- SCIENCE ACTUALITES - NOVEMBRE 1998 -

 

De l'alu dans l'eau

Selon une récente étude de l'Inserm, les personnes consommant une eau ayant un taux supérieur à 100 µg d'aluminium par litre auraient deux fois plus de risque d'être victime de la maladie d'Alzheimer.
 


En dehors de la France métropolitaine, les cas les plus marqués se situent en Martinique et surtout en Guyane.
SOURCE: © DDASS-DGS-SISE-EAUX

Bactéries, pesticides, nitrates, plomb, arsenic? Non, cette fois, c'est l'aluminium qui est mis en cause. C'est sa présence dans l'eau de notre robinet qui incite France-Soir à donner l'alerte à la une de son édition du 14 octobre 1998. Un nouveau scandale de santé publique serait-il en train d'apparaître?
A la source de la "révélation" de France-Soir: une communication faite en septembre dernier à un congrès d'épidémiologie par Daniel Commenges, chercheur de l'unité Inserm 330 à Bordeaux. Ses travaux établissent en effet qu'il pourrait y avoir un lien entre l'aluminium contenu dans l'eau et l'apparition de la maladie d'Alzheimer, maladie neurodégénérative ou forme de démence qui touche aujourd'hui environ 350 000 personnes en France. L'étude se base sur des données collectées depuis 1988 par l'Inserm sur environ 3 500 personnes de plus de 65 ans dans 75 communes de Gironde et de Dordogne. Sur les 255 cas de démence répertoriés -dont les deux tiers sont des maladies d'Alzheimer, 17 apparaissent dans des communes où les eaux de distribution possèdent un taux d'aluminium supérieur à 100 µg par litre(1).
Or dix-sept cas, c'est deux fois plus que ce que laissaient prédire les statistiques de la population étudiée. Daniel Commenges reste pourtant extrêmement prudent: "Notre étude n'en est qu'à un stade préliminaire. Elle n'a pas encore été publiée et n'est donc pas encore validée scientifiquement." Par ailleurs, dans le rapport(2) sur la qualité des eaux d'alimentation, rendu public le vendredi 16 octobre 1998 par le secrétariat d'Etat à la Santé, on peut lire dans les conclusions que "les problèmes prioritaires au niveau sanitaire restent la microbiologie et les nitrates".
Alors, oui ou non, sommes-nous tous des Alzheimer aluminés en puissance victimes de l'immobilisme des pouvoirs publics?
Historiquement, la dangerosité de l'aluminium est apparue à la fin des années 70 avec le cas des patients subissant des hémodialyses répétées. Il s'est avéré que la présence d'aluminium dans l'eau servant à purifier leur sang produisait des encéphalopathies. La neurotoxicité de l'aluminium a ensuite été prouvée chez l'animal. Mais les spécialistes affirment que les lésions provoquées ne ressemblent pas à celles provoquées par la maladie d'Alzheimer. Fin des années 80, des études épidémiologiques ont été effectuées. "A ce jour, il y a autant d'études positives prouvant la relation entre aluminium et maladie d'Alzheimer que d'études négatives. Parmi elles, notre étude possède un point fort: nos malades ont été diagnostiqués et non pas identifiés a posteriori à l'aide des certificats de décès", remarque Daniel Commenges.
Bien que, selon l'OMS, la part d'aluminium ingérée par l'eau de boisson ne soit que d'environ 5% par rapport à celle due aux aliments, "il reste plausible qu'elle soit plus facilement assimilable par notre organisme. Mais l'étude du métabolisme de l'aluminium est difficile, car cet élément ne possède pas d'isotope radioactif que l'on pourrait suivre à l'intérieur du corps", précise Daniel Commenges.

40% des eaux de distribution

La présence d'aluminium dans l'eau du robinet provient des résidus laissés par les techniques d'assainissement. La floculation par sulfate d'alumine a pour but d'enlever certaines impuretés qui troublent l'eau comme les particules argileuses. Selon Jean Rossi, délégué général du SPDE(3), "c'est la grande majorité des eaux de surface, soit environ 40% des eaux de distribution, qui subissent ce traitement. Il existe des techniques alternatives comme la nanofiltration mais elle en est encore au stade du prototype et de l'essai avec l'usine pilote de Méry-sur-Oise qui alimente Auvers-sur-Oise depuis environ deux ans. Son principal inconvénient est qu'elle filtre absolument tout ce qui est plus gros que la molécule. A tel point qu'il est nécessaire de reminéraliser les eaux qu'elle délivre."
En attendant les résultats de la nouvelle étude que Daniel Commenges commencera début 1999 pour apporter la significativité nécessaire à ses premières observations, les plus inquiets pourront appliquer le principe de précaution en buvant de l'eau minérale. Quant au besoin de transparence auquel se doit de répondre le service public, Bernard Kouchner a annoncé que, jointe dès la prochaine facture d'eau, une feuille de synthèse informera chaque abonné une fois l'an sur la qualité de l'eau coulant à son robinet.

*REMY BRUCKERT




1 - La norme européenne, agréée par l'OMS, est de 200 µg d'aluminium par litre d'eau.
2 - http://www.sante.gouv.fr

3 - SPDE: Syndicat professionnel des entreprises de services d'eau et d'assainissement.
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