- SCIENCE ACTUALITES - JUIN 1998 -

 

Origines de l'Homme:

certitudes, idées fausses, interrogations

Texte intégral du débat

Alain Labouze:

Depuis de très nombreuses années, archéologues, paléontologues, anthropologues et généticiens débattent de l'origine de l'Homme moderne. Certains scientifiques supposent que l'Homo sapiens sapiens a une origine africaine unique. D'autres pensent qu'il est né en plusieurs lieux distincts. Tous sont d'accord, semble-t-il, sur un point: l'ancêtre d'Homo sapiens sapiens, Homo erectus est né en Afrique d'où il a émigré vers d'autres contrées. Cela se passait il y a environ 100 000 ans.
Yves Coppens, sur quoi les scientifiques ne sont-ils pas d'accord?

Yves Coppens:

Reprenons d'abord ce sur quoi ils sont d'accord.
Tous les scientifiques de notre communauté sont d'accord sur le fait que l'Homme a une origine tropicale, africaine et peut-être est-africaine. Moi, je prétends que l'Homme s'est déployé (et n'a pas quitté l'Afrique) de son berceau tropical et africain très tôt. Mais beaucoup d'autres pensent que c'est l'Homo erectus (c'est-à-dire pas tout à fait le premier mais le second) qui a commencé à bouger. Ce qui signifie que le peuplement de l'Ancien monde pour moi est très ancien, mais l'est moins pour ceux qui pensent à un mouvement de l'Homo erectus.

En ce qui concerne notre espèce, l'Homo sapiens, certains pensent qu'il y a un nouveau foyer, un nouveau berceau avec une nouvelle dispersion et d'autres dont je suis pensent que l'Homo "premier" puis l'Homo erectus et enfin l'Homo sapiens ne sont en fait que des étapes dans une même continuité, dans le même développement et que ceci s'est fait partout où cet homme était alors répandu, c'est-à-dire partout sur l'Ancien monde.
Voilà donc le genre de débats qui nous préoccupent et qui ne sont pas que des conflits, car c'est ainsi que la science avance.

Alain Labouze:

Madame de Lumley, sur les origines précises de l'Homme moderne...

Marie-Antoinette de Lumley:

Je pense que, dans notre discipline au moins, nous nous basons sur des découvertes. Donc chaque découverte va nous apporter une information supplémentaire. Il y a d'autres chercheurs qui essaient à partir de ces découvertes de faire des hypothèses de travail, des modèles de peuplement, par exemple.

Alors vous pouvez voir face à face deux attitudes. Ceux qui vont fouiller, sortir des fossiles, des outils taillés et déduire qu'ils ont trouvé en Afrique un homme qui a un aspect moderne datant de 300 000 ans. Et puis ceux qui vont fouiller en Asie (à Java) ou en Chine et trouver un fossile ayant un aspect moderne avec un front très haut existant depuis 200 à 300 000 ans et qui vont se poser des questions (comment est-il arrivé, y a-t-il un intermédiaire entre lui et les sinanthropes de Chine par exemple?).

Quand vous avez le fossile entre les mains, vous êtes assez fort parce que vous vous dites "j'ai telle forme". Le physicien va dater pour que les choses soient mises sur une échelle précise. Mais là où c'est plus difficile, c'est lorsque vous allez manquer d'informations. Par exemple, lorsque vous trouvez en prospectant un petit bout de dent ou de mandibule incomplète et puis vous ne pouvez pas obtenir de datation car il ne peut y avoir une analyse (pas d'uranium dans les eaux) et pas de lave volcanique à dater. Cela devient beaucoup plus compliqué puisque vous ne pouvez pas donner toutes les informations nécessaires et complètes, alors on va imaginer que cet individu est très âgé par exemple et c'est là que les chercheurs vont rencontrer des difficultés et que vont naître, non pas des débats agressifs, mais des discussions.

Alain Labouze:

Et selon vous, qu'est-ce qui est sûr concernant l'origine de notre premier ancêtre?

Marie-Antoinette de Lumley:

Tout le monde est d'accord, semble-t-il, pour dire que les plus anciens Homo erectus étaient africains (1 800 000 ans à peu près). Puis à partir d'un million d'années, on voit que l'Homo erectus est présent à Java, en Asie, en Chine. Nous n'en connaissions pas en Europe. Nous savions leur présence puisqu'ils avaient laissé des outils mais nous n'avions pas de restes humains. Or nous avons des informations récentes depuis les dernières fouilles effectuées il y a 4 ou 5 ans, soit en Espagne à Atapuerca, soit en Géorgie, et nous savons que cet Homo erectus était présent en Europe grâce à des témoignages puisque nous avons des restes humains maintenant. Voici une découverte nouvelle qui change nos idées.

Jusqu'à présent, tout le monde était d'accord pour dire que c'était une nappe qui avait diffusé sur les différents territoires jusque sur les rivages de l'Europe. Mais tout à coup une personne a évoqué l'idée que peut-être une nouvelle source humaine serait sortie à nouveau de l'Afrique aux alentours de 200 000/300 000 ans pour peupler l'Asie et l'Europe avec des hommes modernes. Il paraît difficile de concevoir qu'une deuxième nappe soit arrivée en Asie car comment peut-on imaginer que les hommes modernes puissent remplacer un peuplement déjà existant? Beaucoup de chercheurs pensent que, sur les différents continents, il y a une évolution progressive jusqu'à notre forme actuelle. Cette théorie de remplacement est relativement récente et plutôt imaginée par des collègues anglo-américains et depuis, il y a des controverses car nous cherchons à savoir s'il y a une évolution progressivement à travers le monde sur les différents continents à partir d'une souche de base ou est-ce qu'il y a eu un nouveau peuplement?

Alain Labouze:

Denis Vialou, que pensez-vous des origines de l'Homme moderne et des controverses que traverse la communauté des scientifiques?

Denis Vialou:

En tant que préhistorien, j'ai une vision plus limitative que celles de mes collègues paléoanthropologues.
En ce qui concerne la préhistoire, il y a un lieu dans lequel se développe depuis des années et des années une controverse, c'est le peuplement de l'Amérique. Et il y a une époque pour laquelle il y a des discordances importantes, c'est celui qui concerne le passage entre le paléolithique moyen et supérieur.

Le sujet de controverse en Amérique est débattu de manière assez contradictoire, parfois même virulente parce qu'il y a une sorte de course étonnante au fossile le plus ancien. Cette attitude est d'autant plus vraie de la part des chercheurs que des journalistes qui utilisent le côté sensationnel d'une découverte. Sur le continent américain, on voit régulièrement dans des journaux, parfois dans des revues scientifiques, "Ça y est, le plus ancien homme d'Amérique est découvert!" et on a des dates qui sont extraordinairement anciennes. On peut dépasser cette controverse par la découverte et l'analyse de fossiles. Jusqu'à présent dans le continent américain, pour lequel je travaille chaque année, on n'a pas trouvé de fossiles plus anciens que ceux appartenant à l'Homme moderne de la préhistoire, Homo sapiens, quelle qu'en soit l'origine qui est vraisemblablement asiatique. Mais il n'est pas exclu que le peuplement de l'Amérique ait été plus ancien. Il faut considérer que les découvertes sont quantitativement relativement modestes en matière de fossile pour des raisons de conservation et il faut également considérer le fait que le continent américain n'a pas fait l'objet de recherche aussi intensive que celles effectuées dans l'Est africain et qui ont apporté énormément. On n'a pas véritablement cherché ni du côté du continent américain ni du côté sibérien jusqu'à ces dernières années. Ce qui fait qu'aujourd'hui, la difficulté est à résoudre dans un contexte de recherche archéologique qui est très limité. En tout cas pour le moment, l'Homme de la préhistoire américain est un homme moderne, c'est le sapiens moderne. Et sur le plan strictement de la préhistoire, on a effectivement à faire à quelque chose qui est différent. La préhistoire américaine, globalement, par ses industries osseuses, ses activités de chasse, ses habitats ou ses activités symboliques, est différente de celle que nous connaissons en Europe ou en Afrique. Le concept de paléolithique qui fonctionne très bien pour l'ancien monde ne fonctionne plus pour l'Amérique. De même, le passage néolithique qui fonctionne dans nos classifications ne se retrouve pas de façon symétrique sur le continent américain. En d'autres termes, lorsqu'on fait de la préhistoire américaine, il faut la mettre dans son contexte archéologique avec le cortège des datations. Les plus vieilles datations discutées, controversées sur le continent américain sont de l'ordre d'une quarantaine de milliers d'années. Elles sont toutes vraisemblables même si elles ne sont pas archéologiquement définitivement démontrées, et disons que pour une vingtaine de milliers d'années pour le continent américain, il n'y a plus de controverse.

