- SCIENCE ACTUALITES - JUILLET-AOUT 1999 -

 

Baptême du feu pour Ariane 5

La fusée européenne fait ses débuts commerciaux. Elle n'a pas droit à l'erreur. La concurrence mondiale devient féroce et le marché des satellites est en pleine révolution.


Dans l'atelier de carénage d'Arianespace, installation de la Speltra (Structure Porteuse Externe pour Lancement Multiple Ariane) qui permet un double lancement de satellites.
PHOTO: © ARIANESPACE

Après avoir conquis l'espace, Ariane 5 part à la conquête du client. La nouvelle fusée européenne, qui a parfaitement réussi son dernier vol d'essai en octobre 1998, commence cet été sa carrière commerciale. En ouverture du programme: le lancement de deux satellites de télécommunications, l'indonésien Telkom-1 et AsiaStar, de la société WorldSpace. Ensuite, si tout va bien, trois nouveaux lancements devraient avoir lieu d'ici la fin de l'année. Ariane 5 devra réaliser un "sans faute", si elle veut convaincre les propriétaires de satellites du monde entier de lui confier la mise sur orbite de leurs précieux bébés. Les Européens, qui ont investi 45 milliards de francs pour créer la nouvelle fusée (voir focus), sont confiants. La famille Ariane a derrière elle vingt ans d'expérience et plus d'une centaine de lancements. Elle a conquis près de 60% du marché des satellites civils, au nez et à la barbe des Américains. Mais la petite dernière n'aura pas la tâche facile car la concurrence s'organise. Les Etats-Unis, qui avaient laissé le champ libre à Ariane dans les années 80 en misant tout sur la navette spatiale, ont tiré la leçon de leur erreur. "Ils veulent reprendre la tête de la compétition", prévient Guy Laslande, du Centre national d'études spatiales (CNES), l'un des "pères" de la fusée européenne. Les Américains préparent des générations entièrement nouvelles de leurs fusées Delta et Atlas qui viendront, dans les prochaines années, menacer Ariane 5.

12 lancements par an

Les Russes, longtemps absents du marché des satellites commerciaux, ont rompu leur isolement. Ils viennent concurrencer le lanceur européen avec leur fusée Proton et s'allient volontiers à des partenaires étrangers. Dernier exemple en date: la construction de Sea Launch, une ancienne plate-forme pétrolière reconvertie en site de lancement mobile. Ce projet audacieux associe l'Américain Boeing et des constructeurs russe et ukrainien. Sea Launch a réussi son premier lancement en mars dernier et revendique sa part du marché. Chinois et Japonais sont aussi sur les rangs. La lutte s'annonce d'autant plus féroce que le marché des satellites a tendance à stagner, notamment à cause de la crise asiatique. "Ariane 5 arrive dans un environnement plus dur, résume Patrick Rudloff, directeur du "business development" chez Arianespace, la société qui exploite la fusée européenne. A nous d'apporter les bonnes réponses pour rester compétitifs."
Premier impératif: réduire les coûts de fabrication d'Ariane 5. A terme, l'objectif est de produire la fusée 50% moins cher. En même temps, Arianespace veut accélérer le rythme de ses lancements qui pourront atteindre d'ici 2002 la fréquence de douze par an. La fusée européenne devra aussi se transformer sans cesse, pour s'adapter aux nouveaux satellites qui arrivent sur le marché. Les satellites géostationnaires* de télécommunications, de plus en plus puissants, ne cessent de s'alourdir. Leur poids moyen devrait passer de 3 à 4 tonnes en quelques années. Or, Ariane 5 ne peut convoyer au maximum que deux satellites de 3 tonnes chacun. Elle va donc porter sa capacité de 6 à 11 tonnes d'ici 2005. Autre marché à conquérir: celui des "constellations", des réseaux constitués de dizaines de satellites entourant la Terre, qui sont utilisés pour la téléphonie et le multimédia. Les fusées devront être capables de placer plusieurs de ces satellites à différents endroits, au cours d'un même vol. Pour cela, le moteur de l'étage supérieur d'Ariane 5 va être modifié dès 2001 afin qu'il puisse se rallumer plusieurs fois dans l'espace.
Et ensuite? Déjà, l'Europe spatiale réfléchit à la fusée du futur. Pour réduire encore les coûts, une seule solution: mettre au point un modèle réutilisable. Mais pour y parvenir à un prix raisonnable, il faut inventer de nouveaux matériaux, de nouveaux moteurs... Ariane 5 a une belle carrière devant elle: la relève n'est pas attendue avant une vingtaine d'années.

*MARC BERTOLA



Focus

Après deux lancements (Ariane 4) réussis en temps et en heure, le début de l'année a été marqué par des retards dans la livraison des satellites, pour cause de panneaux solaires déficients. En conséquence: dès la fin juillet les cadences des opérations devraient s'accélérer brutalement. Au total, d'ici la fin de l'année, trois Ariane 5 et six Ariane 4 devraient emporter onze satellites: un pari risqué...



*Géostationnaire: positionné en permanence au-dessus d'un point terrestre précis, à 35 786 km d'altitude.
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