Texte intégral du débat
Alain Labouze:
Depuis de très nombreuses années, archéologues,
paléontologues, anthropologues et généticiens débattent
de l'origine de l'Homme moderne. Certains scientifiques supposent que l'Homo
sapiens sapiens a une origine africaine unique. D'autres pensent qu'il
est né en plusieurs lieux distincts. Tous sont d'accord, semble-t-il,
sur un point: l'ancêtre d'Homo sapiens sapiens, Homo erectus
est né en Afrique d'où il a émigré vers d'autres
contrées. Cela se passait il y a environ 100 000 ans.
Yves Coppens, sur quoi les scientifiques ne sont-ils pas d'accord?
Yves Coppens:
Reprenons d'abord ce sur quoi ils sont d'accord.
Tous les scientifiques de notre communauté sont d'accord sur le fait
que l'Homme a une origine tropicale, africaine et peut-être est-africaine.
Moi, je prétends que l'Homme s'est déployé (et n'a
pas quitté l'Afrique) de son berceau tropical et africain
très tôt. Mais beaucoup d'autres pensent que c'est l'Homo
erectus (c'est-à-dire pas tout à fait le premier mais
le second) qui a commencé à bouger. Ce qui signifie que le
peuplement de l'Ancien monde pour moi est très ancien, mais l'est
moins pour ceux qui pensent à un mouvement de l'Homo erectus.
En ce qui concerne notre espèce, l'Homo sapiens, certains
pensent qu'il y a un nouveau foyer, un nouveau berceau avec une nouvelle
dispersion et d'autres dont je suis pensent que l'Homo "premier"
puis l'Homo erectus et enfin l'Homo sapiens ne sont en fait
que des étapes dans une même continuité, dans le même
développement et que ceci s'est fait partout où cet homme
était alors répandu, c'est-à-dire partout sur l'Ancien
monde.
Voilà donc le genre de débats qui nous préoccupent
et qui ne sont pas que des conflits, car c'est ainsi que la science avance.
Alain Labouze:
Madame de Lumley, sur les origines précises de l'Homme moderne...
Marie-Antoinette de Lumley:
Je pense que, dans notre discipline au moins, nous nous basons sur des découvertes.
Donc chaque découverte va nous apporter une information supplémentaire.
Il y a d'autres chercheurs qui essaient à partir de ces découvertes
de faire des hypothèses de travail, des modèles de peuplement,
par exemple.
Alors vous pouvez voir face à face deux attitudes. Ceux qui vont
fouiller, sortir des fossiles, des outils taillés et déduire
qu'ils ont trouvé en Afrique un homme qui a un aspect moderne datant
de 300 000 ans. Et puis ceux qui vont fouiller en Asie (à Java)
ou en Chine et trouver un fossile ayant un aspect moderne avec un front
très haut existant depuis 200 à 300 000 ans et qui vont
se poser des questions (comment est-il arrivé, y a-t-il un intermédiaire
entre lui et les sinanthropes de Chine par exemple?).
Quand vous avez le fossile entre les mains, vous êtes assez fort parce
que vous vous dites "j'ai telle forme". Le physicien va dater
pour que les choses soient mises sur une échelle précise.
Mais là où c'est plus difficile, c'est lorsque vous allez
manquer d'informations. Par exemple, lorsque vous trouvez en prospectant
un petit bout de dent ou de mandibule incomplète et puis vous ne
pouvez pas obtenir de datation car il ne peut y avoir une analyse (pas d'uranium
dans les eaux) et pas de lave volcanique à dater. Cela devient beaucoup
plus compliqué puisque vous ne pouvez pas donner toutes les informations
nécessaires et complètes, alors on va imaginer que cet individu
est très âgé par exemple et c'est là que les
chercheurs vont rencontrer des difficultés et que vont naître,
non pas des débats agressifs, mais des discussions.
Alain Labouze:
Et selon vous, qu'est-ce qui est sûr concernant l'origine de notre
premier ancêtre?
Marie-Antoinette de Lumley:
Tout le monde est d'accord, semble-t-il, pour dire que les plus anciens
Homo erectus étaient africains (1 800 000 ans à
peu près). Puis à partir d'un million d'années, on
voit que l'Homo erectus est présent à Java, en Asie,
en Chine. Nous n'en connaissions pas en Europe. Nous savions leur présence
puisqu'ils avaient laissé des outils mais nous n'avions pas de restes
humains. Or nous avons des informations récentes depuis les dernières
fouilles effectuées il y a 4 ou 5 ans, soit en Espagne à Atapuerca,
soit en Géorgie, et nous savons que cet Homo erectus était
présent en Europe grâce à des témoignages puisque
nous avons des restes humains maintenant. Voici une découverte nouvelle
qui change nos idées.
Jusqu'à présent, tout le monde était d'accord pour
dire que c'était une nappe qui avait diffusé sur les différents
territoires jusque sur les rivages de l'Europe. Mais tout à coup
une personne a évoqué l'idée que peut-être une
nouvelle source humaine serait sortie à nouveau de l'Afrique aux
alentours de 200 000/300 000 ans pour peupler l'Asie et l'Europe
avec des hommes modernes. Il paraît difficile de concevoir qu'une
deuxième nappe soit arrivée en Asie car comment peut-on imaginer
que les hommes modernes puissent remplacer un peuplement déjà
existant? Beaucoup de chercheurs pensent que, sur les différents
continents, il y a une évolution progressive jusqu'à notre
forme actuelle. Cette théorie de remplacement est relativement récente
et plutôt imaginée par des collègues anglo-américains
et depuis, il y a des controverses car nous cherchons à savoir s'il
y a une évolution progressivement à travers le monde sur les
différents continents à partir d'une souche de base ou est-ce
qu'il y a eu un nouveau peuplement?
Alain Labouze:
Denis Vialou, que pensez-vous des origines de l'Homme moderne et des controverses
que traverse la communauté des scientifiques?
Denis Vialou:
En tant que préhistorien, j'ai une vision plus limitative que celles
de mes collègues paléoanthropologues.
En ce qui concerne la préhistoire, il y a un lieu dans lequel se
développe depuis des années et des années une controverse,
c'est le peuplement de l'Amérique. Et il y a une époque pour
laquelle il y a des discordances importantes, c'est celui qui concerne le
passage entre le paléolithique moyen et supérieur.
Le sujet de controverse en Amérique est débattu de manière
assez contradictoire, parfois même virulente parce qu'il y a une sorte
de course étonnante au fossile le plus ancien. Cette attitude est
d'autant plus vraie de la part des chercheurs que des journalistes qui utilisent
le côté sensationnel d'une découverte. Sur le continent
américain, on voit régulièrement dans des journaux,
parfois dans des revues scientifiques, "Ça y est, le plus ancien
homme d'Amérique est découvert!" et on a des dates qui
sont extraordinairement anciennes. On peut dépasser cette controverse
par la découverte et l'analyse de fossiles. Jusqu'à présent
dans le continent américain, pour lequel je travaille chaque année,
on n'a pas trouvé de fossiles plus anciens que ceux appartenant à
l'Homme moderne de la préhistoire, Homo sapiens, quelle qu'en
soit l'origine qui est vraisemblablement asiatique. Mais il n'est pas exclu
que le peuplement de l'Amérique ait été plus ancien.
Il faut considérer que les découvertes sont quantitativement
relativement modestes en matière de fossile pour des raisons de conservation
et il faut également considérer le fait que le continent américain
n'a pas fait l'objet de recherche aussi intensive que celles effectuées
dans l'Est africain et qui ont apporté énormément.
