième point, ...

Alain Labouze:

On parlait du transfert de gènes de résistance aux antibiotiques?

Intervenant:

Je parle du transfert de gènes de résistance à un insecticide qui est transféré dans le maïs, donc le prédateur de la pyrale, qui est supposé tuer la pyrale.

Deuxième point, où il me semble que l'on est en pleine incertitude scientifique. C'est sur les transferts horizontaux, et le retour vers les bactéries d'une résistance aux antibiotiques dans la chaîne alimentaire, qu'elle soit à travers les animaux, donc les bactéries dans l'intestin mais surtout, et là on est dans le vide complet, où on connaît seulement 1 % des bactéries du sol, où on aurait donc un retour de ce transfert vers les bactéries du sol, de cette résistance à l'antibiotique, avec tous les problèmes que cela peut avoir sur des problèmes de résistance future. Et là, on est dans un vide complètement total. Par contre, je vous renvoie, pour ceux que ça intéresse, aux travaux de M. Courvalin dans le dernier article, excellent, de La Recherche, qui lui-même fait partie de la Commission de précaution et prévention du ministère de l'Environnement à qui on a fait dire le contraire de ce qu'elle avait dit, que le risque était minime. Nous, en tant que citoyens, on voudrait bien savoir ce que cela veut dire minime! Pour les scientifiques, qu'est-ce que cela veut dire minime? Définition de minime? Est-ce que minime c'est probable, Est-ce que minime c'est improbable? Est-ce que minime c'est la vache folle, parce que la vache folle c'était aussi minime, que le prion passe dans la chaîne alimentaire. Ça aussi, c'était minime, avec toutes les conséquences et sans vouloir faire d'amalgame. Et c'est cette notion de minime qu'il va falloir développer et c'est au niveau de cette évaluation justement et de toute la réglementation qu'il faudrait revoir la question, qu'elle soit beaucoup plus contraignante pour les industriels, qu'on ne se contente pas de demander aux industriels sans pour cela poser des contraintes au commerce des OGM. Parce qu'en définitive, c'est ça: au niveau de l'OCDE, on fait des évaluations d'environnement ou de santé publique, à condition qu'on ne paie pas de nouvelles barrières au commerce des OGM.

Dans ces conditions, comment peut-on faire une bonne sécurité alimentaire? On ne peut pas à ce moment-là travailler sur des bases saines. Et je conclurai très calmement sur ce point où effectivement il s'agit maintenant de reconnaître que l'on sait peu de choses. Et donc, il y a une notion de précaution qui passe impérativement par un moratoire sur la commercialisation qui est possible puisqu'en définitive l'Autriche, c'est bien ce qu'elle a fait. En Europe, à ma connaissance, on a toujours été incapable de la condamner, parce qu'elle, elle empêche les règles commerciales au niveau de l'Europe, mais les pays européens ont été incapables de se mettre d'accord pour justement condamner l'Autriche. Donc si elle, l'Autriche, est capable de le faire, pourquoi la France, elle, ne l'est pas?

Alain Labouze:

C'est ce que la Suisse va voter le 7 Juin prochain... Monsieur Coleno, je crois qu'il y a beaucoup de questions qui vous sont posées...

Alain Coleno:

Oui, il y a beaucoup de questions. Et finalement, à la limite, ce n'est peut-être pas mauvais, parce que je trouve que le débat, quand même, à la limite, me rassure puisque c'est un débat qui est centré sur les choses actuelles.

Moi mon souci dans ce débat, honnêtement, je l'ai dit tout à l'heure, c'est qu'on ne jette pas une technologie par principe et qu'on se garde les possibilités précisément de l'examiner et de la maîtriser, et de l'utiliser quand il le faut, sous contrôle.

J'ai été aux affaires. Je sais le temps qu'il faut pour transférer des gènes d'une plante à une autre et honnêtement pour résoudre les problèmes devant lesquels nous sommes confrontés dans les 20 ans qui viennent, enfin, pas nous Européens repus mais les autres qui sont ailleurs, nous avons besoin de techniques parfaitement maîtrisées. Alors ce débat-là, je ne l'engage pas, puisque à la limite, les questions portent sur autre chose.

Alors, il y a un certain nombre de choses sur lesquelles je suis d'accord avec vous, en gros sinon dans le détail.

