- SCIENCE ACTUALITES - NOVEMBRE 1997 -

"Débureaucratiser"

 

Politique spatiale, sciences du vivant, prises de brevets La conférence annuelle de présentation des budgets de la recherche permet de mettre en lumière les grandes orientations du moment. Le nouveau ministre n'a pas failli à sa réputation de "dérangeur".



Fidèle à lui-même, Claude Allègre, lors de sa conférence de presse au ministère de l'Éducation, a "secoué le cocotier".
PHOTO: © Facelly / SIPA PRESS

"Tout ça va se traduire par un grand processus qui est la débureaucratisation".  Rires et mouvements dans la salle. La prestation de Claude Allègre, ministre de l'Éducation nationale, de la Recherche et de la Technologie, face à la centaine de journalistes venus assister à sa conférence de presse, est dans la lignée de sa réputation. Le ton est toujours passionné, souvent militant, parfois provocateur...

Le "tout ça", ce sont les grandes orientations de la recherche et de la technologie françaises "pour cette année",  précise le ministre. Des orientations qui se déclinent suivant de grandes priorités et quelques préoccupations constantes. Parmi celles-ci, "transférer nos découvertes scientifiques vers les applications industrielles", un domaine où la France est toujours aussi malhabile malgré tous les plans qui ont poussé dans ce sens. Autre sujet sensible: l'emploi scientifique, avec le remplacement des générations qui doivent partir à la retraite et l'accueil de personnes désirant faire de la recherche pendant quelques années, comme des professeurs du secondaire ou des médecins.

Des préoccupations non dénuées d'arrière-pensées. En effet, le renouvellement du personnel de la recherche doit permettre davantage d'ouverture et la lutte contre des "maux endémiques": de trop grandes équipes de laboratoires qui étouffent les capacités individuelles, la "chape de plomb des patrons" et, bien sûr, la multiplication des rouages administratifs et bureaucratiques, leitmotiv de Claude Allègre.

Inventivité et souplesse

Sus aux "36000 commissions" et aux "crédits de mission pour raison administrative" pour, enfin, reconquérir du vrai temps pour la recherche. Les financements seront davantage dirigés vers les laboratoires eux-mêmes que distribués à travers de grands programmes, pour mieux favoriser inventivité et souplesse. Dans le même état d'esprit, l'État cesse de financer la recherche des grands groupes au profit des PME / PMI et les jeunes "doctorants" auront des facilités pour créer leurs entreprises.

Quant aux priorités, elles visent à dynamiser des secteurs jugés "en retard". En premier lieu, la recherche médicale avec l'informatique médicale, point clé de la réforme de la Sécurité sociale, la recherche de nouveaux médicaments et la mise en place d'une meilleure coordination entre instituts de biologie. Autre grande priorité: la rénovation des sciences de l'homme et de la société "qui souffrent de combats titanesques dans lesquels l'idéologie n'est pas absente". L'aménagement des alentours de la Grande Bibliothèque en zone de recherches spécialisées en sciences humaines et la continuation des développements des Maisons de la science, de l'homme et de la société, en province, doivent participer de cette rénovation. Certains thèmes seront particulièrement privilégiés : la cognition ­des neurosciences aux techniques d'apprentissage­, la cité, dans la globalité de ses caractéristiques, et, enfin, le monde du travail.

Mais impossible d'aborder le sujet des relations avec l'Europe sans parler de la "réorientation des technologies de l'espace". Un sujet attendu, car les récentes prises de position du ministre contre les vols habités, visant directement la station Alpha, ont provoqué quelques controverses dans le petit monde spatial, dont celles du médiatique astronaute Jean-Loup Chrétien, et suscité l'inquiétude des partenaires de la France. "Les vols habités ne sont plus d'actualité", réaffirme le ministre. Les satellites sont de moins en moins chers et de plus en plus fiables. Pourquoi faire "des usines en l'air"?

Damer le pion aux Américains

L'Europe a besoin de satellites de communication, d'exploration terrestre et spatiale pour ne pas laisser le monopole entre les mains des Américains. C'est ainsi que le projet Skybridge, mené par Alcatel, viendra concurrencer directement le GPS américain, permettant une autonomie européenne des téléphones mobiles jusqu'à la navigation aérienne. Là ne s'arrêtent pas les ambitions de reconquête du marché : le ministre propose qu'Ariane 5 soit utilisée comme lanceur dans la conquête de Mars et que l'Europe mène celle de Vénus. La France, précise Claude Allègre, honorera cependant les accords qu'elle a signés, "mais elle ne les honorera pas au-delà de certaines limites". Avec, pour le CNES, 200 millions de crédits en moins pour le financement des vols habités et les expériences de microgravité. De quoi sans doute décourager l'établissement de bureaucrates en orbite...

* MARTHE COUSIN


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