- SCIENCE ACTUALITES - OCTOBRE 1998 -

 

Big Bug:

Le passage informatique
à l'an 2000

Texte intégral du débat

Marthe Cousin:

Pour la plupart d'entre nous, cette histoire de problème du passage à l'an 2000 est apparue il y a relativement peu de temps, six mois, un an, deux ans. La première question que l'on pourrait se poser serait de savoir si c'est une réalité ou un simple coup monté de la part des commerciaux pour vendre un petit peu plus de logiciels ou un petit peu plus d'informatique.

Bénédicte de Linares:

Non, c'est véritablement une réalité. Je crois que ce qu'il faut bien comprendre, c'est qu'on est très loin du catastrophisme ambiant que nos ancêtres de l'an Mil ont pu connaître. Mais très loin des prophéties "à la Nostradamus", il y a une réalité, il y a un véritable bug. La plupart des systèmes informatiques électroniques manipulent à un moment ou à un autre des dates. Or, s'ils ne sont pas corrigés, ces systèmes électroniques, ces systèmes informatiques seront incapables de passer l'an 2000 correctement sans provoquer soit des pannes, soit des dysfonctionnements qui peuvent être assez inquiétants et assez catastrophiques, soit des erreurs tout bêtement. Et le caractère universel de l'informatique et de l'électronique justifie l'importance de ce débat.

Marthe Cousin:

Alors pour des personnes qui, comme moi, ne connaissent rien à l'informatique ­ l'informatique, ça paraît complètement magique, ça fonctionne partout - ça paraît un peu absurde que deux petits chiffres mettent à plat des systèmes complexes. Monsieur Colonna, est-ce que vous pourriez un petit peu nous expliquer exactement ce qui se passe?

Jean-François Colonna:

Je voudrais d'abord ajouter une précision en ce qui me concerne. Effectivement, je travaille actuellement au Centre de mathématiques appliquées de l'école de Polytechnique mais j'appartiens aussi à France Télécom. Mais disons que c'est à titre strictement personnel que j'interviens ce soir. Vous trouverez sur le transparent qui apparaît actuellement une adresse Internet où vous pourrez trouver un certain nombre d'informations que j'ai pu mettre sur le site et qui permettent de décrire d'une manière relativement claire et exhaustive, je crois, le problème.

Nos ancêtres, lors de l'arrivée de l'an Mil ont connu des frayeurs. Mais je crois que ces frayeurs d'une part n'étaient pas justifiées, bien évidemment, mais d'autre part, ils en attendaient peut-être le royaume du Seigneur. Nous aujourd'hui, ce qu'on peut attendre des problèmes qui sont concrets et qui existent malheureusement, ça n'est pas le royaume du Seigneur mais tout simplement le royaume du Malin. Aujourd'hui, on a fait des progrès tout à fait considérables au niveau scientifique et on sait très bien que le 1er janvier de l'an 2000 n'est absolument rien par rapport à l'histoire du cosmos. Et donc, il n'y a pas plus de chance pour que des catastrophes se produisent ce jour-là. Par contre, il faut être conscient que ces progrès scientifiques et ces progrès technologiques que nous avons accomplis au cours des siècles et des décennies passées peuvent être la source de notre propre autodestruction.

Cette semaine, c'est la semaine de la science et je suis vraiment confus de venir parler devant vous, non pas de science comme j'ai l'habitude de le faire. Ma fonction, au niveau professionnelle c'est plutôt de faire des mathématiques de la physique et de l'informatique. Mais aujourd'hui, je vous parle du problème de nos propres sources d'autodestruction.
Au cours des siècles et des années passées, nous avons découvert que, dans la nature, il existait ce qu'on appelle des phénomènes non linéaires. "Phénomènes non linéaires", en physique, ce sont des phénomènes pour lesquels des petites causes ont de grands effets et pour lesquelles il y a absence de prévisibilité à long terme. L'exemple naturel qui se présente immédiatement à notre esprit, et bien ce sont tout simplement les avalanches. Vous savez qu'une avalanche, c'est tout simplement quelques grammes de neige qui commencent à dévaler une pente et qui progressivement amassent de la neige et qui en quelques minutes écrase tout sur son passage.

La science et la technique ont permis à l'homme d'imaginer des effets non linéaires artificiels. Voici deux exemples d'effets non linéaires artificiels même s'ils non rien à voir avec des problèmes que je vais décrire dans un instant. C'est l'échec de la fusée Ariane 5. Vous savez que cet échec est dû en fait à une cause mineure dans un logiciel de contrôle d'attitude de la fusée. Cette faute est apparue dans une partie d'un programme qui ne servait à rien et qui avait été repris tel quel de la fusée Ariane 4 tout simplement parce qu'aujourd'hui, en informatique, on sait très bien que lorsqu'on modifie un logiciel, et bien il faut être extrêmement prudent. Et quelquefois, on a plutôt tendance à laisser dans un logiciel des choses qui ne servent à rien de peur qu'en les retirant, il se passe quelque chose. Et bien cette petite anomalie de logiciel dans Ariane 5 a provoqué son autodestruction et des milliards de francs de dégâts.

Un autre exemple de phénomènes non linéaires et qui vont finalement nous rapprocher du problème que je voudrais développer devant vous, c'est mon bulletin de salaire de l'année 1992 au mois de juillet. Alors vous allez me dire que ce n'est pas quelque chose qui va laisser des traces dans l'histoire de l'humanité? C'est un fait, mais je vais vous expliquer de quoi il s'agit parce que c'est un problème informatique que vous avez peut être tous vécu dans les mois ou les années passées. Il s'agit ici d'un bulletin de salaire qui correspond à une augmentation et je me retrouve à devoir plus de cent mille francs à mon employeur! Donc, petite anomalie de logiciel que personne n'a jamais pu d'ailleurs localiser et qui a du être corrigée à la main. Maintenant, imaginez qu'une telle anomalie soit multipliée par des millions et des millions et vous verrez l'ampleur du problème.

J'en arrive à vous situer l'informatique telle qu'elle était dans les années 1960. Vous savez que l'informatique, c'est quelque chose qui est relativement récent dans l'histoire de l'humanité. Dans les années 60/70, les ordinateurs étaient des machines extrêmement volumineuses : plusieurs mètres cubes et la mémoire de ces machines étaient extrêmement réduite. A titre d'exemple, le premier ordinateur que j'ai utilisé pour faire de la recherche occupait six mètres cubes, pesait 32 Kilo-octets de mémoire centrale. Aujourd'hui vous savez très bien qu'on recommande 32 voire 64 Mega-octets de mémoire vive sur n'importe quel PC.

Donc, vous voyez, cette machine posait quelques problèmes d'utilisation et il était nécessaire d'être extrêmement économe dans l'utilisation que l'on faisait de cette mémoire. Je vous ai apporté à titre d'exemple le support roi de la mémoire des années 1960/1970 que vous voyez actuellement dans ma main: c'est ce que l'on appelle une carte perforée. C'était sur ces cartes perforées que l'on mettait les programmes, les données. Il faut savoir qu'aujourd'hui, sur une vulgaire cassette DAT que j'ai dans la main, on stocke l'équivalent de 100 tonnes de cartes perforées. Donc, ça vous montre qu'en quelques années, on a accompli des progrès tout à fait remarquables au niveau de la puissance des ordinateurs.
Mais encore une fois, dans les années 60/70, il fallait être extrêmement économe, extrêmement astucieux dans l'utilisation des ordinateurs. En particulier, qu'est ce que l'on faisait avant l'apparition de l'ordinateur lorsqu'on écrivait une date sur un chèque ou dans une lettre? Et bien, tout simplement, on ne mettait que les deux derniers chiffres de l'année. D'ailleurs, encore aujourd'hui, on parle de mai 68 et il n'y a aucune ambiguïté. Quand on dit "mai 68", tout le monde comprend "mai 1968". Cette habitude qu'on avait avant l'apparition de l'ordinateur a été reprise par les informaticiens. Elle était à l'époque extrêmement astucieuse. A la limite, ça aurait été une faute professionnelle que de ne pas utiliser cette astuce parce qu'elle permettait d'économiser énormément de mémoire puisque au lieu d'avoir à stocker quatre octets et quatre caractères pour l'année et bien je n'en stockais que deux.

Une autre remarque qu'il faut faire et qui est tout à fait essentielle à mon avis, c'est que l'informatisation s'est généralisée au cours des années passées. Aujourd'hui, on ne peut plus voir un appareil, que ce soit un appareil grand public ou professionnel, sans qu'à l'intérieur il y ait de l'informatique: dans une machine à laver, dans un magnétoscope, dans une caméra, dans un sous-marin nucléaire, dans une chaîne de montage de voitures, etc. En fait, cette informatisation à outrance crée des relations de dépendance extrêmement fortes entre l'Homme et l'ordinateur.