Alain Labouze:

Patrice Lanoy, est-ce facile pour un journaliste de rendre compte de cette actualité?

Patrice Lanoy:

Évidemment non, ce n'est pas facile, c'est la course. On a accusé les journalistes de chercher le record mais on est dans une mécanique où on tire chacun de son côté. Les chercheurs essaient de faire leurs affaires, les journalistes les leurs. On a des terrains mutuels, réciproques et divergents. Dans ce domaine-là, c'est particulièrement évident car chaque nouvelle publication, chaque nouvel os, comme on dit dans les rédactions "chacun arrive avec son os", son nom scientifique, chacun arrive avec sa divergence sur l'arbre des espèces ou son explication. Nous, on est un peu perdus, soyons honnêtes. On en est arrivés au stade où on a en permanence un papier global de prêt sur les plus grandes controverses de l'évolution de l'Homme et au cas où quelque chose bougerait, on sortira ce papier avec l'info en tout petit en disant en gros au lecteur: "Débrouillez-vous avec ça, nous, en l'espace de trois heures, on ne sait pas faire mieux". Quand on présente un arbre on travaille avec 2-3 chercheurs qui ne sont pas d'accord entre eux, on arrive à travailler avec 50 chercheurs pour essayer de faire l'arbre de l'évolution idéale. C'est quasiment impossible car on manque de point d'ancrage. Il faut qu'on trouve un terrain d'expression moyen à peu près lisible pour tout le monde, sans erreurs grossières où la mise en scène de l'information soit quand même suffisante pour qu'il y ait une lisibilité au premier degré pour que n'importe qui puisse aborder le sujet. Ce qui n'est pas évident car vous imaginez bien que quand on part autour d'une discussion d'une dent trouvée dans un désert libyen ou autre et qu'à partir de cette dent, il faut déjà expliquer toute la problématique actuelle de ces grands chercheurs sur une distance de 3, 4, 5 feuillets dactylographiés, c'est pratiquement impossible.

Cela dit, il y a plusieurs types de presse. Ça commence avec la radio immédiate, comme France Info, où vous allez avoir droit à: "Révolution! On a trouvé un crâne". Le lendemain, vous allez pouvoir acheter votre quotidien préféré et vous allez trouver une demi-page, deux pages sur le sujet en fonction de l'actualité politique du moment. Si l'actualité politique est creuse, la science aura plein de place. En revanche, si ce jour on dissout l'Assemblée, je suis sûr que vous aurez droit à une brève. Après, il y a les mensuels qui passent derrière. Alors là, ça devient plus finaud parce qu'il y a des mensuels grand public tel que Science et Vie qui vont faire leur Une en disant: "Eve n'est plus africaine" ou "Eve est africaine", mais ils vont rentrer dans le sujet plus finement. Les mensuels plus scientifiques de type La Recherche, Pour la Science vont analyser deux, trois mois plus tard, en essayant de problématiser davantage.
Il y a plusieurs niveaux d'informations qui existent, donc il faut savoir ce qu'on peut demander à certains types d'articles. Après, c'est à nous de nous débrouiller pour faire honnêtement notre travail.

Yves Coppens:

Oui, j'ai un grief essentiel sur la mise en scène. Je ne peux pas être contre les journalistes, j'ai besoin d'eux et de toute façon je travaille avec eux depuis des dizaines d'années pour que ça ne se pose pas. Mais se sont les intitulés qui à chaque fois racontent soit en gras, soit en typo plus légère que tout est renversé, que tout est chaviré. J'ai un exemple précis en tête, mais il y en a 36 000 autres.

On trouve deux crânes complètement écrasés en Chine qui ont un peu plus de 400 000 ans. Ça y est, dans les journaux, tout est chaviré. L'origine n'est plus africaine, elle est asiatique. En Afrique, on trouve 3, 4, 5, 6 millions d'années, peut être au-delà. En Chine, on trouve 400 000 ans. Tout est chaviré. L'origine est de l'autre côté. Alors à chaque fois que je suis en public, il m'arrive de dire: "Écoutez. Vous avez deux chèques devant vous. Il y en a un de 8 millions de centimes et l'autre de 400 000. Lequel prendrez-vous?" Enfin, franchement, ce n'est pas sérieux, et ça c'est fréquent, c'est très fréquent. C'est pour attirer le public et ça va de soit. La mise en scène c'est votre boulot, je comprends. Mais de dire que tout est chaviré à chaque fois, non, non! On a l'air de quoi, nous, à mettre tout en l'air à chaque fois. Et la preuve, je reprends tout. Je vais vous expliquer comment cela se passe et je verrai la controverse après.

L'Homme apparaît en Afrique, il y a 3 millions d'années. Cet Homme, il est caractérisé par une grosse tête avec des circonvolutions plus compliquées, avec une irrigation meilleure et par des dents d'omnivores. Il se met à manger de la viande au lieu des végétaux. Et bien, quand on mange de la viande, il faut courir après le gibier autrement il ne vient pas à vous, ça je vous assure. Donc on devient plus mobile, ça va de soit. Et quand on a une plus grosse tête, on devient plus réfléchi, ça va de soit, même si on n'atteint pas le niveau de la conscience (de toute façon je ne sais pas trop ce que c'est que la conscience). Mais enfin, on devient plus malin. Donc si on est plus malin, on est plus curieux et si on mange de la viande, on est plus mobile. Autrement dit, le premier homme, il bouge tout de suite, tout de suite, tout de suite. Pour moi, il bouge tout de suite et vous verrez Marie-Antoinette, combien de fois je l'ai dit à votre mari (Henri de Lumley): "Fais attention, tu vas voir, on va trouver bien plus vieux en Europe et en Asie". Et je pense que l'Homo erectus est le descendant des premiers hommes qui s'appellent ou habilis ou rudolfensis, mais que c'est ce premier homme qui est partout à travers l'ancien monde parce qu'on pouvait y venir à pieds secs. Alors évidemment, ce n'est pas une migration, c'est un déploiement, un déploiement lent, tranquille et puis qui s'est peut-être étendu sur quelques dizaines de milliers d'années. Et alors qu'est-ce que ça peut faire ! Quelques dizaines de milliers d'années avec nos méthodes de datations, on n'en a pas la résolution, donc on ne voit pas ce qui se passe.