En ce qui concerne le colza par exemple, il y a effectivement une possibilité de transfert, entre le colza lui-même et puis certaines plantes, les moutardes par exemple, des ravenelles qui sont des plantes sauvages. Ces transferts se font à une très courte distance, mais peuvent donc incontestablement arriver. Le débat actuel s'est un peu centré sur la distance avec laquelle le transfert pouvait se faire, c'est un faux débat. A mon avis, le problème, si techniquement on arrive à montrer qu'il y a transfert possible, ça veut dire que le transfert peut se faire et donc il me semble que la question fondatrice est plutôt de savoir ce qui va se passer si effectivement il y a transfert et là c'est précisément la question sur laquelle on doit travailler davantage.

Les renseignements que nous avons à l'heure actuelle montrent que la compétitivité de ces espèces hybrides obtenues décroît extrêmement rapidement au moins durant les quatre premières générations. Donc, il y a gros à parier que ces hybrides ne demeurent pas mais quoiqu'il en soit, c'est incontestablement un sujet qu'il faut vérifier.

Donc voyez-vous, pour le colza, c'est l'avis qui a été donné par le ministère de la Recherche et vous paraissiez en douter mais je peux vous le dire de manière très officielle, c'est l'avis que nous avons donné. Pour le colza, "réserve actuelle", ça ne veut pas dire que nous sommes convaincus qu'il y aura des problèmes plus tard, peut-être même certains pensent qu'il n'y en aura pas mais en tout cas cela demande à être examiné. L'avis serait carrément négatif pour la betterave parce que la betterave, précisément, il a un tel mélange génétique à l'extérieur qu'il est incontestable que toute demande de betterave transgénique verrait un avis parfaitement négatif dans l'état actuel des choses.

Pour le maïs, les problèmes fondamentaux sont des problèmes de transfert de plante à plante; pour qu'il y ait transfert, il faut qu'il y ait une plante qui soit capable de recevoir. Et donc on conçoit très bien que la position puisse être très différente selon un pays ou un autre. Dans un pays comme les USA, et c'est peut-être la raison de l'apparente contradiction de notre collègue de Novartis, moi j'estime qu'il y a un problème parce qu'il y a au moins dans le sud des États-Unis des plantes naturelles qui croisent avec le maïs.

Alors maintenant, qu'un maïs transmette sa semence à un autre maïs, effectivement, ça n'est pas impossible du tout. Mais un maïs, je ne vous fais pas de dessin, il n'est pas destiné à rester sur la parcelle, il est récolté donc vous ne devez tenir compte que des repousses à ce moment-là. Donc la question que vous devez vous poser, c'est quid des repousses une fois que la récolte...

Intervenant:

Non, excusez-moi mais je précise ma pensée parce que c'est important sur cette notion d'étiquetage et d'information...

Alain Coleno:

Je ne parlais pas d'étiquetage mais de transfert.

Intervenant:

Par rapport à ce transfert éventuel que tous les deux on reconnaît très rapidement: Imaginons un agriculteur qui rentre dans une chaîne d'alimentation de qualité de poulets de Bresse. Il donne effectivement des grains de maïs non transgéniques, et puis à côté de lui, il y a un agriculteur qui lui fait du maïs transgénique. S'il y a un transfert de gènes qui effectivement est possible, qu'est-ce qui va se passer? Il faudrait que cette personne-là ait la capacité de dire aux gens auxquels il va fournir le maïs pour nourrir les volailles avec l'A.O.C. qu'il ne s'agit pas de semences de maïs transgénique. S'il y a eu un transfert, on ne peut plus le dire. Et donc là, il y a un risque.

Alain Coleno:

Je vous comprends très bien mais si vous le voulez bien, cernons les problèmes. En ce qui concerne le maïs transgénique, effectivement, il peut y avoir des échanges d'un maïs à l'autre. Le problème effectivement, celui que vous venez de souligner, est à ce moment-là quelque chose qu'il faut considérer, mais on est encore au niveau de la dissémination. Alors maintenant, le transfert plante-bactérie, j'ai lu l'article de notre ami Patrice Courvalin, de la même façon que vous, honnêtement, il y a à boire et à manger parce qu'il indique de façon très claire qu'effectivement, le risque de transmission est minime. Vous demandez ce que cela veut dire, cela veut dire 1 sur 3 milliards.

Michel Tibon-Cornillot:

Et l'agrobacterium?

Alain Coleno:

L'agrobacterium, c'est une bactérie vers la plante. Ce n'est pas une plante vers la bactérie. Donc autrement dit plante-bactérie, il n'y a pas de possibilité, et même transfert de la bactérie vers la plante, agrobacterium, c'est une plante qui existe depuis des millénaires, il n'aurait jamais réussi à transmettre que toujours le même gène donc peut-être a-t-il pris ce gène à l'aube des temps, je n'en sais rien, mais jusqu'à présent il n'y a pas non plus de cas de gène naturel pris dans une plante par l'agrobactérium. Ça a été transporté ailleurs. Ça n'existe pas. Il faut quand même dire les choses vraies, mais ceci étant dit, je suis d'accord avec Courvalin quand même parce qu'effectivement, dire que le transfert est minime... on est tous les deux d'accord là-dessus.

