- SCIENCE ACTUALITES - JUIN 1999

  Outre les problèmes de rejets, le principal frein aux greffes d'organes reste encore le manque de donneurs. Pour pallier cette pénurie d'organes, les chercheurs envisagent maintenant de greffer des organes animaux dans le corps humain. Ce qui n'est pas sans poser de nombreux problèmes.

Enjeux et risques des xénogreffes

Les techniques de greffes humaines sont de mieux en mieux maîtrisées: l'année dernière, des chirurgiens lyonnais avaient réussi la prouesse chirurgicale de greffer à un homme amputé d'une main celle d'un autre. Les rejets sont mieux évités mais les organes à greffer encore beaucoup trop rares. "Depuis des années, le nombre de patients en liste d'attente est en constante augmentation, expliquent Bärbel Hüsing, chercheur en biologie en Allemagne et Lucienne Rey, géographe et chercheur en science naturelle, dans La Rercheche du mois de mai. L'an dernier, ils étaient plus de 40 000 Américains et 6 000 Britanniques inscrits sur ces listes. En Suisse, par exemple, le délai moyen d'attente pour un rein peut atteindre plus de deux ans. Pour d'autres organes également, les délais sont tels que tous les malades inscrits pour une transplantation n'y survivent pas." D'où l'idée d'avoir recours aux organes animaux. Les avantages? Un stock illimité d'organes, des opérations qui pourraient être planifiées et non plus exécutées in extremis, mais aussi moins de souffrance psychologique pour les transplantés qui ont à vivre "en sachant qu'ils doivent leur propre survie à la mort d'un autre être humain", écrivent les deux chercheurs. Mais si les greffes d'organes animaux sur des corps humains (xénogreffes) ouvrent de nouvelles perspectives et de nouveaux espoirs à la transplantation d'organes, elles semblent encore loin de pouvoir être mises en oeuvre. Rejet de greffe, incompatibilité des physiologies humaine et animale et risques d'infection: tels sont les trois obstacles majeurs à la réussite des xénogreffes. Le premier pourrait éventuellement être résolu grâce à la création de porcs transgéniques. Mais on connaît encore peu de chose sur la compatibilité anatomique et physiologique des organes porcins et humains. Par exemple "on ignore si des organes animaux peuvent être contrôlés par des hormones humaines", expliquent Bärbel Hüsing et Lucienne Rey. Quant au risque infectieux, pour Fritz Bach, immunologue à la Harvard Medical School interrogé par La Recherche, il est sans doute le plus inquiétant. En effet, selon lui, "la xénotransplantation pourrait favoriser l'infection du receveur par un virus porcin et, dans un deuxième temps, cette infection pourrait se transmettre [...] finalement à la population toute entière. [...] Il y a danger". Une série de dispositions juridiques et de conventions internationales sont en cours pour prendre en compte et limiter les risques d'infection. Mais, selon les experts,"il faudra attendre quinze à vingt ans avant que cette méthode ne soit largement répandue".

* JULIE LASTERADE

Quelques faits surprenants de l'histoire de la médecine

Dans le passé, quelques greffes d'organes animaux avaient déjà été tentées sans qu'elles soient rentrées dans la pratique. "En juin 1889, le physiologiste Adolphe Brown-Séquard annonce qu'il s'est injecté sous la peau un extrait aqueux de testicules broyés de chien et de cobaye. Ses injections lui ont redonné, prétend-il, des forces physiques et des capacités que l'âge avait atténué", raconte Jean-Louis Fisher, enseignant à l'université Paris 8, dans Pour la Science de mai. C'est le début de la recherche en endocrinologie, de l'organothérapie "où l'on administre des extraits d'organes animaux pour pallier une déficience".
Mais avant les premières véritables greffes d'organes animaux sur les hommes, trente ans s'écoulent. Car finalement le liquide de Brown-Séquard "fait à partir d'extraits testiculaires se révèle vite inefficace". Alors, Serge Voronoff, "chirurgien habile et d'une grande ingéniosité" prend le relais. "Le 12 juin 1920, il pratique la première greffe officielle de testicule de chimpanzé à l'homme", continue Jean-Louis Fisher. Et pendant ces années 1920, ce sont des dizaines d'hommes qui se font opérer dans l'espoir de retrouver des fonctions physiques, intellectuelles et génitales.
En 1930, "en France, cinq cents hommes ont reçu une greffe et plusieurs milliers dans le monde ont enduré ce type d'intervention". Une méthode aussi abondamment pratiquée aux Etats-Unis, en Italie, au Portugal, en Russie, au Brésil, au Chili, en Inde et en Angleterre. Mais toutefois peu concluante, car plusieurs années après l'opération, des restes de greffons de testicules de chimpanzés sont en réalité, nécrosés et dépourvus des cellules qui sécrétent l'hormone mâle.
"Dans la pratique, les femmes ne sont pas oubliées", continue le chercheur. "Certaines sont greffées avec des ovaires de guenons pour pallier les inconvénients de la ménopause." Voronoff greffa même un ovaire de femme sur une femelle chimpanzé avant de l'inséminer avec du sperme humain. Sans succès. Le système immunitaire humain avait raison de ces greffons avec lesquels il n'était pas compatible.

* JULIE LASTERADE



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