Congelés depuis 100 000 ansDes micro-organismes gisent congelés dans les profondeurs de la calotte de glace de l'Antarctique. Une occasion à saisir pour les biologistes qui tentent de remonter le fil de l'évolution. |
Les petites bébêtes ont quelque chose d'extraordinaire: ce sont des fossiles congelés depuis près de 100 000 ans. On doit leur découverte au Professeur Sabit Abyzov, de l'Institut de microbiologie de l'Académie des Sciences russe à Moscou, qui les a retrouvés coincés le long des mille premiers mètres de la carotte de glace du forage de Vostok, en Antarctique. On y trouve toute une microflore composée essentiellement de champignons et d'algues microscopiques, de diatomées et de bactéries. Bien sûr, ces petits êtres microscopiques ne sont pas vivants. Ils se sont formés sous des latitudes plus clémentes avant d'être emportés par le vent puis déposés sur la glace à la faveur des précipitations de neige. Là, congelés, les précipitations de neige successives se sont chargées de les enterrer toujours plus profondément sous la calotte glaciaire. Vu qu'il tombe en moyenne un mètre de neige par siècle dans cette région de l'Antarctique, les chercheurs estiment l'âge des organismes en fonction de leur profondeur dans la glace. Ainsi, les spécimens recueillis à -1249 mètres affichent plus de 100 000 ans. Etant donné que le forage s'est arrêté définitivement à 3623 mètres de profondeur en février dernier, on peut espérer découvrir des micro-organismes vieux de 400 000 ans (la recherche se poursuit actuellement). Ce sont les biologistes de l'évolution qui trépignent d'impatience dans l'attente des résultats, car c'est l'occasion pour eux de travailler sur du matériel parfaitement congelé et donc très bien préservé. L'affaire prendrait d'ailleurs une tournure encore plus captivante si, comme l'affirme Sabit Abyzov, il se révélait possible de régénérer certains de ces micro-organismes. L'expérience reste toutefois à confirmer.
Pour remonter encore plus loin dans le temps, les choses se compliquent car, à 100 mètres sous le forage, gît le lac Vostok. Il s'agit du plus grand des 70 lacs sous-glaciers de l'Antarctique. D'une surface d'environ 14 000 km2, il atteint 600 mètres de profondeur par endroits et est tapissé au fond d'une couche de sédiments. La Nasa, à travers le JPL (Jet Propulsion Laboratory, à Pasadena), s'intéresse particulièrement à ce lac depuis qu'elle soupçonne Europe, un satellite de Jupiter couvert de glace, d'abriter un océan d'eau liquide caché sous les glaces. Plonger dans le lac Vostok serait une manière de répéter une future mission automatique vers Europe. Cependant, rien ne dit qu'on y trouvera de la vie. "Ainsi, explique Jean Robert Petit, chercheur au laboratoire de Glaciologie de Grenoble, pour qu'il y ait de la vie, il faudrait que les rares micro-organismes apportés par le vent et congelés dans la glace, se soient régénérés lors de la formation du lac. Il faudrait ensuite qu'ils aient trouvé de quoi manger dans cette eau d'une exceptionnelle pureté et complètement coupée du monde". Son scepticisme est d'ailleurs conforté par l'analyse des derniers mètres de carotte remontés à la surface. En effet, ces résultats accréditeraient l'hypothèse que cette glace très particulière se serait formée par le regel de l'eau du lac: or, jusqu'à présent, aucune trace de vie n'y a été décelée. *EMMANUEL JULLIEN |