Le problème ensuite c'est l'interprétation que vous en donnez. Patrice Courvalin, à juste titre puisqu'il s'occupe des antibiotiques à Pasteur, dit que c'est extrêmement grave parce qu'il y a des maladies nosocomiales. Vous m'avez dit vous-même tout à l'heure, qu'il y avait déjà 15 % de gens qui étaient déjà malades avant qu'on parle de maïs transgénique donc le problème de résistance aux antibiotiques, croyez-moi, ça existe. Alors des bactéries résistantes aux antibiotiques dans la flore endogène, il y en a 60 % qui résistent à l'ampicilline, on ne va pas me faire croire que ce gène de résistance à l'ampicilline, il n'existe pas! Il existe partout et en quantités considérables. On est en train de comparer un système dans lequel la probabilité est de l'ordre de un sur plusieurs milliards, à un système dans lequel la fréquence est de l'ordre de 60 %. Là, ce sont des faits, ensuite on pense ce que l'on veut. Le principe de précaution effectivement peut consister à dire: on ne sait jamais, on peut éliminer la cause qui correspond à un milliard parce que de toute façon les 60 %, c'est vraiment déjà trop gros. C'est vrai, honnêtement je pense que ce n'est pas très sérieux cet argument.

Michel Tibon-Cornillot:

Moi je trouve que c'est un débat qui, tel qu'il est présenté, devient intéressant parce que vous avez une certaine vision. Moi je crois que vous avez raison de dire qu'il y a des lieux dans lesquels des exagérations ont lieu, c'est très clair. Je sais que par exemple pour le nucléaire, quand je me suis aperçu que plein de gens ne savaient pas faire la distinction entre irradiation et contamination, j'étais un peu effrayé. Enfin il y a des choses qui doivent toujours être présentes à l'esprit. Cela dit, la question qui a été soulevée est très importante. Alors maintenant, je n'ai pas très bien compris votre argument sur les milliards.

Alain Coleno:

C'est un gène de résistance dont on a parlé. Ce gène de résistance ne s'exprime pas dans la plante parce que justement la construction a fait qu'on lui a mis quelque chose qu'on appelle un promoteur qui ne correspond pas à l'expression dans la plante. Il n'a pas de promoteur bactérien non plus. Donc, c'est une structure qui est sans effet. Donc il faut effectivement qu'elle soit dégradée de manière correcte pour garder son intégrité, ce qui explique peut-être que cela ne se fasse pas si facilement que ça. Il faut qu'ensuite cette information pénètre dans une bactérie et qu'elle soit associée à un promoteur. Et puis, il faut qu'il y ait un transfert de cette bactérie dans une autre bactérie Donc c'est en cela que je suis d'accord avec Patrice Courvalin. La probabilité, elle est très faible mais elle n'est pas nulle. Mais là où nous différons, ce cas pour lequel j'estime qu'il y a une probabilité qui n'est peut-être pas nulle mais qui est infime.

Moi je vous avouerai franchement que quand je rentre dans un hôpital, je serre les fesses, quand je rentre dans un champ de maïs, je ne serre pas les fesses.

Michel Tibon-Cornillot:

Alors, je ne sais pas si vous faisiez allusion à ce qui se passe en Bretagne dans les élevages de poulet. Vous êtes au courant de l'utilisation systématique pour l'amélioration de la volaille en batterie d'un certain nombre d'antibiotiques. Alors il se trouve que la fiente de ces centaines de milliers de volaille est ensuite épandue et on s'est aperçu qu'à cause de l'omniprésence de ces antibiotiques, on trouve énormément, dans ces fientes, des bactéries porteuses de gènes de résistance à toute une quantité d'antibiotiques; pas tous évidemment.

C'est au Japon, je crois qu'on vient de découvrir celui qui avait la totale, non? C'est-à-dire qui résistait à tout le panel des antibiotiques connus, ça a été repéré l'an dernier. Enfin, je reviens à mon histoire de fiente de poulet épandue, et là vous avez fait allusion à une question déjà soulevée par M. Courvalin, qui est la possibilité par la descente dans le sol d'avoir des modifications au niveau des résistances aux antibiotiques dans des bactéries extrêmement complexes et nombreuses se trouvant dans le sol et qui ensuite partent dans les eaux.