Et donc, voilà le bonhomme partout, et ce bonhomme-là, il continue son évolution. On est d'accord, je crois? Et il passe par des stades qui sont commodes pour nous mais qui sont un merveilleux sujet de confusion pour le public. Et là où est cet homme, c'est-à-dire à travers tout l'ancien monde, il devient ce qu'on appelle ergaster, erectus, sapiens. Puis tout le monde est content et on pense que ça s'est fait comme ça. Donc, là, je rejoins Marie-Antoinette. On pense que c'est ainsi parce que l'Ancien monde peut être divisé en très grandes régions, en très grandes provinces. C'est faux, mais c'est plus pratique à comprendre comme ça. Et dans ces très grandes provinces, les hommes anciens et actuels ont des caractères que l'on trouve partout. Donc, ça ne divise pas les provinces mais ces hommes ont des fréquences de caractères qu'on trouve dans ces régions-là. Autrement dit, vous allez trouver un Chinois d'aujourd'hui de 500 000 ans. Il a des caractères que vous allez trouver n'importe où ailleurs, mais si vous faites une quantification, vous vous apercevrez que la fréquence de ces caractères, la fréquence de certaines associations de ces caractères, est caractéristique d'une région. Autrement dit, on est marqué par son provincialisme, par son régionalisme. Un type d'Extrême-Orient, qu'il ait 500 000 ans ou 3 ans, vous le reconnaîtrez. Un type du Proche-Orient, c'est pareil, un type de l'Est et du Sud africain, c'est pareil. Un type du Nord-Ouest de l'Afrique, c'est pareil. Un type de l'Europe c'est pareil. Alors on imagine mal, et c'est notre conflit avec les généticiens, qu'une vague d'hommes modernes, comme disait Marie-Antoinette, ait couvert le monde sans aucun rapport avec les populations précédentes. Ils arrivent là. Il y a déjà des occupants, peu importe. Ils se sautent dessus de temps en temps, cela ne peut se faire autrement mais il n'y a pas de produit, il n'y a pas d'interfécondité. Tout le monde est tranquille et l'Homme moderne se répand tranquillement à travers le monde. Et cet Homo sapiens répandu à travers tout l'ancien monde va du côté oriental, puisque du côté occidental, il y a l'Atlantique et il ne peut pas aller plus loin, mais du côté oriental, il va continuer à se déployer au gré de ponts continentaux ou peut-être en bateaux vers l'Australie d'une part, et les îles de l'Océanie et vers l'Amérique d'autre part. Et c'est là, que l'on rejoint Denis Vialou si je puis dire. Et moi qui suis un excessif, je pense en effet qu'une date de 40 000 ans est largement concevable et je ne serai pas étonné que ça aille beaucoup plus loin.

Marie-Antoinette de Lumley, à une certaine époque avec son mari, avait même forcé la mise sur une découverte faite au Brésil qui n'a pas été confirmée depuis. Mais il n'empêche que l'ordre des choses est le même que l'ordre de déploiement de l'humanité. C'est à dire Afrique. Afrique, le point de départ et puis Ancien et Nouveau monde et puis maintenant le système solaire et puis bientôt cette petite planète qu'on va trouver je ne sais où...

Un intervenant:

Quelles sont les caractéristiques de l'Homme moderne?

Yves Coppens:

L'Homme qu'on appelle bêtement moderne -cette terminologie est très agaçante- anatomiquement moderne, ça veut dire que c'est un homme qui a un crâne d'une certaine finesse d'épaisseur des os du crâne, une certaine rondeur de ce crâne, une certaine capacité crânienne, un certain octonactisme, c'est à dire une surface plate au lieu d'être projetée, des dents de certaines proportions et des membres bien sûr adaptés à la bipédie et plus à l'arboricolisme, enfin moi, je ne grimpe plus en tout cas!

Marie-Antoinette de Lumley:

Oui, un des traits peut-être anatomique et plus caractéristique pour définir l'Homme moderne, c'est le développement de la zone frontale, la zone antérieure du crâne qui devient haute, élevée, alors qu'antérieurement les hommes de Neandertal, Homo actus ont un front fuyant, le crâne est allongé comme un ballon de rugby alors qu'à partir de l'Homme moderne le crâne est comme un ballon de foot, rond...

Yves Coppens:

(Rire) opportuniste!

Marie-Antoinette de Lumley:

A ce moment-là, la face elle-même, tout le maxillaire, va passer sous la boîte crânienne. C'est à dire que notre face n'est pas projetée en avant et la mandibule, la mâchoire inférieure va avoir une saillie de la base qu'on appelle le menton, alors que les prédécesseurs ont une mandibule fuyante, le front est fuyant, le crâne est allongé. Ensuite, on passe à la forme haute, ronde et large qui est la forme de l'Homme moderne. Et cette forme existe en Europe depuis 40 000 ans, mais si vous regardez dans certaines régions, comme le Proche-Orient, vous avez cette forme depuis plus de 100 000 ans à peu près.

Un intervenant:

Pour les migrations, vous avez parlé de bateaux, je crois.

Yves Coppens:

Oui, on peut en effet, on sait ça depuis longtemps, passer de l'Extrême-Orient à l'Amérique par des ponts continentaux qui sont dus au fait que la mer de Béring n'est pas très profonde. Elle est profonde comme la Manche et n'atteint pas 100 mètres de profondeur. Donc lorsque l'eau est retenue par les glaciers, au moment des glaciations qui sont cycliques et apparaissent à peu près tous les 100 000 ans, durant les deux derniers millions d'années, et bien pendant cette période glacière, l'eau étant retenue ailleurs, le niveau de la mer baisse et ce détroit de Béring devient un pont. On appelle ça un pont, mais en fait c'est une presqu'île continentale qui s'étend sur près de 1 500 mètres du nord au sud. Donc les gens sont passés en Amérique, sans même se rendre compte qu'ils découvraient l'Amérique et il y a de ça un certain nombre de dizaines d'années.

Par contre, entre le sud des îles de l'Indonésie et l'Australie, il y a toujours eu des passages maritimes obligés, parce que se sont des zones de subduction, c'est à dire qu'une partie d'un continent passe sous l'autre et il y a des profondeurs importantes mais il n'y a jamais eu, en tout cas pendant ces époques quaternaires, des ponts continentaux. Donc il a fallu construire un bateau, un radeau pour passer de l'autre côté. Jusqu'ici, on pensait que ce passage avait pu se faire vers 50 000 à 60 000 ans entre l'Indonésie et l'Australie, ça demeure vrai. Par contre entre les îles de l'Indonésie, il y a des auteurs audacieux qui ajoutent un zéro, qui parlent de 700 000 à 800 000 ans parce qu'il y aurait des outillages de cet âge-là qui impliqueraient l'arrivée d'un homme forcément par bateau ou des troncs flottants à une époque très ancienne.

Alors, ces reculs ne vont pas jusqu'à l'infini, ça va de soit, mais ces reculs dans le temps sont toujours intéressants à examiner, puis ensuite à pondérer et éventuellement à réduire. Mais ça donne des dates extrêmes qui butent, bien sûr, sur des dates limites qui ne peuvent pas être dépassées. Ceci pour vous dire qu'on estime, comme l'a dit Denis Vialou tout à l'heure, cette arrivée en Australie et en Amérique dans les mêmes eaux de 40 000 à 50 000 ans. On parle de dates excessives parfois, on a parlé de plusieurs centaines de milliers d'années au Brésil avec des réserves. On a parlé, récemment, de plusieurs centaines de milliers d'années en Australie. Ces dates sont proposées puis ensuite il faut les contrôler, les vérifier, mais c'est toujours intéressant de pousser un peu le bouchon pour mieux réfléchir au sujet. Mais, il n'empêche que le nouveau Monde a toujours été le nouveau Monde, même s'il y a eu des gens des dizaines de milliers d'années avant Christophe Colomb, aussi bien en Amérique qu'en Océanie.

Alain Labouze:

Denis Vialou, l'Homme moderne était-il aussi un artiste?

Denis Vialou:

Voilà, j'allais dire que dans la réponse à la question posée par Monsieur sur la modernité, il y a les caractères anatomiques et notamment ce front. Et qu'y a-t-il derrière ce front? Que fait donc le cerveau de cet homme anatomiquement parlant disposant d'une capacité crânienne et d'un cerveau beaucoup plus complexe et notamment du développement des lobes frontaux? Et peut-être que là, le préhistorien rejoint dans son analyse les données paléoanthropologiques pour essayer de caractériser -quitte à exagérer les contrastes comme sur une photographie- caractériser ce qui serait une préhistoire plus moderne, plus proche de nous, d'une préhistoire plus ancienne, tout en sachant qu'il y a des grandes continuités et des grandes discontinuités.