Alors j'en arrive très brièvement aux causes très générales du problème. La première cause générale que l'on peut voir, c'est que les logiciels et les bases de données que l'on développe en particulier dans les entreprises ont en général une durée de vie qui est très supérieure à celle que l'on imaginait initialement. A titre d'exemple, aujourd'hui, dans les grandes entreprises françaises, dans les banques en particulier, on voit encore des chaînes de traitements qui ont vingt ou trente ans. Malheureusement, je suis aussi coupable que les autres dans cette affaire. Lorsqu'on développe des logiciels, on manque généralement de méthode, on manque de documentation, on évite de mettre des commentaires. Ce qui fait que lorsqu'un an ou 10 ans plus tard on essaye de mettre le nez dans ces programmes, et bien on a quelques difficultés au niveau de leur compréhension.

Malheureusement, l'impossibilité de voir parfois à long terme l'ensemble des conséquences d'un choix est une propriété négative qui n'est pas propre aux informaticiens. Je veux dire par-là que pour prendre un exemple concret, Graham Bell qui a inventé le téléphone en 1876 ne peut pas être rendu responsable de la pollution sonore que l'on rencontre actuellement dans les lieux publics avec les téléphones portables. Graham Bell n'avait pas imaginé les applications absolument extraordinaires de son invention. Et bien en informatique, c'est exactement la même chose lorsque l'on fait un choix. Par exemple, le choix de coder les années sur deux chiffres au lieu de quatre chiffre, et bien on n'en voit pas systématiquement les conséquences à long terme. Et donc ensuite, on crée ainsi des dépendances extrêmement fortes vis à vis des choix antérieurs.

Il faut remarquer aussi que les problèmes que je vais lister dans un instant sont connus depuis extrêmement longtemps dans les banques, en particulier, puisque dans les banques on gère le temps à 10, 20 ou 30 ans. On fait des prêts immobiliers à 20 ans ou 30 ans, mais même dans le grand public, je vous ai apporté ici un ouvrage de science fiction d'Arthur C. Clarke. Ce livre a été publié en 1990 et un des chapitres de ce livre est consacré au problème que nous sommes en train d'évoquer devant vous.

Donc le problème est connu depuis des années et des années. Alors pourquoi est-ce que l'on ne s'est pas occupé plus tôt de ce problème? Et bien je dois avouer que je n'ai pas de réponses concrètes à vous donner, mais on en reparlera tout à l'heure.

Enfin une sixième cause très générale et qui dépasse très largement le cadre du problème aujourd'hui évoqué devant vous, c'est que lorsque qu'on réalise des applications informatiques, lorsqu'on est ingénieur ou informaticien, on a tendance à donner aux ordinateurs des capacités qu'ils n'ont pas. On peut imaginer très facilement, par exemple, qu'un ordinateur est capable de manipuler l'infini. Et je connais le problème parce qu'encore une fois comme je le disais tout à l'heure, je fais beaucoup de mathématiques. On a tendance à donner aux ordinateurs des propriétés qu'ils n'ont pas, à leur donner aussi au niveau des logiciels et des matériels des limites extrêmement arbitraires et qui ensuite par le jeu des contraintes et des dépendances vont créer les difficultés que je vais maintenant évoquer devant vous.

Regardons maintenant les causes spécifiques de ce problème. Malheureusement, la liste que je vous donne là n'est malheureusement pas exhaustive.

1.     La première cause et c'est celle que l'on connaît le plus dans le grand public - et c'est pour ça qu'on parle du bug de l'an 2000 -, c'est de ne conserver que les deux derniers chiffres de l'année. Mais ça, c'est un problème encore une fois qu'on rencontre en informatique mais aussi ailleurs. Je vous rappelle à titre d'exemple que le numéro de sécurité sociale des Français ne mémorise que les deux derniers chiffres de l'année de naissance alors que de toute évidence, il y a en France des centenaires et que le numéro de sécurité sociale est destiné à gérer des générations entières de Français.

2.     Deuxième cause, c'est d'ajouter de façon statique les deux premiers chiffres de l'année. Lorsque sur un relevé bancaire vous voyez 1998, rien ne prouve que l'ordinateur qui édite votre relevé bancaire mémorise réellement 1998. Il se peut très bien que le 19 de 1998 soit ajouté d'une manière tout à fait artificielle et qu'après avoir franchi la St Sylvestre 1999 , vous trouviez toujours le 19.

3.     Ensuite c'est de disposer des deux premiers chiffres de l'année mais de ne pas les utiliser systématiquement, ou bien de les utiliser différemment, de ne pas les gérer comme on devrait les gérer. A titre d'exemple, dans une grande banque française, encore assez récemment lorsqu'on recherchait l'année précédente, on procédait tout simplement à une soustraction: on retranche 1 à l'année courante. Et bien lorsqu'on retranche 1 à l'an 2000, on ne trouve pas 1999 comme on pourrait s'y attendre mais malheureusement 2099; ce qui montre bien que ces deux premiers chiffres n'étaient pas gérés comme les deux chiffres suivants.

4. Quatrième cause malheureuse et souvent ignorée du public, c'est que dans certaines chaînes de traitement informatique, certaines années ou certaines dates particulières ont une fonction très différente de celle de date, par exemple dans des fichiers ou dans des bases de données vous pourrez trouver que la date 9 septembre 99 donc 9 9 99 ne signifie plus une date mais une fin de fichier ou un code d'anomalies. Et donc, pour les logiciels et les ordinateurs qui manipulent d'une manière erronée ainsi certaines dates et certaines années, ces dates et ces années deviennent malheureusement inaccessibles.

5.     Cinquième cause spécifique de notre problème - et on retombe sur une des causes générales que j'ai évoquées tout à l'heure -, et bien c'est de déterminer par exemple la date courante à l'aide d'un compteur à capacité limitée. Exemple caractéristique: celui du système GPS. Le système GPS, vous savez que c'est un système qui va faire du repérage à la surface de la terre ou dans les airs. C'est un système qui a été défini par l'armée américaine il y a une vingtaine d'années. Maintenant qu'il est utilisé non seulement par les armées mais aussi par les services civils (sachez que la RATP l'utilise pour ses autobus et que certains taxis parisiens l'utilisent aussi), c'est un système qui est extrêmement répandu et dont nous dépendons. Il faut savoir que dans un système GPS, au niveau des récepteurs, il existe évidemment une gestion de la date parce que l'on a besoin d'une part de connaître la date pour la transmettre éventuellement à des appareillages et que pour faire de la localisation précise, cette date est nécessaire. Or, dans un récepteur GPS, la date est faite de deux compteurs: un compteur de jour dans la semaine donc modulo 7 qui compte les jours de la semaine; et ensuite un compteur de semaine. Il faut savoir malheureusement que ce compteur a une capacité de 1024 parce qu'il utilise pour parler un peu informatique uniquement 10 bits. Donc, ce compteur de semaine ne peut compter que 1024 semaines. Or, sachez que le système GPS va bientôt fêter son vingtième anniversaire et donc dans la nuit du 21 août au 22 août de l'année prochaine - donc 1999 - et bien tous les récepteurs GPS qui n'auront pas été corrigés en conséquence vont revenir vingt ans en arrière avec des conséquences éventuellement fâcheuses.

6.     Sixième cause d'anomalies. Lorsque je vous dis par exemple, nous sommes le 11/10/98, comment repérez-vous l'année dans les séries de trois chiffres, de trois nombres que je viens de vous donner? Et bien vous repérez que 98 est l'année tout simplement en faisant un test plus ou moins implicite "supérieur à 31". Actuellement les deux derniers chiffres de l'année sont toujours supérieurs à 31 et malheureusement lorsque qu'on ne mémorise que les deux chiffres de l'année ce test implicite devient faux. Lorsque qu'on passe l'an 2000, si on n'a que les deux derniers chiffres, l'année courante sera 00. 00 comme vous l'imaginez bien est inférieur à 31 et donc ces tests deviennent faux. Pourquoi est-ce que c'est très important? Tout simplement parce que les ordinateurs ne sont généralement pas isolés entre eux mais dialoguent et échangent des informations. Pensez au système boursier. Pensez à la banque. Lorsque des ordinateurs et des logiciels échangent des dates, malheureusement, bien souvent, ces dates ne sont pas dans le même format. Pensez par exemple que les Américains n'écrivent pas les dates comme nous les écrivons sur le continent européen. Il est nécessaire à ces logiciels et à ces ordinateurs de faire des tests automatiques qui permettent de faire la différence entre le format des dates françaises, américaines ou autres. Ce sont les tests que je viens d'évoquer qui sont utilisés. Malheureusement, ces tests deviendront faux et donneront des réponses erronées à partir du 1er janvier de l'an 2000.

