Bactéries, pesticides,
nitrates, plomb, arsenic? Non, cette fois, c'est l'aluminium qui est mis
en cause. C'est sa présence dans l'eau de notre robinet qui incite
France-Soir à donner l'alerte à la une de son édition
du 14 octobre 1998. Un nouveau scandale de santé publique serait-il
en train d'apparaître?
A la source de la "révélation" de France-Soir:
une communication faite en septembre dernier à un congrès
d'épidémiologie par Daniel Commenges, chercheur de l'unité
Inserm 330 à Bordeaux. Ses travaux établissent en effet qu'il
pourrait y avoir un lien entre l'aluminium contenu dans l'eau et l'apparition
de la maladie d'Alzheimer, maladie neurodégénérative
ou forme de démence qui touche aujourd'hui environ 350 000 personnes
en France. L'étude se base sur des données collectées
depuis 1988 par l'Inserm sur environ 3 500 personnes de plus de 65
ans dans 75 communes de Gironde et de Dordogne. Sur les 255 cas de démence
répertoriés -dont les deux tiers sont des maladies d'Alzheimer,
17 apparaissent dans des communes où les eaux de distribution possèdent
un taux d'aluminium supérieur à 100 µg par litre(1).
Or dix-sept cas, c'est deux fois plus que ce que laissaient prédire
les statistiques de la population étudiée. Daniel Commenges
reste pourtant extrêmement prudent: "Notre étude n'en
est qu'à un stade préliminaire. Elle n'a pas encore été
publiée et n'est donc pas encore validée scientifiquement."
Par ailleurs, dans le rapport(2) sur la qualité
des eaux d'alimentation, rendu public le vendredi 16 octobre 1998 par le
secrétariat d'Etat à la Santé, on peut lire dans les
conclusions que "les problèmes prioritaires au niveau sanitaire
restent la microbiologie et les nitrates".
Alors, oui ou non, sommes-nous tous des Alzheimer aluminés en puissance
victimes de l'immobilisme des pouvoirs publics?
Historiquement, la dangerosité de l'aluminium est apparue à
la fin des années 70 avec le cas des patients subissant des hémodialyses
répétées. Il s'est avéré que la présence
d'aluminium dans l'eau servant à purifier leur sang produisait des
encéphalopathies. La neurotoxicité de l'aluminium a ensuite
été prouvée chez l'animal. Mais les spécialistes
affirment que les lésions provoquées ne ressemblent pas à
celles provoquées par la maladie d'Alzheimer. Fin des années
80, des études épidémiologiques ont été
effectuées. "A ce jour, il y a autant d'études positives
prouvant la relation entre aluminium et maladie d'Alzheimer que d'études
négatives. Parmi elles, notre étude possède un point
fort: nos malades ont été diagnostiqués et non pas
identifiés a posteriori à l'aide des certificats de décès",
remarque Daniel Commenges.
Bien que, selon l'OMS, la part d'aluminium ingérée par l'eau
de boisson ne soit que d'environ 5% par rapport à celle due aux aliments,
"il reste plausible qu'elle soit plus facilement assimilable par
notre organisme. Mais l'étude du métabolisme de l'aluminium
est difficile, car cet élément ne possède pas d'isotope
radioactif que l'on pourrait suivre à l'intérieur du corps",
précise Daniel Commenges.
40% des eaux de distribution
La présence d'aluminium dans l'eau du robinet provient des résidus
laissés par les techniques d'assainissement. La floculation par sulfate
d'alumine a pour but d'enlever certaines impuretés qui troublent
l'eau comme les particules argileuses. Selon Jean Rossi, délégué
général du SPDE(3), "c'est
la grande majorité des eaux de surface, soit environ 40% des eaux
de distribution, qui subissent ce traitement. Il existe des techniques alternatives
comme la nanofiltration mais elle en est encore au stade du prototype et
de l'essai avec l'usine pilote de Méry-sur-Oise qui alimente Auvers-sur-Oise
depuis environ deux ans. Son principal inconvénient est qu'elle filtre
absolument tout ce qui est plus gros que la molécule. A tel point
qu'il est nécessaire de reminéraliser les eaux qu'elle délivre."
En attendant les résultats de la nouvelle étude que Daniel
Commenges commencera début 1999 pour apporter la significativité
nécessaire à ses premières observations, les plus inquiets
pourront appliquer le principe de précaution en buvant de l'eau minérale.
Quant au besoin de transparence auquel se doit de répondre le service
public, Bernard Kouchner a annoncé que, jointe dès la prochaine
facture d'eau, une feuille de synthèse informera chaque abonné
une fois l'an sur la qualité de l'eau coulant à son robinet.
*REMY BRUCKERT |