- SCIENCE ACTUALITES - JUIN 1998 -

 

Origines de l'Homme:

certitudes, idées fausses, interrogations

 avec la participation de:

  • Yves Coppens, paléoanthropologue, professeur au Collège de France
  • Marie-Antoinette de Lumley, paléoanthropologue, directeur de recherche au CNRS
  • Denis Vialou, préhistorien, professeur au Muséum national d'histoire naturelle
  • Patrice Lanoy, journaliste au Figaro, président de l'Association des journalistes scientifiques de la presse d'information

Débat animé par Alain Labouze, rédacteur en chef de Science Actualités.

Introduction au débat: retour sur l'actualité du mois

  • Le 7 juin, les Suisses ont répondu "non" au référendum qui leur demandait s'ils voulaient mettre un terme au génie génétique dans leur pays. Les Helvètes souhaitent donc la poursuite de ces expériences. La crainte de l'expatriation des scientifiques suisses, l'implantation des firmes de biotechnologie dans leur pays et les prises de parole publiques de scientifiques suisses réclamant la confiance de leurs concitoyens, ont certainement joué un rôle dans le résultat du scrutin. Mais au delà de cette décision, il est intéressant de constater que le citoyen, tant suisse que français, est désormais consulté dans certains choix scientifiques et technologiques.
  • Un dossier gouvernemental vient d'élever l'alcool au rang de drogue dure au même titre que la cocaïne. Paradoxalement, le hachisch se sort plutôt bien de cette étude. Il est même classé comme la substance psychotrope la moins dangereuse.
  • Une planète située au-delà du système solaire aurait été découverte par la NASA grâce au télescope spatial Hubble. Annoncée à grand renfort de publicité, cette découverte n'a pourtant pas fait l'objet de confirmation de la part de la communauté scientifique.
  • Les neutrinos ont-ils une masse? La réponse est d'importance. Elle détermine toutes les bases de la physique fondamentale de la structure de la matière. Une équipe américano-japonaise prétend enfin apporter la réponse: ils en ont une. Un tournant de la physique?

Le débat:

Origines de l'Homme: certitudes, idées fausses, interrogations

Les dernières découvertes en paléontologie ont-elles transformé la vision de nos origines?

"Soyons honnêtes, en tant que journaliste, il faut bien avouer que nous sommes un peu perdus", reconnaît Patrice Lanoy, journaliste au Figaro. "Pour chaque nouvelle découverte, nous en sommes arrivés à livrer aux lecteurs un papier global sur les principales controverses concernant les origines de l'Homme, l'information principale étant quant à elle proposée dans un petit encadré...".

Les théories sur l'origine de l'Homme sont devenues un merveilleux sujet de confusion tant pour le public que pour les journalistes qui doivent en rendre compte. C'est bien simple, il ne se passe plus un mois sans qu'un nouveau fossile ait été mis au jour. "Chacun arrive avec son os", ironise Patrice Lanoy. Et chaque fois, la découverte est censée remettre en question tout notre savoir sur les origines de l'Homme. Il y a bien sûr des abus, tant de la part des journalistes que des scientifiques, mais après tout, peu importe. Le fait est qu'il reste difficile à un non-spécialiste de se retrouver dans ce dédale d'hypothèses. Tenter de faire le point sur l'état des connaissances en la matière sera l'une des missions à laquelle seront conviés paléoanthropologues, préhistorien et journalistes réunis en ce 17 juin 1998 face au public de la Cité des Sciences...

A bien y regarder, les paléontologues ne sont pas en total désaccord. Il existe même un certain consensus sur les grandes lignes de l'évolution humaine.

Sur ses débuts, notamment. Il n'y a pratiquement plus de doute, le berceau de l'humanité se situe bien en Afrique orientale, où les plus anciens fossiles ont été trouvés. "Toutes les dates, tous les examens anatomiques concordent pour une origine tropicale et africaine, rappelle Yves Coppens, notre physiologie notamment qui est celle de mammifères des tropiques". C'est d'ailleurs sur ce continent que l'on peut encore aujourd'hui croiser nos plus proches cousins, gorilles et chimpanzés.

La date de l'apparition de l'Homme ne porte pas trop à discussion non plus (avec la marge d'erreur que les techniques autorisent, bien entendu). Il y a 8 millions d'années, en réponse aux bouleversements climatiques, les premiers hominidés faisaient donc leur apparition. Mais les plus anciennes traces du genre Homo (en l'occurrence Homo habilis) remontent "seulement" à 3 millions d'années. L'Homme ne s'est pourtant pas arrêté en si bon chemin et a continué d'évoluer, donnant naissance à une multitude d'espèces (Rudolphensis, erectus, Neandertalensis, Sapiens...). Très schématiquement, on retiendra que Homo habilis est très certainement l'ancêtre d'erectus, qui se serait lui-même séparé en deux branches, deux espèces qui ont vécu un moment côte à côte: l'homme de Neandertal, disparu il y a 35 000 ans, et Homo sapiens sapiens, qui a connu le succès que l'on sait puisque nous en sommes de parfaits exemplaires.