7.     Septième cause, et vous m'excuserez de faire un petit peu de technique, c'est de faire ce que l'on appelle des opérations arithmétiques sur des chaînes de caractères. En effet, lorsque l'on stocke une date dans un ordinateur, on a deux façons de le faire. La première sous la forme d'une valeur numérique, donc une suite de bits en utilisant les puissances de deux. Mais on a aussi une autre possibilité, c'est de la stocker sous la forme d'une chaîne de caractères. Lorsque l'on ajoute une unité à la chaîne de caractères "1989", malheureusement, ça ne donne pas comme le croient certains programmeurs "1990", mais la chaîne "198:"! Alors sachez que ce que je suis en train de vous raconter n'est pas de la science-fiction. Ce sont des problèmes qui ont déjà été rencontrés en particulier en Italie avec des systèmes de cartes de crédit, justement à la fin des années 80.

8.     Huitième problème très important et très négligé, c'est le problème des années bissextiles. Je vais vous faire un petit peu d'histoire. Vous savez qu'aujourd'hui nous utilisons en France ce qu'on appelle le calendrier grégorien. Le calendrier grégorien est utilisé d'une manière tout à fait universelle à la surface de la terre au niveau des échanges commerciaux. Il a été mis en place sous le pontificat de Grégoire 13 en 1582 en octobre à Rome. Lorsque la Terre fait un tour autour du soleil, la durée de cette rotation n'est pas exactement égale à un nombre entier de jours. Donc jusqu'à 1582, on utilisait ce qu'on appelle les années bissextiles. Ces années bissextiles revenaient périodiquement tous les quatre ans. Malheureusement, les années bissextiles étaient suffisamment imprécises pour que le calendrier légal ait pris de l'avance sur le calendrier astronomique. Il a donc été décidé en 1582 de réajuster d'une part le calendrier légal sur le calendrier astronomique en faisant disparaître 10 jours du calendrier, mais aussi en réformant la notion d'année bissextile. Alors je vais vous montrer ce que c'est qu'une année bissextile. Dans le calendrier grégorien, une année bissextile se définit de la façon suivante. Comment savoir si une année est bissextile? Et bien d'abord on regarde si elle est divisible par 400. Si elle est divisible par 400 elle est bissextile, si elle n'est pas divisible par 400, on regarde si elle divisible par 100, elle n'est pas bissextile. Ensuite, on regarde si elle est divisible par 4 et si elle est divisible par 4, elle est bissextile. Donc, vous voyez que le test est assez compliqué et fait appel à 4 tests de divisibilité par 400, par 100 et par 4.

Or, malheureusement, personnellement, les souvenirs que j'ai de l'enseignement que j'ai pu recevoir à l'école primaire, au collège, au lycée et au-delà, tout cela me laisse le souvenir d'avoir appris uniquement la divisibilité par 4. A titre d'information, il faut savoir que les gens qui ont pu programmer d'une manière incorrecte la notion d'années bissextiles dans les ordinateurs sont tout à fait pardonnables. Si j'emprunte la définition du Petit Robert (édition 1976), je lis dans cette définition "bissextile : se dit de l'année qui revient tous les 4 ans et dont le mois de février comporte 29 jours". Comme vous pouvez le voir, cette définition est strictement fausse et donc quelqu'un qui utilise un dictionnaire pour savoir ce qu'est une année bissextile pour programmer ensuite un ordinateur est pardonné.

Pour en terminer avec les années bissextiles, il faut savoir que cette notion s'est répandue relativement lentement à la surface de la planète. Je disais tout à l'heure que Rome l'avait adoptée en octobre 1582. La France l'a adoptée en décembre 1582. Mais l'Angleterre a attendu septembre 1752, ce qui fait que pendant presque 200 ans, des deux côtés de la Manche nous n'avions pas le même calendrier, mais surtout, il s'agissait de deux calendriers qui n'étaient pas en phase. Pour la petite histoire, il faut savoir que l'année 1700 a été bissextile en Angleterre mais pas en France et pour en terminer avec cette histoire, et bien sachez que les pays de l'Est en particulier n'ont adopté le calendrier grégorien qu'au début du vingtième siècle.

Alors je viens de vous montrer en fait huit causes de problèmes qui ne sont pas uniquement le codage des années sur deux chiffres. C'est donc un problème qui est extrêmement compliqué. Pourquoi? Tout simplement parce que l'informatique d'aujourd'hui est absolument partout. Elle est partout et la donnée de type date est, elle aussi, omniprésente. Elle n'est pas omniprésente uniquement dans les applications de gestion, dans votre banque ou dans une compagnie d'assurances ou à la sécurité sociale, elle est aussi présente dans tous les appareils que l'on rencontre aussi bien au niveau grand public qu'au niveau industriel.

A priori, vous pourriez vous dire qu'un ascenseur n'a pas besoin de savoir quel jour on est. Effectivement, pour remplir sa mission, il n'a pas besoin de savoir que nous sommes aujourd'hui le 11 octobre 1998. Mais il faut savoir aussi que de nombreux appareils aujourd'hui ont une intelligence locale qui leur permet d'assurer leur mission le mieux possible et en particulier un ascenseur doit faire l'objet de maintenance préventive périodique (par exemple tous les 6 mois). Donc, l'ascenseur sait quand a lieu sa dernière maintenance. Si votre ascenseur ne gère les années que sur 2 chiffres ou s'il a des problèmes de dates, il pourra refuser de vous servir. Alors, je ne suis pas en train de faire du catastrophisme. Je ne suis pas en train de vous dire que les cabines d'ascenseur vont s'écraser et que les câbles vont se rompre. Ça n'a rien à voir avec ça. Le problème dans le cas présent est que votre ascenseur risque tout simplement de refuser de fonctionner.
Ces problèmes, on les rencontre évidemment dans l'industrie parce que dans l'industrie vous savez que vous avez des chaînes de montage entièrement automatisées. Ces problèmes de dates sont donc absolument omniprésents.

Je voudrais vous donner un deuxième exemple concret parce qu'on en a parlé tout à l'heure dans l'extrait de film qui vous a été présenté: c'est le problème de l'aviation. Vous pouvez vous poser la question honnêtement de savoir ce qu'il va se passer dans le domaine de l'aviation. L'informatique dans l'aviation civile intervient à trois niveaux.

1.     Premier niveau, celui de la gestion des passagers. Il est évident que les conséquences des problèmes de dates que j'ai évoqués devant vous précédemment seront uniquement des inconvénients, des désagréments au niveau des passagers. Par exemple, vous allez arriver à l'aéroport et puis, soit vous n'aurez pas le siège que l'on vous aura attribué, soit vous serez trois sur le même siège. Bon, ça peut être désagréable, je le reconnais mais il n'y a pas mort d'homme.

2.     Le deuxième niveau d'informatisation de l'aviation aujourd'hui, c'est au niveau du contrôle aérien. Vous savez qu'aujourd'hui le contrôle aérien est confié en partie à ce que l'on appelle des contrôleurs aériens mais aussi en partie à des ordinateurs tout simplement parce que le trafic aujourd'hui est extrêmement intense. Vous savez que dans les grandes zones portuaires européennes ou américaines, par exemple autour de Roissy, à Chicago, à Londres, à New York, et bien vous savez qu'à certaines heures, le trafic est complètement anormal et qu'on frôle tous les jours pratiquement la catastrophe. Là, comme vous le savez, l'informatique joue un rôle absolument essentiel. Alors lorsque l'on pose des questions au responsable de l'aviation civile, on a en général des réponses qui ne sont pas complètement satisfaisantes: "Aucun problème et puis de toute façon si une petite anomalie apparaît, c'est très simple, nous repasserons en manuel ". Mais repasser en manuel, ça fait deux hypothèses implicites qui sont à mon avis relativement dangereuses. La première, c'est que pour repasser en manuel, il faut que toutes les conditions soient réunies pour le permettre et en particulier que l'énergie électrique soit présente et que les télécommunications fonctionnent correctement. Alors évidemment, vous me direz dans les systèmes aussi sensibles que sont les systèmes de contrôles aériens, il y a des back up au niveau électrique, mais rappelez-vous ce qui s'est passé il y a quelques jours à l'hôpital de Lyon lors de problèmes électriques. Il y a quand même eu quelques problèmes qui ont causé la mort apparemment d'un certain nombre de patients... Donc, il n'est pas sûr que les systèmes qui vont permettre de prendre la relève éventuelle de l'alimentation électrique EDF fonctionne correctement. Et il en est de même de toute évidence des systèmes de télécommunications qui sont nécessaires pour assurer le dialogue entre les différents centres de contrôles aériens. A titre d'information sachez que le GAO (General Accounting Office) au Sénat américain a publié il y a quelques mois un rapport alarmant montrant d'une manière extrêmement précise que l'aviation civile américaine n'était absolument pas prête pour franchir les échéances que j'ai évoquées. Le système de l'aviation civile américaine c'est 18 000 sous-systèmes différents qui sont réalisés dans une technologie extrêmement archaïque tout simplement parce que c'est un système ancien qui n'a pas pu être renouvelé. Et donc, il y assez peu de chances pour que, en quelques mois, les techniciens et les ingénieurs de l'aviation civile américaine soient capable de rétablir la situation. On aimerait en particulier au niveau gouvernemental avoir des réponses sur ces problèmes.

