Introduction au débat: retour sur l'actualité du mois
- Le 7 juin, les Suisses ont répondu "non" au référendum
qui leur demandait s'ils voulaient mettre un terme au génie génétique
dans leur pays. Les Helvètes souhaitent donc la poursuite de ces
expériences. La crainte de l'expatriation des scientifiques suisses,
l'implantation des firmes de biotechnologie dans leur pays et les prises
de parole publiques de scientifiques suisses réclamant la confiance
de leurs concitoyens, ont certainement joué un rôle dans le
résultat du scrutin. Mais au delà de cette décision,
il est intéressant de constater que le citoyen, tant suisse que
français, est désormais consulté dans certains choix
scientifiques et technologiques.
- Un dossier gouvernemental vient d'élever l'alcool au rang de
drogue dure au même titre que la cocaïne. Paradoxalement, le
hachisch se sort plutôt bien de cette étude. Il est même
classé comme la substance psychotrope la moins dangereuse.
- Une planète située au-delà du système solaire
aurait été découverte par la NASA grâce au télescope
spatial Hubble. Annoncée à grand renfort de publicité,
cette découverte n'a pourtant pas fait l'objet de confirmation de
la part de la communauté scientifique.
- Les neutrinos ont-ils une masse? La réponse est d'importance.
Elle détermine toutes les bases de la physique fondamentale de la
structure de la matière. Une équipe américano-japonaise
prétend enfin apporter la réponse: ils en ont une. Un tournant
de la physique?
Le débat:
Origines de l'Homme: certitudes, idées fausses, interrogations
Les dernières découvertes en paléontologie
ont-elles transformé la vision de nos origines?
"Soyons honnêtes, en tant que journaliste, il faut bien
avouer que nous sommes un peu perdus", reconnaît Patrice
Lanoy, journaliste au Figaro. "Pour chaque nouvelle découverte,
nous en sommes arrivés à livrer aux lecteurs un papier global
sur les principales controverses concernant les origines de l'Homme, l'information
principale étant quant à elle proposée dans un petit
encadré...".
Les théories sur l'origine de l'Homme sont devenues un merveilleux
sujet de confusion tant pour le public que pour les journalistes qui doivent
en rendre compte. C'est bien simple, il ne se passe plus un mois sans qu'un
nouveau fossile ait été mis au jour. "Chacun arrive
avec son os", ironise Patrice Lanoy. Et chaque fois, la découverte
est censée remettre en question tout notre savoir sur les origines
de l'Homme. Il y a bien sûr des abus, tant de la part des journalistes
que des scientifiques, mais après tout, peu importe. Le fait est
qu'il reste difficile à un non-spécialiste de se retrouver
dans ce dédale d'hypothèses. Tenter de faire le point sur
l'état des connaissances en la matière sera l'une des missions
à laquelle seront conviés paléoanthropologues, préhistorien
et journalistes réunis en ce 17 juin 1998 face au public de la Cité
des Sciences...
A bien y regarder, les paléontologues ne sont pas en total désaccord.
Il existe même un certain consensus sur les grandes lignes de l'évolution
humaine.
Sur ses débuts, notamment. Il n'y a pratiquement plus de doute,
le berceau de l'humanité se situe bien en Afrique orientale, où
les plus anciens fossiles ont été trouvés. "Toutes
les dates, tous les examens anatomiques concordent pour une origine tropicale
et africaine, rappelle Yves Coppens, notre physiologie notamment
qui est celle de mammifères des tropiques". C'est d'ailleurs
sur ce continent que l'on peut encore aujourd'hui croiser nos plus proches
cousins, gorilles et chimpanzés.
La date de l'apparition de l'Homme ne porte pas trop à discussion
non plus (avec la marge d'erreur que les techniques autorisent, bien entendu).
Il y a 8 millions d'années, en réponse aux bouleversements
climatiques, les premiers hominidés faisaient donc leur apparition.
Mais les plus anciennes traces du genre Homo (en l'occurrence
Homo habilis) remontent "seulement" à 3 millions
d'années. L'Homme ne s'est pourtant pas arrêté en si
bon chemin et a continué d'évoluer, donnant naissance à
une multitude d'espèces (Rudolphensis, erectus, Neandertalensis,
Sapiens...). Très schématiquement, on retiendra que Homo
habilis est très certainement l'ancêtre d'erectus,
qui se serait lui-même séparé en deux branches, deux
espèces qui ont vécu un moment côte à côte:
l'homme de Neandertal, disparu il y a 35 000 ans, et Homo sapiens
sapiens, qui a connu le succès que l'on sait puisque nous en
sommes de parfaits exemplaires.