On n'a pas véritablement cherché ni du côté du
continent américain ni du côté sibérien jusqu'à
ces dernières années. Ce qui fait qu'aujourd'hui, la difficulté
est à résoudre dans un contexte de recherche archéologique
qui est très limité. En tout cas pour le moment, l'Homme de
la préhistoire américain est un homme moderne, c'est le sapiens
moderne. Et sur le plan strictement de la préhistoire, on a effectivement
à faire à quelque chose qui est différent. La préhistoire
américaine, globalement, par ses industries osseuses, ses activités
de chasse, ses habitats ou ses activités symboliques, est différente
de celle que nous connaissons en Europe ou en Afrique. Le concept de paléolithique
qui fonctionne très bien pour l'ancien monde ne fonctionne plus pour
l'Amérique. De même, le passage néolithique qui fonctionne
dans nos classifications ne se retrouve pas de façon symétrique
sur le continent américain. En d'autres termes, lorsqu'on fait de
la préhistoire américaine, il faut la mettre dans son contexte
archéologique avec le cortège des datations. Les plus vieilles
datations discutées, controversées sur le continent américain
sont de l'ordre d'une quarantaine de milliers d'années. Elles sont
toutes vraisemblables même si elles ne sont pas archéologiquement
définitivement démontrées, et disons que pour une vingtaine
de milliers d'années pour le continent américain, il n'y a
plus de controverse.
Alain Labouze:
Patrice Lanoy, est-ce facile pour un journaliste de rendre compte de cette
actualité?
Patrice Lanoy:
Évidemment non, ce n'est pas facile, c'est la course. On a accusé
les journalistes de chercher le record mais on est dans une mécanique
où on tire chacun de son côté. Les chercheurs essaient
de faire leurs affaires, les journalistes les leurs. On a des terrains mutuels,
réciproques et divergents. Dans ce domaine-là, c'est particulièrement
évident car chaque nouvelle publication, chaque nouvel os, comme
on dit dans les rédactions "chacun arrive avec son os",
son nom scientifique, chacun arrive avec sa divergence sur l'arbre des espèces
ou son explication. Nous, on est un peu perdus, soyons honnêtes. On
en est arrivés au stade où on a en permanence un papier global
de prêt sur les plus grandes controverses de l'évolution de
l'Homme et au cas où quelque chose bougerait, on sortira ce papier
avec l'info en tout petit en disant en gros au lecteur: "Débrouillez-vous
avec ça, nous, en l'espace de trois heures, on ne sait pas faire
mieux". Quand on présente un arbre on travaille avec 2-3 chercheurs
qui ne sont pas d'accord entre eux, on arrive à travailler avec 50
chercheurs pour essayer de faire l'arbre de l'évolution idéale.
C'est quasiment impossible car on manque de point d'ancrage. Il faut qu'on
trouve un terrain d'expression moyen à peu près lisible pour
tout le monde, sans erreurs grossières où la mise en scène
de l'information soit quand même suffisante pour qu'il y ait une lisibilité
au premier degré pour que n'importe qui puisse aborder le sujet.
Ce qui n'est pas évident car vous imaginez bien que quand on part
autour d'une discussion d'une dent trouvée dans un désert
libyen ou autre et qu'à partir de cette dent, il faut déjà
expliquer toute la problématique actuelle de ces grands chercheurs
sur une distance de 3, 4, 5 feuillets dactylographiés, c'est pratiquement
impossible.
Cela dit, il y a plusieurs types de presse. Ça commence avec la radio
immédiate, comme France Info, où vous allez avoir droit
à: "Révolution! On a trouvé un crâne".
Le lendemain, vous allez pouvoir acheter votre quotidien préféré
et vous allez trouver une demi-page, deux pages sur le sujet en fonction
de l'actualité politique du moment. Si l'actualité politique
est creuse, la science aura plein de place. En revanche, si ce jour on dissout
l'Assemblée, je suis sûr que vous aurez droit à une
brève. Après, il y a les mensuels qui passent derrière.
Alors là, ça devient plus finaud parce qu'il y a des mensuels
grand public tel que Science et Vie qui vont faire leur Une en disant: "Eve
n'est plus africaine" ou "Eve est africaine", mais ils vont
rentrer dans le sujet plus finement. Les mensuels plus scientifiques de
type La Recherche, Pour la Science vont analyser deux, trois
mois plus tard, en essayant de problématiser davantage.
Il y a plusieurs niveaux d'informations qui existent, donc il faut savoir
ce qu'on peut demander à certains types d'articles. Après,
c'est à nous de nous débrouiller pour faire honnêtement
notre travail.
Yves Coppens:
Oui, j'ai un grief essentiel sur la mise en scène. Je ne peux pas
être contre les journalistes, j'ai besoin d'eux et de toute façon
je travaille avec eux depuis des dizaines d'années pour que ça
ne se pose pas. Mais se sont les intitulés qui à chaque fois
racontent soit en gras, soit en typo plus légère que tout
est renversé, que tout est chaviré. J'ai un exemple précis
en tête, mais il y en a 36 000 autres.
On trouve deux crânes complètement écrasés en
Chine qui ont un peu plus de 400 000 ans. Ça y est, dans les
journaux, tout est chaviré. L'origine n'est plus africaine, elle
est asiatique. En Afrique, on trouve 3, 4, 5, 6 millions d'années,
peut être au-delà. En Chine, on trouve 400 000 ans. Tout
est chaviré. L'origine est de l'autre côté. Alors à
chaque fois que je suis en public, il m'arrive de dire: "Écoutez.
Vous avez deux chèques devant vous. Il y en a un de 8 millions de
centimes et l'autre de 400 000. Lequel prendrez-vous?" Enfin,
franchement, ce n'est pas sérieux, et ça c'est fréquent,
c'est très fréquent. C'est pour attirer le public et ça
va de soit. La mise en scène c'est votre boulot, je comprends. Mais
de dire que tout est chaviré à chaque fois, non, non! On a
l'air de quoi, nous, à mettre tout en l'air à chaque fois.
Et la preuve, je reprends tout. Je vais vous expliquer comment cela se passe
et je verrai la controverse après.
L'Homme apparaît en Afrique, il y a 3 millions d'années. Cet
Homme, il est caractérisé par une grosse tête avec des
circonvolutions plus compliquées, avec une irrigation meilleure et
par des dents d'omnivores. Il se met à manger de la viande au lieu
des végétaux. Et bien, quand on mange de la viande, il faut
courir après le gibier autrement il ne vient pas à vous, ça
je vous assure. Donc on devient plus mobile, ça va de soit. Et quand
on a une plus grosse tête, on devient plus réfléchi,
ça va de soit, même si on n'atteint pas le niveau de la conscience (de
toute façon je ne sais pas trop ce que c'est que la conscience).
Mais enfin, on devient plus malin. Donc si on est plus malin, on est plus
curieux et si on mange de la viande, on est plus mobile. Autrement dit,
le premier homme, il bouge tout de suite, tout de suite, tout de suite.
Pour moi, il bouge tout de suite et vous verrez Marie-Antoinette, combien
de fois je l'ai dit à votre mari (Henri de Lumley): "Fais
attention, tu vas voir, on va trouver bien plus vieux en Europe et en Asie".
Et je pense que l'Homo erectus est le descendant des premiers hommes
qui s'appellent ou habilis ou rudolfensis, mais que c'est
ce premier homme qui est partout à travers l'ancien monde parce qu'on
pouvait y venir à pieds secs. Alors évidemment, ce n'est pas
une migration, c'est un déploiement, un déploiement lent,
tranquille et puis qui s'est peut-être étendu sur quelques
dizaines de milliers d'années. Et alors qu'est-ce que ça peut
faire ! Quelques dizaines de milliers d'années avec nos méthodes
de datations, on n'en a pas la résolution, donc on ne voit pas ce
qui se passe.
Et donc, voilà le bonhomme partout, et ce bonhomme-là, il
continue son évolution. On est d'accord, je crois? Et il passe par
des stades qui sont commodes pour nous mais qui sont un merveilleux sujet
de confusion pour le public. Et là où est cet homme, c'est-à-dire
à travers tout l'ancien monde, il devient ce qu'on appelle ergaster,
erectus, sapiens. Puis tout le monde est content et on pense
que ça s'est fait comme ça. Donc, là, je rejoins Marie-Antoinette.
On pense que c'est ainsi parce que l'Ancien monde peut être divisé
en très grandes régions, en très grandes provinces.
C'est faux, mais c'est plus pratique à comprendre comme ça.