Et vous avez là exactement un cas de la complexité d'un écosystème et vous avez aussi en même temps ce que je disais tout à l'heure, important à mes yeux en tout cas, la collision entre un projet technique extraordinairement puissant et ponctuel et qui ne réussit que parce qu'il met entre parenthèses toute la complexité, tous les systèmes de tampons, de tamponnage des écosystèmes et, tout d'un coup, vous le fourrez dans un écosystème extrêmement complexe et vous vous apercevez qu'au bout du compte vous avez quand même un risque c'est que les gens se flanquent dans la flore intestinale des cochonneries multirésistantes.

Alain Coleno:

Je trouve que là vous placez le débat à un niveau plus précis. Autant le débat sur les plantes OGM me paraît un peu surréaliste, là effectivement on utilise à peu près la même quantité d'antibiotiques pour les élevages que pour les hommes. On utilise pas loin d' 1,5 tonne d'antibiotiques chez les hommes, et les hommes ne le gardent pas, eux aussi ils le transfèrent... et on les trouve sans doute au niveau des boues d'épuration, les municipalités d'ailleurs insistent pour que ces boues d'épuration, on les mette dans les champs. Si on vous suit, un jour les cultivateurs diront "débrouillez-vous tout seul avec vos boues d'épuration, et mettez-les où vous voulez mais pas chez nous". Cela risque d'être amusant le jour où ce débat arrivera sur la place, c'est ce que je disais à un journaliste il n'y a pas tellement longtemps.

Dans les fientes de volaille, c'est vrai, vous avez raison, il y a des antibiotiques qui sont utilisés directement. Et quand on utilise des antibiotiques, effectivement il y a une pression pour la sélection de bactéries résistantes. Donc ça, je pense que c'est un vrai exemple et donc il faut l'examiner d'une manière générale.

Je n'ai pas étudié le projet à fond mais une fois que c'est mis dans les sols, quand même il faut avoir un autre chiffre: pratiquement tous les organismes qui synthétisent les antibiotiques que l'on utilise, on peut se poser la question de savoir d'où ils viennent. La plupart du temps, ils viennent du sol et on peut très bien, quand on fait une analyse en microbiologie du sol, voir combien il y a d'organismes dans un grain de sable et combien d'entre eux synthétisent des antibiotiques.

J'ai fait le calcul, il y a 1,5 kilo par hectare et par an d'antibiotiques connus de toutes sortes mis dans les sols. Alors je ne suis pas sûr qu'à rajouter de la fiente de volaille, même avec 1,5 tonne par an sur les champs dont nous disposons, change considérablement le débat. Mais ceci étant, je suis d'accord avec vous.

Le problème fondamental du débat est de placer un certain nombre de sujets, de questions et voir finalement comment on peut apprécier ces éléments pour en tirer pour la société une réponse qui soit logique. Et puis bien entendu, alors là je suis tout à fait d'accord sur le principe de précaution, c'est-à-dire que si à la suite de cette analyse j'estime que la position doit être, "écoutez, on ne sait vraiment pas ou alors il y a quand même un risque", je crois que là il n'y a pas d'ambiguïté, cela ne ferait même pas débat.

Alain Labouze:

Je voudrais passer la parole à Dorothée parce que j'ai l'impression que le discours que l'on vient d'entendre, ce n'est pas celui qu'on entend au niveau des pouvoirs publiques ces dernières années.

Dorothée Benoît-Browayes:

Là où je voudrais que l'on avance un peu dans le débat, on vient de parler assez longuement du problème sanitaire qui en est un, il y a des problèmes d'environnement qui me semblent plus clairs à expliciter. On a les deux types de constructions génétiques actuellement qui sont dans les champs américains, notamment en Chine aussi, qui sont des constructions de plantes résistantes aux herbicides totaux donc Bastia ou Round up ou des constructions de plantes qui sont résistantes à des insectes.

Alors deux types de constructions et deux types de problèmes. Dans le problème de la résistance aux herbicides totaux, beaucoup de travaux scientifiques mettent en question le fait qu'à force d'utiliser massivement ces plantes transgéniques résistantes aux herbicides totaux, on pourrait bien voir à moyen terme, apparaître une non-efficacité de ces herbicides. Donc on aurait un sabordage des deux seuls herbicides totaux que nous avons. Et là, se profile la question des intérêts des uns et des autres, et les agriculteurs aujourd'hui en France ne sont tout de même pas très rassurés, on parle du groupe de la confédération paysanne mais même au sein de la FNSEA, Serge Tisserand qui est le conseiller scientifique est extrêmement prudent et considère que le problème n'est pas du tout réglé.

