- SCIENCE ACTUALITES - JUILLET-AOUT 1999 -

 

OGM: la science prise de vitesse

La virulence de la polémique sur les OGM a pris les scientifiques de court. Sommés de rendre des expertises, ils tentent de combler leur retard mais leurs débats ont lieu sur la place publique dans un contexte houleux.


L'un des maïs génétiquement modifié intègre un insecticide efficace contre les larves de pyrale qui ravagent le maïs. Mais ce "gène insecticide" affecte-t-il d'autres papillons?
PHOTO: © Nicole Hawlitzky/INRA

Les OGM tuent d'inoffensifs papillons! Tel était en substance le message diffusé par la revue scientifique Nature *, le 20 mai dernier, qui a provoqué la suspension de commercialisation par la commission de Bruxelles d'une plante transgénique insecticide. Pourtant, trois semaines plus tard, les auteurs de l'article ont repris la parole pour modérer leurs propos. Il est vrai qu'ils ne s'appuyaient que sur des expériences de laboratoire où des papillons étaient enfermés avec des plantes couvertes d'une épaisse couche de pollen de maïs transgénique résistant à la pyrale, un papillon ravageur. Cet épisode de la "guerre des transgéniques" montre l'embarras de la science face au débat qui fait rage. En effet, sous la pression des autorités et de l'opinion publique, les études se multiplient. Quand il ne s'agit pas de papillons, c'est un problème de "super-mauvaises herbes", de contamination des bactéries de notre système digestif par l'ADN végétal, de nuisance sur les abeilles, de transmission extra-sexuée des gènes...
"Avec un traitement comme celui réservé aux OGM aujourd'hui, critique Jean-Pierre Prunier, chargé de mission à la direction scientifique des productions végétales de l'Inra, la pomme de terre aurait été rejetée comme aliment toxique. Et même la vaccination n'aurait pas eu droit de cité". Il est vrai que jamais auparavant les recherches n'avaient été poussées aussi loin pour des plantes destinées à la consommation. Jusqu'ici, lorsque de nouvelles variétés étaient mises au point par les sélectionneurs, elles étaient testées sommairement. Les modifications génétiques étaient beaucoup plus nombreuses et, de ce fait, il était impossible de se faire une idée très précise des conséquences sur l'environnement et la santé. "Avec les OGM tout est bien différent! constate Jean-Pierre Prunier. Il n'y a que quelques gènes d'ajoutés, si bien que les scientifiques ont la possibilité de les suivre à la trace et d'en mesurer très précisément l'impact."

Comme le nucléaire, il y a quelques années?

Ce qui vient compliquer terriblement la tâche des chercheurs, c'est le rythme effréné imposé par l'industrie. Comme le souligne Daniel Boy, directeur de recherche à la fondation nationale des sciences politiques et auteur du Progrès en procès **, "les plantes transgéniques sont une techno-science par excellence, c'est-à-dire qu'elles sont directement applicables à des fins commerciales". En 1994, le poste "recherche-développement" dans les firmes de biotechnologies représentait 7 milliards de dollars, soit 91% du chiffre d'affaires du secteur, l'un des plus forts taux de l'industrie. Les investissements privés ont donc été si colossaux qu'un énorme fossé s'est creusé avec la recherche publique. Aujourd'hui, les laboratoires travaillent donc à combler ce décalage en répondant aux questions que l'on n'a pas pris le temps de se poser avant l'introduction des OGM sur le marché. Avec l'inconvénient que l'habituel débat scientifique se déroule dorénavant en public, sans le recul nécessaire. En outre les controverses semblent se focaliser uniquement sur les risques des plantes génétiquement modifiées. Si bien que l'opinion publique perçoit les OGM comme bien plus dangereux que les produits agricoles industriels classiques. Autre effet pervers de cette situation, les scientifiques deviennent la cible de la fronde anti-OGM. Une culture de colza de l'Inra de Rennes a ainsi été fauchée par des opposants, tandis qu'une serre de recherche du Cirad à Montpellier était dévastée un peu plus tard.
Pour Daniel Boy, "l'agitation rencontrée autour des OGM ressemble fort à celle du nucléaire, il y a quelques années". Partout dans le monde, sauf pendant un temps en France, l'opinion publique y a joué un rôle important puisque dans certains pays cette énergie a tout simplement été mise de côté après consultation. Un sort similaire menacerait-il les OGM en Europe? Il est trop tôt pour le dire, mais un mouvement de recul semble s'amorcer. Après avoir soutenu les OGM, les industriels de l'agro-alimentaire prennent leurs distances. Ainsi, après les firmes Unilever et Nestlé c'est au tour de Danone d'annoncer qu'elle n'en commercialisera pas en Europe. Qui plus est, certains pays de l'Union européenne, dont la France, bataillent pour instaurer un moratoire de plusieurs années sur leur commercialisation. Une manière de donner aux scientifiques le temps de combler leur retard et de répondre, enfin, aux inconnues qui demeurent.

*EMMANUEL JULLIEN



* Nature, vol.399, p.214.
** "Le progrès en procès", Presses de la Renaissance, 1999.
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Lire aussi dans nos archives: "Agriculture, la course aux gènes", avril 1999.
Ecouter en radio: "Faut-il rendre les semences stériles?", avril 1999
et "La France face aux aliments transgéniques", juillet-août 1998.


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