Et dans ces très grandes provinces, les hommes anciens et actuels
ont des caractères que l'on trouve partout. Donc, ça ne divise
pas les provinces mais ces hommes ont des fréquences de caractères
qu'on trouve dans ces régions-là. Autrement dit, vous allez
trouver un Chinois d'aujourd'hui de 500 000 ans. Il a des caractères
que vous allez trouver n'importe où ailleurs, mais si vous faites
une quantification, vous vous apercevrez que la fréquence de ces
caractères, la fréquence de certaines associations de ces
caractères, est caractéristique d'une région. Autrement
dit, on est marqué par son provincialisme, par son régionalisme.
Un type d'Extrême-Orient, qu'il ait 500 000 ans ou 3 ans, vous
le reconnaîtrez. Un type du Proche-Orient, c'est pareil, un type de
l'Est et du Sud africain, c'est pareil. Un type du Nord-Ouest de l'Afrique,
c'est pareil. Un type de l'Europe c'est pareil. Alors on imagine mal, et
c'est notre conflit avec les généticiens, qu'une vague d'hommes
modernes, comme disait Marie-Antoinette, ait couvert le monde sans aucun
rapport avec les populations précédentes. Ils arrivent là.
Il y a déjà des occupants, peu importe. Ils se sautent dessus
de temps en temps, cela ne peut se faire autrement mais il n'y a pas de
produit, il n'y a pas d'interfécondité. Tout le monde est
tranquille et l'Homme moderne se répand tranquillement à travers
le monde. Et cet Homo sapiens répandu à travers tout
l'ancien monde va du côté oriental, puisque du côté
occidental, il y a l'Atlantique et il ne peut pas aller plus loin, mais
du côté oriental, il va continuer à se déployer
au gré de ponts continentaux ou peut-être en bateaux vers l'Australie
d'une part, et les îles de l'Océanie et vers l'Amérique
d'autre part. Et c'est là, que l'on rejoint Denis Vialou si je puis
dire. Et moi qui suis un excessif, je pense en effet qu'une date de 40 000
ans est largement concevable et je ne serai pas étonné que
ça aille beaucoup plus loin.
Marie-Antoinette de Lumley, à une certaine époque avec son
mari, avait même forcé la mise sur une découverte faite
au Brésil qui n'a pas été confirmée depuis.
Mais il n'empêche que l'ordre des choses est le même que l'ordre
de déploiement de l'humanité. C'est à dire Afrique.
Afrique, le point de départ et puis Ancien et Nouveau monde et puis
maintenant le système solaire et puis bientôt cette petite
planète qu'on va trouver je ne sais où...
Un intervenant:
Quelles sont les caractéristiques de l'Homme moderne?
Yves Coppens:
L'Homme qu'on appelle bêtement moderne -cette terminologie est très
agaçante- anatomiquement moderne, ça veut dire que c'est un
homme qui a un crâne d'une certaine finesse d'épaisseur des
os du crâne, une certaine rondeur de ce crâne, une certaine
capacité crânienne, un certain octonactisme, c'est à
dire une surface plate au lieu d'être projetée, des dents de
certaines proportions et des membres bien sûr adaptés à
la bipédie et plus à l'arboricolisme, enfin moi, je ne grimpe
plus en tout cas!
Marie-Antoinette de Lumley:
Oui, un des traits peut-être anatomique et plus caractéristique
pour définir l'Homme moderne, c'est le développement de la
zone frontale, la zone antérieure du crâne qui devient haute,
élevée, alors qu'antérieurement les hommes de Neandertal,
Homo actus ont un front fuyant, le crâne est allongé
comme un ballon de rugby alors qu'à partir de l'Homme moderne le
crâne est comme un ballon de foot, rond...
Yves Coppens:
(Rire) opportuniste!
Marie-Antoinette de Lumley:
A ce moment-là, la face elle-même, tout le maxillaire, va passer
sous la boîte crânienne. C'est à dire que notre face
n'est pas projetée en avant et la mandibule, la mâchoire inférieure
va avoir une saillie de la base qu'on appelle le menton, alors que les prédécesseurs
ont une mandibule fuyante, le front est fuyant, le crâne est allongé.
Ensuite, on passe à la forme haute, ronde et large qui est la forme
de l'Homme moderne. Et cette forme existe en Europe depuis 40 000 ans,
mais si vous regardez dans certaines régions, comme le Proche-Orient,
vous avez cette forme depuis plus de 100 000 ans à peu près.
Un intervenant:
Pour les migrations, vous avez parlé de bateaux, je crois.
Yves Coppens:
Oui, on peut en effet, on sait ça depuis longtemps, passer de l'Extrême-Orient
à l'Amérique par des ponts continentaux qui sont dus au fait
que la mer de Béring n'est pas très profonde. Elle est profonde
comme la Manche et n'atteint pas 100 mètres de profondeur. Donc lorsque
l'eau est retenue par les glaciers, au moment des glaciations qui sont cycliques
et apparaissent à peu près tous les 100 000 ans, durant
les deux derniers millions d'années, et bien pendant cette période
glacière, l'eau étant retenue ailleurs, le niveau de la mer
baisse et ce détroit de Béring devient un pont. On appelle
ça un pont, mais en fait c'est une presqu'île continentale
qui s'étend sur près de 1 500 mètres du nord au
sud. Donc les gens sont passés en Amérique, sans même
se rendre compte qu'ils découvraient l'Amérique et il y a
de ça un certain nombre de dizaines d'années.
Par contre, entre le sud des îles de l'Indonésie et l'Australie,
il y a toujours eu des passages maritimes obligés, parce que se sont
des zones de subduction, c'est à dire qu'une partie d'un continent
passe sous l'autre et il y a des profondeurs importantes mais il n'y a jamais
eu, en tout cas pendant ces époques quaternaires, des ponts continentaux.
Donc il a fallu construire un bateau, un radeau pour passer de l'autre côté.
Jusqu'ici, on pensait que ce passage avait pu se faire vers 50 000
à 60 000 ans entre l'Indonésie et l'Australie, ça
demeure vrai. Par contre entre les îles de l'Indonésie, il
y a des auteurs audacieux qui ajoutent un zéro, qui parlent de 700 000
à 800 000 ans parce qu'il y aurait des outillages de cet âge-là
qui impliqueraient l'arrivée d'un homme forcément par bateau
ou des troncs flottants à une époque très ancienne.
Alors, ces reculs ne vont pas jusqu'à l'infini, ça va de soit,
mais ces reculs dans le temps sont toujours intéressants à
examiner, puis ensuite à pondérer et éventuellement
à réduire. Mais ça donne des dates extrêmes qui
butent, bien sûr, sur des dates limites qui ne peuvent pas être
dépassées. Ceci pour vous dire qu'on estime, comme l'a dit
Denis Vialou tout à l'heure, cette arrivée en Australie et
en Amérique dans les mêmes eaux de 40 000 à 50 000
ans. On parle de dates excessives parfois, on a parlé de plusieurs
centaines de milliers d'années au Brésil avec des réserves.
On a parlé, récemment, de plusieurs centaines de milliers
d'années en Australie. Ces dates sont proposées puis ensuite
il faut les contrôler, les vérifier, mais c'est toujours intéressant
de pousser un peu le bouchon pour mieux réfléchir au sujet.
Mais, il n'empêche que le nouveau Monde a toujours été
le nouveau Monde, même s'il y a eu des gens des dizaines de milliers
d'années avant Christophe Colomb, aussi bien en Amérique qu'en
Océanie.
Alain Labouze:
Denis Vialou, l'Homme moderne était-il aussi un artiste?
Denis Vialou:
Voilà, j'allais dire que dans la réponse à la question
posée par Monsieur sur la modernité, il y a les caractères
anatomiques et notamment ce front. Et qu'y a-t-il derrière ce front?
Que fait donc le cerveau de cet homme anatomiquement parlant disposant d'une
capacité crânienne et d'un cerveau beaucoup plus complexe et
notamment du développement des lobes frontaux? Et peut-être
que là, le préhistorien rejoint dans son analyse les données
paléoanthropologiques pour essayer de caractériser -quitte
à exagérer les contrastes comme sur une photographie- caractériser
ce qui serait une préhistoire plus moderne, plus proche de nous,
d'une préhistoire plus ancienne, tout en sachant qu'il y a des grandes
continuités et des grandes discontinuités.
