Le débat:
Big Bug: le passage informatique à l'an 2000
C'est prévu, le 1er janvier 2000 succédera
au 31 décembre 1999. Dans le monde entier, les ordinateurs pourraient
alors disjoncter, du moins si rien n'est fait d'ici là. Les scénarios-catastrophes,
les mesures d'urgence à prendre, la part de l' "intox"
et de la manipulation: voici le sommaire de ce débat.
Bien malin qui pourra prédire ce qui se produira le 31 décembre
1999 à minuit. Explosions d'avions? Chutes d'ascenseurs? Les rumeurs
les plus folles demeurent généralement non fondées.
Le passage à l'an 2000 constitue cependant une véritable épreuve
pour nos systèmes informatiques: n'identifiant les années
que par leurs deux derniers chiffres, nombreux seront ceux qui, passés
le réveillon, se considéreront en 1900. De quoi semer une
véritable pagaille dans notre société de plus en plus
dépendante des techniques informatiques.
A en croire le très nombreux public venu en ce dimanche 11 octobre
assister aux Controverses de l'actualité scientifique, le
"Bug de l'an 2000" semble susciter quelques inquiétudes...
Pour Jean-François Colonna, de l'École Polytechnique, le
bug de l'an 2000 est bien une réalité. Notre informatique
repose sur architecture vieille des années 60, rappelle-t-il, une
époque où la mémoire des ordinateurs valait littéralement
de l'or: il s'agissait d'être extrêmement économe. Économe
et astucieux. "Dans le langage courant, on utilise souvent les deux
derniers chiffres pour nommer une année, explique le chercheur.
Cette habitude a été reprise par les informaticiens, permettant
ainsi de gagner systématiquement deux octets (deux unités
de mémoire) dès lors qu'il était question de date.
A la limite, ça aurait été une faute professionnelle
que de ne pas utiliser cette astuce."
Malheureusement, logiciels et bases de données ont connu des durées
d'exploitation plus longues que prévues et nous subissons aujourd'hui
les conséquences de ce manque de vision à long terme, "un
défaut qui n'est pas propre qu'aux informaticiens", s'empresse
de préciser Jean-François Colonna. Mais c'est notre dépendance
vis-à-vis de l'informatique qui risque de nous créer des difficultés.
Les circuits électroniques sont partout. Autant dans nos ordinateurs
que dans les appareils grand public ou professionnels. "A priori,
un ascenseur n'a pas besoin de savoir quel jour nous sommes pour fonctionner,
explique Jean-François Colonna. Pourtant, il comporte une intelligence
locale permettant de savoir quand a été effectuée la
dernière opération de maintenance. Un problème de date
et il pourrait bien refuser de vous servir..." Il en va ainsi pour
de nombreux appareils. Concernant l'aviation civile, le chercheur n'est
d'ailleurs pas des plus confiants. "Un ingénieur de chez
Boeing affirmait qu'il ne se passerait rien, et que si par hasard il devait
se passer quelque chose, il ne fallait pas s'inquiéter puisque dans
ce cas ils ne pourraient pas quitter leur porte d'embarquement: c'est donc
reconnaître implicitement que l'on court des risques!".
Présent lui aussi lors du débat, Vincent Balouet, expert
en informatique des grandes entreprises, se déclare prêt
à prendre l'avion cette nuit-là. En revanche sa préoccupation
concerne la préparation des entreprises à l'échéance
de l'an 2000. Curieusement, il rappelle que si le problème est connu
depuis longtemps par les banques (les prêts s'échelonnent souvent
sur plusieurs dizaines d'années), il aura fallu attendre la date
symbolique de J-1000 pour que les entreprises prennent réellement
conscience des risques. Toutes n'ont cependant pas les mêmes problèmes.
Car si les grosses entreprises demeurent les plus informatisées,
ce sont aussi les premières à s'être mobilisées.
Concernant les TPE (les très petites entreprises), leur faible informatisation
les protège du bug. Les PMI-PME sont donc incontestablement les plus
vulnérables. Une personne du public rappelle à ce titre qu'une
enquête récente montre que deux tiers d'entre elles ne se sentent
pas concernées par le bug ou attendent plus d'informations. "Elles
prennent un risque qui leur appartient, juge Vincent Balouet. Il
faut bien comprendre que dans cette affaire, c'est à chacun de se
prendre en charge." Les retardataires auront le plus de mal a passer
l'échéance. Déjà, les spécialistes à
même d'effectuer les corrections viennent à manquer.
Qui paiera les pots cassés? Le dossier juridique est à
ce point complexe que les experts présents lors du débat n'ont
pas trop voulu le développer, précisant néanmoins que
les États-Unis prévoient 15 ans de procès! Certes,
le marché informatique n'est pas sain, et rien n'oblige à
mentionner qu'un produit est apte pour l'an 2000. Certains fournisseurs
adressent néanmoins quelques documents d'information: "Ce
qu'on retient de leurs conseils, précise le responsable informatique
de la Cité des Sciences, c'est qu'il faut racheter la dernière
version de leur logiciel". Un enseignant présent dans la
salle se montre encore plus virulent: "Le bug de l'an 2000
est un bug informatique comme on en rencontre tous les jours et les propos
que je viens d'entendre confirment mon idée qu'il s'agit d'une grande
fumisterie à vocation commerciale".
"Certes, c'est un bug comme beaucoup d'autres, lui répond
Vincent Balouet, le problème c'est qu'ils n'arrivent généralement
pas tous le même jour et si les grandes entreprises françaises
ont déjà mis 40 milliards de francs sur la table, c'est après
avoir sérieusement analysé le dossier. Maintenant,
il est clair que des gens chercheront à profiter de cette occasion
pour faire de l'argent."
Paradoxalement, comme le fait remarquer Bénédicte de Linares,
rédactrice en chef du magazine Informatiques, le passage à
l'an 2000 pourrait bien avoir des conséquences bénéfiques,
celles de renouveler un parc informatique encore trop vétuste. "A
condition que les entreprises aient les ressources financières pour
le faire", ajoute Vincent Balouet.
Aucune explosion ni chute d'ascenseur ne semblent réellement des
scénarios crédibles. Pourtant, une certaine crainte subsiste
dans le public, à l'image de cette jeune fille qui s'inquiète
des mesures à prendre à titre individuel. Vincent Balouet
la rassure: "Inutile de faire des stocks de nouilles ou d'huile,
de vider les distributeurs de billets ou de convertir ses actions en or,
pour la bonne raison qu'il faut distinguer une entreprise qui passe l'an
2000 de ses services. Je peux vous garantir qu'il y aura de l'électricité,
il y aura du téléphone. Maintenant, que certaines factures
soient erronées et que les feux tricolores soient un peu détraqués,
c'est tout à fait probable..."
* OLIVIER BOULANGER
Jean-François Colonna consacre un site Internet au passage à
l'an 2000:
www.lactamme.polytechnique.fr |