3.     J'en arrive au dernier niveau de l'informatique dans l'aviation, c'est au niveau des avions eux-mêmes. Alors évidemment, vous me direz qu'un avion pour voler n'a pas besoin de savoir quel jour on est, mais ce n'est pas aussi simple que ça en réalité. Il faut savoir que dans un avion moderne comme un Boeing 777 ou un A340, il y a de l'informatique absolument partout. Aujourd'hui, on n'est plus en présence d'avions qui contiennent des ordinateurs mais en présence d'ordinateurs qui volent!

Je me permettrais de terminer mon intervention en citant une interview qui a été donnée par un ingénieur de chez Boeing il y a quelques jours à la revue Byte. Il a dit en gros que les avions ne s'écraseront pas: si quelque chose arrive, ils ne pourront pas quitter leur porte d'embarquement à l'aéroport! Alors cette réponse est extrêmement inquiétante parce que cet ingénieur de chez Boeing n'a pas dit : "Il ne se passera rien ". Il a dit "S'il se passe quelque chose" et c'est donc reconnaître implicitement que l'on court des risques. Ensuite il a déclaré quelque chose de très ennuyeux. Il a dit que les avions ne pourront pas quitter leur porte. Or, malheureusement, comme vous le savez, à un instant donné, les avions ne sont pas tous au sol. Des problèmes extrêmement ennuyeux peuvent donc être attendus dans ce domaine.

Là, je signale un dernier point pour la petite histoire. Il faut savoir que les avions sont très sensibles en plus au phénomène des fuseaux horaires. Comme vous le savez, tous les pays du monde ne passeront pas au 1er janvier 2000 à la même heure et donc on peut imaginer dans le domaine de l'aviation des problèmes supplémentaires par rapport à ceux que j'évoquais précédemment, dûs justement au fait que tous les composants d'un avion ne passeront pas la St Sylvestre au même instant.

Marthe Cousin:

Jean-François Colonna, merci de ces explications tout à fait complètes. Je ne vous demanderai pas si vous prenez l'avion le 1er janvier de l'an 2000 ...

Jean-François Colonna:

Je vous répondrai tout à l'heure...

Marthe Cousin:

D'accord. Nous allons aborder tout naturellement le second chapitre de notre débat. Que se passe-t-il dans toutes les grandes entreprises qui nous entourent? Sont-elles prêtes? Apparemment, non. Quelles sont les responsabilités? Combien cela va-t-il coûter? Qui va réparer?

Vincent Balouet:

Il se passe beaucoup de choses sur le dossier de l'an 2000 parce que c'est un problème important. C'est surtout un problème de risque économique et de continuité d'activité, donc on ne le prend à la légère. Il se passe beaucoup de choses à la fois dans les grandes mais aussi dans les petites, les moyennes entreprises, les administrations. Cela dit, les délais sont très courts. Pour ceux d'entre vous qui sont passés devant la Tour Eiffel, vous avez dû voir 447. En réalité, c'est un peu moins. Il reste 446 jours calendaires et quelques heures.
Donc il est assez probable que tout ne sera pas réglé en temps utile. Mais l'essentiel, maintenant, est de sauvegarder les activités critiques. Pour que vous compreniez bien ce qui se passe dans le détail, je vais vous faire un récapitulatif de la prise en charge du dossier An 2000.

Les plus grandes entreprises sont parties plus tôt surtout parce qu'elles sont mieux organisées et parce qu'elles ont plus de moyens et plus d'argent. La prise en charge du dossier An 2000 a démarré en 1975. Pourquoi 75? Parce que les premiers prêts immobiliers de 25 ans franchissaient la date cible 2000. C'est à la fois une bonne et une mauvaise nouvelle. Une bonne parce qu'on s'en est aperçu il y a 25 ans. Ensuite, c'était une mauvaise nouvelle parce qu'on a très légitimement pensé que le problème An 2000 se situait exclusivement dans la couche logicielle et qu'il suffisait de corriger les programmes pour que tout fonctionne. Grosse erreur. Un programme qui est réparé sur un ordinateur qui est arrêté, ça ne sert à rien.

Donc, c'était une première découverte, quand même les entreprises en particulier bancaires qui gèrent des contrats à long terme ont corrigé leurs applications à temps mais n'ont traité qu'une partie du problème tout en pensant qu'elles traiteraient le problème dans sa totalité.
La deuxième date qui est importante, c'est 1988. Nettement plus tard. Pourquoi? Parce que les premiers papiers scientifiques de la communauté de l'informatique sont apparus dans le dossier. Ils ont commencé à dire: "Attention, ça va être sérieux, ça coûte cher, on a encore de très vieilles applications qui tournent, il faut absolument s'en occuper en France..."
Alors je précise que tout ce qui a été dit tout à l'heure n'est absolument pas franco-français, la situation est la même dans tous les pays du monde, que ça soit aux États-Unis, en Grande-Bretagne, dans les pays du Nord et du Sud, de l'Est, de l'Ouest, avancés ou moins avancés. La situation est absolument la même partout.

En 1992, en France, les entreprises ont lancé les premières approches "An 2000". Concrètement, il y avait un type dans une entreprise qui était partiellement chargé de dimensionner la bestiole, savoir si on avait affaire à un petit problème ou un gros problème, quels en étaient tous les contours, toutes les incidences pour l'entreprise. Et donc, la prise en charge a été très progressive jusqu'en 1995 où les démarches ont été nettement plus sévères. Vous avez aujourd'hui des "Monsieur An 2000". C'est un métier "Monsieur An 2000". Donc, ça mobilise des quantités de personnes très importantes. Les premières estimations budgétaires sont tombées et on a estimé au plan mondial que c'était une affaire à 600 milliards de dollars, dont 100 à 120 milliards de francs pour la France.
En 1997, il s'est passé quelque chose de très important. Le 6 avril, nous avons franchi psychologiquement le cap de J -1000. C'est ce jour-là qu'a été accrochée une belle pendule sur la Tour Eiffel. Et psychologiquement, c'est important parce qu'on sent mieux que mécaniquement, tous les jours, on perd un jour et qu'on ne peut absolument rien faire. Le grand patron An 2000, c'est le chrono. Et c'est à partir de cette date-là que dans les esprits, dans les entreprises - j'espère dans les administrations - on a compris les effets inéluctables du temps et les réelles échéances. Depuis le 6 avril 1997, ce sont des dizaines de milliers de personnes qui sont sur le pont. Ce sont des dizaines de milliers de systèmes qui sont à corriger, des millions de lignes de codes qui sont à passer au crible.

Il s'est passé quelque chose d'important mais qui est passé totalement inaperçu. C'était le 18 août dernier. On a passé J -500. On était tous à la plage et c'était la journée mondiale du bug An 2000 qui a été décrété par les États-Unis. C'est passé totalement inaperçu en France, peut-être pas tout à fait de la petite communauté professionnelle "An 2000". On est une vingtaine à peu près à être vraiment dans le coeur du truc.

Maintenant, le 22 octobre prochain, dans quelques jours, je pense que c'est un cap important pour la sensibilisation du grand public. Il y aura des émissions de télévision importantes sur l'an 2000 qui seront projetées sur France 2.

A la fin de l'année, le 31 décembre, vous savez que nous passons à l'euro. L'euro, c'est une opération importante pour les banques parce qu'elles doivent changer beaucoup de choses. On ne va pas rentrer dans le détail mais elles doivent le faire entre le 31 décembre à 14 heures et le 4 janvier à 9 heures du matin. Elles ont 4 jours pour faire beaucoup de choses. Et au milieu de cette section de temps-là, précisément le 1er janvier 1999, à 0 heure, nous allons avoir ce dont on parlait tout à l'heure, le code 99, c'est à dire l'apparition des anomalies fin de fichiers dans les systèmes informatiques. Alors c'est un petit peu embêtant parce que, d'habitude, l'informatique est plutôt coupée - à part ce qui ne peut pas s'arrêter comme le téléphone - mais en clair, dans les grandes entreprises, au 31 décembre à midi, il y a peu de choses qui fonctionneront et c'est tant mieux. Mais en revanche, la sphère financière doit faire des opérations extrêmement importantes au moment où il y a une petite vulnérabilité supplémentaire. Donc, toutes les banques sont alertées. J'espère qu'elles feront le nécessaire.

Pour toujours rester sur des notions psychologiques, on va franchir J -100 le 23 septembre de l'année prochaine. Je pense qu'à cette date-là, nous aurons tous des compteurs dans la rue, des sabliers géants pour pouvoir faire le décompte, des feux d'artifices, de je ne sais quoi... C'est important pour un peuple, pour une civilisation de compter le temps qui reste par rapport à une grande échéance. C'est important mais c'est également important pour les informaticiens parce que ça va être la dernière ligne droite pour effectuer les dernières corrections.