Deuxième type de problème, celui de la résistance aux insectes. Aux États-Unis, les faits le prouvent. Les Américains réalisent la mise en place d'une zone dite refuge pour que la pression de sélection ne soit pas trop forte, de façon à ce que les insectes, donc les pyrales, ne deviennent pas trop vite résistantes aux insecticides produits par la plante. C'est le principe de la protection et de la transformation génétique.

Donc, on joue un peu à ménager la chèvre et le choux, c'est le cas de le dire. Et on peut se demander dans quelle mesure ces plantes transgéniques vont pouvoir durer. C'est-à-dire que si dans 4 ou 5 ans, elles deviennent inefficaces, à quoi joue-t-on? Est-ce qu'on est dans la fuite en avant comme pour les antibiotiques. Ces zones refuges, on les met en place, et au départ il s'agissait de ménager 15 à 20 % des champs et puis moi quand je suis allé enquêté auprès de Monsanto cet été, on m'a expliqué que l'on mélangeait les semences et qu'il y avait un peu de non transgénique au milieu des plantes transgéniques. On ne sait plus très bien ce que l'on fait et c'est un peu inquiétant.

Alors encore une fois, "principe de précaution", oui, mais je dirais, beaucoup plus fondamentalement, "qui est lésé dans l'affaire?" Qui fait des gains et qui risque gros? Est-ce que nos agriculteurs, est-ce que nos populations qui ont déjà pas mal de difficultés vont être encore plus menacées par ce processus et alors là, on ne peut que questionner les pouvoirs publics, leur demander d'arbitrer, et de jouer véritablement leur travail, de poser les avantages des uns et des autres. C'est quand même le rôle du politique et ce n'est pas ce à quoi on assiste. On a l'impression d'une certaine collusion du politique et des semenciers...

Alain Coleno:

Je crois que dans cet ensemble, la manière dont le débat s'est installé, c'est vrai qu'on l'a davantage centré au départ sur des problèmes de santé ou d'environnement. Là, ce que vous soulevez, c'est le problème agronomique qui est un problème très réel.

D'abord il faut savoir que si une firme développe une technique, c'est effectivement pour gagner de l'argent, et même si l'on veut aller plus loin, son intérêt c'est d'en gagner beaucoup et pendant longtemps. Et donc là, on n'a pas de craintes à avoir. Ce n'est pas leur intérêt de voir la résistance s'installer, et finalement, la raison pour laquelle ils expérimentent deux types de techniques, soit des coupures de 20 % de surface d'un type non transgénique et 80 % transgénique ou au contraire de mélanger les semences, c'est parce qu'il ne savent pas à l'heure actuelle, éventuellement parce que la résistance n'est toujours pas apparue aux États-Unis dans les maïs, en janvier tout du moins.

Ils prévoyaient que c'était possible, simplement ils faisaient ces deux types de dispositifs pour voir celui qui était le plus performant de manière à retarder l'apparition de ces résistances le plus tard possible. Donc c'est ça le rationnel de ce type de dispositif et également le souci de prévenir l'apparition de résistances était tout de même une contrainte qui avait été donnée à ces firmes par les organismes de contrôle américains que ce soit l'USDA ou l'AFDA.

Vous avez raison les résistances peuvent arriver, aussi bien aux insectes qu'aux herbicides. Donc là, le problème est: "Doit-on se libérer de la possibilité d'un herbicide total". Ça peut être discuté. C'est un argument que nous avons avancé, mais qui n'a pas eu l'air d'être considérablement relevé par le passé.

Alors maintenant, savoir si ceux que nous avons utilisés doivent faire l'objet d'un usage massif, moi je n'en suis pas persuadé du tout. En fait, l'agriculteur regarde son bilan à la fin de l'année. Si son bilan est négatif ou s'il y a un risque de passer sous la barre, il ne va pas se mettre à changer de technologie si cela lui coûte plus cher que ce que cela va lui rapporter.

Donc pour l'instant, c'est une technologie qui débute. Je connais des Américains qui ne sont pas convaincus du tout. Il y a certains fermiers américains qui ont acheté des semences transgéniques en 1997 et pas en 1998 parce que, en ce qui concerne la pyrale par exemple, la pression faite par la population de pyrales n'est pas suffisante pour justifier cette nouvelle technologie compte tenu du fait que les semences coûtent plus cher : 8 $ l'âcre, et l'âcre doit rapporter autour de 300 $ mais en marginal. Cela fait beaucoup parce que quand on vous donne le prix total de ce que vous récoltez, il faut déduire tout ce que vous avez investi, votre salaire, etc. et là, 8 $, ça compte. Donc ce n'est pas du tout sûr que dans notre pays en particulier, il y ait des gens qui s'en servent largement.

