Le vivant, une marchandise
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En mai 1998, à Bratislava, capitale de la Slovaquie, s'est tenue la 4ème Conférence des parties signataires de la Convention sur la biodiversité, texte et instance internationale issus du Sommet de la Terre à Rio de Janeiro en 1992. Pour la première fois a été abordée la question des modalités de partage des avantages, bénéfices commerciaux ou autres, tirés de l'utilisation de la biodiversité. Dans le débat, les pays pauvres, et paradoxalement les plus riches
en biodiversité, demandent que soit reconnu et protégé
l'apport de leurs savoir-faire traditionnels dans la conservation et l'utilisation
durable de la biodiversité. De leur côté, les pays développés
veulent imposer le système des brevets sous la pression des industriels
des biotechnologies. Quels
mécanismes faut-il mettre en place pour réaliser un partage
"juste et équitable" des avantages issus de la biodiversité?
Bien qu'entrée brusquement sur la scène publique suite au Sommet de Rio en 1992, il y a fort à parier que la biodiversité ne refasse pas de sitôt la une des médias. Probablement est-ce parce que les questions qu'elle pose et les enjeux qu'elle cristallise, sont tellement nombreux et complexes qu'ils sont devenus affaires de spécialistes et échappent de plus en plus au débat démocratique. Depuis six ans, la Convention de la biodiversité, texte signé à Rio et ratifié depuis par environ 170 pays, tente de coordonner au niveau international toutes les questions concernant la biodiversité. Les six premières années d'existence de la Convention ont été dominées par des débats autour des deux thèmes jugés prioritaires: la conservation des ressources naturelles et les conditions de leur utilisation de façon durable. Mais lors de la dernière conférence de Bratislava, pour la première fois ce qui était sur la sellette, c'était la question du "partage juste et équitable des avantages découlant de l'utilisation des connaissances, innovations, techniques des communautés locales et autochtones qui incarnent des modes de vie traditionnels présentant un intérêt pour la conservation et l'utilisation durable de la biodiversité". Savoirs traditionnels? Communautés autochtones? Qu'y a-t-il derrière ces termes un peu lourds employés par la Convention sur la biodiversité dans le codicille j de son article 8? "Traditionnel" fait inévitablement penser à ancien. Si les savoirs traditionnels désignent les connaissances et techniques utilisés et transmis par les ancêtres, de quand datent-ils effectivement? S'ils sont anciens, ils s'opposent forcément aux savoirs modernes scientifiques tels que ceux pratiqués en Occident. "Le terme savoirs traditionnels introduit un flou difficile à résoudre", souligne Bernard Roussel, professeur au Muséum et membre du comité français de préparation à la conférence de Bratislava. Pourtant, si ces savoirs doivent être reconnus et éventuellement rémunérés pour leur apport à la conservation des ressources naturelles, il s'agit de les identifier clairement. Le terme "autochtone" présente les mêmes problèmes de définition. "S'il fait directement penser aux populations amérindiennes d'Amérique du Nord et aux aborigènes d'Australie, il n'a aucune pertinence en Afrique ou en Europe", fait remarquer Bernard Roussel. Mais derrière l'imprécision des concepts se trouve une réalité bien tangible.
Selon la FAO, plus d'un milliard de personnes dans le monde vivent au sein de communautés d'agriculteurs où la gestion des ressources naturelles leur incombe directement et quotidiennement. Ces communautés d'agriculteurs pratiquent des systèmes d'exploitation variés et "traditionnels" qui se révèlent efficaces pour maintenir et assurer durablement le renouvellement des ressources naturelles. Cette reconnaissance est l'une des principales conclusions du programme scientifique international "Man and Biosphere" lancé sous l'égide de l'Unesco dès les années 80. Exemple: l'agriculture itinérante. Dans la forêt amazonienne, cette technique consiste à alterner sur des parcelles de faible taille des périodes de culture avec des périodes de repos. Avantage: aucun recours à des intrants chimiques coûteux tels qu'engrais et pesticides; articulation dans les champs abandonnés avec d'autres activités telles que chasse, cueillette, élevage; retour possible de la végétation dans son état initial par cicatrisation naturelle. Autrement dit, l'opposé des méthodes de culture agricoles intensives à grands renforts d'engrais et pesticides telles que celles pratiquées dans les pays développés.