Et puis le jour J, donc le 31 décembre, sachez que c'est une opération importante pour tout le monde puisque le passage à l'an 2000 démarre pour la France à 13 heures, heure de Paris, à cause de la Nouvelle-Calédonie qui va franchir l'an 2000 avant tout le monde. On est également les derniers à passer parce qu'il y a Tahiti de l'autre côté et ça doit être quelque chose comme le 1er janvier à 14-15 heures. Donc, le passage à l'an 2000, c'est 24 heures d'horloge et pas seulement un instant. Et c'est important pour la Poste, pour le trafic aérien, pour les télécoms, pour tous les services déployés parce qu'il faut corriger absolument tout parce que des systèmes ont basculé à l'an 2000 avant les autres, qu'ils ne nous flanquent pas la pagaille, en particulier à la bourse sur les autres systèmes. Juste un petit exemple. Le 31 décembre 1999, Hongkong, Tokyo, toutes les places asiatiques financières vont passer à l'an 2000 - fermées, bien entendu, il n'y aura pas de transactions - mais enfin, il va quand même se passer des choses au plan informatique. Alors que New York sera ouvert, que va-t-il se passer? On a prévenu tout le monde, là aussi rassurez-vous. Mais enfin, ce n'est pas simple quand on creuse un peu le sujet. On se rend compte qu'il faut faire beaucoup de manipulations pour rendre les systèmes étanches entre eux.

Voilà un peu le plan. Alors, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, en France on met sur la table environ 100 à 120 milliards de francs. Pour les grandes entreprises, c'est de l'ordre de 30 à 40 milliards et on espère que tout le monde en fait autant de telle sorte que le problème soit réglé convenablement.

Alors pour une entreprise, traiter le problème qu'est-ce que ça veut dire? Parce que c'est compliqué les dates, il y en a partout. Il y en a dans les montres, dans les agendas, mais ça ce n'est pas grave. Il peut y en avoir dans l'informatique de gestion. C'est un petit peu plus embêtant. Dans la production d'énergie, les téléphones et ainsi de suite...
Ce que font les entreprises, c'est une opération de recensement pour savoir ce que l'on a. Une opération d'analyse du risque pour savoir ce qui est critique et une opération de verrouillage des relations avec les fournisseurs. Parce que vous comprenez bien que ce n'est pas la banque qui fabrique ses ordinateurs. Elle a de temps en temps fabriqué ses applications, pas toujours, mais jamais les ordinateurs. Donc, il faut savoir si ce que j'ai acheté passe l'an 2000. Là, le seul moyen, c'est d'aller voir le fournisseur et puis de lui demander.

Ces trois opérations sont engagées depuis longtemps, mais elles sont épouvantablement lourdes. Je ne sais pas si vous réalisez la quantité de lettres qu'il faut envoyer, d'inventaires qu'il faut réaliser sur le terrain, d'études, de tests d'analyses du risque. Il faut se gratter la tête en se disant: "Est-ce que ce truc-là, j'en ai vraiment besoin pour travailler? Oui ou non? Parce que si je n'en ai pas besoin, je ne le corrige pas. On n'a pas le temps."
Donc, ces grandes opérations, c'est ce que font les entreprises aujourd'hui. Et elles avancent dans ces projets-là. Certaines ont fini, d'autres sont au milieu et puis d'autres sont en retard. Je pense que les grandes entreprises sont clairement les plus vulnérables parce qu'elles sont très dépendantes de l'informatique. Mais je crois aussi qu'elles sont les plus préparées.
Par contre, les PME sont les entreprises qui seront confrontées le plus aux problèmes du passage à l'an 2000. Elles n'ont pas toujours les équipes en place pour régler ces problèmes et en plus, il y a une pénurie assez significative de ressources des ingénieurs, il n'y en a plus beaucoup. Et donc, une moyenne entreprise qui aujourd'hui veux s'investir dans le problème ne trouve plus personne. Le fournisseur est débordé. Il met quatre mois pour répondre.

Reste à parler des administrations. En clair, les grandes administrations sont dépendantes de l'informatique comme tout le monde. Vos fiches de maladie, vos fiches d'ANPE si vous en recevez etc., sont aussi fabriquées par des ordinateurs. Mais dans l'administration les choses vont toujours un petit peu moins vite et en plus, elles ont des contraintes particulières liées aux aspects réglementaires. C'est un appel d'offre dans le secteur public, il faut remplir des tas de papiers... C'est très compliqué et ça retarde considérablement le règlement du problème.

Donc, il va falloir que les problèmes soient réglés dans les plus brefs délais si on veut passer le cap. Je ne peux vous faire aucun pronostic parce que je n'en sais rien. Très sincèrement, je ne sais rien sur ce qui va se passer le 1er janvier et bien malin qui peut répondre précisément. Il est tout à fait exclu qu'on vive le 1er janvier 2000 comme un premier janvier ordinaire. Il est, à mes yeux, tout à fait exclu que toute les centrales sautent, les avions tombent et que tout soit déglingué. Je n'y crois pas non plus, mais par contre un niveau de désordre généralisé, oui. Dans quelle mesure? C'est là que tout se joue. Voilà en gros la situation dans les entreprises.

Bénédicte de Linares:

A quel stade en sont les grandes entreprises aujourd'hui? Est-ce qu'elles en sont encore au stade d'analyse de l'impact ou est-ce qu'elles en sont déjà au test de leurs systèmes?

Vincent Balouet:
Elles en sont un peu partout parce que bien entendu elles n'ont pas lancé tous les projets de l'an 2000 d'un claquement de doigt en 1995. Il y a sûrement dans des grandes entreprises des morceaux d'informatique qui n'ont pas encore commencé. Ce qui est important, c'est le périmètre critique. Or, aujourd'hui, pour simplifier un peu, tout ce qui est inventaire, analyse, impact, est terminé. Tout ce qui est analyse de risques, on sait sur quoi se focaliser. La conversation, contrairement à ce que l'on peut penser est relativement simple. Pour un coût de 100, on dépense 30 pour chercher ce que l'on a et trouver des dates, on dépense 20 à faire les corrections et on dépense 50 à tester. Le problème, c'est que faire un test de vieillissement est très compliqué. Il faut prendre un ordinateur et tout ce qu'il y a dedans. On le met juste avant l'an 2000 et on regarde comment ça se passe. Mais c'est d'une épouvantable complexité. On ne le savait pas il y a dix ans quand on a commencé les travaux. Je vous donne un petit exemple. Prenez un fichier des allocations familiales. Qu'y a-t-il dedans? Et bien il y a vous, moi, tout le monde, c'est-à-dire des gens avec des âges différents, du nourrisson jusqu'à la personne âgée. Alors si on veut faire un test de vieillissement là-dessus, on met l'ordinateur au 31 décembre un peu avant minuit. Mais attention, le 31 décembre 99, c'est dans deux ans. Il faut rester cohérent. On prend le fichier et puis on le vieillit de 2 ans aussi et puis on prend les applications et on le vieillit. Il faut que tout ça reste cohérent. Mais si on prend un fichier de population et puis on le vieillit de deux ans et bien il n'y a plus de nourrissons. C'est bête mais il n'y a plus personne entre zéro et un an et demi. Il faut donc refabriquer des tests nouveaux pour réinjecter des nouveaux nourrissons virtuels dans l'informatique pour pouvoir tester tout ça.
Donc tout ça prend du temps et c'est très difficile de savoir si on est passé partout. Alors il y a des outils, des robots automatiques qui nous font ça tout seul mais enfin, c'est une opération extrêmement longue rien que dans ce petit exemple. C'est pour vous montrer qu'on ne teste pas un ordinateur comme ça. C'est plus compliqué que ça.
Et puis il y a des entreprises qui ont terminé parce qu'elles avaient de toute façon prévu de rebâtir leur informatique ou leur robotique. Certaines usines avaient déjà décidé de renouveler leur informatique, et bien elles ont injecté les spécifications an 2000 là dedans et tout se passe bien.

Et puis il y a des entreprises qui ont lancé leur plan an 2000 en 1995 et qui ont terminé parce qu'elles ont fait le travail.
Donc la situation est extrêmement éparpillée. Pour répondre à votre question, le train est en marche. Il va vite. Les premiers élèves ont franchi la ligne d'arrivée et se consacrent à leur métier. Puis il y a un gros paquet au milieu qui travaille vite. Pour finir, il y a des gens qui sont derrière, c'est clair.