Alors ce qui caractérise les hommes les plus récents de la
préhistoire depuis une quarantaine de milliers d'années, c'est
effectivement des moyens de signification, de signifier, de s'exprimer par
des signes, ce que l'on appelle l'art préhistorique avec les peintures,
les gravures, les petits objets sculptés. Signifiés, c'est-à-dire
peut-être pas simplement pour soi-même dans un narcissisme profond
d'un sapiens, terriblement sapiens, heureux d'être couronné
comme ça, non, simplement parce que les sociétés s'organisent
selon de nouvelles normes et sur de nouvelles bases avec des communications,
des échanges d'informations donc qui sont de plus en plus structurés.
Et à partir de cette époque-là, mais pas de façon
synchrone dans le monde, les sociétés préhistoriques
se transforment et s'orientent en quelque sorte vers notre modernité
par tout ce développement des systèmes de communication et
de représentation. Et ceci est nouveau en tant que tel, en tant que
phénomène. Mais comme toujours dans la préhistoire,
il y a des traits qui deviennent de plus en plus fins et qui sont en pointillés,
et on sait très bien que les sapiens depuis les plus anciennes
formes de sapiens, dont Marie-Antoinette de Lumley rappelait qu'elles
avaient plus d'une centaine de milliers d'années au Proche-Orient,
on sait bien que des comportements symboliques très structurés
sur le plan des relations sociales se mettent en place et ce sont notamment
ces sépultures, les plus vieilles ayant pratiquement une centaine
de milliers d'années.
Alain Labouze:
Elles ont été trouvées où exactement?
Denis Vialou:
Alors justement en Palestine, par exemple. Des fouilles qui ont été
faites d'ailleurs par nos collègues, en partie par Bernard Van der
Merch en France. Et il y a des sépultures qui sont datées
de plus de 90 000 ans et certaines, une ou deux, avaient déjà
ce que l'on appelle des "dépôts" du point de vue
interprétatif, par exemple une demi-ramure de cervidé sur
l'un d'entre eux, une hémi-mandibule de suidé sur un autre,
etc. C'est vraiment très important de considérer qu'il y a
toute une maturation d'un comportement symbolique et que lorsque ce que
nous appelons "l'art" arrive, c'est 18 000 ans. Mais pour
les dessins de le grotte de Chauvet, c'est 32 000 ans et pour les premières
représentations qui touchent le corps, c'est à dire les parures,
d'ailleurs nous vivons toujours à travers nos peintures corporelles,
par exemple du rouge à lèvres, ou des alliances ou des boucles
d'oreilles, ceci a 40 000 ans en gros.
Il y a un débat en ce moment intéressant pour nous en Europe
dans cet entonnoir eurasiatique. On ne pouvait pas effectivement aller plus
à l'ouest, les hommes de Cro-Magnon pour donner une image, ces hommes
avec un cerveau déjà modifié plus proche du nôtre
ont rencontré, ont côtoyé une autre forme probablement
de sapiens, les fameux Neandertal qui sont spécifiquement
européens, et la controverse actuellement est de savoir si les Neandertal
avaient déjà accédé à des systèmes
de représentation que nous appelons les parures. Et il semble que
oui, malgré tout. Malgré des problèmes d'interprétation
stratigraphique. Par exemple, à Arcis-sur-Cure qui est un site près
de Paris, il y a là un habitat neandertalien et il y a plus d'une
vingtaine d'années, on avait analysé ces hommes qui sont sur
le plan paléoanthropologique classés parmi les Néandertaliens.
Alors, on voit bien qu'il n'y a pas une rupture tout d'un coup: la modernité
j'arrive, c'est moi et Cro-Magnon au revoir les autres, merci je prends
le relais, ce n'est bien sûr pas ça. Il n'empêche que
comme bien souvent en préhistoire, lorsqu'une invention est faite,
et sans doute en histoire, à ce moment-là, elle prend une
dimension, elle se répand très rapidement, les hommes et les
sociétés savent ingurgiter très rapidement les inventions
et les adapter à leurs besoins. Ce qui fait, qu'effectivement, l'Homme
"moderne" de la préhistoire est celui qui est le plus proche
de nous dans ses attitudes, ses comportements sociaux alors que dans les
périodes les plus anciennes, on va de plus en plus s'échapper
en quelque sorte de cette réalité, d'où l'emploi du
mot "moderne".
Un intervenant:
Je pense que c'est assez complexe, mais sur le problème de la datation,
il y a tout de même quelque chose dans votre débat qui ne me
semble pas toujours clair, c'est à dire l'apparition de dates qui
sont très distinctes les unes des autres dont certaines s'imposent
davantage que d'autres, et ma question est à partir de quel moment
on va dire "Homme" et selon quelles caractéristiques? Est-ce
que se sont les caractéristiques dont vous avez parlé, mais
si c'est le cas, le débat me semble assez peu clair parce qu'on a
entendu des dates très distinctes: 40 000 ans, ça c'est
assez clair pour la préhistoire n'est-ce pas? Puis on a entendu 1 800 000
et puis on a même entendu 3 000 000 d'années à
un moment d'années... euh... donné.
Yves Coppens:
Et alors, ce n'est pas clair?
Le même intervenant:
Non, ce n'est pas clair. Est-ce que vous pouvez nous donner, non pas des
précisions dont la science n'est sans doute pas capable, mais des
étapes qui soient claires et qui s'appuient d'abord sur une définition
de l'objet dont on parle, parce que ce qui met en cause toutes les théories
d'évolution des espèces, c'est-à-dire à quel
moment dites vous "Homme"? Est-ce que vous pouvez répondre
précisément?
Yves Coppens:
Oui, oui. J'entends Marie-Antoinette et je pense la même chose. Nous
parlons, nous, paléoanthropologues en tout cas, du point de vue professionnel,
du genre Homo. Il s'agit d'un genre dans l'acception de ce terme
de classification, qui est un terme de la zoologie ou de la botanique. L'Homme,
c'est autre chose, je veux dire que certains parlent d'Homme avec les premiers
outils, d'autres avec la conscience, d'autres avec un certain degré
d'organisation de la société, d'autres avec le langage. Moi,
je ne peux pas parce que je n'en ai pas les moyens sur le terrain, avec
les éléments dont je dispose. Mais le genre Homo par
exemple, j'en ai les moyens et on s'appuie à cet égard sur
une manière de travailler qui s'appelle l'actualisme, c'est à
dire dont les zoologues différencient aujourd'hui les espèces
ou les genres.
Entre une espèce et une autre, il y a un degré de différence
minimum qui existe entre deux formes animales qui ne sont pas interfécondes.
Aussitôt qu'on réduit cet espace, on est interfécond
mais c'est donc le minimum de distance où il n'y a pas interfécondité
et à ce moment là se sont des espèces. Et si on passe
au degré supérieur, le degré de différence est
encore plus grand, l'interfécondité évidemment n'existe
pas et ce degré supérieur existe entre deux genres. Alors
entre par exemple la petite Lucy, qui est bien connue, et le premier homme,
Homo de 3 000 000 d'années dont je parlais, il y
a une différence au niveau générique. C'est à
dire que Lucy est Australopithecus et l'autre est Homo et
c'est donc un degré de différence qui existe entre deux genres
pour les zoologues. Mais évidemment, on n'a pas les moyens de vérifier
l'interfécondité ou non, donc on fait confiance aux zoologues
et il y a un côté un petit peu arbitraire.
Par contre, entre ce premier membre du genre Homo, qu'on appelle
habilis ou rudolphensis et nous et vous et moi, il n'y a pas
de degré de différence générique mais spécifique,
puisque lui, on l'appelle Homo habilis jamais sapiens et nous
on s'appelle Homo sapiens.
