- SCIENCE ACTUALITES - SEPTEMBRE 1998 -

 

La douleur en prend un coup

Pour une meilleure prise en charge de la souffrance des malades, le ministère de la Santé met en place un "plan de lutte contre la douleur " sur trois ans pour informer le public, lever les réticences des médecins et leur donner les moyens d'agir.
 



Les "pompes à morphine" permettent aux malades de doser eux-mêmes leurs doses et de gérer leur douleur.
PHOTO: © H.Raguet/EURELIOS

"Au cours des traitements et des soins, la prise en compte de la dimension douloureuse, physique et psychologique des patients et le soulagement de la souffrance doivent être une préoccupation constante de tous les intervenants." Malgré les bonnes intentions affichées par "Charte du patient hospitalisé" du 6 mai 1995, la souffrance de 86% des malades reçus en urgence continue à ne pas être traitée. Le plan de lutte contre la douleur élaboré par le ministère de la Santé a l'ambition de changer les mentalités et les pratiques: la douleur, aiguë ou chronique, doit enfin acquérir le statut de pathologie. Comment? D'abord en informant médecins et patients sur les possibilités de la soulager. Ensuite, en facilitant au maximum la prescription d'antalgiques aujourd'hui largement insuffisante. Dès la fin de l'année 1998, le carnet à souches qui limite la prescription des antalgiques de type morphine sera supprimé. Il sera remplacé par des ordonnances infalsifiables. Pour faciliter l'action du médecin de ville, certains antalgiques seront sortis de la réserve hospitalière. En outre, une campagne d'information est lancée depuis le mois de mai afin de faire connaître aux médecins et à leurs patients la liste régionale des structures hospitalières spécialisées dans la lutte contre la douleur. Nadine Atal, neurologue au centre anti-douleur de l'hôpital Ambroise-Paré de Paris, souligne l'importance de ces deux niveaux de prise en charge: "Le médecin de ville doit être formé au diagnostic de la douleur, mais on a besoin de spécialistes pour une prise en charge plus fine ainsi que pour la recherche clinique. Ces deux niveaux font un travail différent et complémentaire: l'effort doit être porté sur les deux." Cependant, pour François Boureau, de l'unité anti-douleur de l'hôpital Saint-Antoine, les unités hospitalières spécialisées risquent de ne pouvoir faire face: "Aucun moyen supplémentaire n'est prévu pour les unités qui travaillent sur la douleur, alors que ces structures sont débordées depuis vingt ans. Ce plan va créer auprès du public des attentes que l'on ne pourra pas satisfaire."

Informer les futurs opérés

Du côté hospitalier, l'effort porte sur l'information et la formation. Selon le ministère de la Santé, seuls 20% des futurs opérés reçoivent une information avant d'entrer au bloc et près de la moitié déclaraient avoir beaucoup souffert après l'opération. Le plan prévoit donc de remettre au patient un carnet d'information sur la douleur et sur ce qu'il est en droit de demander. Il sera assorti d'un "questionnaire de satisfaction" à remplir au moment du départ. Le soulagement de la douleur interviendra dans l'évaluation des établissements hospitaliers et leur accréditation. Et parce que les habitudes se prennent dans les gestes quotidiens, le personnel soignant devra toujours avoir en sa possession une réglette permettant une évaluation systématique de la douleur: le malade situant l'intensité de sa souffrance entre "absence de douleur" et "douleur maximale imaginable". Les résultats devront être consignés dans le dossier médical, ainsi que sur la "pancarte" accrochée à son lit.

S'auto-administrer des antalgiques

Quant au soulagement de la souffrance, il passera notamment par des expériences d'auto-administration d'antalgiques par le patient, les "pompes à morphine". "Cette méthode a fait la preuve de son efficacité, argumente Nadine Atal. Dans le cas de douleurs aiguës post-opératoires, cela soulage énormément les malades et ils se rétablissent plus vite, donc quittent l'hôpital plus tôt." Brigitte Carpentier, qui enseigne à la Pitié-Salpêtrière aux futures infirmières, s'exprime dans le même sens: "Il n'y a rien à craindre: tant qu'il y a douleur, il n'y a pas accoutumance, et les systèmes d'injection ont un blocage automatique réglé par l'infirmière." Ce plan anti-douleur se situe dans la continuité d'initiatives prises localement. Ainsi, Frédérick Staïkowsky, chef du service des urgences de l'hôpital Rotschild évalue et traite la douleur depuis deux ans: utilisation de la fameuse réglette, remaniement du dossier médical, sensibilisation et formation des personnels... Bilan: "En médecine générale, la douleur est évaluée et traitée dans 30% des cas, contre 0% au début de l'étude. Mais en chirurgie, on n'atteint que 10% des patients. L'amélioration ne peut maintenant venir que d'un protocole de service donnant plus de latitude aux infirmières."

* ANNE LAURE MONNIER

 


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