Alors ce qui caractérise les hommes les plus récents de la préhistoire depuis une quarantaine de milliers d'années, c'est effectivement des moyens de signification, de signifier, de s'exprimer par des signes, ce que l'on appelle l'art préhistorique avec les peintures, les gravures, les petits objets sculptés. Signifiés, c'est-à-dire peut-être pas simplement pour soi-même dans un narcissisme profond d'un sapiens, terriblement sapiens, heureux d'être couronné comme ça, non, simplement parce que les sociétés s'organisent selon de nouvelles normes et sur de nouvelles bases avec des communications, des échanges d'informations donc qui sont de plus en plus structurés. Et à partir de cette époque-là, mais pas de façon synchrone dans le monde, les sociétés préhistoriques se transforment et s'orientent en quelque sorte vers notre modernité par tout ce développement des systèmes de communication et de représentation. Et ceci est nouveau en tant que tel, en tant que phénomène. Mais comme toujours dans la préhistoire, il y a des traits qui deviennent de plus en plus fins et qui sont en pointillés, et on sait très bien que les sapiens depuis les plus anciennes formes de sapiens, dont Marie-Antoinette de Lumley rappelait qu'elles avaient plus d'une centaine de milliers d'années au Proche-Orient, on sait bien que des comportements symboliques très structurés sur le plan des relations sociales se mettent en place et ce sont notamment ces sépultures, les plus vieilles ayant pratiquement une centaine de milliers d'années.

Alain Labouze:

Elles ont été trouvées où exactement?

Denis Vialou:

Alors justement en Palestine, par exemple. Des fouilles qui ont été faites d'ailleurs par nos collègues, en partie par Bernard Van der Merch en France. Et il y a des sépultures qui sont datées de plus de 90 000 ans et certaines, une ou deux, avaient déjà ce que l'on appelle des "dépôts" du point de vue interprétatif, par exemple une demi-ramure de cervidé sur l'un d'entre eux, une hémi-mandibule de suidé sur un autre, etc. C'est vraiment très important de considérer qu'il y a toute une maturation d'un comportement symbolique et que lorsque ce que nous appelons "l'art" arrive, c'est 18 000 ans. Mais pour les dessins de le grotte de Chauvet, c'est 32 000 ans et pour les premières représentations qui touchent le corps, c'est à dire les parures, d'ailleurs nous vivons toujours à travers nos peintures corporelles, par exemple du rouge à lèvres, ou des alliances ou des boucles d'oreilles, ceci a 40 000 ans en gros.

Il y a un débat en ce moment intéressant pour nous en Europe dans cet entonnoir eurasiatique. On ne pouvait pas effectivement aller plus à l'ouest, les hommes de Cro-Magnon pour donner une image, ces hommes avec un cerveau déjà modifié plus proche du nôtre ont rencontré, ont côtoyé une autre forme probablement de sapiens, les fameux Neandertal qui sont spécifiquement européens, et la controverse actuellement est de savoir si les Neandertal avaient déjà accédé à des systèmes de représentation que nous appelons les parures. Et il semble que oui, malgré tout. Malgré des problèmes d'interprétation stratigraphique. Par exemple, à Arcis-sur-Cure qui est un site près de Paris, il y a là un habitat neandertalien et il y a plus d'une vingtaine d'années, on avait analysé ces hommes qui sont sur le plan paléoanthropologique classés parmi les Néandertaliens. Alors, on voit bien qu'il n'y a pas une rupture tout d'un coup: la modernité j'arrive, c'est moi et Cro-Magnon au revoir les autres, merci je prends le relais, ce n'est bien sûr pas ça. Il n'empêche que comme bien souvent en préhistoire, lorsqu'une invention est faite, et sans doute en histoire, à ce moment-là, elle prend une dimension, elle se répand très rapidement, les hommes et les sociétés savent ingurgiter très rapidement les inventions et les adapter à leurs besoins. Ce qui fait, qu'effectivement, l'Homme "moderne" de la préhistoire est celui qui est le plus proche de nous dans ses attitudes, ses comportements sociaux alors que dans les périodes les plus anciennes, on va de plus en plus s'échapper en quelque sorte de cette réalité, d'où l'emploi du mot "moderne".

Un intervenant:

Je pense que c'est assez complexe, mais sur le problème de la datation, il y a tout de même quelque chose dans votre débat qui ne me semble pas toujours clair, c'est à dire l'apparition de dates qui sont très distinctes les unes des autres dont certaines s'imposent davantage que d'autres, et ma question est à partir de quel moment on va dire "Homme" et selon quelles caractéristiques? Est-ce que se sont les caractéristiques dont vous avez parlé, mais si c'est le cas, le débat me semble assez peu clair parce qu'on a entendu des dates très distinctes: 40 000 ans, ça c'est assez clair pour la préhistoire n'est-ce pas? Puis on a entendu 1 800 000 et puis on a même entendu 3 000 000 d'années à un moment d'années... euh... donné.


Yves Coppens:
Et alors, ce n'est pas clair?

Le même intervenant:

Non, ce n'est pas clair. Est-ce que vous pouvez nous donner, non pas des précisions dont la science n'est sans doute pas capable, mais des étapes qui soient claires et qui s'appuient d'abord sur une définition de l'objet dont on parle, parce que ce qui met en cause toutes les théories d'évolution des espèces, c'est-à-dire à quel moment dites vous "Homme"? Est-ce que vous pouvez répondre précisément?

Yves Coppens:

Oui, oui. J'entends Marie-Antoinette et je pense la même chose. Nous parlons, nous, paléoanthropologues en tout cas, du point de vue professionnel, du genre Homo. Il s'agit d'un genre dans l'acception de ce terme de classification, qui est un terme de la zoologie ou de la botanique. L'Homme, c'est autre chose, je veux dire que certains parlent d'Homme avec les premiers outils, d'autres avec la conscience, d'autres avec un certain degré d'organisation de la société, d'autres avec le langage. Moi, je ne peux pas parce que je n'en ai pas les moyens sur le terrain, avec les éléments dont je dispose. Mais le genre Homo par exemple, j'en ai les moyens et on s'appuie à cet égard sur une manière de travailler qui s'appelle l'actualisme, c'est à dire dont les zoologues différencient aujourd'hui les espèces ou les genres.

Entre une espèce et une autre, il y a un degré de différence minimum qui existe entre deux formes animales qui ne sont pas interfécondes. Aussitôt qu'on réduit cet espace, on est interfécond mais c'est donc le minimum de distance où il n'y a pas interfécondité et à ce moment là se sont des espèces. Et si on passe au degré supérieur, le degré de différence est encore plus grand, l'interfécondité évidemment n'existe pas et ce degré supérieur existe entre deux genres. Alors entre par exemple la petite Lucy, qui est bien connue, et le premier homme, Homo de 3 000 000 d'années dont je parlais, il y a une différence au niveau générique. C'est à dire que Lucy est Australopithecus et l'autre est Homo et c'est donc un degré de différence qui existe entre deux genres pour les zoologues. Mais évidemment, on n'a pas les moyens de vérifier l'interfécondité ou non, donc on fait confiance aux zoologues et il y a un côté un petit peu arbitraire.
Par contre, entre ce premier membre du genre Homo, qu'on appelle habilis ou rudolphensis et nous et vous et moi, il n'y a pas de degré de différence générique mais spécifique, puisque lui, on l'appelle Homo habilis jamais sapiens et nous on s'appelle Homo sapiens.