Autre fait notable, les trois quarts de la biodiversité se trouvent sous les tropiques. Ainsi, bien que constituant seulement 7% de la surface terrestre, les forêts tropicales renferment à elles seules plus de 50% de la biodiversité mondiale. "A peine 13 km2 de forêt tropicale d'Amérique centrale peut contenir jusqu'à 1500 espèces végétales soit plus que le Royaume Uni tout entier" , cite en exemple John Celecia, spécialiste de l'Unesco. Où se trouve donc la biodiversité? Précisément là où habitent ces communautés agricoles, souvent les plus pauvres au monde, dans les pays du Sud où de grandes zones restent relativement épargnées par le développement économique industriel. Jusqu'en 1992, avant l'adoption de la Convention sur la biodiversité, ces richesses biologiques des pays du Sud étaient d'accès libre et gratuit. Elles étaient considérées n'appartenir à personne, comme faisant partie du "patrimoine commun de l'humanité". Ce principe avait été consacré par le droit international dès 1961 (Convention UPOV, Union pour la protection des obtentions végétales) en l'appliquant même à la règlementation des obtentions végétales, c'est à dire des nouvelles variétés végétales. L'idée était simple: il s'agissait certes de protéger les droits des créateurs de ces variétés végétales mais aussi de reconnaître le droit aux agriculteurs, utilisant ces variétés, de pouvoir s'approprier l'apport génétique offert par les nouvelles variétés. Les inventeurs percevaient leurs redevances en vendant leurs créations aux agriculteurs. En revanche, ceux-ci avaient le droit de réensemencer leurs champs avec une partie de leur récolte, et même le droit d'utiliser les variétés acquises pour leurs propres sélections. En évitant aux agriculteurs d'avoir à reverser des royalties à chaque utilisation de nouvelles variétés, ce système, défendu par la FAO, leur permettait de garder une certaine indépendance et aussi, pour les plus pauvres, d'assurer leur sécurité alimentaire.
Mais la Convention sur la biodiversité a remis en cause le principe du "patrimoine commun de l'humanité". Dans son article 3, elle donne en nouveau principe: "... les Etats ont le droit souverain d'exploiter leurs propres ressources selon leur politique d'environnement..." Pourquoi les auteurs de cette nouvelle convention ont-ils tenu à mettre désormais en avant ce nouveau principe de souveraineté nationale? Parce qu'ils ont pris conscience au début des années 1990 que la biodiversité pouvait avoir une valeur marchande considérable. Ils se sont rendus compte que de nombreux pays, notamment les pays du Sud, avaient été pillés par les pays du Nord industrialisés de leurs ressources biologiques et que celles-ci avaient permis de donner naissance à des innovations, sans qu'ils bénéficient en échange de contreparties. Et même pire, sans pouvoir accéder en retour à ces innovations. Car de plus en plus ces nouvelles semences, ces nouveaux médicaments... obtenus grâce aux progrès des biotechnologies sont protégés par des brevets. Selon l'Institut régional du Sud-Est pour l'éducation des
communautés, en 1990, les ventes mondiales de produits pharmaceutiques
représentaient plus de 130 milliards de dollars. Sur ce total, la
valeur des médecines traditionnelles s'élevait à 32
milliards. Plus de 1%, 1,3 milliard était issu des biotechnologies.
Hélène Ilbert et Laurence Tubiana, membres de Solagral, (organisation non gouvernementale), rapportent un exemple démonstratif: une variété locale de coton mise au point par des agriculteurs du Pérou a été brevetée par une firme privée des États-Unis parce que contenant de précieux pigments naturels. Depuis, ces variétés disparues au Pérou ne peuvent plus être cultivées et exploitées commercialement par les agriculteurs sans paiement de redevances préalables.
