- SCIENCE ACTUALITES - 1998 -

Biodiversité:
de la nécessité d'une définition



Biodiversité : de la nécessité d'une définition

La biodiversité peut être définie scientifiquement. Mais, la biodiversité possède aussi une définition utilitaire. Depuis toujours, l'homme l'a exploitée pour se nourrir, se vêtir, se soigner, se chauffer... Pour satisfaire ses besoins, l'homme a cherché par des années de sélection à améliorer les espèces sauvages, à créer de nouvelles espèces qui forment ce qui peut être appelé la biodiversité artificielle.

Dès lors pourquoi parle-t-on de disparition d'espèces? Qu'est-ce que l'érosion génétique?

 

Une biodiversité à niveaux multiples

La biodiversité est à la mode. Mais qu'y a-t-il réellement derrière ce mot apparu sur la scène publique à la suite du Sommet de Rio en 1992? Une définition s'impose.

D'un point de vue étymologique, on reconnaît dans biodiversité le mot diversité et le préfixe bio caractérisant tout ce qui concerne la vie. La biodiversité est donc la diversité du vivant. Mais définie ainsi, la biodiversité apparaît comme un concept global, complexe et donc flou. Alors de quoi s'agit-il exactement?

De quoi est fait le monde vivant? Avant tout, bien sûr de plantes, d'animaux et de micro-organismes. Environ 1,5 million d'espèces ont été recensées. Mais la biodiversité ne se résume pas à la diversité des espèces présentes sur la Terre. La biodiversité spécifique en est seulement le premier niveau, le plus évident.

En effet, qu'est-ce qu'une espèce? Bien que la controverse existe toujours à ce sujet, les scientifiques s'accordent généralement pour dire qu'une espèce est constituée de populations d'individus capables de se reproduire entre eux. Or deux individus d'une même espèce, on le sait, ne se ressemblent jamais tout à fait. Il y a une variabilité génétique entre les individus qui démontre un deuxième niveau de diversité. C'est la biodiversité génétique.

Enfin, les espèces ne vivent pas dans la nature, simplement les unes à côté des autres. Elles entretiennent des relations entre elles, ne serait-ce que par leur besoin impératif de manger. Elles dépendent aussi de multiples façons du monde inanimé. Ainsi, par exemple, les plantes puisent leur nourriture dans le sol et l'air est respiré par de nombreux animaux. La combinaison des relations entre monde inanimé et monde vivant définit la biosphère à l'échelle de la planète, et à des échelles plus réduites, des milieux ou écosystèmes. Autant de combinaisons différentes, autant d'écosystèmes différents: c'est la biodiversité écologique.

 

Une nécessité du vivant

Trois niveaux de biodiversité imbriqués, voilà pour la définition scientifique de la biodiversité. On peut alors se poser la question du pourquoi d'une telle complexité du monde vivant. "Si la diversité apparaît aussi omniprésente, c'est sans doute qu'elle assure une fonction essentielle au maintien de la vie. De fait la diversité est une caractéristique intrinsèque du vivant." avance Robert Barbault, chercheur au CNRS et spécialiste en écologie. "On sait que l'appauvrissement génétique d'une espèce l'empêche de s'adapter à un changement de son environnement, de faire face à de nouveaux agresseurs. La diversité génétique est une assurance pour parer à l'imprévu." Sans diversité, point de salut!

Pour les scientifiques, la notion de biodiversité ne date pas du Sommet de Rio. Zoologie, botanique, systématique, génétique, écologie..: la biodiversité mobilise depuis longtemps un grand nombre de disciplines scientifiques différentes car l'étendue du champ à traiter est considérable. Il concerne son origine et son fonctionnement, mais aussi son évolution car chaque niveau de biodiversité influe sur les autres. Mais alors, si la biodiversité n'est pas nouvelle, pourquoi est-il aujourd'hui autant question de biodiversité dans les médias? La réponse est double: parce qu'elle nous concerne et parce qu'elle est menacée.

Si la biodiversité présente un intérêt scientifique, elle peut être abordée également d'un point de vue utilitaire. La biodiversité, c'est le contenu de notre assiette quotidienne. C'est la matière de nos T-shirts et de nos blousons de cuir... C'est aussi une source d'énergie: 1 milliard de personnes sur la planète se chauffent encore aujourd'hui au bois. La biodiversité, c'est encore la source de la plupart de nos médicaments. Et avec l'avènement des biotechnologies, c'est enfin un énorme réservoir d'idées pour créer de nouvelles applications industrielles et donc de nouveaux marchés et de nombreux emplois.

 

Nous voilà au coeur du sujet: si la biodiversité est aujourd'hui sur toutes les lèvres, c'est parce qu'elle est la clé d'enjeux sociaux et économiques considérables. La biodiversité, en principe gratuite, peut rapporter gros. Aussi, les ressources génétiques, la partie de la biodiversité exploitée par l'homme, sont devenues un objet de conflits. Pour le mesurer, il suffit de savoir que la biodiversité est principalement une richesse des pays tropicaux et que les grands groupes industriels sont situés dans les pays développés du Nord.

 

L'homme détruit-il la biodiversité ?

Paradoxalement, à l'heure où l'homme ne s'est jamais autant intéressé à la biodiversité, il est devenu le premier responsable de sa dégradation. L'accroissement de la population humaine, la surexploitation de certaines espèces, la destruction de vastes zones pour leur conversion en terres agricoles sont les principales causes avancées pour expliquer la disparition des espèces. La biodiversité est menacée. Même si les ressources génétiques sont renouvelables, à la différence d'autres ressources naturelles comme les gisements de pétrole ou les autres ressources minières, même si une grande partie des ressources génétiques reste encore inconnue et donc inexploitée, elles ne sont pas infinies. Leur utilisation à long terme pose le problème de leur gestion et de leur conservation.

Des espèces disparaissent... et alors ? On se passe bien des dinosaures pour vivre, pourra-t-on objecter. Certes, mais il existe une différence essentielle entre les vagues d'extinctions passées et celles provoquées par l'homme : la vitesse de leur déroulement. Jadis, les disparitions se sont réalisées sur des millions d'années. Aujourd'hui, elles s'effectuent à un rythme beaucoup plus rapide sur des siècles, et même des décennies. Les chances laissées aux espèces pour s'adapter à des changements si brusques sont faibles car les processus de sélection naturelle s'effectuent lentement.

Autre argument généralement avancé pour désarmer les inquiétudes: l'homme n'est pas qu'un destructeur de biodiversité, il en est aussi un créateur. Depuis l'invention de l'élevage et l'agriculture au néolithique, il y a 12000 ans, l'homme domestique et cultive de nouvelles espèces. Et, même plus, il ne cesse de les améliorer par son travail de sélection. Trop? En tout cas, les méthodes d'agriculture intensive qui sont employées de nos jours provoquent un effet pervers: l'érosion génétique. En effet, ces variétés améliorées supplantent et contribuent à faire disparaître les variétés locales moins productives. Qu'une période de sécheresse survienne, qu'un insecte ravageur s'attaque aux cultures de ces variétés répandues dans le monde entier, qu'une nouvelle maladie apparaisse... et c'est la production agricole mondiale qui chute et la sécurité alimentaire de millions de personnes qui est menacée. Seule solution: revenir au stock génétique des variétés originelles pour créer de nouvelles variétés résistantes. Or selon la FAO, depuis le début du siècle, 75% de la diversité des plantes cultivées a disparu.

Alors, doit-on être catastrophé ou au contraire confiant dans l'ingéniosité de l'homme à employer la biodiversité pour résoudre ses problèmes?


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