Alors voilà ce que je peux répondre. Mais encore une fois, lorsque l'aspect philosophique intervient et lorsqu'interviennent les notions de conscience, d'esprit, de langage, de société, d'outillage, ce sont des aspects que l'on peut appréhender un peu mais dont on ne peut pas appréhender l'origine, si bien que est-ce que l'Homme philosophique caractérisé par le langage précède le genre Homo ou suit le genre Homo, je n'en sais rien. Il est probable que beaucoup de choses se passent entre 2,5 et 3,5 millions d'années, mais dans tous les éléments que je vous ai cités, il y en a probablement qui précèdent et d'autres qui suivent. C'est à dire qu'il y a plusieurs hommes finalement, mais il n'y a qu'un genre Homo et qui est le seul que l'on puisse, d'un point de vue professionnel, aborder. Mais je serais content que Marie-Antoinette s'exprime aussi.

Marie-Antoinette de Lumley:

En fait nous vous parlons en tant que paléontologues, et pour certains, l'Homme pourrait être un autre débat. Est-ce que c'est celui qui a maîtrisé le feu? A ce moment là, ça fait 400 000 ans. Est-ce que c'est l'Homme qui a été le premier a enterré ses morts? A ce moment là, ça ferait 100 000 ans. Est-ce que c'est le premier qui a été capable d'être un artiste? A ce moment là, 40 000 ans. Voici différents aspects, si vous voulez, de la définition de l'Homme. Mais en fait pour les paléontologues, et je crois quand même que tous les préhistoriens sont relativement d'accord, c'est l'aspect paléontologique qui intervient, donc anatomique et cet homme est caractérisé à partir de 3 millions d'années par la bipédie. Il a certains aspects morphologiques, il a un crâne aux alentours de 600 cm3. Il est capable d'avoir un concept c'est-à-dire de prévoir et de fabriquer ensuite un objet taillé dans des matériaux différents, en général de la pierre. Il peut prendre un morceau de quartz, de calcaire, de lave et il va faire plusieurs mouvements qu'il a préconçus, qu'il a été obligé de calculer pour taper sur son bloc de matières premières, pour en fabriquer un outil en quelque sorte. Donc ce bipède, qui est capable d'avoir ces concepts et de fabriquer un outil, remonte, d'après les découvertes actuelles, aux alentours de 2,5 millions d'années et on le connaît en Afrique de l'Est avec les plus anciens outils taillés.

Denis Vialou:

Tout à fait d'accord avec ce qui vient d'être rappelé, je dirai que préhistoire et paléoanthropologie cheminent côte à côte, c'est à dire qu'elles réunissent des éléments qui convergent. On peut très bien trouver des outils très anciens à un endroit qui pose le problème d'un peuplement sur le plan anthropologique sans avoir les ossements. Si on s'inscrit dans cette perspective des origines les plus anciennes du genre Homo, on ne peut pas faire, à un moment où un autre, l'économie d'autres approches et notamment en éthologie. C'est à dire pour comparer dans notre groupe zoologique, parmi les primates notamment, quels sont les comportements d'ordre social chez un certain nombre de primates, ne serait-ce que pour la sexualité, la reproduction, donc ce qui est très intéressant et il y a eu d'énormes travaux faits depuis vingt ou trente ans. Et c'est vrai en matière d'activités que nous appelons industrielles en quelque sorte puisqu'on parle d'industrie préhistorique mais aussi d'activités ludiques et de problèmes d'apprentissage, et dans cette extraordinaire éclosion de formes parmi les hominidés dans ces dix derniers millions d'années ou entre huit à neuf millions d'années, il y a des questions fondamentales qui se posent là-dessus et le genre que l'on identifie comme Homo s'engage de façon irréversible dans quelque chose qui est différent des autres genres très voisins (soit dans sa famille des hominidés, soit dans des familles proches comme certains primates), même s'il y a eu des impasses, des contemporanéités intéressantes entre des genres différents pendant des temps extraordinairement longs. C'est là que la préhistoire va être un élément d'identification surajouté à celle de la paléoanthropologie qui est en tout état de cause fondamentale. C'est à dire qu'on ne pourrait pas faire une paléoanthropologie à partir des outils préhistoriques. Si tout d'un coup on imaginait qu'on avait découvert à ce jour aucun fossile ancien, tout ce que l'on dirait n'aurait aucun sens. C'est précisément parce qu'il y a discrimination des fossiles sur le plan paléontologique que les données archéologiques que l'on réunit prennent du sens et réciproquement. Je crois que les deux doivent être liés et dans la mesure du possible inscrits dans une grille chronologique, qui permettra de mieux situer les phénomènes évolutifs quand on peut les contrôler ou les héritages,...

Alain Labouze:

Vous savez qu'il y a un livre qui vient d'être publié, "La Préhistoire du Sexe"? Que sait-on de la sexualité des hommes préhistoriques?

Marie-Antoinette de Lumley:

Il y a une journaliste qui m'a téléphoné hier au Musée de l'Homme. Je pense qu'elle voulait faire un rapport sur ce livre, alors elle m'a demandé ce que je savais sur la sexualité des hommes préhistoriques. Je lui ai dit que pour le moment, j'étais complètement incompétente, mais peut-être que Monsieur Vialou a quelque chose.

Denis Vialou:

C'est un sujet très sérieux et le livre de Tin Taylor est très intéressant. Il a recueilli un certain nombre de données qui sont très éparses. Alors, il n'échappe pas aux problèmes de la généralisation et donc de ramener à une même gamme tout ce que l'on trouve et là, on ne se sent pas tellement à l'aise. En revanche, on peut quand même sur la sexualité, me semble-t-il, dégager deux grands moments dans l'histoire du genre humain. Un moment qui est antérieur à la manifestation du genre humain qui est la bipédie, parce que le face à face en cette matière est important et celui de la vision est tout à fait fondamental et change véritablement des comportements car il y a là une première induction de la sexualité qui est déjà en jeu à ce moment...

Yves Coppens:

Ça existe chez le bonobo.

Denis Vialou:
...oui tout à fait, je ne parlais pas simplement de l'acte, je parlais de toute la préparation d'échanges de l'acte et bien entendu chez les animaux, on connaît tous les gestes, toutes les parades de la sexualité qui sont extraordinairement intéressantes du point de vue des comportements. Ce qui fait que la sexualité dans beaucoup d'espèces est vécue avec une série de rapports entre les individus, au sein des groupes, qui sont extraordinairement complexes.

Mais la deuxième grande révolution pour la sexualité, on la connaît bien, c'est précisément par le corps que se mettent en place tous les systèmes de représentation, c'est à dire tous les signes. C'est le corps dans les sépultures et ça, c'est déjà important et on n'a pas assez de sépultures conservées pour savoir exactement ce qu'il en est des traitements différentiels qui pourraient exister entre hommes et femmes. Mais pour des périodes plus récentes de la préhistoire on commence à savoir pas mal de choses là-dessus. En ce qui concerne l'art préhistorique, les premiers systèmes de représentation, ce sont ceux qui font du corps le lien social par excellence. Et dans la sexualité, il y a un côté fortement agréable qui est la séduction. La séduction passe par un certain nombre de signes. Peut-être vaut-il mieux avoir les lèvres rouges, se mettre des signes sur le corps, etc. Cette préhistoire-là, on la connaît bien depuis une quarantaine de milliers d'années et de mieux en mieux ensuite avec les figurations même dans lesquelles on retrouve la segmentation du corps. C'est à dire que le corps humain, lorsqu'il est représenté, est significatif dans un certain nombre de ses parties qui sont morcelées, la main bien sûr, mais le sexe, et d'entrée il y a des représentations sexuelles ce qui montre que le nombril du corps n'est pas simplement la tête, la main mais également le sexe. C'est à dire que d'entrée, les Homo sapiens modernes ont affirmé toute l'importance de ça. Depuis une quarantaine de milliers d'années, depuis qu'il existe ces représentations du corps puis les figurations, on peut dire que la sexualité s'est modifiée et qu'il y a un effet d'image, c'est à dire que l'image sexuelle n'est pas du tout une image neutre. En d'autres termes, si on représente un sexe humain, féminin ou masculin, la représentation a un pouvoir d'émotion, de réactions. On peut toujours s'amuser à représenter des sexes de bison, ça laissera en principe indifférent, à part certains zoologistes très intéressés. Et de ce fait, on trouve sur les parois des grottes et sur les objets, beaucoup de représentations sexuelles humaines et que les animaux soient sexués ou pas n'a qu'une importance tout à fait infinitésimale. C'est à dire que d'entrée, quand l'Homme a mis sur place des systèmes de communication, il s'est affirmé comme étant différent de tous les autres et dans cette différence, l'expression de la sexualité est très active.