Parallèlement à cette évolution, l'Homme s'est déployé
de son berceau africain. "Il y a un million d'années,
explique la paléoanthropologue Marie-Antoinette de Lumley, Homo
erectus avait sans doute colonisé le reste de l'Afrique, l'Asie et
peut-être même l'Europe." Une colonisation qui se serait
poursuivie par la conquête du continent américain, de l'Indonésie
puis de l'Australie il y a 40 000 ans.
Mais déjà, un détail chiffonne Yves Coppens. Pour
lui, la conquête de l'Ancien monde est beaucoup plus précoce.
"Je reste persuadé que si Homo erectus est le descendant
des tout premiers hommes, habilis ou rudolphensis, ce sont ces derniers
qui ont conquis l'Ancien monde." Le paléontologue ne manque
pas d'arguments. "L'Homme est tout de suite mobile, insiste-t-il,
sa morphologie le montre bien, et à cette époque, il était
possible de passer d'un continent à l'autre à pied sec. Et
vous verrez, continue-t-il en s'adressant à Marie-Antoinette
de Lumley qui ne partage pas sa théorie, on finira par retrouver
des fossiles bien plus vieux en Europe et en Asie..."
Reste à trouver ces traces que le paléontologue nous promet.
Car c'est généralement le manque d'indices qui fait défaut
aux scientifiques. "C'est bien souvent lorsque les informations
sont incomplètes que naissent les discussions entre chercheurs",
fait remarquer Marie-Antoinette de Lumley. Ce sont aussi de tels indices
qui permettront sans doute de vérifier l'une de ces discussions qui
anime actuellement la communauté scientifique. Elle concerne une
théorie un peu nouvelle, "issue essentiellement de collègues
anglo-américains", tient à préciser Marie-Antoinette
de Lumley. Cette hypothèse suggère qu'une seconde vague
d'hommes serait sortie d'Afrique il y a de 200 ou 300 000 ans pour
peupler l'Asie et l'Europe, mais avec des hommes modernes cette fois, des
Homo sapiens. "Difficile à concevoir" selon
la paléoanthropologue, "car comment imaginer des hommes modernes
remplacer un peuple existant?" Une affaire à suivre...
Si l'histoire de nos origines est si passionnante, c'est sans doute parce
que s'y trouve inscrit ce qui nous distingue du reste du règne animal
et qui fait de nous des êtres humains. L'Homme est-il ce premier être
à avoir maîtrisé le feu (il y a 400 000 ans)? Est-il
celui qui a enterré ses morts (100 000 ans), ou celui qui, il
y a 40 000 ans, a fait preuve d'une démarche artistique? A vrai
dire, l'"Homme" des paléoanthropologues répond à
une définition plus concrète: "Pour nous, c'est l'aspect
anatomique qui intervient" , indique Marie-Antoinettede Lumley.
Ce que précise Yves Coppens: "Nous parlons donc uniquement
du genre Homo, caractérisé notamment par la station debout
et une augmentation du volume crânien. Mais je reste convaincu que
les naturalistes qui voudraient réduire l'Homme à sa condition
animale ont tort. On passe véritablement à un autre niveau
de complexité, celui de l'état de matière vivante à
celui de matière pensante..."
C'est précisément ce qui intéresse le préhistorien
Denis Vialou: "Il est vrai que parmi les primates, Homo s'engage
de façon irréversible dans quelque chose qui est différent
des autres genres très voisins. Derrière ce front, il y a
un cerveau de plus en plus complexe, qui va acquérir des moyens de
signification, de représentation, ce que l'on appelle l'art préhistorique,
qui passe par les peintures, les gravures, les objets sculptés, et
qui au bout du compte va nous conduire à l'Homme moderne."
On le voit, préhistoire et paléoanthropologie sont complémentaires.
"Ces deux disciplines cheminent côte à côte,
c'est à dire qu'elles réunissent des éléments
qui convergent". Deux disciplines qui risquent encore de nous surprendre.
Ce sont des sciences relativement jeunes et les nouveaux outils dont disposent
les scientifiques permettront sans doute de mettre fin à certaines
controverses. "Les débats actuels ne sont pas que des conflits,
conclut Yves Coppens, car c'est ainsi que la science avance..."
Le débat:
Origines de l'Homme: certitudes, idées fausses, interrogations
Les dernières découvertes en paléontologie
ont-elles transformé la vision de nos origines?
|