Alors voilà ce que je peux répondre. Mais encore une fois,
lorsque l'aspect philosophique intervient et lorsqu'interviennent les notions
de conscience, d'esprit, de langage, de société, d'outillage,
ce sont des aspects que l'on peut appréhender un peu mais dont on
ne peut pas appréhender l'origine, si bien que est-ce que l'Homme
philosophique caractérisé par le langage précède
le genre Homo ou suit le genre Homo, je n'en sais rien. Il
est probable que beaucoup de choses se passent entre 2,5 et 3,5 millions
d'années, mais dans tous les éléments que je vous ai
cités, il y en a probablement qui précèdent et d'autres
qui suivent. C'est à dire qu'il y a plusieurs hommes finalement,
mais il n'y a qu'un genre Homo et qui est le seul que l'on puisse,
d'un point de vue professionnel, aborder. Mais je serais content que Marie-Antoinette
s'exprime aussi.
Marie-Antoinette de Lumley:
En fait nous vous parlons en tant que paléontologues, et pour certains,
l'Homme pourrait être un autre débat. Est-ce que c'est celui
qui a maîtrisé le feu? A ce moment là, ça fait
400 000 ans. Est-ce que c'est l'Homme qui a été le premier
a enterré ses morts? A ce moment là, ça ferait 100 000
ans. Est-ce que c'est le premier qui a été capable d'être
un artiste? A ce moment là, 40 000 ans. Voici différents
aspects, si vous voulez, de la définition de l'Homme. Mais en fait
pour les paléontologues, et je crois quand même que tous les
préhistoriens sont relativement d'accord, c'est l'aspect paléontologique
qui intervient, donc anatomique et cet homme est caractérisé
à partir de 3 millions d'années par la bipédie. Il
a certains aspects morphologiques, il a un crâne aux alentours de
600 cm3.
Il est capable d'avoir un concept c'est-à-dire de prévoir
et de fabriquer ensuite un objet taillé dans des matériaux
différents, en général de la pierre. Il peut prendre
un morceau de quartz, de calcaire, de lave et il va faire plusieurs mouvements
qu'il a préconçus, qu'il a été obligé
de calculer pour taper sur son bloc de matières premières,
pour en fabriquer un outil en quelque sorte. Donc ce bipède, qui
est capable d'avoir ces concepts et de fabriquer un outil, remonte, d'après
les découvertes actuelles, aux alentours de 2,5 millions d'années
et on le connaît en Afrique de l'Est avec les plus anciens outils
taillés.
Denis Vialou:
Tout à fait d'accord avec ce qui vient d'être rappelé,
je dirai que préhistoire et paléoanthropologie cheminent côte
à côte, c'est à dire qu'elles réunissent des
éléments qui convergent. On peut très bien trouver
des outils très anciens à un endroit qui pose le problème
d'un peuplement sur le plan anthropologique sans avoir les ossements. Si
on s'inscrit dans cette perspective des origines les plus anciennes du genre
Homo, on ne peut pas faire, à un moment où un autre,
l'économie d'autres approches et notamment en éthologie. C'est
à dire pour comparer dans notre groupe zoologique, parmi les primates
notamment, quels sont les comportements d'ordre social chez un certain nombre
de primates, ne serait-ce que pour la sexualité, la reproduction,
donc ce qui est très intéressant et il y a eu d'énormes
travaux faits depuis vingt ou trente ans. Et c'est vrai en matière
d'activités que nous appelons industrielles en quelque sorte puisqu'on
parle d'industrie préhistorique mais aussi d'activités ludiques
et de problèmes d'apprentissage, et dans cette extraordinaire éclosion
de formes parmi les hominidés dans ces dix derniers millions d'années
ou entre huit à neuf millions d'années, il y a des questions
fondamentales qui se posent là-dessus et le genre que l'on identifie
comme Homo s'engage de façon irréversible dans quelque
chose qui est différent des autres genres très voisins (soit
dans sa famille des hominidés, soit dans des familles proches comme
certains primates), même s'il y a eu des impasses, des contemporanéités
intéressantes entre des genres différents pendant des temps
extraordinairement longs. C'est là que la préhistoire va être
un élément d'identification surajouté à celle
de la paléoanthropologie qui est en tout état de cause fondamentale.
C'est à dire qu'on ne pourrait pas faire une paléoanthropologie
à partir des outils préhistoriques. Si tout d'un coup on imaginait
qu'on avait découvert à ce jour aucun fossile ancien, tout
ce que l'on dirait n'aurait aucun sens. C'est précisément
parce qu'il y a discrimination des fossiles sur le plan paléontologique
que les données archéologiques que l'on réunit prennent
du sens et réciproquement. Je crois que les deux doivent être
liés et dans la mesure du possible inscrits dans une grille chronologique,
qui permettra de mieux situer les phénomènes évolutifs
quand on peut les contrôler ou les héritages,...
Alain Labouze:
Vous savez qu'il y a un livre qui vient d'être publié, "La
Préhistoire du Sexe"? Que sait-on de la sexualité des
hommes préhistoriques?
Marie-Antoinette de Lumley:
Il y a une journaliste qui m'a téléphoné hier au Musée
de l'Homme. Je pense qu'elle voulait faire un rapport sur ce livre, alors
elle m'a demandé ce que je savais sur la sexualité des hommes
préhistoriques. Je lui ai dit que pour le moment, j'étais
complètement incompétente, mais peut-être que Monsieur
Vialou a quelque chose.
Denis Vialou:
C'est un sujet très sérieux et le livre de Tin Taylor est
très intéressant. Il a recueilli un certain nombre de données
qui sont très éparses. Alors, il n'échappe pas aux
problèmes de la généralisation et donc de ramener à
une même gamme tout ce que l'on trouve et là, on ne se sent
pas tellement à l'aise. En revanche, on peut quand même sur
la sexualité, me semble-t-il, dégager deux grands moments
dans l'histoire du genre humain. Un moment qui est antérieur à
la manifestation du genre humain qui est la bipédie, parce que le
face à face en cette matière est important et celui de la
vision est tout à fait fondamental et change véritablement
des comportements car il y a là une première induction de
la sexualité qui est déjà en jeu à ce moment...
Yves Coppens:
Ça existe chez le bonobo.
Denis Vialou:
...oui tout à fait, je ne parlais pas simplement de l'acte, je
parlais de toute la préparation d'échanges de l'acte et bien
entendu chez les animaux, on connaît tous les gestes, toutes les parades
de la sexualité qui sont extraordinairement intéressantes
du point de vue des comportements. Ce qui fait que la sexualité dans
beaucoup d'espèces est vécue avec une série de rapports
entre les individus, au sein des groupes, qui sont extraordinairement complexes.
Mais la deuxième grande révolution pour la sexualité,
on la connaît bien, c'est précisément par le corps que
se mettent en place tous les systèmes de représentation, c'est
à dire tous les signes. C'est le corps dans les sépultures
et ça, c'est déjà important et on n'a pas assez de
sépultures conservées pour savoir exactement ce qu'il en est
des traitements différentiels qui pourraient exister entre hommes
et femmes. Mais pour des périodes plus récentes de la préhistoire
on commence à savoir pas mal de choses là-dessus. En ce qui
concerne l'art préhistorique, les premiers systèmes de représentation,
ce sont ceux qui font du corps le lien social par excellence. Et dans la
sexualité, il y a un côté fortement agréable
qui est la séduction. La séduction passe par un certain nombre
de signes. Peut-être vaut-il mieux avoir les lèvres rouges,
se mettre des signes sur le corps, etc. Cette préhistoire-là,
on la connaît bien depuis une quarantaine de milliers d'années
et de mieux en mieux ensuite avec les figurations même dans lesquelles
on retrouve la segmentation du corps. C'est à dire que le corps humain,
lorsqu'il est représenté, est significatif dans un certain
nombre de ses parties qui sont morcelées, la main bien sûr,
mais le sexe, et d'entrée il y a des représentations sexuelles
ce qui montre que le nombril du corps n'est pas simplement la tête,
la main mais également le sexe. C'est à dire que d'entrée,
les Homo sapiens modernes ont affirmé toute l'importance de
ça. Depuis une quarantaine de milliers d'années, depuis qu'il
existe ces représentations du corps puis les figurations, on peut
dire que la sexualité s'est modifiée et qu'il y a un effet
d'image, c'est à dire que l'image sexuelle n'est pas du tout une
image neutre. En d'autres termes, si on représente un sexe humain,
féminin ou masculin, la représentation a un pouvoir d'émotion,
de réactions. On peut toujours s'amuser à représenter
des sexes de bison, ça laissera en principe indifférent, à
part certains zoologistes très intéressés. Et de ce
fait, on trouve sur les parois des grottes et sur les objets, beaucoup de
représentations sexuelles humaines et que les animaux soient sexués
ou pas n'a qu'une importance tout à fait infinitésimale. C'est
à dire que d'entrée, quand l'Homme a mis sur place des systèmes
de communication, il s'est affirmé comme étant différent
de tous les autres et dans cette différence, l'expression de la sexualité
est très active.