Yves Coppens:

Oui, "Si tu me donnes tes lèvres je te montrerai mon biface". Je voulais dire quelque chose d'autre. C'est qu'on parle toujours de la préhistoire et il est intéressant de penser à quelque chose qui est évident pour tout le monde, c'est que la préhistoire ou la paléoanthropologie, c'est trois millions d'années en Afrique et puis c'est deux millions d'années à travers l'Afrique, l'Europe et l'Asie et puis c'est cinquante mille ans à travers l'Afrique, l'Europe, l'Asie, l'Amérique et l'Océanie. C'est à dire qu'il y a des centaines de cultures à prendre en considération et sur des espaces immenses et même dans les 40 000 ans d'art, dont parle Denis Vialou, il y a eu des cultures très différentes en fonction de l'espace mais aussi en fonction du temps. Les 25 000 ans de durée de l'art paléolithique franco-ibérique qu'on connaît le mieux peuvent être subdivisés en des quantités de périodes. La découverte de la grotte Chauvet nous l'a rappelé si on l'avait oublié, et donc des quantités de comportements, d'habitudes. Alors, le sexe dans la préhistoire, comme dit Marie-Antoinette, c'est vrai qu'on n'en sait rien ou en tout cas pas grand chose jusqu'à ce que l'Homme s'exprime par cette projection de ses gravures et de ses peintures et qu'à ce moment-là des éléments nous apparaissent.

Autrement, on a des hypothèses de travail, par exemple sur la division du travail entre mâles et femelles. On pense que c'est l'Homme qui chasse parce qu'il est délivré du souci des enfants, que c'est la femme qui cueille parce que si elle n'en a pas un sur le dos elle en a dans le ventre, mais tout ça c'est quand même très conjectural et malheureusement on n'a rien d'écrit à cet égard. Alors, on peut imaginer plein de choses et n'importe quoi.

Un intervenant:

J'aimerais avoir vos commentaires concernant l'émergence de la conscience.

Yves Coppens:

Oui, comme je vous l'ai dit un petit peu tout à l'heure à propos d'une autre question, on passe au genre Homo à partir de genres différents préhumains, et que l'on met en général dans le grand groupe, des australopithèques qui sont des primates supérieurs, déjà des hominidés mais qui ne sont pas encore des êtres appartenant au genre Homo et l'un d'entre eux va être le père, le grand-père du genre Homo mais évidemment pas tous, puisque le genre Homo se trouve être contemporain d'un certain nombre de ces australopithèques.

Autrement dit, tous ces australopithèques ne vont pas devenir Homo mais c'est l'un d'entre eux et je pense que l'espèce que l'on appelle anamensis pourrait bien être le prédécesseur du genre Homo. On passe à la fois d'un monde, qui n'est plus déjà animal, à un monde humain, comme l'a remarqué Denis Vialou, avec tout ce que cela implique. C'est à dire la conscience avec un esprit religieux, pour moi c'est tout à fait lié, le concept de fabrication, comme l'a dit Marie-Antoinette de Lumley, à partir de ce moment-là, le bonhomme au lieu de prendre un outil, un objet et de s'en servir, en prend un pour en faire un autre et change la forme du premier, c'est considérable. A partir de ce moment là, il se permet de changer la forme du monde, on n'a pas cessé de le faire depuis. Autrement dit, alors qu'on a eu de la matière inerte pendant des milliards d'années, que sur la terre et peut-être ailleurs on est passé à un état ou la matière vivante est plus complexe, et bien là, vers trois millions d'années on passe d'un état de matière vivante à un état de matière pensante. Et il y a pour beaucoup de philosophes adjacents à ce corps dont nous occupons, cet esprit qui est pour certains une création qui se sert du cerveau et pour d'autres un effet du cerveau. Alors est-ce que c'est la cause ou l'effet, après c'est un autre débat philosophique. Mais en tout cas il est vrai, pour moi, que l'on passe sur un autre niveau et je suis convaincu que les naturalistes qui voudraient réduire l'Homme à sa condition animale, ont tort car on passe véritablement à un autre niveau de complexité qui est d'une autre nature ou qui est tout simplement dans la nature de l'évolution de la complexité de la matière et ceci à partir du moment où apparaît la conscience.

Marie-Antoinette de Lumley:

J'apprécie tout à fait cette réponse qui correspond à la mienne.

Denis Vialou:

La conscience, c'est aussi la conscience de ce qu'elle est et je dirai que l'on est dans un processus de conscience. Dans la conscience, il y a la connaissance et c'est vrai que dans notre dimension maintenant consciente avec ce que l'on pouvait savoir du passé de l'Homme, il y a un siècle. Donc la question que vous posiez, Monsieur, elle s'inscrit dans une certaine perspective, c'est à dire qu'il n'y a pas un début dans la conscience, il y a un processus qui me paraît être continu dans plusieurs directions.

Un intervenant:

Pourquoi une seule espèce a-t-elle survécue?

Yves Coppens:

Oui, c'est intéressant parce que cela trouble les philosophes de voir, il y trois millions d'années, cette coexistence entre un préhumain, qui est peut être intervenu sur le monde, et puis un robot appelé véritablement humain et plus tard aussi bien en Indonésie qu'en Europe cette coexistence de la forme moderne Homo sapiens et de la forme ancienne Neandertal. C'est deux humanités confrontées l'une à l'autre, moi ça ne me trouble pas mais je sais que pour les philosophes qui aimeraient qu'il y ait une unité de l'Homme, ces mouvements de l'histoire font qu'il y a des confrontations entre des humanités qui ne sont peut être pas interfécondes.

Marie-Antoinette de Lumley:

Actuellement, nous n'avons à ce jour qu'un foyer en Afrique avec ces plus anciens Homo. Si demain, on me démontre qu'on a découvert des tailleurs d'outils en Chine par exemple, je serai obligée de voir ce qu'il en est. Il faudra peut-être reconsidérer le foyer des origines.

Yves Coppens:

Autrement dit, le genre Homo a une origine unique.

Patrice Lanoy:

Pour être provocateur, on pourrait presque dire que c'est là que la soucoupe volante a atterri. La question pourrait être: "Quels sont les éléments les plus forts qui permettent aujourd'hui de positionner géographiquement et dans le temps cette origine et qui seraient susceptibles de pouvoir résister à toute évolution des données scientifiques?"

Yves Coppens:

La science heureusement ne vous donne pas comme ça des certitudes. Tout de même, notre physiologie est toujours une physiologie des mammifères des tropiques. D'autre part, comme disait Marie-Antoinette de Lumley, les restes les plus anciens sont tous d'Afrique Orientale et nos systèmes de datation qui se recoupent ont l'air d'être fiables. D'autre part, tout ce dont nous disposons aujourd'hui s'organise dans l'espace, dans le temps et dans l'anatomie de l'Afrique vers l'Eurasie et vers l'Amérique et l'Australie. C'est à dire qu'il y a un déploiement des hommes qui n'est pas contrarié depuis peut être un siècle. Donc, l'origine a bien l'air d'être tropicale, africaine et en effet toutes les dates et tous les examens anatomiques concordent dans ce sens là. C'est à dire que l'on ne trouve pas aussi ancien en Eurasie, qu'on trouve en Afrique. Il y a une certaine cohérence dans la connaissance dont on dispose aujourd'hui...