On aboutit dès lors à un conflit paradoxal entre pays du Sud et pays du Nord: les premiers possèdent des ressources qu'ils ne peuvent exploiter faute de détenir la maîtrise des biotechnologies, les seconds se trouvent exactement dans la situation inverse. La biodiversité apparaît donc aujourd'hui comme un gros gâteau dont tout le monde veut avoir et tirer la meilleure part. Alors, "est-ce le Sud qui doit aller à l'école du Nord, ou plutôt le Nord qui doit se mettre à l'écoute du Sud ?" interroge Bernard Roussel. Protéger la biodiversité, ne serait-ce pas aussi protéger la diversité culturelle ? L'opposition Nord-Sud n'est d'ailleurs pas toujours vérifiée. Certains pays du Sud, comme le Mexique et les Philippines, se montrent parfois proches des positions adoptées par les pays du Nord. L'inverse peut aussi se présenter. Ainsi le Canada et la Norvège ont plusieurs fois épousé les avis des pays du Sud.
Si la Convention sur la biodiversité demande à ce que soit reconnu le travail de conservation des "communautés locales et populations autochtones", elle ne précise pas comment. D'ailleurs, ce texte n'a pas encore de valeur contraignante en matière juridique au niveau international. Par contre, il existe depuis 1995 une organisation internationale l'OMC, l'Organisation mondiale du commerce, qui, elle, a vocation à définir les règles du jeu économique mondial. En 1994, à Marrakech, au Maroc,une réunion de l'OMC qui s'appelait encore GATT, a débouché sur un accord généralisant le droit des brevets. Il précise dans son article 27 qu'un brevet peut être obtenu pour toute invention sans discrimination quant au domaine technologique. Les produits des biotechnologies sont donc devenus brevetables. L'idée est aujourd'hui d'étendre ces droits de propriété intellectuelle instaurés par les brevets aux ressources offertes par la biodiversité. Mais cette logique commerciale est largement issue des pays développés fortement industrialisés, et en premier lieu des Etats-Unis. L'OMC reconnaît toutefois aux pays en voie de développement la possibilité de définir un système de droits sui generis de protection de leurs variétés végétales, c'est à dire un système propre à leur particularisme économique mais en conformité avec les règles générales du commerce international. L'Argentine et le Brésil ont ainsi déjà adapté leurs législations. Par contre, l'Inde a refusé d'aménager l'Indian Patent Act qui interdit de breveter les variétés végétales et autorise les paysans à produire et échanger leurs semences comme ils l'entendent. Pour le moment, il n'existe aucun consensus au niveau international. Un récent conflit est encore apparu entre les Etats-Unis et la Thaïlande sur le texte de loi sui generis qu'elle vient de définir. Les Etats-Unis dénoncent le protectionnisme et le contrôle instauré par la Thaïlande sur ses ressources génétiques qui, selon eux, va à l'encontre du libre échange et entrave les recherches médicales et pharmaceutiques. On comprend pourquoi ni les Etats-Unis, ni la Thaïlande n'ont ratifié à ce jour la Convention sur la biodiversité.
L'exploitation de la biodiversité, désormais placée sous le contrôle des Etats, favorise en fait actuellement l'apparition de contrats bilatéraux entre, d'une part, ces Etats et les grandes entreprises privées de l'industrie pharmaceutique, agro-alimentaire, etc. (cf. encadré). Mais, la généralisation du système des brevets aux organismes vivants ne permet pas d'éviter les tentatives de biopiratage. Exemple: la racine de turmeric, connue aussi sous le nom de curcuma, est issue d'une plante indienne existant dans la pharmacopée indienne traditionnelle. Elle possède des propriétés contre les infections stomacales et elle est utilisée dans les cataplasmes pour aider à la cicatrisation. Bien que connue depuis des temps immémoriaux, cela n'a pas empêché le Medical Center de l'université américaine du Mississippi de déposer un brevet en 1993 sur l'utilisation médicale de cette plante. Il aura fallu une tenacité et une énergie considérable à l'Inde pour faire reconnaître lors du procès intenté contre l'Office des brevets américains le 4 août 1997 que la racine de turmeric n'était pas une invention nouvelle.