Jean-François Colonna:

Je crois que Vincent Balouet a dit à l'instant quelque chose de très important. Il a parlé des différentes étapes qui étaient nécessaires dans une entreprise ou dans une administration pour essayer de franchir les échéances. Ce qui est important de comprendre, c'est que la première étape à réaliser, c'est effectivement l'inventaire du patrimoine d'une entreprise. Et cet inventaire, ça n'est pas uniquement les logiciels que l'on a dans nos ordinateurs, ce ne sont pas uniquement les ordinateurs mais c'est vraiment tout ce qui peut contenir de l'informatique. Et sachez encore une fois que dans une entreprise, même chez vous, à votre domicile, énormément de choses contiennent de l'informatique qui sont sensibles à cette fameuse date, malheureusement.

Ce que je voulais donner, c'était un chiffre afin d'appréhender un petit peu la richesse finalement des entreprises. Il faut savoir que dans une grande banque française, par exemple, le patrimoine au niveau logiciel, c'est de l'ordre de plusieurs dizaines de millions de lignes de programmes. Et pour ceux qui ont fait un petit peu de programmation, ils savent que plusieurs dizaines de millions de lignes de programmes, c'est énorme. Et là encore, je ne parle que de la programmation, je néglige tous les ordinateurs, tous les appareils etc.

Le deuxième commentaire que je voulais faire, c'était qu'il ne faudrait pas croire - contrairement à ce que l'on peut lire quelque fois et ce que l'on pouvait lire en particulier dans le livre d'Arthur C. Clarke - qu'il existe une solution miracle. Il ne faudrait pas écouter les sirènes des vendeurs des solutions miracles. Malheureusement, ces solutions miracles n'existent pas. Elles n'existent pas, en particulier à cause de ce que j'ai pu évoquer précédemment qui est l'absence de méthodes dans beaucoup de développements informatiques. Et donc, il est impossible d'automatiser entièrement l'ensemble des opérations de détections de dates de corrections et de tests. Et ça, c'est fondamental à comprendre.

Enfin, une dernière remarque que je voudrais faire, c'est qu'il n'y a pas aujourd'hui d'entreprise qui soit isolée. Elles ne sont pas isolées les unes des autres. Prenons l'exemple d'une banque. Une banque peut aujourd'hui être prête à franchir les échéances de dates mais vous savez très bien que les banques entretiennent des relations informatisées avec une bonne partie de leurs clients. Je prendrai l'exemple de la Royal Bank of Canada. C'est une banque de taille tout à fait raisonnable qui entretient en permanence des relations informatiques avec 25 000 clients différents. Ça veut dire qu'il ne suffit pas que la banque soit prête à tous les niveaux matériels et logiciels mais il faut aussi qu'elle ait sensibilisé ses 25 000 clients et que les 25 000 clients soient prêts en même temps que la banque si l'on ne souhaite pas qu'il y ait une pollution de ceux qui ne sont pas prêts sur ceux qui le sont.

Un intervenant:

J'ai vu un sondage IFOP qui disait que deux tiers des PME - donc les entreprises à risques - ne se sentaient pas vraiment aidées ni informées.

Vincent Balouet:

Oui ce sont des enquêtes qui ont été commandées par des assureurs, si ma mémoire est bonne. Alors je suis d'accord avec ce que vous venez de dire, je ne sais plus si c'est deux tiers ou un tiers entre parenthèse.

Un intervenant:

Ce sont deux tiers qui ne sont pas concernées directement...

Vincent Balouet:

Enfin peu importe le chiffre. De toute façon, il y en a beaucoup trop. C'est ce qu'il faut retenir de vos propos.

Bénédicte de Linares:

Juste une petite précision. En fait, on a mené une enquête récemment avec un cabinet qui s'appelle JFK auprès des PME et effectivement 15 % des PME qui comprennent entre 100 et 500 salariés n'ont pris aucune mesure concernant l'an 2000.

Vincent Balouet:

Deux tiers ou un tiers, pour nous, de toute façon, ça ne change rien, c'est déjà beaucoup trop. Ce que je veux dire, c'est qu'une entreprise de taille moyenne, qui ne prend pas de mesure, prend un risque qui lui appartient pas. Je veux dire: elle se débrouille. Il faut bien comprendre que dans cette affaire, c'est que chacun doit s'occuper de son propre cas. Il n'y a pas de solutions techniques miracles comme ça vient d'être dit. L'État, même si son action est assez discrète, ne peut pas tout régler. Il faut quand même que les fournisseurs fassent leur travail d'information: "Attention, je vous ai vendu un truc, il y a un problème dedans..." Mais ça ne règle pas non plus le problème. C'est bien de vous l'avoir dit mais il faut faire des choses et peut-être faire de l'informatique. Et vous donc un patron de PME, j'ai envie de lui dire entre guillemets, même si c'est facile: "Prenez-vous en main, personne ne va le faire pour vous".

Ce qui est un petit peu gênant dans votre question, si vous le permettez, c'est que vous dites: "Parce que des entreprises n'ont rien fait alors elles vont avoir des problèmes ". C'est presque totalement vrai mais pas tout à fait. Quand même, il y a des secteurs d'activité qui sont extrêmement peu dépendants de la technologie. Prenez un consultant qui travaille tout seul, bien même si son micro-ordinateur portable plante, s'il perd sa compta, s'il a son ascenseur qui lâche, son réveil matin, son magnétoscope, peu importe si tout le lâche, ce qui est plus important pour lui ce sont ses clients parce que sans son ordinateur portable, je ne dis pas qu'il va travailler d'une manière confortable, il va être très gêné mais il n'est pas mort. Ce n'est pas ça qui va le tuer, ce qui va le tuer, c'est si son client le lâche.
Ça n'est pas très démocratique, il y a des entreprises qui sont très dépendantes de la technologie, qui s'écroulent en quelques minutes et puis d'autres pas du tout. Je donne deux exemples de grandes entreprises pour bien vous faire comprendre ça. Prenez par exemple les caisses de retraite. Vous savez que dans les caisses de retraite, vous avez des traitements trimestriels. Vous recevez des fiches de retraite tous les trimestres. Alors si l'informatique est incapable de produire des fiches de retraite en début janvier, je ne vous raconte pas la suite...

Prenez le téléphone. S'il y a la moindre pagaille dans les commutateurs France Télécom, dans la distribution d'énergie ou dans les systèmes interbancaires pour des raisons financières évidentes, là, la marge de sécurité n'est pas de six mois mais de quelques minutes, quelques heures, quelques jours, grand maximum. Donc, on est tous dépendants de la technologie mais à des titres très divers. Et ça, c'est à prendre en compte dans la lutte contre le bug An 2000. Il ne faut pas perdre son temps sur des systèmes qui vous gênent au bout de six mois. Il faut se concentrer aujourd'hui sur des trucs qui vous gênent tout de suite.

Un intervenant:

J'aimerais aborder le sujet juridique parce que maintenant, étant bien placé pour le savoir, les relations entre clients et fournisseurs sont toujours assez tendues. Et si, par exemple, un des fournisseurs d'une grande entreprise ou d'une PME a eu le malheur de ne pas réaliser le passage à l'an 2000 et que cela suscite des retards ou des arrêts pour son client. Comment cela va-t-il être traité d'un point de vue juridique? Ça va faire aussi beaucoup de vagues.

Vincent Balouet:

Ça va faire beaucoup de vagues et le dossier juridique est un dossier très compliqué parce qu'aujourd'hui, comme vous l'imaginez, on n'a pas de jurisprudence. La loi française est particulièrement peu claire sur le dossier An 2000, on ne va pas rentrer dans le détail parce que là, ça va ennuyer tout le monde, on va faire fuir toute la salle, mais sachez simplement que ce n'est pas du tout simple de répondre à la question "Qui paiera la casse?". Ce n'est pas seulement la correction mais c'est aussi une perte d'exploitation.

Le même intervenant:

Conséquence?

Vincent Balouet:

La conséquence de l'arrêt de la situation n'est absolument pas claire. Ça dépend de tas de paramètres que l'on n'a pas le temps d'aborder ici. Les Américains nous prédisent 15 ans de procès. Même en divisant cette estimation par deux, c'est déjà pas mal.
Le dossier juridique est donc très important mais il n'y a pas que celui-là. Je rebondis sur votre question, il y a le dossier de la communication. Est-ce qu'une entreprise a intérêt à dire à l'extérieur si elle est prête ou non, si elle travaille dessus ou non. Ce n'est pas si simple que ça parce que ça peut susciter de la crainte. On peut éveiller la curiosité de ses clients ou au contraire en ne leur parlant pas on va les inquiéter. Il faut régler ça.
Les problèmes juridiques sont un sujet difficile. Vous en avez quand même dans les ressources humaines. Aujourd'hui, il y a des démissions dans tous les sens, les sociétés de services, les ingénieurs, etc. Ça pose des problèmes de motivation. Ça pose des problèmes de salaires bien entendu. Ça pose des problèmes de mobilités d'une manière générale qui ne sont pas faciles à résoudre compte tenu du délai qui reste. Il y a des problèmes avec les acheteurs qui ne savent plus au-delà de savoir qui paye. Quand vous achetez une machine, ce n'est pas écrit dessus "Je passe l'an 2000". Donc, certes, la correction est relativement mineure et les enjeux ne sont pas si énormes que ça, peut-être, mais toujours est-il que le marché n'était pas sain. C'est quand même le moins que l'on puisse dire. L'acheteur, on lui dit "Attention, il ne faut acheter que du compatible an 2000", mais il ne sait même pas ce que c'est du compatible an 2000. Il n'y a rien d'écrit nulle part. Même chose pour les logiciels. Il y a des problèmes d'organisation, des problèmes d'arbitrage, des problèmes de direction générale parce qu'un employeur qui ne fait pas le nécessaire, il peut être mis en cause par son conseil d'administration. Ses actionnaires vont lui tomber dessus et ainsi de suite. Donc le problème est très très complexe.