Yves Coppens:
Oui, "Si tu me donnes tes lèvres je te montrerai mon biface".
Je voulais dire quelque chose d'autre. C'est qu'on parle toujours de la
préhistoire et il est intéressant de penser à quelque
chose qui est évident pour tout le monde, c'est que la préhistoire
ou la paléoanthropologie, c'est trois millions d'années en
Afrique et puis c'est deux millions d'années à travers l'Afrique,
l'Europe et l'Asie et puis c'est cinquante mille ans à travers l'Afrique,
l'Europe, l'Asie, l'Amérique et l'Océanie. C'est à
dire qu'il y a des centaines de cultures à prendre en considération
et sur des espaces immenses et même dans les 40 000 ans d'art,
dont parle Denis Vialou, il y a eu des cultures très différentes
en fonction de l'espace mais aussi en fonction du temps. Les 25 000
ans de durée de l'art paléolithique franco-ibérique
qu'on connaît le mieux peuvent être subdivisés en des
quantités de périodes. La découverte de la grotte Chauvet
nous l'a rappelé si on l'avait oublié, et donc des quantités
de comportements, d'habitudes. Alors, le sexe dans la préhistoire,
comme dit Marie-Antoinette, c'est vrai qu'on n'en sait rien ou en tout cas
pas grand chose jusqu'à ce que l'Homme s'exprime par cette projection
de ses gravures et de ses peintures et qu'à ce moment-là des
éléments nous apparaissent.
Autrement, on a des hypothèses de travail, par exemple sur la division
du travail entre mâles et femelles. On pense que c'est l'Homme qui
chasse parce qu'il est délivré du souci des enfants, que c'est
la femme qui cueille parce que si elle n'en a pas un sur le dos elle en
a dans le ventre, mais tout ça c'est quand même très
conjectural et malheureusement on n'a rien d'écrit à cet égard.
Alors, on peut imaginer plein de choses et n'importe quoi.
Un intervenant:
J'aimerais avoir vos commentaires concernant l'émergence de la conscience.
Yves Coppens:
Oui, comme je vous l'ai dit un petit peu tout à l'heure à
propos d'une autre question, on passe au genre Homo à partir
de genres différents préhumains, et que l'on met en général
dans le grand groupe, des australopithèques qui sont des primates
supérieurs, déjà des hominidés mais qui ne sont
pas encore des êtres appartenant au genre Homo et l'un d'entre
eux va être le père, le grand-père du genre Homo
mais évidemment pas tous, puisque le genre Homo se trouve
être contemporain d'un certain nombre de ces australopithèques.
Autrement dit, tous ces australopithèques ne vont pas devenir Homo
mais c'est l'un d'entre eux et je pense que l'espèce que l'on appelle
anamensis pourrait bien être le prédécesseur
du genre Homo. On passe à la fois d'un monde, qui n'est plus
déjà animal, à un monde humain, comme l'a remarqué
Denis Vialou, avec tout ce que cela implique. C'est à dire la conscience
avec un esprit religieux, pour moi c'est tout à fait lié,
le concept de fabrication, comme l'a dit Marie-Antoinette de Lumley, à
partir de ce moment-là, le bonhomme au lieu de prendre un outil,
un objet et de s'en servir, en prend un pour en faire un autre et change
la forme du premier, c'est considérable. A partir de ce moment là,
il se permet de changer la forme du monde, on n'a pas cessé de le
faire depuis. Autrement dit, alors qu'on a eu de la matière inerte
pendant des milliards d'années, que sur la terre et peut-être
ailleurs on est passé à un état ou la matière
vivante est plus complexe, et bien là, vers trois millions d'années
on passe d'un état de matière vivante à un état
de matière pensante. Et il y a pour beaucoup de philosophes adjacents
à ce corps dont nous occupons, cet esprit qui est pour certains une
création qui se sert du cerveau et pour d'autres un effet du cerveau.
Alors est-ce que c'est la cause ou l'effet, après c'est un autre
débat philosophique. Mais en tout cas il est vrai, pour moi, que
l'on passe sur un autre niveau et je suis convaincu que les naturalistes
qui voudraient réduire l'Homme à sa condition animale, ont
tort car on passe véritablement à un autre niveau de complexité
qui est d'une autre nature ou qui est tout simplement dans la nature de
l'évolution de la complexité de la matière et ceci
à partir du moment où apparaît la conscience.
Marie-Antoinette de Lumley:
J'apprécie tout à fait cette réponse qui correspond
à la mienne.
Denis Vialou:
La conscience, c'est aussi la conscience de ce qu'elle est et je dirai que
l'on est dans un processus de conscience. Dans la conscience, il y a la
connaissance et c'est vrai que dans notre dimension maintenant consciente
avec ce que l'on pouvait savoir du passé de l'Homme, il y a un siècle.
Donc la question que vous posiez, Monsieur, elle s'inscrit dans une certaine
perspective, c'est à dire qu'il n'y a pas un début dans la
conscience, il y a un processus qui me paraît être continu dans
plusieurs directions.
Un intervenant:
Pourquoi une seule espèce a-t-elle survécue?
Yves Coppens:
Oui, c'est intéressant parce que cela trouble les philosophes de
voir, il y trois millions d'années, cette coexistence entre un préhumain,
qui est peut être intervenu sur le monde, et puis un robot appelé
véritablement humain et plus tard aussi bien en Indonésie
qu'en Europe cette coexistence de la forme moderne Homo sapiens et
de la forme ancienne Neandertal. C'est deux humanités confrontées
l'une à l'autre, moi ça ne me trouble pas mais je sais que
pour les philosophes qui aimeraient qu'il y ait une unité de l'Homme,
ces mouvements de l'histoire font qu'il y a des confrontations entre des
humanités qui ne sont peut être pas interfécondes.
Marie-Antoinette de Lumley:
Actuellement, nous n'avons à ce jour qu'un foyer en Afrique avec
ces plus anciens Homo. Si demain, on me démontre qu'on a découvert
des tailleurs d'outils en Chine par exemple, je serai obligée de
voir ce qu'il en est. Il faudra peut-être reconsidérer le foyer
des origines.
Yves Coppens:
Autrement dit, le genre Homo a une origine unique.
Patrice Lanoy:
Pour être provocateur, on pourrait presque dire que c'est là
que la soucoupe volante a atterri. La question pourrait être: "Quels
sont les éléments les plus forts qui permettent aujourd'hui
de positionner géographiquement et dans le temps cette origine et
qui seraient susceptibles de pouvoir résister à toute évolution
des données scientifiques?"
Yves Coppens:
La science heureusement ne vous donne pas comme ça des certitudes.
Tout de même, notre physiologie est toujours une physiologie des mammifères
des tropiques. D'autre part, comme disait Marie-Antoinette de Lumley, les
restes les plus anciens sont tous d'Afrique Orientale et nos systèmes
de datation qui se recoupent ont l'air d'être fiables. D'autre part,
tout ce dont nous disposons aujourd'hui s'organise dans l'espace, dans le
temps et dans l'anatomie de l'Afrique vers l'Eurasie et vers l'Amérique
et l'Australie. C'est à dire qu'il y a un déploiement des
hommes qui n'est pas contrarié depuis peut être un siècle.
Donc, l'origine a bien l'air d'être tropicale, africaine et en effet
toutes les dates et tous les examens anatomiques concordent dans ce sens
là. C'est à dire que l'on ne trouve pas aussi ancien en Eurasie,
qu'on trouve en Afrique. Il y a une certaine cohérence dans la connaissance
dont on dispose aujourd'hui...
