- SCIENCE ACTUALITES - NOVEMBRE 1998 -

 

Polémique autour d'une greffe

Après les greffes de coeur, de poumons, de rein, de foie, voici qu'une équipe de chirurgiens vient de réaliser la première greffe de main avec donneur. La communauté scientifique s'interroge sur la pertinence d'une telle intervention.
 


Les réactions de rejet sont réduites par des médicaments immunodépresseurs (cortisone, cyclosporine...). Le receveur doit poursuivre le traitement toute sa vie.
PHOTO: © V.Burger/PHANIE

La science-fiction façon Frankenstein serait-elle en train de devenir réalité? Mercredi 23 septembre, à l'hôpital Edouard-Herriot de Lyon, une équipe internationale de huit chirurgiens a greffé la main d'une personne décédée sur l'avant-bras de Clint Hallam, un Néo-zélandais de 48 ans amputé en 1989. Annoncée dès le lendemain lors d'une conférence de presse, cette première suscite de vives réactions dans les milieux médicaux. Du côté des spécialistes de la chirurgie de la main en particulier, la désapprobation est unanime. "Cette intervention n'est pas un exploit, mais une folie!" accuse Guy Foucher, président de la Fédération internationale des sociétés de chirurgie de la main.

Traitement à vie

De fait, si d'un point de vue technique cette greffe est réalisable depuis plus d'un quart de siècle, personne n'avait osé tenter l'aventure en raison du traitement post-opératoire extrêmement contraignant et risqué. Afin de réduire le risque de rejet, le patient devra suivre un traitement immunosuppresseur à vie. Un traitement d'autant plus lourd que si les os, les muscles, les vaisseaux, les nerfs et les tendons de deux personnes peuvent cohabiter sans trop de problèmes, il n'en va pas de même pour la peau: véritable mosaïque antigénique, il n'y a pas de tissu plus immunogène et sensible au rejet. Aussi, le traitement que devra suivre Clint Hallam est-il plus puissant que ceux prescrits en cas de greffe cardiaque. Pour l'occasion, le sérum antilymphocyte de Pasteur Mérieux est associé à deux nouveaux produits récemment issus de la recherche américaine (Mycophénolate mofetil) et japonaise (Tacrolimus). Cette formule donne de bons résultats chez le rat, mais n'a pas encore été validée chez l'homme.

A un prix exorbitant

Si les progrès de la recherche ont permis de réduire la toxicité intrinsèque des médicaments immunosuppresseurs, reste qu'affaiblir le système immunitaire n'est jamais anodin. "Comme en cas de sida, les risques d'infections et de cancers sont considérablement accrus", déclare Guy Foucher. "Sous traitement, la fréquence des cancers est quinze fois plus élevée que la normale", précise Michel Merle, président de la Société française de chirurgie de la main. "Courir ce risque est acceptable quand il s'agit d'une question de vie ou de mort, mais relève de l'inconscience lorsqu'il s'agit de remédier à un problème fonctionnel et non vital."
Aujourd'hui, les recherches se poursuivent dans l'espoir de trouver un traitement immunosuppresseur sans danger. Plutôt que d'induire une immunosuppression globale, les immunologistes cherchent par exemple à la restreindre spécifiquement au greffon. Pour cela, ils tentent de munir ce dernier de molécules "actives" (des anticorps par exemple) capables de détruire les cellules du système immunitaire du receveur qui se risquerait à l'agresser. Même si l'on disposait d'un traitement miracle, la greffe n'était sans doute pas, dans le cas de Clint Hallam, le choix le plus évident. En effet, une main greffée sur un homme de 48 ans amputé depuis neuf ans n'a pratiquement aucune chance de redevenir fonctionnelle. "A partir de vingt ans, les nerfs perdent leur capacité à se régénérer", explique Stéphane Romano de l'Institut français de chirurgie de la main. "En outre, après la perte d'un membre, se produit un phénomène d'exclusion corticale: le cerveau "oublie" le membre absent et devient incapable de faire fonctionner le greffon."
A ces importants risques d'échec s'ajoute le problème de la pénurie de donneurs d'organes et un prix exorbitant: plus de 500 000 francs la première année, tous traitements compris, auquel s'ajoute le prix du traitement immunosuppresseur (de 80 à 170 francs par jour). Autant dire que ce type d'intervention n'est pas près de se généraliser.
Aussi le communiqué de presse de l'opération peut-il paraître surprenant quand il souligne "l'espoir pour les millions de victimes d'accidents du travail, d'accidents domestiques, les rescapés de la guerre et des mines et ceux nés de malformations congénitales". Même si les motivations du patient sont légitimes, la prise de risque de la part des médecins apparaît importante. D'autant qu'il existe aujourd'hui des prothèses esthétiques que l'on peut actionner par l'intermédiaire des muscles du moignon. Elles donnent de bons résultats mécaniques et ne nécessitent pas de traitement immunosuppresseur ni de suivi psychologique. Car accepter de vivre avec l'organe d'un mort n'est jamais chose aisée, surtout lorsqu'il s'agit d'un organe aussi présent et visible qu'une main...

* CLOTILDE LEGER


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