Jean-Christophe Monferran:

J'ai à côté de moi Jean-François David qui est le monsieur An 2000 de la Cité des Sciences et qui pourrait nous donner quelques indications sur les aspects juridiques parce que je crois que l'un des grands problèmes, c'est bien de savoir qui est responsable pour une entreprise. Le fournisseur? Les gens en interne?

Jean-François David:

Ce qui a été dit est très complet. Sur le plan concret, à la Cité des Sciences, on a analysé 170 produits pour 70 fournisseurs. Déjà, avec 8 fournisseurs qui ont disparu ou qui ont déposé le bilan, vous imaginez ce que ça peut être.
Premier problème concret auquel on se frotte. On a envoyé des courriers aux fournisseurs et on s'aperçoit que l'on a des réponses extrêmement complexes. Le seul document de Microsoft donnant des indications sur l'an 2000 fait à peu près 35 pages et dit: "Oui, ça passe de temps en temps; Non, dans ce cas-là, ça ne passe pas; avec tel logiciel, ça passe; avec tel BIOS, ça passe; avec tel bus, ça passe". Mais le conseil qu'on comprend bien après avoir lu le document de Microsoft, c'est qu'il faut racheter du Microsoft et la version la plus récente.

En fait, le problème est très compliqué. A la Cité des Sciences, on a deux positions. On attend l'an 2000 et l'on attaque les fournisseurs si ça ne marche pas. Mais ça nous fait une belle jambe si le 1er janvier 2000 on n'est pas capable d'ouvrir la billetterie parce que le système ne marche pas. Alors on a pris la décision finalement de négocier, discuter avec les fournisseurs parce qu'il n'y a actuellement aucune protection juridique. Il faut savoir qu'il n'y a aucune disposition légale au principe jurisprudentiel qui garantit le client d'un acte, d'une action favorable contre le fournisseur. C'est absolument laissé à l'initiative de chacun. Donc à la Cité des Sciences, on se bat. C'est une guerre de tranchées. On se bat pied à pied. On discute avec les fournisseurs. Ça nous coûte plus ou moins cher.

Jean-Christophe Monferran:

Peut-on aborder le problème de la sécurité?

Jean-François David:

En ce qui concerne la sécurité, on fait ce que l'on appelle l'analyse du risque. Première priorité, la sécurité des personnes, ensuite, la sécurité des biens, ensuite, toutes les grandes fonctions qui permettent de faire marcher l'entreprise. Vous imaginez pour nous la billetterie c'est une fonction importante mais, en premier, c'est la sécurité des personnes, c'est tout le système qui permet de voir la fonction des sorties de secours, des escalators, etc.

Bruno Salte:

Bonjour, je m'appelle Bruno Salte et je suis enseignant dans le groupe des écoles des télécommunications en France. J'ai de plus en plus l'impression que le bug de l'an 2000, c'est une grande fumisterie. C'est une grande fumisterie à vocation commerciale. De toute façon, des bugs informatiques, il y en a constamment. Quand vous écoutez une émission de télévision, vous vous apercevez qu'une personne a reçu 700 fois la même lettre. Il y a un grand opérateur public qui a doublé les factures téléphoniques de ses clients au mois de juillet. Enfin, des bugs dramatiques, il y en a tous les jours et aujourd'hui un fabricant d'avions dont je ne citerai pas le nom parce qu'il est européen s'est aperçu que sur ses Airbus A300, il y avait autant de versions de logiciels que d'avions en circulation dans le monde; c'est à dire qu'on en est à des systèmes qui sont un peu particuliers. Donc, moi, j'ai bien l'impression que la seule différence entre les bugs que l'on a tous les jours dans l'informatique au sens large et les bugs de l'an 2000, c'est que dans un cas, on a une cause identifiée - c'est le 31 décembre 1999 à 24 heures ou le 1er janvier 2000 à 0 heure - et quand, par exemple, la sécurité sociale envoie 700 fois la même lettre à la même personne, la cause est non identifiée. C'est un bug comme les autres, c'est pour ça que je dis que ça devient de plus en plus une grande fumisterie. Malgré ça, ça fait quand même des débats. Pour aujourd'hui, ce n'est pas trop mal, ça permet de parler des bugs informatiques.

Vincent Balouet:

Bon, écoutez, je suis d'accord avec vous pour dire qu'effectivement dans les avions, il y a beaucoup de versions de logiciels. Par contre, de dire que c'est une fumisterie, là, je ne suis pas d'accord. Pour deux raisons.

La première, c'est que vous êtes en train de dire le bug an 2000 est un bug comme on en rencontre tous les jours dans l'informatique. Vous avez parfaitement raison. Le problème, c'est que les bugs n'arrivent généralement pas tous le même jour, et heureusement pas sur tous les systèmes en même temps, et pas dans le monde entier. Vous imaginez bien que si les grandes entreprises ont mis 40 milliards de francs sur la table, c'est après avoir sérieusement analysé les risques, les enjeux économiques, les enjeux pour la sécurité des personnes. Et elles ont mis des moyens en face. 40 milliards, ce n'est quand même pas rien. Ces analyses ont été créées sérieusement depuis 5 ans et on est tous d'accord là-dessus. Donc, le terme fumisterie - vous me permettez de reprendre ça - ne me plaît pas trop parce qu'on a tendance un peu à banaliser le truc en disant: "Mais non, mais non, il y a du commerce là-dessous". Certes, il y a du commerce. Bien sûr qu'il y a des gens qui vont gagner de l'argent. Il faut choisir son camp. Maintenant, qu'est-ce qu'on fait? On ne fait rien? Pendant ce temps, les autres pays y travaillent. Et après je vais vous dire, une assurance qui n'est pas prête, elle coule. Alors il faut savoir si l'on sauvegarde le business de la maison France et dans quelles conditions. Il ne faut pas non plus faire n'importe quoi et dire et acheter absolument toutes les nouvelles versions. Pour que tout soit réglé, il faut quand même s'occuper de nos affaires si on veut que la maison France tienne son rang.Cela dit, vous avez aussi raison quand vous dites qu'on a l'impression qu'un grand fabricant de logiciels qui commence par M veut absolument nous vendre ses versions de logiciels. Évidemment, il n'est pas idiot et puis tout le monde veut faire pareil. Mais il faut que vous sachiez aussi que dans les entreprises, aujourd'hui, la solution de remplacement n'est qu'une toute petite solution pour traiter le problème. Il y en a une qui est beaucoup plus futée et qui consiste à contourner le problème. Alors qu'est-ce que c'est que le contournement An 2000 :c'est pour faire des économies. Si vous imaginez bien que quand on a une usine d'automobiles avec 35 000 robots, on ne va quand même pas tous les changer. En 440 jours, on n'a même pas le temps de les sortir des cartons. Donc, on ne peut pas et pourtant il faut traiter le problème. Alors on regarde d'abord les processus critiques et pas le reste. Et là dedans, on se dit: "Tiens, la date elle me sert à quoi, parce que quand même, pour souder une tôle, on n'a pas toujours besoin de la date!". La date n'est souvent pas très loin de la date de maintenance, elle n'est pas toujours utilisée et chaque fois qu'elle est utilisée, qu'elle bloque, on contourne le problème: soit on la prend ailleurs, soit on la rentre à la main, soit on ne l'utilise plus et à la sortie, on va coller une étiquette à la main en disant: "Attention, ce colis-là, il n'a pas été fait en 1900 mais en l'an 2000". Et ainsi de suite. C'est beaucoup plus économique de faire comme ça et la grande tactique, en ce moment dans les entreprises, c'est de contourner le problème. Quand c'est trop compliqué et qu'on ne peut pas contourner le problème, bien entendu on remplace, on corrige, on fait des tests et ainsi de suite. Il ne faut pas croire non plus que les entreprises sont aveugles et se soumettent à une pression. Mettez-vous à la place d'un patron informatique, il a son DG sur le dos, il met un budget de 900 millions francs sur la table pour passer à l'an 2000. Vous imaginez bien qu'il y a le contrôle interne et l'audit qui lui tombent dessus en disant: "Dites-moi vieux montrez-moi que c'est indispensable". Oui, c'est indispensable.