Parallèlement à cette évolution, l'Homme s'est déployé de son berceau africain. "Il y a un million d'années, explique la paléoanthropologue Marie-Antoinette de Lumley, Homo erectus avait sans doute colonisé le reste de l'Afrique, l'Asie et peut-être même l'Europe." Une colonisation qui se serait poursuivie par la conquête du continent américain, de l'Indonésie puis de l'Australie il y a 40 000 ans.

Mais déjà, un détail chiffonne Yves Coppens. Pour lui, la conquête de l'Ancien monde est beaucoup plus précoce. "Je reste persuadé que si Homo erectus est le descendant des tout premiers hommes, habilis ou rudolphensis, ce sont ces derniers qui ont conquis l'Ancien monde." Le paléontologue ne manque pas d'arguments. "L'Homme est tout de suite mobile, insiste-t-il, sa morphologie le montre bien, et à cette époque, il était possible de passer d'un continent à l'autre à pied sec. Et vous verrez, continue-t-il en s'adressant à Marie-Antoinette de Lumley qui ne partage pas sa théorie, on finira par retrouver des fossiles bien plus vieux en Europe et en Asie..."

Reste à trouver ces traces que le paléontologue nous promet. Car c'est généralement le manque d'indices qui fait défaut aux scientifiques. "C'est bien souvent lorsque les informations sont incomplètes que naissent les discussions entre chercheurs", fait remarquer Marie-Antoinette de Lumley. Ce sont aussi de tels indices qui permettront sans doute de vérifier l'une de ces discussions qui anime actuellement la communauté scientifique. Elle concerne une théorie un peu nouvelle, "issue essentiellement de collègues anglo-américains", tient à préciser Marie-Antoinette de Lumley. Cette hypothèse suggère qu'une seconde vague d'hommes serait sortie d'Afrique il y a de 200 ou 300 000 ans pour peupler l'Asie et l'Europe, mais avec des hommes modernes cette fois, des Homo sapiens. "Difficile à concevoir" selon la paléoanthropologue, "car comment imaginer des hommes modernes remplacer un peuple existant?" Une affaire à suivre...

Si l'histoire de nos origines est si passionnante, c'est sans doute parce que s'y trouve inscrit ce qui nous distingue du reste du règne animal et qui fait de nous des êtres humains. L'Homme est-il ce premier être à avoir maîtrisé le feu (il y a 400 000 ans)? Est-il celui qui a enterré ses morts (100 000 ans), ou celui qui, il y a 40 000 ans, a fait preuve d'une démarche artistique? A vrai dire, l'"Homme" des paléoanthropologues répond à une définition plus concrète: "Pour nous, c'est l'aspect anatomique  qui intervient" , indique Marie-Antoinettede Lumley. Ce que précise Yves Coppens: "Nous parlons donc uniquement du genre Homo, caractérisé notamment par la station debout et une augmentation du volume crânien. Mais je reste convaincu que les naturalistes qui voudraient réduire l'Homme à sa condition animale ont tort. On passe véritablement à un autre niveau de complexité, celui de l'état de matière vivante à celui de matière pensante..."

C'est précisément ce qui intéresse le préhistorien Denis Vialou: "Il est vrai que parmi les primates, Homo s'engage de façon irréversible dans quelque chose qui est différent des autres genres très voisins. Derrière ce front, il y a un cerveau de plus en plus complexe, qui va acquérir des moyens de signification, de représentation, ce que l'on appelle l'art préhistorique, qui passe par les peintures, les gravures, les objets sculptés, et qui au bout du compte va nous conduire à l'Homme moderne."

On le voit, préhistoire et paléoanthropologie sont complémentaires. "Ces deux disciplines cheminent côte à côte, c'est à dire qu'elles réunissent des éléments qui convergent". Deux disciplines qui risquent encore de nous surprendre. Ce sont des sciences relativement jeunes et les nouveaux outils dont disposent les scientifiques permettront sans doute de mettre fin à certaines controverses. "Les débats actuels ne sont pas que des conflits, conclut Yves Coppens, car c'est ainsi que la science avance..."

Le débat:

Origines de l'Homme: certitudes, idées fausses, interrogations

Les dernières découvertes en paléontologie ont-elles transformé la vision de nos origines?

Texte intégral du débat

Focus

Quelques dates pour s'y retrouver...

- 6 000 000 ans: L'ancêtre du genre Homo: l'australopithèque (dont Lucy fait partie)
- 3 000 000 ans: Homo habilis, le premier homme (?)
- 2 500 000 ans: Les premiers outils
- 1 800 000 ans: Premières traces d'Homo erectus (en Afrique)
- 1 000 000 ans: Homo erectus à Java, en Asie, en Chine et sans doute en Europe
- 400 000 ans: Le feu
- 300 000 ans: Selon certains, une nouvelle "nappe" d'Homo sapiens , originaire d'Afrique vient se répandre à nouveau pour peupler l'Asie et l'Europe.
- 120 000 ans: L'homme de Neandertal (Homo sapiens neandertalensis)
- 92 000 ans: L'homme moderne (Homo sapiens sapiens)
- 90 000 ans: Les premières sépultures
- 40 000 ans: les parures corporelles
- 35 000 ans: Disparition de l'homme de Neandertal
- 32 000 ans: La grotte Chauvet


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