Patrice Lanoy:

Vous admettez le fait que tout ça soit récent, en gros cela fait quarante ans que l'on pense comme vous.

Yves Coppens:

Oui, et pour cause c'est nous qui avons fait cette science.

Patrice Lanoy:

En fait, c'est une science très très jeune et en ébullition permanente et avec les nouveaux outils qui arrivent aujourd'hui sur le marché de votre boîte à outils, avec la génétique, avec les nouveaux systèmes de datations etc..., avec le développement des fouilles qui sont actuellement financées alors qu'à l'époque c'était des activités de grands amateurs ou héritiers de grande fortune, les choses ont beaucoup changé et vont probablement encore changer, alors s'il n'y aura pas de saut par rapport à tout ce que vous venez de dire, on ne peut pas savoir.

Yves Coppens:

Non, on ne peut pas savoir. C'est possible que cela soit un petit peu chahuté, c'est vrai. Le premier homme fossile d'après la littérature est celui qui a été trouvé dans les années 1828, 1830 en Belgique près de Liège et c'était un homme de Neandertal. Puis le premier Homo erectus n'a été trouvé qu'en 1891 et le premier australopithèque en 1924. C'est à dire que toute cette belle histoire qu'on vous a construite là en fresque, elle ne pouvait pas être réalisée avant les années 30, dans la mesure en plus ou l'on avait compris un peu ce qu'était Neandertal, pas trop d'ailleurs. Maintenant on a un peu mieux compris ce qu'était l'Homo erectus et à plus forte raison compris ce qu'était l'Australopithèque qui lui était encore plus incompréhensible que les autres. Puisqu'on était persuadé qu'à la limite, à la rigueur, concession à ce que racontait Darwin et les autres, on pouvait descendre du singe, donc puisqu'on pouvait descendre du singe, admettons qu'on ait des dents de singe, mais de toute façon comme on était des hommes avec une grosse tête, des gens qui réfléchissions, nous ne pouvions avoir qu'une grosse tête d'où l'Homme de Piltdown qui était une histoire incroyable où dans une couche ancienne on a glissé un morceau de crâne contemporain et des morceaux de mâchoires d'orang-outang donc c'était parfait, c'était un gros crâne avec un grand front puisque forcément il était moderne et puis une mâchoire d'orang-outang, on a composé tout ça et on a fait de cela l'Eoanthropus dawsoni, c'est à dire l'Homme de l'aube de Dawson, ce malheureux Dawson qui fouillait là et qui a trouvé ce qu'on lui mettait dans sa couche.

Je vais vous raconter une histoire affreuse, brève parce qu'elle n'a pas encore abouti, alors c'est intéressant de le savoir avant l'aube et avant l'heure. Moi j'ai fait un coup comme ça, j'ai fouillé dans le sud de l'Éthiopie avec un ami que tous ici connaissent bien Francis Clarke Owen, professeur à Berkeley, nous nous étions séparés le terrain, c'est à dire que moi, je travaillais au sud et lui au nord et j'ai eu dans mon équipe un Kenyan qui souffrait des dents de façon épouvantable alors je lui ai donné de l'aspégic, ça ne lui a rien fait, donc j'ai pris mon courage à deux mains, j'ai pris une pince et puis une bouteille de whisky. On a bu autant l'un que l'autre et toc je lui ai arraché une dent. Alors ce n'était sûrement pas la bonne dent parce que celle-là était superbe, mais ma foi il a été soulagé, il allait beaucoup mieux ensuite. Alors cette dent, je l'ai un peu nettoyée et je l'ai glissée dans le terrain que fouillait Clarke Owen, mais il ne l'a pas encore publié. Enfin il ne m'en a jamais parlé mais je suppose qu'il doit l'avoir mise dans un tiroir, la regarder de temps en temps en disant "quand même, elle est belle, il faudrait que j'en fasse quelque chose" Et j'attends la publication avec impatience, mais pour le moment, rien. Faut pas lui dire.

Un intervenant:

Je voudrais reformuler ma question de tout à l'heure. Est-ce que vous avez une idée de la réelle distance entre l'animal et l'Homme et ce qui a pu causer cette émergence et à cette occasion, nous parler d'un éventuel chaînon manquant?

Yves Coppens:

Il y a comme souvent des causes intrinsèques et des causes extrinsèques. Les intrinsèques, on ne les connaît pas bien, mais il y a quand même des gens qui travaillent dessus. Marie-Antoinette peut peut-être en parler mieux que moi.
Autrement dit, une transformation du corps qui se fait dans une certaine direction, qui donc prépare a posteriori le corps à ces changements, et d'autre part les causes extrinsèques sont évidemment les causes environnementales et là, il est tout à fait clair qu'autour de 3 millions d'années, dès 3,3 et jusqu'à 2,3 millions d'années, il y a eu un rafraîchissement de la terre, parce que les astrophysiciens nous racontent que la Terre s'est positionnée sur son orbite de telle manière que un peu plus éloignée du soleil, la Terre a frissonné. L'antarctique avait déjà ses glaciers mais pas aussi développés qu'à ce moment-là. L'arctique, à ce moment, a commencé à se couvrir de glace et ce rafraîchissement de la Terre s'est traduit localement dans les régions tropicales par un assèchement. C'est toujours une aridité qui traduit le rafraîchissement ailleurs. C'est vérifié. Moi, j'ai été le premier à lancer ça parce qu'il se trouve que j'ai travaillé dans le sud de l'Éthiopie devant un ensemble de couches qui illustraient parfaitement cette période-là et on voyait les animaux se transformer tous, absolument tous, une centaine d'espèces dans le sens d'une adaptation à des paysages beaucoup plus ouverts, beaucoup moins arborés, beaucoup plus secs. Toutes les dents augmentaient en hauteur, ou en nombre de tubercules, parce que manger de l'herbe, ça use plus que de manger des feuilles. Essayez, vous verrez. Je vous garantis que c'est vrai. On a vu ça chez les éléphants, les cochons, les chevaux, les rhinocéros, les hippopotames, chez les antilopes, c'était général, chez les rongeurs aussi d'ailleurs. Cet homme qui apparaît à ce moment là, le genre Homo, et l'Australopithèque robuste qui apparaît à ce moment là aussi sont des réponses, des parades à cette agression, à cette sollicitation du milieu, autrement dit la sollicitation du milieu on la connaît bien, c'est donc une aridification, il faut une solution, le gros australopithèque qui se met à manger d'autres végétaux que les végétaux précédents, il continue à manger les végétaux d'avant dans la mesure où ils sont là et il en mange d'autres avec un équipement dentaire incroyable, superbe comme démonstration pour un monde étudiant par exemple. Les prémolaires et les molaires prennent des tailles incroyables, tout ça pour moudre les graines et les racines et les fruits à coque dure que ces gens-là mangent et c'est à ce moment là que le genre Homo, c'est ce qui le caractérise en partie, élargit lui son régime à la viande. Autrement dit qu'il y ait une pression environnementale qui a sélectionné l'un et l'autre de ces hominidés, pour moi, c'est formel, c'est certain, mais que ceci soit précédé par une transformation interne, ça va de soi, pour qu'il y ait sélection naturelle il faut que la nature ait quelque chose à sélectionner.

Marie-Antoinette de Lumley:

Vous avez entendu les facteurs qui ont agit sur la morphologie mais je pense que dans votre question il y a aussi l'aspect pourquoi à un moment donné, l'Homme est capable de conceptualiser, pourquoi il est capable de penser en quelque sorte, de fabriquer des outils, ce n'est pas simplement, parce ce que ses dents deviennent plus petites ou son cerveau plus grand. Si vous voulez, nous, en tant que paléontologues, nous observons des modifications sur les os, mais quel est le facteur qui en plus de ces facteurs environnementaux fait qu'à un moment donné il y a eu un éclair, une intelligence, une conceptualisation, cela ne relève plus de notre domaine et je ne peux pas vous l'expliquer, je peux constater des effets dans ces domaines de préhistoire, de taille d'outils, de l'observation morphologique, je ne peux pas aller plus loin dans mon interprétation.