Alors pour revenir à la question que vous souleviez tout à l'heure, c'est vrai que s'il y a une pollution possible, celui qui risquerait de la faire serait attaqué à juste titre. La personne qui a à côté un schéma de qualité avec un système de traçabilité qui contribue au label, elle est en droit de demander s'il y a un écart sur ses champs et que ce dernier se traduise par l'apparition d'un dégât.

Alors ça aussi, cela peut contribuer au fait que l'usage des semences ne sera, de mon point de vue, certainement pas aussi massif qu'on veut bien le croire. Il y aura une analyse précise, non seulement en termes de risques mais également en termes de bilan.

Intervenant:

La question qui me tracasse dans tout ça c'est deux choses: discuter des risques que cela présente, sur la santé, l'environnement par la transmission de la résistances aux antibiotiques, aux herbicides. Tout cela est à peser et c'est important. Mais au-delà de tout cela, pourquoi utiliser ces organismes transgéniques? Autrement dit, avant de se tracasser la tête pour savoir si ces risques sont dépassables et s'ils sont maîtrisables, comment justifier cette utilisation? Et l'argument qui est avancé en général, c'est précisément les fameuses statistiques de l'UNESCO qui disent que la population va doubler dans dix ans. Je ne sais pas si les OGM peuvent réellement répondre à cela parce que cela peut améliorer le pourcentage qui n'est probablement pas si énorme que ça, certaines cultures, certains rendements. Cela ne résout pas tous les problèmes. La preuve, vous venez de le dire sur la pyrale par exemple, cela peut en poser d'autres par contre. Mais surtout est ce qu'il n'y a pas une question de gestion du potentiel agricole à l'échelle mondiale qui serait beaucoup plus important et beaucoup plus efficace qu'utiliser cet outil...

Alain Coleno:

Je peux vous faire deux réponses. Une réponse qui est, qu'effectivement, il ne faut pas mélanger les types d'arguments. Vous avez raison. Là on est centrés sur un type de débat qui est un débat américain ou européen et puis on pourra réexaminer cet argument du règlement de la faim dans le monde pour faire court mais sans pleurs dans la voix parce que c'est tout de même un problème réel.

En ce qui concerne l'aspect américain, vous pouvez trouver des justifications, vous les prenez ou pas. Je vous en donne deux: la première, c'est incontestable que quand vous utilisez ce système, en particulier les herbicides ou la résistance à la pyrale, vous avez un gain en rendement qui vient de deux raisons. Si vous avez utilisé des herbicides, c'est parce que vous éliminez les compétiteurs et donc la plante profite mieux; si vous utilisez la résistance à la pyrale, vous n'avez pas de dégât de pyrale et donc par conséquent un rendement augmenté. On faisait autrement jusqu'à présent en particulier pour les herbicides. Ce que les gens ne comprennent pas, c'est que le traitement herbicide se fait en deux fois. On utilise en générale deux herbicides sur un champ. On utilise d'abord un premier herbicide appelé "herbicide de préémergence" avant que la culture soit levée pour tuer des plantes compétitrices qui sont déjà à ce moment là développées, et puis on utilise un deuxième herbicide un peu plus tard qui à ce moment là est un herbicide spécifique alors que le premier est peut-être total, et cet herbicide spécifique choisi, tue un certain nombre de plantes et pas les autres et ce deuxième herbicide se fait en post-émergence. Donc de cette manière-là, avec deux traitements herbicides, vous avez un bon contrôle.

L'avantage d'utiliser ce système est de ne permettre qu'un seul passage c'est-à-dire de reporter l'utilisation de l'herbicide total au lieu de faire en préémergence, on le fait en post-émergence et on n'a pas besoin d'en faire un second.

Donc quand les arguments commerciaux vous disent que ça va contribuer à une baisse de l'utilisation des herbicides, ils disent vrai. Simplement, leur herbicide qui sera vendu, c'est le leur. C'est vrai, mais si l'on est dans une logique commerciale, ceux qui vendent l'herbicide n'y perdront pas. C'est une première justification.

En ce qui concerne la pyrale, si vous avez une résistance, vous n'avez pas besoin de mettre de produits contre la pyrale et vous économisez. Ce sont des petits avantages alors que l'on peut mesurer, enfin je vous laisse le soin de réfléchir. Le débat technique, agronomique en tout cas, il est là.