Bénédicte de Linares:

Je voulais ajouter quelque chose. Bien effectivement, on sera soumis à la pression des fournisseurs, des éditeurs en particulier, mais je pense que pour des entreprises de taille moyenne qui ont souvent un équipement assez vétuste, c'est l'occasion ou jamais de moderniser leur équipement et d'être capable d'assurer et d'atteindre un marché mondial en l'an 2000.

Vincent Balouet:

C'est très juste. Cela dit, il faut quelles aient les ressources financières pour le faire et le problème, c'est que l'on a une échéance fixe. C'est-à-dire qu'on ne peut pas dire: "Mon renouvellement que j'avais prévu, de toute façon, j'ai un impayé, je ne peux pas le faire". Et bien en circonstance normale on peut dire: "Je le remplacerai dans trois ans". Là, ça ne marche pas, donc il y a un petit mécanisme. Mais encore une fois, il faut bien faire attention aux enjeux économiques qui sont derrière et aux aspects concurrentiels. La loi du marché va faire le ménage derrière pour tous ceux qui ne sont pas prêts.


Jean-François Colonna:
Je partage tout à fait le sentiment qui vient d'être évoqué au niveau de votre commentaire. Je crois qu'effectivement, c'est le fait qu'il y ait une synchronisation parfaite entre de très nombreux bugs qui créent la réelle difficulté et toutes ces interconnections qu'on a mentionnées.

Je voudrais faire une autre remarque. Effectivement, la notion de compatibilité an 2000 n'est absolument pas définie. Elle n'est pas définie même en se limitant au simple problème du codage des années sur deux chiffres. Mais n'oubliez pas tous les autres problèmes que j'ai pu évoquer et ce que je voudrais ajouter pour terminer, c'est qu'il ne faut pas croire qu'une machine qu'on acquièrt aujourd'hui est compatible An 2000. J'en ai vécu l'expérience assez récemment. J'ai acheté un ordinateur chez un constructeur de grande renommée au niveau du sérieux et de la compétence - je le citerai parce qu'encore une fois j'en suis content, c'est Silicon Graphics - cette machine a franchi très très bien le passage du mois de février de cette année au mois de mars c'est à dire que nous sommes passés du 28 février au 1er mars, et lors du 15 mars j'ai arrêté cet ordinateur et lorsque je l'ai remis sous tension il s'est retrouvé le 14 mars. Donc ça vous prouve que même chez les constructeurs de grande renommée, même sur des machines dernière version, des systèmes dernière version, et bien il y a des problèmes dans la gestion de la date. Cette machine considérait tout simplement que l'année 1998 était bissextile, ce qui peut paraître incroyable.
Et dernier exemple que je voudrais citer. J'ai eu connaissance d'un contrat de recherche et développement qui a été passé entre une entreprise et un sous-traitant de logiciels. Dans le cahier des charges, il y avait explicitement écrit que les années devaient être codées sur deux chiffres.

Donc, il ne faudrait pas croire encore une fois que sous prétexte qu'on connait le problème, tous les acteurs concernés le prennent en compte. Et pourquoi est-ce qu'on ne le prend pas en compte systématiquement? Et bien tout simplement parce qu'il y a des dépendances très fortes par rapport aux choix qui ont été faits dans le passé, et si la grande entreprise française que j'évoquais à l'instant n'est pas capable de demander à ce que les années soient gérées sous 4 chiffres, c'est tout simplement parce qu'elle ne peut pas le faire parce qu'il y a trop de dépendance entre le nouveau logiciel qui va être réalisé et l'autre logiciel dans lequel celui-ci va venir s'intégrer.

Une intervenante:

On a beaucoup parlé du problème de l'informatique pour les entreprises. J'aimerais que vous nous parliez plus du problème pour les individus. Comment peut-on se préparer à l'an 2000? Vous nous avez dit qu'il y aurait un problème au niveau électricité, au niveau communications, informatique, internationale donc ça va certainement toucher le marché alimentaire.

Vincent Balouet:

Je vais essayer de vous répondre en tant qu'individu. Et bien moi, je ne vais pas faire de stock de nouilles, je ne vais pas acheter d'huile, je ne vais pas vider le distributeur de billets au coin de ma rue, je ne vais pas convertir mes actions en or pour la simple bonne raison que je n'ai pas d'actions... Donc je ne vais pas faire tout ça pour la bonne et simple raison qu'il faut distinguer une entreprise prête à l'an 2000 et ses services. Je prends l'exemple de l'électricité. Je ne suis pas mandaté par EDF encore une fois, mais vous imaginez bien que la maison EDF, c'est d'une épouvantable complexité. C'est normal, ils font des tas de choses en même temps. Ils fabriquent de l'électricité, ils la distribuent, ils la revendent, ils vous la facturent... Je peux déjà vous rassurer en leur nom que la probabilité pour qu'il n'y ait plus de courant dans la prise me paraît négligeable.

Donc oui, il y aura du courant, oui il y aura du téléphone. Est-ce que les factures seront droites? C'est une autre affaire. Est-ce qu'il y aura du courant pour les feux rouges? Probablement. Est-ce que ça va être orange clignotant? Ça ce n'est peut être pas impossible non plus, mais il y a un gros écart entre "on n'est pas à 100% prêt" et "plus rien ne marche". Et dans le registre "plus rien ne marche", c'est mon scénario catastrophe de tout à l'heure: les avions qui dégringolent du ciel et les centrales qui sautent de partout, je n'y crois absolument pas et j'ai le nez dans les dossiers depuis 6 ans.
Maintenant, ce que je vais faire de ce côté-là, réponse: rien. Et pourtant je reste à Paris pour m'occuper de ce dossier. Je ne vais pas partir ni à Tahiti, ni ailleurs. Je ne prendrai pas l'avion non pas parce que ça ne passe pas mais parce que je n'en aurai pas le loisir. Donc, de ce côté-là, je ne ferai rien. Donc, pour un individu, je pense que son action relative à l'an 2000 est à mes yeux plus de savoir si oui ou non vous avez une activité professionnelle. Vous êtes peut être indépendant, commerçant etc. Il faut regarder votre machine de cartes bancaires, le terminal de paiement, ça il faut le regarder si votre activité en dépend.
Pour l'individu, il y a deux secteurs. Il y a votre magnétoscope parce que là, c'est sûr qu'il y a une date dedans, donc il faut un peu regarder. Faites le test chez vous, ce n'est pas dur. Et puis pour tout le reste, ça touche le secteur professionnel. Par exemple, concernant la santé, ce n'est quand même pas vous qui allez brancher votre machine à respirer si vous êtes hospitalisé ce jour-là. Par contre, il faut que le public soit informé parce que l'on est dans un grand pays.

Je voudrais faire aussi un petit commentaire très rapide si vous le permettez sur la situation de la maison France par rapport à la situation dans d'autre pays parce qu'on a tendance à dire qu'on est un peu en retard. Que font les autres? Il y a des études assez poussées qui ont été menées par des cabinets d'analyses et pas par moi et qui essayent de mesurer le degré d'avancement de la préparation.

Premièrement, c'est épouvantablement difficile à mesurer. Prenez une entreprise. Vous allez fouiner partout. Même en connaissant bien le sujet, il est extrêmement dur de dire que celle-là va marcher, celle-là ne va pas marcher. C'est encore beaucoup trop tôt, on y verra plus clair en septembre de l'année prochaine. La deuxième raison, c'est qu'en France, on ne peut pas dire qu'on soit parti particulièrement en avance par rapport aux échéances. On est, je pense, pas trop mal et en tous les cas, on ne peut pas dire que l'on soit parti en retard par rapport à nos petits camarades industrialisés. Ça c'est sûr. Et il y a des cabinets d'analyses qui donnent des zones de danger économique dans le monde entier : on est dans des zones vertes. C'est clair, on n'est pas du tout dans des zones à gros danger. Ce n'est pas une raison pour ne rien faire parce que ce qui compte dans cette affaire, c'est bien de passer l'an 2000 et non être moins mauvais que les autres.

Donc, je crois véritablement que les enjeux ne sont pas des enjeux individuels et je crois que les enjeux sont des enjeux économiques et de sécurité des personnes aussi mais sous contrôle des professionnels.

Marthe Cousin:

Malheureusement c'est la fin de notre Controverse. Je voudrais vous remercier tous. Il y a bien sûr énormément de questions que l'on n'a pas abordées. On n'a pas parlé du problème des emplois. Il manque des informaticiens. On a peu parlé des grandes administrations. On n'a pas parlé des autres pays. Malheureusement, ce n'est pas possible et je crois que ça montre bien qu'il n'y a pas énormément de débats sur la question et qu'il reste beaucoup d'interrogations encore dans le grand public...


Accueil forum | Retour à la une du mois page d'accueil de la cité

© CSI - Science Actualités - Reproduction des photos interdite