- SCIENCE ACTUALITES - 1997 -

Les risques de la transformation

 Réduire les coûts, privilégier des secteurs de recherche, peut-être en abandonner d'autres : ces choix devront avoir lieu alors que se déchaîne une concurrence mondiale féroce.



Réduire les coûts de 30 %

22 janvier 1997 : Jean-Yves Helmer, nouveau Délégué général pour l'armement, reçoit la presse, lors de la traditionnelle cérémonie des vux. Il rappelle d'abord l'importance de la DGA dans le système de recherche et d'industrie français : "50000 personnes, une cinquantaine de sites, 70 milliards de francs de crédits investis chaque année, la moitié des crédits d'investissement de l'État". Puis il enchaîne directement sur ce qui est au cur des débats, depuis un peu plus d'une année, dans tous les labos et centres d'essais de la défense : "réduire de 30 % sur six ans, les coûts et les délais des programmes d'armement et le coût d'intervention de la DGA ..." *

"Il y a moins de financement, explique Claude Weisbuch, directeur scientifique de la DGA, alors même que les grands projets lancés il y a longtemps arrivent sur le devant, comme l'hélicoptère Tigre ou le char Leclerc. Bien sûr, la défense est toujours un acte essentiel de souveraineté mais le territoire n'est plus en danger. Du coup, on passe de ce qui était l'objectif essentiel des militaires, la performance à n'importe quel prix, à une notion de plus d'efficacité à un coût maîtrisé. Le secteur militaire a été pendant longtemps le moteur de la haute technologie. Mais c'est de moins en moins vrai. Les entreprises privées augmentent de plus en plus leur secteur recherche et développement."

* Source : "Construire ensemble la nouvelle DGA". ministère de la Défense, janvier 1997.

 

La recherche fondamentale exige une technicité toujours plus complexe et coûteuse. Ici, une pièce d'optique en cours de traitement pour le laser Phébus.

PHOTO: © CEA-DAM Centre d'étude de Limeil-Valenton

Une concurrence féroce

"D'immenses secteurs industriels vont passer du public au privé, soit totalement, soit avec des formes de privatisation où l'État reste un gros actionnaire, explique Jean-Paul Hébert. Fusion suivie de privatisation pour Dassault-Aerospatiale, idem pour Thomson et sans doute la Snecma. Il ne resterait directement dans le giron de l'État que Giat industries et les chantiers navals de la DCN qui sont en grandes difficultés financières."

Un scénario soumis aux fluctuations politiques et à une concurrence féroce : aux États-Unis, les grandes entreprises se sont alliées pour former des groupes gigantesques à l'appétit mondial.

"Ces regroupements ne vont pas sans poser le problème de la souveraineté, s'inquiète Claude Weisbuch. Il y aura concurrence tant qu'il y aura plusieurs groupes sur le même domaine. Mais quand il n'y en aura plus que deux, plus qu'un?" Qu'en sera-t-il alors de la préservation du savoir-faire national et du respect de la confidentialité des "informations sensibles", de la protection des brevets, de la recherche fondamentale?

Recherches abandonnées ?

Philippe Bensussan, ingénieur en chef de l'armement et Alain Guillou, ingénieur principal*, rappellent que "la DGA ne pourra plus, à l'avenir, maîtriser l'ensemble des techniques impliquées dans le développement des matériels de défense, et il faudra en conséquence faire des choix". Selon quels critères? D'abord sur celui des enjeux industriels. Si la technique impliquée suppose d'importants débouchés commerciaux, c'est la recherche civile et privée qui la mènera. Lorsque la recherche pourra être faite par un autre organisme public, la DGA s'en désengagera "en conservant simplement une capacité d'orientation".

Il est à craindre, dans ce petit jeu très risqué, que des labos de recherche se retrouvent orphelins Un risque que ne dénie pas Claude Weisbuch : "Il y a un grand danger pour la recherche française. La Défense a été un élément moteur de première importance. Qui va prendre sa place ? Il y a un risque de perte de chercheurs et de recul dans certains domaines". Quels domaines? "Il est très difficile de faire des pronostics à ce sujet, confirme Jean-Paul Hébert, mais on peut imaginer qu'on aura besoin de moins de physiciens mais davantage de biologistes ou de spécialistes des systèmes de sécurité, d'informaticiens experts en contrôles de réseaux et en puissance de calcul. Une part de la recherche de défense devient en quelque sorte virtuelle : il faut être reconnu par l'ennemi "capable de faire" même sans aller jusqu'au bout du programme (comme par exemple l'IDS, l'initiative de défense stratégique américain)".

* Source : L'Armement, numéro spécial déc.96/janv. 97 - "Une DGA compétente", p.27.

Photo: © A. Wolf /EXPLORER

Le secours viendra-t-il de l'europe ?

"La recherche et le développement sont le cur du système et sont les plus difficiles à européaniser, les plus fragiles", constate Jean-Paul Hébert. La baisse des crédits affectés à la recherche militaire atteint tous les pays européens, avec ce que cela suppose en fermeture de sites, en perte d'emplois, en disparitions industrielles. Solution : il faut s'unir, et vite! La recherche en coopération européenne?

"Une course d'obstacles!" s'exclame Pierre Dumas, de la cellule bruxelloise Recherche et Armement de la DGA. "Il y aura dans l'avenir de plus en plus d'échanges, de projets faits à plusieurs, non seulement entre pays de l'Europe mais entre l'Europe et les pays de l'Otan. Mais mener ces projets est loin d'être évident!" Pour preuve, le programme européen Euclid première tentative de recherche collective dans l'armement "n'est pas parvenu aux résultats attendus".

Euclid devait devenir pour l'industrie d'armement européenne ce que l'Esa est à l'espace. Trois ans après l'adjudication du premier projet, le bilan est mitigé. Certes, malgré la diminution générale des crédits alloués à la recherche, six nouveaux projets par an continuent de voir le jour, mais avec des potentiels industriels nettement moins importants que prévu.

Source : Deuxième symposium Euclid, nov.1996, secrétariat d'État à la recherche.

PHOTO: © GAMMA


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