Cette expérience souligne que la biodiversité ne constitue pas qu'une valeur marchande. Il s'agit bien de définir de nouveaux rapports entre les hommes. Car même en admettant que les savoir-faire traditionnels soient explicités, qu'un système juridique établisse leur protection, à qui iront les redevances? Aux Etats, aux ONG, aux agriculteurs en personne? Mariana Silva, députée de l'Acre, un Etat du nord-ouest du Brésil au coeur de la forêt amazonienne, est consciente de ce problème. Après de longues concertations, elle est porteuse d'un projet de loi sur la biodiversité. Il ne concerne pas uniquement les règles d'accès aux ressources biologiques mais aussi les modes de redistribution aux populations impliquées dans la gestion et la conservation de la biodiversité. Pour Marina Silva, la biodiversité peut être un vecteur d'amélioration et d'insertion sociale. L'argent payé par les prospecteurs pour accéder aux ressources brésiliennes pourrait alimenter un fonds consacré à l'amélioration sanitaire des populations locales ou à la création de laboratoires de recherche.
Ces nouvelles formes de régulation d'accès aux ressources biologiques pourraient bien à l'avenir se voir généralisées dans d'autres pays. Mais les problèmes économiques liés à la biodiversité sont encore loin d'être solutionnés. Ils ne manqueront pas de réapparaître en 1999. C'est à cette date en effet que doit avoir lieu la révision des accords TRIP règlementant les droits de propriété intellectuelle au niveau international.
Les biotechnologies ont fait leurs preuves. Elles ont démontré que le vivant pouvait rapporter de l'argent, beaucoup d'argent. En juillet 1997, le parlement européen adoptait une loi étendant la brevetabilité du vivant. Désormais, les plantes, les animaux transgéniques et mêmes les gènes humains peuvent être brevetés.
L'invention du brevet comme système de protection des inventeurs ne date pas d'hier. La première loi française sur les brevets apparaît pendant la Révolution en 1791. Mais il faudra attendre 1949 pour que soit créé un Office européen des brevets. Et c'est en 1973, avec la conférence de Munich que s'institue réellement un système européen de délivrance des brevets. En 1979, plus de 10 000 brevets européens ont été déposés. En 1992, le 20 000e brevet européen est délivré et, en 1995, le 30 000e. Ces chiffres démontrent la généralisation de la protection par dépôt de brevet. Conçu à l'origine pour protéger les applications industrielles dans le domaine des matières inanimées (cf. encadré), le système des brevets va donc désormais s'étendre au vivant.
Si sont mis hors du champ des brevets toutes les méthodes utilisant des embryons ou des cellules germinales humains ainsi que le clonage, en revanche il devient possible de breveter des gènes. Pas les séquences d'ADN en elles-mêmes, qui relèvent de la découverte et ne sont pas des inventions puisqu'existant à l'état naturel, mais deviennent brevetables les fonctions de ces gènes qui, elles, peuvent être associées à des applications industrielles. Les plantes et animaux transgéniques deviennent brevetables mais pas les variétés végétales et les races animales qui continuent de relever d'autres systèmes de protection spécifiques comme l'UPOV (cf. encadré).
Selon l'ONG Solagral, 1 500 demandes de brevets concernant le vivant seraient déjà en attente d'une loi autorisant leur délivrance. Dans le domaine végétal, la tendance à venir ne va-t-elle pas consister à "inventer" des plantes aux patrimoines génétiques desquels seront systématiquement intégrés un ou plusieurs gènes, seuls prétextes pour leur faire gagner le statut de plantes transgéniques donc brevetables? Même s'il subsiste encore des clauses de protection des espèces végétales et animales, il est indéniable que le système des brevets se généralise. Il reste maintenant à savoir si ces nouveaux produits biotechnologiques sauront répondre aux besoins de l'humanité.
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