Alain Labouze:

M. Tibon-Cornillot , est-ce que les OGM sont une bonne réponse aux besoins de la planète?

Michel Tibon-Cornillot:

Ce qui me frappe beaucoup, c'est le niveau de discussion que moi je trouve tout à fait passionnant et qui est tout l'argumentaire par exemple sur la volaille, des choses précises et concrètes et j'y adhère tout à fait puisque c'est une partie de ma formation. Et il y a donc là une raison instrumentale, beaucoup d'intelligence, de ruses, des bagarres financières dans tous les coins. Enfin, bref, c'est notre réalité. C'est un niveau que j'aime beaucoup parce que, sans vouloir faire des confidences, mon fils a fait une thèse de génétique moléculaire et chez lui, on discute sans arrêt sur ce problème des antibiotiques comme il connaît Courvalin, etc. ça, c'est un contexte.

Le deuxième. Il y a beaucoup de choses qui ont été dites ce soir, et moi il y a une chose qui me frappe, c'est qu'il y a toujours un autre niveau qui se cache derrière, et c'est celui que vous avez un peu évoqué. C'est: "Pourquoi des OGM?". Dès qu'on a posé cette question là, alors tout d'un coup, on se met en retrait de tout l'effort scientifique en amont, de l'effort génétique, technique et scientifique tel qu'il s'est développé maintenant. Et on est à ce moment-là dans des choix auxquels Dorothée faisait allusion, auxquels j'ai essayé de faire allusion, avec cette idée un peu folle que pour la première fois dans l'histoire de l'ensemble des espèces vivantes, l'une d'entre elles peut introduire et modifier en 20 ans plus rapidement le génome des végétaux et des animaux qu'on ne le faisait dans le système extraordinairement hypercomplexe de tous les différents écosystèmes, où il faut des millions d'années pour obtenir des modifications et qu'elles se stabilisent.

Alors, et ce qui est encore pour moi plus brutal et philosophique, le seul versant qui m'intéresse vraiment personnellement et qui est: pourquoi s'orienter comme ça, pourquoi modifier, pourquoi jamais poser des questions sur pourquoi on modifie, ce que vous disiez, et puis aussi qu'est ce que c'est que cette puissance que les Occidentaux se donnent puisque ça s'est fait dans la culture occidentale, que les Occidentaux se donnent pour modifier comme ça, au nom de quelle finalité?

Et moi, la question que je pose, c'est les finalités qui sont derrière, au nom de quoi on modifie? Alors excusez-moi mais pour le moment, les seules finalités que je vois intervenir dans les modifications dans les OGM, c'est l'argent, et puis ensuite c'est la surpopulation parce que l'on parle, j'entendais un collègue qui était à Arte hier et qui parlait de l'importance des OGM pour lutter contre la faim mais il faudrait quand même se poser la question de savoir pourquoi la faim. Écoutez, c'est complètement délirant. C'est tellement irrationnel dans un monde dans lequel des milliards de dollars circulent chaque jour, dans la spéculation insensée liée depuis les années 70 de l'interconnexion entre les circuits et les capitaux spéculatifs et l'informatique en passant par les satellites de télécommunication, cette folie immense qui évidemment est une des sources des inégalités.

Alors ce que je viens de dire est tellement bête qu'il vaut mieux ne pas en parler. Mais ce qui me frappe dans cette discussion c'est ça. Je vais vous dire très franchement, cela m'a enlevé tout complexe et moi je fais tout pour essayer de me faire inviter et je n'y arrive pas. Mais oui, sur Arte, j'étais scandalisé. J'ai téléphoné à une de mes copines psychanalystes qui était invitée, pour lui dire. Je suis scandalisé que je ne puisse pas moi, personnellement, donner le résultat de mon travail depuis des années devant des étudiants et qui sont un, le rapport, le fait que les techniques jouent un tel rôle par le biais du génie génétique dans la biologie et que cet espèce de court-circuit technique qui permet à des firmes privées avec de petits moyens d'intervenir massivement dans les modifications du vivant qui n'est quand même pas une mince affaire ou, par exemple, dans les fécondations, le contrôle des fécondations, pourquoi pas bientôt.

Et puis de l'autre côté de faire comprendre que le problème philosophique n'est pas une philosophie abstraite, sorbonnarde. C'est une vraie philosophie. Qu'est-ce que cela veut dire d'introduire pour la première fois des informations culturelles dans des informations génétiques? C'est une histoire de fou. C'est exactement le projet, par exemple en biologie, de l'eugénisme, c'est ce qu'on voulait faire au début du siècle, qui n'a pas été fait par les nazis d'abord mais par les démocraties et entre autres dans les pays anglo-saxons parce que nous ne sommes pas du tout à l'abri de cette histoire.

