- SCIENCE ACTUALITES - NOVEMBRE 1998 -

 

Le réchauffement de la planète:

Quelles mesures concrètes pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre?

 avec la participation de:

  • Gérard Mégie, directeur de l'institut Pierre-Simon Laplace des sciences de l'environnement global
  • Hélène Guillemot, journaliste à Science et vie
  • Michel Cohen de Lara, membre de la cellule de prospective et stratégie, ministère de l'Aménagement du territoire et de l'Environnement

Un débat animé par Alain Labouze, rédacteur en chef de Science actualités

Le débat:

Le réchauffement de la planète: Quelles mesures concrètes pour diminuer les émissions de gaz à effet de serre?

Après Kyoto et les déclarations d'intention, scientifiques et experts se retrouvent à Buenos Aires pour entrer dans le vif du sujet: la répartition des quotas de "droits à polluer". Quelles incidences sur l'activité économique de chaque pays, sur la vie quotidienne de chacun? Notre modèle de développement est-il remis en question?

Sans conteste, l'année 1998 constitue un tournant dans la lutte contre l'augmentation de l'effet de serre. Michel Cohen de Lara, de la cellule de prospective et stratégie au Ministère de l'environnement en témoigne devant le public de la Cité des Sciences: "Cette fois-ci, note-t-il, la question de la réalité du phénomène n'est plus à l'ordre du jour. Au quatrième sommet sur les changements climatiques, des pays qui réfutaient l'évidence l'an dernier l'admettent aujourd'hui."

Selon Gérard Mégie, directeur de l'institut Pierre-Simon Laplace des sciences de l'environnement global, ce dossier regorge de certitudes. "La première, c'est que la composition de l'atmosphère s'est considérablement modifiée depuis le milieu du siècle dernier, et que cette modification est en partie liée aux activités humaines."
"La seconde, c'est que les gaz libérés sont "à effet de serre", c'est-à-dire qu'ils viennent renforcer l'effet de serre naturel de l'atmosphère terrestre."
L'effet de serre n'est pourtant pas mauvais en soi, le chercheur rappelle même qu'il est une des conditions de notre existence: "Ce sont ces gaz qui retiennent la chaleur terrestre et maintiennent l'eau sous sa forme liquide, et donc la vie."
"Malheureusement
, poursuit-il, ce surcroît d'énergie risque de se traduire par un réchauffement de la planète." En l'état actuel des connaissances, on ne peut savoir exactement comment se traduira cette augmentation de température. Les simulations numériques permettent néanmoins d'en estimer les grandes lignes. A l'équilibre, cette augmentation ne devrait pas dépasser les 3 à 4 degrés Celsius. Négligeable? Certainement pas. Nous observerons le niveau des mers s'élever, "non pas à cause de la fonte des glaces, précise Gérard Mégie, mais à cause de la dilatation des océans". L'aspect climatique risque alors de se traduire par des sécheresses en certains endroits, des inondations en d'autres, bref, rien de bien réjouissant.

Le phénomène semble pourtant laisser les Français plutôt perplexes. "Un scepticisme en décalage avec l'accumulation d'éléments scientifiques à l'appui d'un réchauffement d'origine anthropique et aux conséquences climatiques peu rassurantes", juge Michel Cohen de Lara.
Hélène Guillemot, journaliste spécialisée sur les questions d'environnement pour le magazine Science et Vie, reconnaît que les médias ont leur part de responsabilité dans cette mésinformation. "Certains journalistes ont eu tendance à privilégier, à tort, des scientifiques un peu marginaux sous prétexte de lutter contre la science officielle... Par ailleurs, les rédactions sont un peu réticentes à aborder le genre de scénario catastrophe qu'on nous prédit parfois."

Pour Michel Cohen de Lara, dont le travail au ministère a notamment porté sur la question des transports, toute politique de prévention des changements climatiques nous conduira à reconsidérer un jour ou l'autre nos comportements quotidiens. "Dans ce dossier, ce n'est pas seulement un nombre limité d'industriels qui est en question, car si tel était le cas, le problème pourrait sans doute trouver une issue." Et il rappelle que concernant les CFC responsables du trou d'ozone, il a été possible d'interdire leur production auprès des industriels qui en fabriquaient. "Non, ce sont aussi nos comportements de tous les jours qui sont en cause, à commencer par l'utilisation que l'on fait des transports, pratiquement le seul secteur où les émissions continuent de croître., et à un rythme soutenu, en France."

Pour le chargé de mission du Ministère, toute solution passe notamment par un examen et une réforme progressive des conditions économiques à l'origine de la croissance du transport. Parce que l'accroissemnt de l'effet de serre remet directement en question l'usage des énergies fossiles, et donc la sphère économique et des marchés, toute solution devra en tenir compte. C'est d'ailleurs autour de la question des instruments économiques (taxes, permis négociables) que se jouent les négociations internationales, notamment à Buenos Aires.

Pour résumer très brutalement son propos, il faudrait, selon lui, qu'à terme les prix des transports reflètent leurs coûts réels si l'on veut infléchir la croissance des transports et leurs impacts sur l'environnement. "Bien sûr, toujours selon Michel Cohen de Lara, toute modification des prix devrait être étalée dans le temps et s'accompagner d'une baisse des prélèvements obligatoires (versement transport assis sur les salaires, taxes locales, etc.) dans l'esprit des réformes fiscales écologiques."

La pilule semble dure à avaler parmi le public assistant au débat. "Il existe d'autres solutions", estime une personne du public. "C'est par l'information que les choses pourront changer", déclare une enseignante. "Et les transports en commun, et les voitures électriques ?" demande un troisième intervenant.

L'information, aucun des participants au débat n'y croit réellement. "Elle est très certainement nécessaire, reconnaît Gérard Mégie, mais elle est loin d'être suffisante et ce n'est pas elle qui sera le moteur de nos comportements."

Les voitures électriques? Il faut bien réaliser que leur énergie leur est fournie par des centrales thermiques, donc polluantes, quand il ne s'agit pas de centrales nucléaires, mal acceptées par le public. "D'autre part, surenchérit Michel Cohen de Lara, si l'on devait convertir tous les véhicules à l'électricité, il faudrait construire un nombre de centrales nucléaires tel qu'on peut douter qu'il soit accepté sans remous. "

Les transports en commun? "Ils ne sont pas une solution en soit, mais ils doivent être inscrits dans une politique d'ensemble. Par exemple, le développement récent des transports en commun s'est fait au détriment de la marche et du vélo, et bien peu en captant des automobilistes", argumente Michel Cohen de Lara. A vrai dire, toutes ces suggestions ne font que le renforcer dans son idée: "Le secteur des transports est trop massivement subventionné. Autrement dit, lorsque vous prenez les transports en commun ou la route vous ne payez qu'une faible partie du coût réel supporté par la collectivité. Et un secteur économique trop subventionné se développe plus qu'il ne le devrait. Si on veut réellement faire du développement durable, il faut changer ces signaux. Inversons la donne: faisons payer le transport et l'énergie d'une manière générale et cessons de charger le coût du travail. Dans un monde où l'énergie coûterait plus chère et le travail moins cher, poursuit-il, on consacrerait les efforts à économiser l'énergie et on hésiterait moins à embaucher."

Est-ce que les Français accepteront de modifier leurs habitudes? Il est difficile de le croire car la difficulté de ce dossier, comme le rappelle Gérard Mégie, réside dans le fait que les prises de décisions se font sur le long terme.

* OLIVIER BOULANGER


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