- SCIENCE ACTUALITES - OCTOBRE 1998 -

 

Big Bug:

Le passage informatique
à l'an 2000

 avec la participation de:

  • Jean-François Colonna, professeur au Centre de mathématiques appliquées de l'école Polytechnique
  • Vincent Balouet, expert en informatique des grandes entreprises
  • Bénédicte de Linares, rédactrice en chef du magazine Informatiques

Un débat animé par Marthe Cousin, journaliste à Science Actualités.


Le débat:

Big Bug: le passage informatique à l'an 2000

C'est prévu, le 1er janvier 2000 succédera au 31 décembre 1999. Dans le monde entier, les ordinateurs pourraient alors disjoncter, du moins si rien n'est fait d'ici là. Les scénarios-catastrophes, les mesures d'urgence à prendre, la part de l' "intox" et de la manipulation: voici le sommaire de ce débat.

Bien malin qui pourra prédire ce qui se produira le 31 décembre 1999 à minuit. Explosions d'avions? Chutes d'ascenseurs? Les rumeurs les plus folles demeurent généralement non fondées. Le passage à l'an 2000 constitue cependant une véritable épreuve pour nos systèmes informatiques: n'identifiant les années que par leurs deux derniers chiffres, nombreux seront ceux qui, passés le réveillon, se considéreront en 1900. De quoi semer une véritable pagaille dans notre société de plus en plus dépendante des techniques informatiques.

A en croire le très nombreux public venu en ce dimanche 11 octobre assister aux Controverses de l'actualité scientifique, le "Bug de l'an 2000" semble susciter quelques inquiétudes...

Pour Jean-François Colonna, de l'École Polytechnique, le bug de l'an 2000 est bien une réalité. Notre informatique repose sur architecture vieille des années 60, rappelle-t-il, une époque où la mémoire des ordinateurs valait littéralement de l'or: il s'agissait d'être extrêmement économe. Économe et astucieux. "Dans le langage courant, on utilise souvent les deux derniers chiffres pour nommer une année, explique le chercheur. Cette habitude a été reprise par les informaticiens, permettant ainsi de gagner systématiquement deux octets (deux unités de mémoire) dès lors qu'il était question de date. A la limite, ça aurait été une faute professionnelle que de ne pas utiliser cette astuce."

Malheureusement, logiciels et bases de données ont connu des durées d'exploitation plus longues que prévues et nous subissons aujourd'hui les conséquences de ce manque de vision à long terme, "un défaut qui n'est pas propre qu'aux informaticiens", s'empresse de préciser Jean-François Colonna. Mais c'est notre dépendance vis-à-vis de l'informatique qui risque de nous créer des difficultés. Les circuits électroniques sont partout. Autant dans nos ordinateurs que dans les appareils grand public ou professionnels. "A priori, un ascenseur n'a pas besoin de savoir quel jour nous sommes pour fonctionner, explique Jean-François Colonna. Pourtant, il comporte une intelligence locale permettant de savoir quand a été effectuée la dernière opération de maintenance. Un problème de date et il pourrait bien refuser de vous servir..." Il en va ainsi pour de nombreux appareils. Concernant l'aviation civile, le chercheur n'est d'ailleurs pas des plus confiants. "Un ingénieur de chez Boeing affirmait qu'il ne se passerait rien, et que si par hasard il devait se passer quelque chose, il ne fallait pas s'inquiéter puisque dans ce cas ils ne pourraient pas quitter leur porte d'embarquement: c'est donc reconnaître implicitement que l'on court des risques!".

Présent lui aussi lors du débat, Vincent Balouet, expert en informatique des grandes entreprises, se déclare prêt à prendre l'avion cette nuit-là. En revanche sa préoccupation concerne la préparation des entreprises à l'échéance de l'an 2000. Curieusement, il rappelle que si le problème est connu depuis longtemps par les banques (les prêts s'échelonnent souvent sur plusieurs dizaines d'années), il aura fallu attendre la date symbolique de J-1000 pour que les entreprises prennent réellement conscience des risques. Toutes n'ont cependant pas les mêmes problèmes. Car si les grosses entreprises demeurent les plus informatisées, ce sont aussi les premières à s'être mobilisées. Concernant les TPE (les très petites entreprises), leur faible informatisation les protège du bug. Les PMI-PME sont donc incontestablement les plus vulnérables. Une personne du public rappelle à ce titre qu'une enquête récente montre que deux tiers d'entre elles ne se sentent pas concernées par le bug ou attendent plus d'informations. "Elles prennent un risque qui leur appartient, juge Vincent Balouet. Il faut bien comprendre que dans cette affaire, c'est à chacun de se prendre en charge." Les retardataires auront le plus de mal a passer l'échéance. Déjà, les spécialistes à même d'effectuer les corrections viennent à manquer.

Qui paiera les pots cassés? Le dossier juridique est à ce point complexe que les experts présents lors du débat n'ont pas trop voulu le développer, précisant néanmoins que les États-Unis prévoient 15 ans de procès! Certes, le marché informatique n'est pas sain, et rien n'oblige à mentionner qu'un produit est apte pour l'an 2000. Certains fournisseurs adressent néanmoins quelques documents d'information: "Ce qu'on retient de leurs conseils, précise le responsable informatique de la Cité des Sciences, c'est qu'il faut racheter la dernière version de leur logiciel". Un enseignant présent dans la salle se montre encore plus virulent: "Le bug de l'an 2000 est un bug informatique comme on en rencontre tous les jours et les propos que je viens d'entendre confirment mon idée qu'il s'agit d'une grande fumisterie à vocation commerciale".

"Certes, c'est un bug comme beaucoup d'autres, lui répond Vincent Balouet, le problème c'est qu'ils n'arrivent généralement pas tous le même jour et si les grandes entreprises françaises ont déjà mis 40 milliards de francs sur la table, c'est après avoir sérieusement analysé le dossier. Maintenant, il est clair que des gens chercheront à profiter de cette occasion pour faire de l'argent."

Paradoxalement, comme le fait remarquer Bénédicte de Linares, rédactrice en chef du magazine Informatiques, le passage à l'an 2000 pourrait bien avoir des conséquences bénéfiques, celles de renouveler un parc informatique encore trop vétuste. "A condition que les entreprises aient les ressources financières pour le faire", ajoute Vincent Balouet.

Aucune explosion ni chute d'ascenseur ne semblent réellement des scénarios crédibles. Pourtant, une certaine crainte subsiste dans le public, à l'image de cette jeune fille qui s'inquiète des mesures à prendre à titre individuel. Vincent Balouet la rassure: "Inutile de faire des stocks de nouilles ou d'huile, de vider les distributeurs de billets ou de convertir ses actions en or, pour la bonne raison qu'il faut distinguer une entreprise qui passe l'an 2000 de ses services. Je peux vous garantir qu'il y aura de l'électricité, il y aura du téléphone. Maintenant, que certaines factures soient erronées et que les feux tricolores soient un peu détraqués, c'est tout à fait probable..."

* OLIVIER BOULANGER

Texte intégral du débat

Jean-François Colonna consacre un site Internet au passage à l'an 2000:
www.lactamme.polytechnique.fr



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