Et donc à la fois dans les OGM, dans les animaux transgéniques, dans l'eugénisme, dans la liquidation des maladies, il y a un problème auquel nous sommes confrontés. Et moi, ce qui m'effraie un peu c'est que je n'avais même pas entendu parlé du colloque sur les OGM et je me rappelle en tout cas avoir été invité au moment de l'élaboration des lois éthiques, bioéthiques au Sénat, et je voyais bien que le débat populaire, le débat citoyen n'a vraiment à mon avis pas tellement eu lieu.

Les représentants du peuple, c'est toujours les mêmes. Ce sont les représentants des principaux courants spirituels, les francs-maçons, les rabbins, les évêques, les pasteurs. Alors voilà, ce sont les questions que je pose un peu en vrac, et ce sont ces différents niveaux de discussion qui m'intriguent et qui m'intéressent.

Alain Labouze:

Dorothée, essaie d'introduire dans ta conclusion la douloureuse et difficile question du droit à l'information par le biais de l'étiquetage ou du leurre de l'étiquetage.

Dorothée Benoît-Browayes:

Je vais prendre les choses dans l'ordre. On a parlé de ces pages de M. Courvalin dans La Recherche, je voudrais signaler l'interview de Marie-Angèle Hermitte qui pointe exactement les mêmes choses que vous venez de dire, c'est-à-dire cette façon de cooptation de tous penser pareil et de n'être enfermés que dans des expertises qui se répètent et qui sont toutes sur les mêmes schémas. Donc elle signale ça et elle indique que véritablement notre société est acculée à cette espèce d'appauvrissement qui fait qu'effectivement on voit toujours les mêmes et qu'il n'y a pas véritablement de débat.

En ce qui concerne l'étiquetage, j'ai indiqué tout à l'heure que les aliments transgéniques aujourd'hui, qui sont nombreux, sont donc hors-la-loi. Donc quand vous mangez du soja, du maïs, de l'amidon, on peut se demander s'ils ne sont pas transgéniques et ils peuvent l'être dans une certaine proportion. C'est surtout nos élevages qui mangent beaucoup de soja, de tourteaux de soja et de dérivés de maïs. Donc, nos élevages en Europe sont à 75% alimentés par des plantes américaines, ça c'est le GATT, c'est l'OMC alors voilà, on en est là.

Que dire de cet étiquetage? On est partis dans quelque chose qui pour moi est un gouffre sans fond, c'est-à-dire qu'avec cette façon de dire "on étiquette", dans la mesure où il n'y a pas d'équivalence substantielle, c'est la bataille d'experts. Alors, c'est très facile à partir de ce moment-là d'agiter tout un tas de leurres, tout le monde est perdu, même 60 Millions de consommateurs  s'est perdu.

Je ne vois pas très bien comment on va s'en sortir. Honnêtement, je suis très pessimiste pour cette affaire-là parce qu'assez rapidement dans 3 ans, on aura 15 à 20 constructions génétiques différentes importées en Europe, moi ça me semble assez probable. Alors, qu'est-ce qu'on va faire? On ne va pas faire de l'analyse PCR qui coûte 2 000 F à chaque fois. Qui va payer ça? Certainement pas les semenciers qui n'ont jamais rien demandé et ils ne seront pas d'accord. Est-ce qu'ils accepteront de donner leurs modèles, puisqu'on a besoin de modèles pour faire cette recherche de pêche aux transgènes, je ne vois pas très bien, je suis très sceptique sur la possibilité d'avancer dans ce sens-là.

Je pense que la solution, c'est des alternatives extrêmement claires avec des filières séparées où véritablement on prend au sérieux la demande des consommateurs qui n'est pas forcément dans un souci sanitaire de risque "vache Folle" ou de choses de ce type, qui est un souci de... bon je n'ai pas envie de manger quelque chose qui est transgénique, et bien j'ai le droit.

Ça n'a pas véritablement été pris au sérieux. On a essayé de transiger entre le biochimique scientifique mais les consommateurs sont aussi dans des représentations de leurs aliments et ça, ça compte. Et le sociologue Claude Fischler qui s'occupe de ces questions d'alimentation qui a écrit L'Homme Nouveau, n'est pas non plus dans ce débat OGM. Il n'est pas là, or il a dit beaucoup de choses sur ce qu'est l'alimentation, et je pense que les scientifiques qui réduisent l'aliment aux ingrédients qui nous donnent des muscles, c'est quand même assez réducteur...


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