Patrice Lanoy:
Vous admettez le fait que tout ça soit récent, en gros cela
fait quarante ans que l'on pense comme vous.
Yves Coppens:
Oui, et pour cause c'est nous qui avons fait cette science.
Patrice Lanoy:
En fait, c'est une science très très jeune et en ébullition
permanente et avec les nouveaux outils qui arrivent aujourd'hui sur le marché
de votre boîte à outils, avec la génétique, avec
les nouveaux systèmes de datations etc..., avec le développement
des fouilles qui sont actuellement financées alors qu'à l'époque
c'était des activités de grands amateurs ou héritiers
de grande fortune, les choses ont beaucoup changé et vont probablement
encore changer, alors s'il n'y aura pas de saut par rapport à tout
ce que vous venez de dire, on ne peut pas savoir.
Yves Coppens:
Non, on ne peut pas savoir. C'est possible que cela soit un petit peu chahuté,
c'est vrai. Le premier homme fossile d'après la littérature
est celui qui a été trouvé dans les années 1828,
1830 en Belgique près de Liège et c'était un homme
de Neandertal. Puis le premier Homo erectus n'a été
trouvé qu'en 1891 et le premier australopithèque en 1924.
C'est à dire que toute cette belle histoire qu'on vous a construite
là en fresque, elle ne pouvait pas être réalisée
avant les années 30, dans la mesure en plus ou l'on avait compris
un peu ce qu'était Neandertal, pas trop d'ailleurs. Maintenant on
a un peu mieux compris ce qu'était l'Homo erectus et à
plus forte raison compris ce qu'était l'Australopithèque qui
lui était encore plus incompréhensible que les autres. Puisqu'on
était persuadé qu'à la limite, à la rigueur,
concession à ce que racontait Darwin et les autres, on pouvait descendre
du singe, donc puisqu'on pouvait descendre du singe, admettons qu'on ait
des dents de singe, mais de toute façon comme on était des
hommes avec une grosse tête, des gens qui réfléchissions,
nous ne pouvions avoir qu'une grosse tête d'où l'Homme de Piltdown
qui était une histoire incroyable où dans une couche ancienne
on a glissé un morceau de crâne contemporain et des morceaux
de mâchoires d'orang-outang donc c'était parfait, c'était
un gros crâne avec un grand front puisque forcément il était
moderne et puis une mâchoire d'orang-outang, on a composé tout
ça et on a fait de cela l'Eoanthropus dawsoni, c'est à
dire l'Homme de l'aube de Dawson, ce malheureux Dawson qui fouillait là
et qui a trouvé ce qu'on lui mettait dans sa couche.
Je vais vous raconter une histoire affreuse, brève parce qu'elle
n'a pas encore abouti, alors c'est intéressant de le savoir avant
l'aube et avant l'heure. Moi j'ai fait un coup comme ça, j'ai fouillé
dans le sud de l'Éthiopie avec un ami que tous ici connaissent bien
Francis Clarke Owen, professeur à Berkeley, nous nous étions
séparés le terrain, c'est à dire que moi, je travaillais
au sud et lui au nord et j'ai eu dans mon équipe un Kenyan qui souffrait
des dents de façon épouvantable alors je lui ai donné
de l'aspégic, ça ne lui a rien fait, donc j'ai pris mon courage
à deux mains, j'ai pris une pince et puis une bouteille de whisky.
On a bu autant l'un que l'autre et toc je lui ai arraché une dent.
Alors ce n'était sûrement pas la bonne dent parce que celle-là
était superbe, mais ma foi il a été soulagé,
il allait beaucoup mieux ensuite. Alors cette dent, je l'ai un peu nettoyée
et je l'ai glissée dans le terrain que fouillait Clarke Owen, mais
il ne l'a pas encore publié. Enfin il ne m'en a jamais parlé
mais je suppose qu'il doit l'avoir mise dans un tiroir, la regarder de temps
en temps en disant "quand même, elle est belle, il faudrait que
j'en fasse quelque chose" Et j'attends la publication avec impatience,
mais pour le moment, rien. Faut pas lui dire.
Un intervenant:
Je voudrais reformuler ma question de tout à l'heure. Est-ce que
vous avez une idée de la réelle distance entre l'animal et
l'Homme et ce qui a pu causer cette émergence et à cette occasion,
nous parler d'un éventuel chaînon manquant?
Yves Coppens:
Il y a comme souvent des causes intrinsèques et des causes extrinsèques.
Les intrinsèques, on ne les connaît pas bien, mais il y a quand
même des gens qui travaillent dessus. Marie-Antoinette peut peut-être
en parler mieux que moi.
Autrement dit, une transformation du corps qui se fait dans une certaine
direction, qui donc prépare a posteriori le corps à
ces changements, et d'autre part les causes extrinsèques sont évidemment
les causes environnementales et là, il est tout à fait clair
qu'autour de 3 millions d'années, dès 3,3 et jusqu'à
2,3 millions d'années, il y a eu un rafraîchissement de la
terre, parce que les astrophysiciens nous racontent que la Terre s'est positionnée
sur son orbite de telle manière que un peu plus éloignée
du soleil, la Terre a frissonné. L'antarctique avait déjà
ses glaciers mais pas aussi développés qu'à ce moment-là.
L'arctique, à ce moment, a commencé à se couvrir de
glace et ce rafraîchissement de la Terre s'est traduit localement
dans les régions tropicales par un assèchement. C'est toujours
une aridité qui traduit le rafraîchissement ailleurs. C'est
vérifié. Moi, j'ai été le premier à lancer
ça parce qu'il se trouve que j'ai travaillé dans le sud de
l'Éthiopie devant un ensemble de couches qui illustraient parfaitement
cette période-là et on voyait les animaux se transformer tous,
absolument tous, une centaine d'espèces dans le sens d'une adaptation
à des paysages beaucoup plus ouverts, beaucoup moins arborés,
beaucoup plus secs. Toutes les dents augmentaient en hauteur, ou en nombre
de tubercules, parce que manger de l'herbe, ça use plus que de manger
des feuilles. Essayez, vous verrez. Je vous garantis que c'est vrai. On
a vu ça chez les éléphants, les cochons, les chevaux,
les rhinocéros, les hippopotames, chez les antilopes, c'était
général, chez les rongeurs aussi d'ailleurs. Cet homme qui
apparaît à ce moment là, le genre Homo, et l'Australopithèque
robuste qui apparaît à ce moment là aussi sont des réponses,
des parades à cette agression, à cette sollicitation du milieu,
autrement dit la sollicitation du milieu on la connaît bien, c'est
donc une aridification, il faut une solution, le gros australopithèque
qui se met à manger d'autres végétaux que les végétaux
précédents, il continue à manger les végétaux
d'avant dans la mesure où ils sont là et il en mange d'autres
avec un équipement dentaire incroyable, superbe comme démonstration
pour un monde étudiant par exemple. Les prémolaires et les
molaires prennent des tailles incroyables, tout ça pour moudre les
graines et les racines et les fruits à coque dure que ces gens-là
mangent et c'est à ce moment là que le genre Homo,
c'est ce qui le caractérise en partie, élargit lui son régime
à la viande. Autrement dit qu'il y ait une pression environnementale
qui a sélectionné l'un et l'autre de ces hominidés,
pour moi, c'est formel, c'est certain, mais que ceci soit précédé
par une transformation interne, ça va de soi, pour qu'il y ait sélection
naturelle il faut que la nature ait quelque chose à sélectionner.
Marie-Antoinette de Lumley:
Vous avez entendu les facteurs qui ont agit sur la morphologie mais je pense
que dans votre question il y a aussi l'aspect pourquoi à un moment
donné, l'Homme est capable de conceptualiser, pourquoi il est capable
de penser en quelque sorte, de fabriquer des outils, ce n'est pas simplement,
parce ce que ses dents deviennent plus petites ou son cerveau plus grand.
Si vous voulez, nous, en tant que paléontologues, nous observons
des modifications sur les os, mais quel est le facteur qui en plus de ces
facteurs environnementaux fait qu'à un moment donné il y a
eu un éclair, une intelligence, une conceptualisation, cela ne relève
plus de notre domaine et je ne peux pas vous l'expliquer, je peux constater
des effets dans ces domaines de préhistoire, de taille d'outils,
de l'observation morphologique, je ne peux pas aller plus loin dans mon
interprétation.
