- SCIENCE ACTUALITES - DECEMBRE 1998 -

 

Sida du Nord - Sida du Sud


 avec la participation de:

  • Agathe Lawson, représentante d'ONU-SIDA en Côte d'Ivoire
  • Jean-Baptiste Brunet, médecin épidémiologiste, directeur du Centre européen de surveillance épidémiologique pour le sida
  • Arnaud Marty-Lavauzelle, ancien président de l'association AIDS
  • Eric Favereau, journaliste à Libération

Débat animé par Alain Labouze, rédacteur en chef de Science Actualités.

Le débat: Sida du Nord-Sida du Sud

Plus de 30 millions de personnes contaminées dans le monde, en Afrique surtout (plus des deux tiers), en Asie de plus en plus (un cinquième), dans les pays riches de moins en moins (38% de moins en deux ans): la journée mondiale sur le sida est l'occasion de s'insurger contre cet état de fait.

Jean-Baptiste Brunet, directeur du Centre européen de surveillance épidémiologique pour le sida, ne cache pas son agacement: "Chaque année, l'Occident redécouvre l'incroyable inégalité qui sépare les pays du Nord et les pays du Sud face au Sida. Cela révèle bien l'état du monde en général".

En ce 1er décembre 1998, journée mondiale sur le Sida, les chiffres livrés par ONU-SIDA parlent d'eux-mêmes. Parmi les 33,4 millions de personnes infectées dans le monde par le virus HIV, près des deux tiers appartiennent à la population africaine. Le fossé qui sépare le Nord du Sud vis à vis du sida ne s'est jamais tant creusé que cette année. La raison? Seuls les pays occidentaux ont pu bénéficier des nouvelles médications telles que la trithérapie. Parallèlement, les pays du Sud, pour lesquels aucune maîtrise du virus n'a été entreprise, ont connu une recrudescence de l'épidémie. Leur offrir les mêmes moyens de lutte que nous, voilà donc l'enjeu actuel.

"Il y a encore peu de temps, déplore Arnaud Marty-Lavauzelle, ancien président de l'association AIDS, tous les spécialistes avaient l'air de tomber d'accord sur le fait que l'on ne pouvait rien faire."

Certes, la mise en place d'une lutte contre le sida dans des pays aussi défavorisés se révèle difficile, comme en témoigne Agathe Lawson, représentante d'ONU-SIDA en Côte d'Ivoire: "En Afrique, tout est compliqué, explique-t-elle. Les gens ne disposent pas d'argent, l'eau potable n'est pas toujours disponible, les structures médicales sont très insuffisantes et les gouvernements ne sont pas toujours disposés à livrer les médicaments aux hôpitaux qui sont couverts de dettes. La moindre procédure peut prendre un temps extrêmement long..." Un retard qui risque d'être fatal pour beaucoup.

Pourtant, les nombreuses difficultés rencontrées dans ces pays ne justifient en rien notre immobilisme. "Dire que rien n'est réalisable dans les pays du Sud est un discours stérile, souligne Jean-Baptiste Brunet. Les pays concernés présentent de grandes disparités et il est tout à fait possible de faire avancer les choses en un certain nombre d'endroits, même si paradoxalement, je ne suis pas certain qu'elles aient encore beaucoup avancé."

Arnaud Marty-Lavauzelle y croit aussi et reste convaincu que la lutte viendra une fois de plus des mêmes personnes: "Il y a une énergie très particulière dans la lutte contre le sida, explique-t-il, c'est celle des malades, tant au Nord qu'au Sud." L'ancien président de AIDS en a fait l'heureuse constatation sur le terrain: "C'est en impliquant les personnes malades, en introduisant les traitements, en changeant l'image de la maladie, en parlant de prévention, en montrant que les gouvernements se soucient du problème, que l'on change les systèmes de santé publique". Suite à l'aide d'organisations comme AIDS ou ONU-SIDA, les initiatives sont effectivement venues des malades.

Depuis plus d'un an, l'évocation de la création d'un fonds international de solidarité thérapeutique a créé un nouvel espoir pour les personnes atteintes du virus. Un espoir déçu jusqu'à maintenant, comme en témoigne Eric Favereau, journaliste à Libération, qui constatait l'immense désarroi des associations africaines présentes lors des assises de AIDS en octobre dernier: "On leur avait dit que les médicaments arriveraient, ils y ont cru... C'est terrible. On est en train de décevoir les seules personnes qui se battent contre l'épidémie." Tous l'affirment aujourd'hui: il est indispensable que les grandes organisations prennent le relais de ces personnes.

Outre la difficulté technique de mettre en oeuvre les thérapies, le prix des médicaments demeure une barrière insurmontable pour des pays aussi démunis. "Avant les négociations, fait remarquer Arnaud Marty-Lavauzelle, on s'est rendu compte que le même produit valait parfois le double d'un pays à l'autre et que paradoxalement, les produits étaient quelquefois plus chers dans les pays pauvres!" ONU-SIDA s'est fait, depuis, l'intermédiaire entre les pays et les laboratoires: "Ces derniers ont revu à la baisse le prix de leurs produits, parfois de 50 à 75%, précise Agathe Lawson. Le problème est que, non seulement ces prix demeurent trop élevés, mais ils concernent des produits aujourd'hui dépassés."

Sombre bilan que celui de la progression du sida en cette fin d'année. Malgré cela, Arnaud Marty-Lavauzelle ne semble pas perdre espoir. Rendre les produits encore plus accessibles, optimiser les structures d'aides (le travail est trop souvent effectué en doublon), il est nécessaire de poursuivre tant la prévention que la thérapie: "Il faut revenir à cette énergie des gens de terrain et ne plus les décevoir".

Focus

Les chiffres du dernier rapport d'ONU-SIDA


33,4 millions de personnes sont aujourd'hui touchées par le virus HIV dont:

- 22,5 millions en Afrique sud saharienne
- 6,7 millions en Asie du Sud et du Sud-Est
- 1,4 millions en Amérique latine
- 890 000 en Amérique du Nord
- 500 000 en Europe occidentale
- 330 000 dans les Caraïbes
- 270 000 en Europe orientale et Asie centrale
- 12 000 cas en Australie et Nouvelle-Zélande

Un dixième des personnes contaminées en 98 ont moins de quinze ans. Durant les deux dernières années, le nombre de cas dans les pays occidentaux a diminué de 38%.


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