Le débat:
Le réchauffement de la planète: Quelles
mesures concrètes pour diminuer les émissions de gaz à
effet de serre?
Après Kyoto et les déclarations d'intention,
scientifiques et experts se retrouvent à Buenos Aires pour entrer
dans le vif du sujet: la répartition des quotas de "droits à
polluer". Quelles incidences sur l'activité économique
de chaque pays, sur la vie quotidienne de chacun? Notre modèle de
développement est-il remis en question?
Sans conteste, l'année 1998 constitue un tournant dans la lutte
contre l'augmentation de l'effet de serre. Michel Cohen de Lara, de la cellule
de prospective et stratégie au Ministère de l'environnement
en témoigne devant le public de la Cité des Sciences: "Cette
fois-ci, note-t-il, la question de la réalité du phénomène
n'est plus à l'ordre du jour. Au quatrième sommet sur les
changements climatiques, des pays qui réfutaient l'évidence
l'an dernier l'admettent aujourd'hui."
Selon Gérard Mégie, directeur de l'institut Pierre-Simon
Laplace des sciences de l'environnement global, ce dossier regorge de certitudes.
"La première, c'est que la composition de l'atmosphère
s'est considérablement modifiée depuis le milieu du siècle
dernier, et que cette modification est en partie liée aux activités
humaines."
"La seconde, c'est que les gaz libérés sont "à
effet de serre", c'est-à-dire qu'ils viennent renforcer l'effet
de serre naturel de l'atmosphère terrestre." L'effet de
serre n'est pourtant pas mauvais en soi, le chercheur rappelle même
qu'il est une des conditions de notre existence: "Ce sont ces gaz
qui retiennent la chaleur terrestre et maintiennent l'eau sous sa forme
liquide, et donc la vie."
"Malheureusement, poursuit-il, ce surcroît d'énergie
risque de se traduire par un réchauffement de la planète."
En l'état actuel des connaissances, on ne peut savoir exactement
comment se traduira cette augmentation de température. Les simulations
numériques permettent néanmoins d'en estimer les grandes lignes.
A l'équilibre, cette augmentation ne devrait pas dépasser
les 3 à 4 degrés Celsius. Négligeable? Certainement
pas. Nous observerons le niveau des mers s'élever, "non pas
à cause de la fonte des glaces, précise Gérard
Mégie, mais à cause de la dilatation des océans".
L'aspect climatique risque alors de se traduire par des sécheresses
en certains endroits, des inondations en d'autres, bref, rien de bien réjouissant.
Le phénomène semble pourtant laisser les Français plutôt
perplexes. "Un scepticisme en décalage avec l'accumulation
d'éléments scientifiques à l'appui d'un réchauffement
d'origine anthropique et aux conséquences climatiques peu rassurantes",
juge Michel Cohen de Lara.
Hélène Guillemot, journaliste spécialisée sur
les questions d'environnement pour le magazine Science et Vie, reconnaît
que les médias ont leur part de responsabilité dans cette
mésinformation. "Certains journalistes ont eu tendance à
privilégier, à tort, des scientifiques un peu marginaux sous
prétexte de lutter contre la science officielle... Par ailleurs,
les rédactions sont un peu réticentes à aborder le
genre de scénario catastrophe qu'on nous prédit parfois."
Pour Michel Cohen de Lara, dont le travail au ministère a notamment
porté sur la question des transports, toute politique de prévention
des changements climatiques nous conduira à reconsidérer un
jour ou l'autre nos comportements quotidiens. "Dans ce dossier,
ce n'est pas seulement un nombre limité d'industriels qui est en
question, car si tel était le cas, le problème pourrait sans
doute trouver une issue." Et il rappelle que concernant les CFC
responsables du trou d'ozone, il a été possible d'interdire
leur production auprès des industriels qui en fabriquaient. "Non,
ce sont aussi nos comportements de tous les jours qui sont en cause, à
commencer par l'utilisation que l'on fait des transports, pratiquement le
seul secteur où les émissions continuent de croître.,
et à un rythme soutenu, en France."
Pour le chargé de mission du Ministère, toute solution passe
notamment par un examen et une réforme progressive des conditions
économiques à l'origine de la croissance du transport. Parce
que l'accroissemnt de l'effet de serre remet directement en question l'usage
des énergies fossiles, et donc la sphère économique
et des marchés, toute solution devra en tenir compte. C'est d'ailleurs
autour de la question des instruments économiques (taxes, permis
négociables) que se jouent les négociations internationales,
notamment à Buenos Aires.
Pour résumer très brutalement son propos, il faudrait, selon
lui, qu'à terme les prix des transports reflètent leurs coûts
réels si l'on veut infléchir la croissance des transports
et leurs impacts sur l'environnement. "Bien sûr, toujours
selon Michel Cohen de Lara, toute modification des prix devrait être
étalée dans le temps et s'accompagner d'une baisse des prélèvements
obligatoires (versement transport assis sur les salaires, taxes locales,
etc.) dans l'esprit des réformes fiscales écologiques."
La pilule semble dure à avaler parmi le public assistant au débat.
"Il existe d'autres solutions", estime une personne du
public. "C'est par l'information que les choses pourront changer",
déclare une enseignante. "Et les transports en commun, et
les voitures électriques ?" demande un troisième
intervenant.
L'information, aucun des participants au débat n'y croit réellement.
"Elle est très certainement nécessaire, reconnaît
Gérard Mégie, mais elle est loin d'être suffisante
et ce n'est pas elle qui sera le moteur de nos comportements."
Les voitures électriques? Il faut bien réaliser que leur énergie
leur est fournie par des centrales thermiques, donc polluantes, quand il
ne s'agit pas de centrales nucléaires, mal acceptées par le
public. "D'autre part, surenchérit Michel Cohen de Lara,
si l'on devait convertir tous les véhicules à l'électricité,
il faudrait construire un nombre de centrales nucléaires tel qu'on
peut douter qu'il soit accepté sans remous. "
Les transports en commun? "Ils ne sont pas une solution en soit,
mais ils doivent être inscrits dans une politique d'ensemble. Par
exemple, le développement récent des transports en commun
s'est fait au détriment de la marche et du vélo, et bien peu
en captant des automobilistes", argumente Michel Cohen de Lara.
A vrai dire, toutes ces suggestions ne font que le renforcer dans son idée:
"Le secteur des transports est trop massivement subventionné.
Autrement dit, lorsque vous prenez les transports en commun ou la route
vous ne payez qu'une faible partie du coût réel supporté
par la collectivité. Et un secteur économique trop subventionné
se développe plus qu'il ne le devrait. Si on veut réellement
faire du développement durable, il faut changer ces signaux. Inversons
la donne: faisons payer le transport et l'énergie d'une manière
générale et cessons de charger le coût du travail. Dans
un monde où l'énergie coûterait plus chère et
le travail moins cher, poursuit-il, on consacrerait les efforts à
économiser l'énergie et on hésiterait moins à
embaucher."
Est-ce que les Français accepteront de modifier leurs habitudes?
Il est difficile de le croire car la difficulté de ce dossier, comme
le rappelle Gérard Mégie, réside dans le fait que
les prises de décisions se font sur le long terme.
* OLIVIER BOULANGER |