- SCIENCE ACTUALITES - 1997 -

La recherche défense,
pour quoi faire?

 Les armes d'aujourd'hui ont été conçues il y a vingt ans. Aujourd'hui, tiraillée entre les contraintes économiques, les incertitudes politiques et des prospectives hasardeuses, la science militaire se cherche une nouvelle identité.



Le Rafale est un avion de combat polyvalent bimoteur (SNECMA), de taille et de masse modérées, agile, peu détectable. L'armée française pourrait disposer de plusieurs versions "Air" et "Marine".

PHOTO: © F. Robineau-Dassault/Aviaplans

Le prix des engagements d'hier

14 juin 1997 : inauguration du 42e Salon du Bourget et démonstration de l'avion français Rafale. Pendant ce temps, à Bruxelles, la commission examine la fusion annoncée de Boeing avec McDonnell Douglas, troisième avionneur mondial et deuxième fournisseur du Pentagone. Airbus et tous les avionneurs européens peuvent trembler. En six ans, la quinzaine de grandes entreprises américaines liées à la Défense ne sont plus que trois groupes alignant chacun des chiffres d'affaires supérieurs à 20 milliards de dollars *. Le Salon devait être l'occasion pour le gouvernement français de confirmer une commande groupée sur cinq ans de 48 avions de combat Rafale de Dassault. Mais économies et choix politiques obligent, le ministère de la Défense a, depuis, annoncé qu'il négociera ses commandes, tranche par tranche, année par année. Un coup dur pour l'entreprise Dassault. A lui seul, le Rafale condense toute la crise de la technologie française. Comme beaucoup d'armes ultramodernes, la commande du Rafale a été lancée en 1982 ! A une époque où le monde économique et politique n'avait pas grand chose à voir avec celui d'aujourd'hui. D'année en année, sa date de livraison n'a donc cessé d'être retardée et le nombre d'exemplaires en commande de diminuer. Pour l'instant, les deux premiers appareils devraient être livrés en 2002 pour constituer en 2005 un premier escadron de vingt appareils. Pendant ce temps, la polémique fait rage concernant le coût du programme évalué par la Cour des comptes à 224 milliards de francs, auxquels s'ajoutent 35 milliards en recherche-développement, pour 200 exemplaires, soit un coût unitaire de 1,295 milliard de francs **. Dassault, qui conteste ces chiffres, annonce un prix de vente aux alentours de 300 millions de francs, sous condition d'un bon score à l'exportation, ce qui est loin d'être certain

* Source: "L'Usine nouvelle", 23-29 janvier 1997, n°2579.

** Source: "Rapport gestion budgétaire et programmation du ministère de la Défense", Cour des comptes, rapport public particulier, juin 1997, éd. du Journal officiel.

Quelles armes pour quels combats ?

Mais cette bagarre franco-française n'est pas seulement d'ordre économique, elle est aussi d'ordre stratégique: de quel type de défense aurons-nous besoin demain? "On peut imaginer, analyse Claude Weisbuch, que les conflits seront de moindre intensité, avec moins de combattants et d'engagements, plus de maintien de la paix, avec le minimum de pertes humaines dans ses rangs comme chez l'ennemi. En conséquence, des conflits difficiles à mener, en zone urbaine, avec des systèmes très sophistiqués. Les domaines les plus en pointe sont actuellement la cartographie en temps réel par satellites et drones*, lemariage de l'optique et de l'électronique, la connaissance des océans, la réalité virtuelle, les neurosciences" Dans tous ces domaines, la maîtrise de la recherche et de la technologie est essentielle pour posséder des informations sûres. Par exemple, le GPS (Global Positionning System) est un système de repérage par satellite. Il est actuellement mis à disposition des militaires et des civils européens par les Américains. Mais qu'en serait-il s'il y avait un désaccord entre l'Europe et les États-Unis au sujet d'un conflit ? Ceux-ci continueraient-ils à transmettre l'information, ne seraient-ils pas tentés de la manipuler en leur faveur ? L'information en temps réel est désormais au cur de toutes les stratégies. "Celui qui contrôlera l'espace aura de bonnes chances de posséder le pouvoir", souligne Jean-Paul Hébert. Surtout, comme c'est actuellement le cas pour les Américains, si cette même puissance est le premier producteur mondial de logiciels capables de décoder ces informations...