Alain Labouze:

Et votre sentiment?

Marie-Antoinette de Lumley:

Je crois qu'à cette question, il peut y avoir plusieurs réponses et peut-être aussi on ne peut pas ignorer des réponses apportées selon votre tradition culturelle, religieuse. Je pense qu'on ne peut pas l'exclure totalement du raisonnement. Pour certains, on voudra voir dans l'organisation dans la transformation du monde l'apparition de la vie, l'apparition de l'intelligence, on pourra rechercher une origine extérieure, plus spirituelle, mais je crois que c'est un domaine où nous, scientifiques et paléontologues nous ne pouvons pas donner des arguments qui vous permettent de démontrer, ce n'est plus une démonstration, je crois que là, c'est une réponse que chacun peut apporter selon sa tradition, selon son éducation, et là nous pourrions avoir parmi nous par exemple un spécialiste de théologie ou de religion qui vous apportera aussi d'autres informations.

Alain Labouze:

Est-ce que le fait d'être scientifique et d'avoir travaillé en paléontologie a modifié au plan métaphysique votre vision des choses ou pas du tout?

Marie-Antoinette de Lumley:

Pas du tout, moi personnellement je suis croyante, je suis chrétienne, je crois que ce sont deux domaines différents. La science, la connaissance scientifique, les découvertes paléontologiques n'ont en rien modifié mes croyances, ma formation religieuse. Je ne crois pas qu'il puisse y avoir opposition ou contradiction étant donné que se sont deux domaines différents.

Denis Vialou:

Je ferai le même type de réponse en disant quand même que ce qui est passionnant dans cette histoire-là, c'est qu'elle concerne principalement le cerveau, le squelette crânien. Et que les plus grandes différences entre les plus anciens représentants des hominidés et nous, concerne d'abord le squelette crânien plus que le squelette postcrânien. Il y a quand même quelque chose qui joue avec la conscience, avec le regard que l'être jette sur son environnement et la maîtrise qu'il acquiert sur son environnement. Alors moi, j'aurais tendance à dire que nous nous ne sommes pas en mesure de décrire quoi que ce soit.

Cependant, depuis qu'on fait de la préhistoire, depuis qu'on fait de la paléoanthropologie, depuis qu'on essaie un certain nombre d'hypothèses, on s'aperçoit que les paramètres analytiques que l'on peut réunir ne sont pas désorganisés, ne sont pas forcément aléatoires et c'est dans la mesure où se trouvent réunis des caractères intrinsèques et extrinsèques qu'à ce moment là les chances sont réunies d'un grand changement, d'une nouveauté, et d'un changement de niveau, d'un changement d'échelle, même si des animaux sont capables d'utiliser des outils, voire d'en fabriquer, ils sont contraints dans un univers qui va rester clos qui va être soumis à son évolution naturelle mais pas davantage, or ce qui est tout à fait intéressant, c'est à partir du moment où l'outil que l'on utilise change, transforme le premier outil, tout est possible, tout devient possible, et que dans ce sens-là l'histoire de cet animal un peu bizarre qu'on regroupe sous le terme générique d'Homo, est radicalement différente depuis 3 millions d'années. C'est bien du côté de la tête que se passe quelque chose. Tout à l'heure on parlait de la sexualité, elle est fondamentale, elle est d'ailleurs bien souvent dans la tête, mais ce qui est extraordinaire c'est que c'est bien ça l'événement majeur, et ceci parmi des bipèdes et à côté des bipèdes, des cousins zoologiquement qui sont proches de nous mais qui n'ont pas réuni les mêmes paramètres, en tous cas pour lesquels les enjeux ont été différents sans que pour autant on puisse s'engager dans quelque chose qui n'est plus, comme le dit Marie-Antoinette, des convictions, de l'organisation du monde, de sa propre conception, de son appréciation religieuse, est-ce que tout ça est orienté, est-ce qu'il y a une finalité, c'est toute une autre série de questions auxquelles nous sommes nous tous confrontés. La réponse personnelle que l'on peut donner n'a plus rien d'exemplaire, c'est à dire qu'elle n'est plus du domaine du tout scientifique.

Yves Coppens:

Ce qui est intéressant depuis un certain nombre d'années, c'est que le lien de notre humanité avec ses racines animales ne posent plus de problèmes et ce qu'il fallait surtout absorber et digérer, c'est que cette origine animale de l'Homme n'était pas du tout réductrice, ça ne change rien à rien et le fait que l'on s'évertue aujourd'hui à mieux comprendre les grands primates, les singes et que l'on s'étonne de leurs réalisations, de leurs prouesses, du fait qu'ils mémorisent un certain nombre de mots, qu'ils sont capables d'associer certains concepts, ça ne change aussi rien à rien. C'est extrêmement intéressant et important puisque nous sommes cousins incontestablement, ils nous étonnent parce qu'il y a aussi un côté miroir, on se voit un peu en les regardant, je parle pour moi, mais ceci ne change rien parce que comme dit Denis Vialou, ils se sont adaptés d'une autre façon. On dit : pourquoi nous nous sommes développés et pas eux ? Ils se sont développés aussi, mais ils se sont développés, merveilleusement adaptés à la vie en forêt et à d'autres choses et nous nous sommes développés d'une autre façon. Je raconte toujours une histoire qui me plaît beaucoup comme clin d'il aux grands singes parce que c'est une histoire que j'ai vécue et que je trouve particulièrement significative. Au muséum d'histoire naturelle, on a travaillé, il y a longtemps avec un chimpanzé, et on a fait une expérience banale qui existe dans tous les ouvrages possibles et imaginables, on met des bananes au plafond que le singe ne peut pas attraper, on met une table dans un coin et s'il met la table sous les bananes, il ne peut toujours pas les attraper, puis on met une chaise dans un autre coin -il faut être humain pour penser à des choses comme ça- et s'il a l'idée d'amener la table sous les bananes et de mettre la chaise sur la table en montant sur la table et la chaise il attrape les bananes alors je fais ça avec un collègue éthologiste, on fait l'histoire, quelles complications d'ailleurs pour accrocher les bananes au plafond. Comme au muséum, Marie-Antoinette est bien placée pour le dire, on n'a jamais beaucoup de sous, pas assez en tous cas, la salle n'était pas préparée pour l'expérience, alors on ferme la porte et puis mon collègue commence l'observation et il me dit je ne vois rien - par le trou de la serrure -je ne vois rien du tout, je lui dis de regarder encore, il me dit "Oh! J'ai vu l'il du chimpanzé!!!".

C'est formidable, mon collègue me dit tu te débrouilles avec lui, moi je ne veux plus le voir, après avoir été pris en flagrant délit de voyeurisme, je ne veux plus travailler avec lui, alors c'est moi qui ait reconduit gentiment le chimpanzé dans sa cage, il s'amusait bien le chimpanzé. Il y a ce côté anthropocentrique qui nous amuse et nous attire mais ça ne change rien à la qualité de l'âme et c'est pas en lui apprenant le langage des sourds-muets qu'on s'apercevra qu'ils sont supérieurs aux hommes. Ça veut dire simplement que du point de vue anatomique, physiologique éthologique et paléontologique ces êtres sont ceux qui dans la nature actuelle sont les plus proches de nous, ça veut dire que dans une pensée évolutive nous et eux avons des ancêtres communs qui ont sûrement des millions d'années. La chose est entendue mais c'est bien qu'on en apprenne beaucoup plus sur eux parce que ça nous permet d'en savoir plus sur eux et un peu aussi sur nous. Moi j'ai eu un petit chimpanzé quand j'étais en Côte d'Ivoire, j'avais une moto, c'est lui qui tendait le bras quand je tournais, c'était extraordinaire.



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