Venant d'un médecin,
la question de l'utilité du diagnostic peut surprendre. Elle était
pourtant posée il y a près de vingt-cinq ans par Jean Hamburger.
Sa génération fut la première à être confrontée
à un problème qui, depuis, n'a fait que s'amplifier: celui
du coût de la santé (ou plutôt du coût de la médecine).
La réflexion de Jean Hamburger sur l'une des étapes majeures
de la démarche médicale le diagnostic n'avait
pas pour souci principal de réduire le déficit naissant de
l'assurance-maladie, car faire un diagnostic a un coût qui ne se réduit
pas au prix des examens (radiographies, endoscopies, dosages1)
dans la nomenclature des actes remboursés par la Sécurité
sociale. Prescrire un examen, c'est parfois faire subir au malade une épreuve
désagréable, voire même non dénuée de
risque. C'est le confronter à l'attente toujours un peu angoissante
du résultat. C'est prolonger son hospitalisation, etc2.
D'où la question posée par Jean Hamburger. Est-il toujours
utile de faire un diagnostic? Est-il toujours légitime de faire subir
au malade (et on ajouterait volontiers aujourd'hui: payer par la société)
des examens complémentaires prescrits dans le seul but de préciser
ou d'affirmer un diagnosti?
La problématique des recherches sur l'aide à la décision,
entreprises dès le début des années 70, a beaucoup
de points communs avec le questionnement de Jean Hamburger. Des équipes
associant médecins, statisticiens, informaticiens ont développé
des modèles avec l'objectif d'optimiser la démarche médicale,
et en particulier la collecte des informations destinées à
établir un diagnostic. Les applications pratiques de ces systèmes
d'aide à la décision ont été très limitées.
Mais ces recherches ont donné lieu à une réflexion
sur les relations entre information et décision en médecine,
dont les points essentiels ont été repris maintes fois. Aux
États-Unis, à la même période, une agence nationale
(Office of Technology Assessment) a été le promoteur
de l'évaluation des méthodes de diagnostic dont le nombre
et le coût ne cessaient d'augmenter. Dans le domaine de la radiologie,
cette période correspond à peu près à la mise
sur le marché des premiers appareils d'imagerie par résonance
magnétique. Le Collège de Radiologie américain a réuni
un groupe de travail pour définir les critères de cette évaluation.
A la question Comment mesurer l'utilité d'un examen radiologique?,
le groupe de travail a apporté une réponse complexe.
Un examen doit d'abord fournir des informations sur l'existence ou la
nature d'une maladie. Si devant les symptômes présentés
par un malade, le médecin hésite entre les maladies X et Y,
il attend de l'examen des éléments en faveur de X ou Y, tout
en sachant que ces éléments ne suffiront pas toujours à
affirmer l'un des deux diagnostics.
Mais pour les membres du groupe de travail, il ne suffit pas qu'un examen
ait une bonne valeur diagnostique pour qu'il soit utile. La prescription
ne leur semblait justifiée que si l'information apportée par
l'examen était susceptible d'influencer la démarche médicale
et, en particulier, le traitement. En supposant que les maladies X et Y
ont le même traitement, la décision thérapeutique ne
dépend pas du diagnostic. Prescrire un examen pour savoir si le malade
souffre de X et Y est alors inutile. Cet exemple peut paraître extrême,
mais des situations comparables sont courantes dans la pratique médicale
quotidienne et une proportion importante d'examens seraient jugés
inutiles selon les critères du Collège des Radiologues américains.
Ces critères résultent d'une analyse qui n'est pas propre
à la décision médicale. De manière générale,
une information a un coût. Avant de payer pour obtenir cette information,
il est sage de soigneusement réfléchir à ce que l'on
veut en faire. Les exemples choisis pour illustrer ce propos étaient
simplistes, mais on dispose de modèles qui peuvent simuler toute
la complexité de cette décision en faisant intervenir ses
multiples paramètres. En théorie tout au moins, car la difficulté
est d'estimer les valeurs des paramètres pour un malade donné.
Par contre, l'analyse décisionnelle a toute sa place pour des problèmes
qui concernent non pas un, mais des malades, ou la population lorsqu'il
s'agit de problèmes de santé publique.
* ANNICK ALPEROVITCH
directrice de recherche à l'inserm,
membre du comité éditorial de Science Actualités |