Phébus : le plus puissant laser d'Europe est un outil de recherche fondamentale, utilisé pour comprendre la physique des armes et des essais nucléaires.

PHOTO: © CEA/GONIN

Des guerres internes

"Dans les années 60, il y avait un homme de "police intérieure" (police et gendarmerie) contre 3,5 combattants "pour l'extérieur". En 94, le rapport est de 1 policier pour 1,8 soldat. Ce déplacement vers un maintien de l'ordre interne aux états est général et ne fait que s'accentuer", remarque Jean-Paul Hébert. Les motifs avancés sont la lutte contre le terrorisme, la drogue, les réseaux du crime organisé. Cette "guerre" interne nécessite la maîtrise de nouvelles technologies centrées -elles aussi- sur l'information : contrôle des circuits de l'information électronique, contrôle de l'information publique et analyse permanente de l'information diffusée par les groupes bancaires et industriels. De nouveaux profils de chercheurs apparaissent mélangeant des compétences en psychologie, neurologie, sciences humaines, informatique...

Et l'atome ?

"Attention à ne pas laisser croire que la page de l'atome est tournée, insiste Claude Weisbuch. On a toujours besoin de la bombe atomique et on peut voir émerger de nouvelles puissances atomiques." Le Traité d'interdiction totale des essais nucléaires (CTBT) a été ratifié en septembre 1996 par 158 états. Avant même cette interdiction, la simulation était déjà un outil essentiel pour la conception des armes atomiques. Mais aujourd'hui, son rôle est appelé à devenir capital. C'est en effet la simulation, à la place des essais, qui doit garantir le bon fonctionnement des futures armes nucléaires.

 

Représentation d'une chambre d'expériences du futur laser mégajoule. Les faisceaux, groupés par quatre, apparaissent en jaune-vert.

PHOTO: © CEA/GONIN

Ce qu'on appelle simulation s'articule autour de trois volets : "la modélisation des phénomènes physiques, la simulation numérique et la validation par des expériences de laboratoire et l'analyse des essais passés", selon Daniel Verwaerde, chef du projet Simulation au CEA*. Cet énorme champ scientifique nécessite la mobilisation de vastes domaines de recherche :

  • la mise en équation de la physique impliquée dans une arme,
  • la numérisation de ces équations permettant de visualiser la masse des résultats,
  • l'expérimentation sur des matériaux inertes dans des laboratoires existants ou à créer comme le Laser Mégajoule dans la Gironde dont un tiers des faisceaux devraient être mis en service en 2006.

* Source Les défis du CEA n°53. déc. 96/janv.97. p11.

 Un tel programme nécessite également un volet de recherche fondamentale en science de la matière, des calculateurs champions tel que le Cray T3E et des laboratoires aux moyens importants comme le Laser Mégajoule ou l'accélérateur Airix qui doit être mis en service en juin 2000 en Champagne.

Les résultats non confidentiels seront mis à la disposition du monde scientifique et les découvertes sont appelées à jouer un rôle de "locomotive" de la recherche française fondamentale et appliquée. Cet effet d'entraînement doit permettre à la France de rester "dans la cour des grands" ont expliqué tous les gouvernements successifs. Seul inconvénient et de taille : le prix à payer pour ce programme, qui se chiffre en une dizaine de milliards de francs. Là encore des choix draconiens sont à faire...

 

Les super-calculateurs possèdent aujourd'hui des puissances de calcul qui dépassent les centaines de millions d'opérations par seconde.


PHOTO: © CEA/GONIN


* avions de reconnaissance sans pilote

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