Alain Labouze:
Et votre sentiment?
Marie-Antoinette de Lumley:
Je crois qu'à cette question, il peut y avoir plusieurs réponses
et peut-être aussi on ne peut pas ignorer des réponses apportées
selon votre tradition culturelle, religieuse. Je pense qu'on ne peut pas
l'exclure totalement du raisonnement. Pour certains, on voudra voir dans
l'organisation dans la transformation du monde l'apparition de la vie, l'apparition
de l'intelligence, on pourra rechercher une origine extérieure, plus
spirituelle, mais je crois que c'est un domaine où nous, scientifiques
et paléontologues nous ne pouvons pas donner des arguments qui vous
permettent de démontrer, ce n'est plus une démonstration,
je crois que là, c'est une réponse que chacun peut apporter
selon sa tradition, selon son éducation, et là nous pourrions
avoir parmi nous par exemple un spécialiste de théologie ou
de religion qui vous apportera aussi d'autres informations.
Alain Labouze:
Est-ce que le fait d'être scientifique et d'avoir travaillé
en paléontologie a modifié au plan métaphysique votre
vision des choses ou pas du tout?
Marie-Antoinette de Lumley:
Pas du tout, moi personnellement je suis croyante, je suis chrétienne,
je crois que ce sont deux domaines différents. La science, la connaissance
scientifique, les découvertes paléontologiques n'ont en rien
modifié mes croyances, ma formation religieuse. Je ne crois pas qu'il
puisse y avoir opposition ou contradiction étant donné que
se sont deux domaines différents.
Denis Vialou:
Je ferai le même type de réponse en disant quand même
que ce qui est passionnant dans cette histoire-là, c'est qu'elle
concerne principalement le cerveau, le squelette crânien. Et que les
plus grandes différences entre les plus anciens représentants
des hominidés et nous, concerne d'abord le squelette crânien
plus que le squelette postcrânien. Il y a quand même quelque
chose qui joue avec la conscience, avec le regard que l'être jette
sur son environnement et la maîtrise qu'il acquiert sur son environnement.
Alors moi, j'aurais tendance à dire que nous nous ne sommes pas en
mesure de décrire quoi que ce soit.
Cependant, depuis qu'on fait de la préhistoire, depuis qu'on fait
de la paléoanthropologie, depuis qu'on essaie un certain nombre d'hypothèses,
on s'aperçoit que les paramètres analytiques que l'on peut
réunir ne sont pas désorganisés, ne sont pas forcément
aléatoires et c'est dans la mesure où se trouvent réunis
des caractères intrinsèques et extrinsèques qu'à
ce moment là les chances sont réunies d'un grand changement,
d'une nouveauté, et d'un changement de niveau, d'un changement d'échelle,
même si des animaux sont capables d'utiliser des outils, voire d'en
fabriquer, ils sont contraints dans un univers qui va rester clos qui va
être soumis à son évolution naturelle mais pas davantage,
or ce qui est tout à fait intéressant, c'est à partir
du moment où l'outil que l'on utilise change, transforme le premier
outil, tout est possible, tout devient possible, et que dans ce sens-là
l'histoire de cet animal un peu bizarre qu'on regroupe sous le terme générique
d'Homo, est radicalement différente depuis 3 millions d'années.
C'est bien du côté de la tête que se passe quelque chose.
Tout à l'heure on parlait de la sexualité, elle est fondamentale,
elle est d'ailleurs bien souvent dans la tête, mais ce qui est extraordinaire
c'est que c'est bien ça l'événement majeur, et ceci
parmi des bipèdes et à côté des bipèdes,
des cousins zoologiquement qui sont proches de nous mais qui n'ont pas réuni
les mêmes paramètres, en tous cas pour lesquels les enjeux
ont été différents sans que pour autant on puisse s'engager
dans quelque chose qui n'est plus, comme le dit Marie-Antoinette, des convictions,
de l'organisation du monde, de sa propre conception, de son appréciation
religieuse, est-ce que tout ça est orienté, est-ce qu'il y
a une finalité, c'est toute une autre série de questions auxquelles
nous sommes nous tous confrontés. La réponse personnelle que
l'on peut donner n'a plus rien d'exemplaire, c'est à dire qu'elle
n'est plus du domaine du tout scientifique.
Yves Coppens:
Ce qui est intéressant depuis un certain nombre d'années,
c'est que le lien de notre humanité avec ses racines animales ne
posent plus de problèmes et ce qu'il fallait surtout absorber et
digérer, c'est que cette origine animale de l'Homme n'était
pas du tout réductrice, ça ne change rien à rien et
le fait que l'on s'évertue aujourd'hui à mieux comprendre
les grands primates, les singes et que l'on s'étonne de leurs réalisations,
de leurs prouesses, du fait qu'ils mémorisent un certain nombre de
mots, qu'ils sont capables d'associer certains concepts, ça ne change
aussi rien à rien. C'est extrêmement intéressant et
important puisque nous sommes cousins incontestablement, ils nous étonnent
parce qu'il y a aussi un côté miroir, on se voit un peu en
les regardant, je parle pour moi, mais ceci ne change rien parce que comme
dit Denis Vialou, ils se sont adaptés d'une autre façon. On
dit : pourquoi nous nous sommes développés et pas eux ?
Ils se sont développés aussi, mais ils se sont développés,
merveilleusement adaptés à la vie en forêt et à
d'autres choses et nous nous sommes développés d'une autre
façon. Je raconte toujours une histoire qui me plaît beaucoup
comme clin d'il aux grands singes parce que c'est une histoire que j'ai
vécue et que je trouve particulièrement significative. Au
muséum d'histoire naturelle, on a travaillé, il y a longtemps
avec un chimpanzé, et on a fait une expérience banale qui
existe dans tous les ouvrages possibles et imaginables, on met des bananes
au plafond que le singe ne peut pas attraper, on met une table dans un coin
et s'il met la table sous les bananes, il ne peut toujours pas les attraper,
puis on met une chaise dans un autre coin -il faut être humain pour
penser à des choses comme ça- et s'il a l'idée d'amener
la table sous les bananes et de mettre la chaise sur la table en montant
sur la table et la chaise il attrape les bananes alors je fais ça
avec un collègue éthologiste, on fait l'histoire, quelles
complications d'ailleurs pour accrocher les bananes au plafond. Comme au
muséum, Marie-Antoinette est bien placée pour le dire, on
n'a jamais beaucoup de sous, pas assez en tous cas, la salle n'était
pas préparée pour l'expérience, alors on ferme la porte
et puis mon collègue commence l'observation et il me dit je ne vois
rien - par le trou de la serrure -je ne vois rien du tout, je lui dis de
regarder encore, il me dit "Oh! J'ai vu l'il du chimpanzé!!!".
C'est formidable, mon collègue me dit tu te débrouilles avec
lui, moi je ne veux plus le voir, après avoir été pris
en flagrant délit de voyeurisme, je ne veux plus travailler avec
lui, alors c'est moi qui ait reconduit gentiment le chimpanzé dans
sa cage, il s'amusait bien le chimpanzé. Il y a ce côté
anthropocentrique qui nous amuse et nous attire mais ça ne change
rien à la qualité de l'âme et c'est pas en lui apprenant
le langage des sourds-muets qu'on s'apercevra qu'ils sont supérieurs
aux hommes. Ça veut dire simplement que du point de vue anatomique,
physiologique éthologique et paléontologique ces êtres
sont ceux qui dans la nature actuelle sont les plus proches de nous, ça
veut dire que dans une pensée évolutive nous et eux avons
des ancêtres communs qui ont sûrement des millions d'années.
La chose est entendue mais c'est bien qu'on en apprenne beaucoup plus sur
eux parce que ça nous permet d'en savoir plus sur eux et un peu aussi
sur nous. Moi j'ai eu un petit chimpanzé quand j'étais en
Côte d'Ivoire, j'avais une moto, c'est lui qui tendait le bras quand
je tournais, c'était extraordinaire. |