- SCIENCE ACTUALITES - SEPTEMBRE 1999

  Remarquée pour la première fois en 1984, la Caulerpa taxifolia menace les fonds marins. D'où vient-elle, comment y faire face? Libération revient sur cet épineux problème qui divise la communauté scientifique et, en cinq pleines pages, en fait son feuilleton de l'été.

L'algue tueuse met le feu sous la mer

Qui est-elle? "Son feuillage tapisse les fonds sableux, pénètre les forêts sous-marines de posidonies. Et les colmate peu à peu. [...] Elle a colonisé des milliers d'hectares de fonds marins le long du littoral, entre -5 et -35 mètres depuis 1984. [...] Au toucher, elle est soyeuse et caressante. Mais dessous, la vase domine", écrit Matthieu Ecoiffier dans Libération du 2 août, ouvrant ainsi le dossier de l'enquête sur la Caulerpa taxifolia. Celle que certains appellent aussi "l'algue tueuse" ou bien encore "l'alien des mers". Capable de pousser de 2 cm par jour, lorsque l'eau dépasse 18°C, alors qu'un herbier de posidonie ne progresse que de 3 m par siècle, capable de s'autobouturer "à l'infini sans le moindre rapport sexuel", profitant du plus petit brin disséminé par la marée ou d'un filet de pêche pour ancrer d'autres colonies un peu plus loin, Caulerpa taxifolia n'en finit pas d'envahir les côtes méditerranéennes françaises. "Les hauts fonds et les pics sont envahis. Avant, il y avait des algues rouges et des gorgones jaunes, maintenant, tout est vert", confie Alexandre Meinesz, professeur de biologie et auteur d'une thèse sur les caulerpes, au journaliste de Libération. Elle n'est pas toxique pour l'homme, mais les autres algues n'y résistent pas. Elle les étouffe. Du véritable chiendent contre lequel personne n'a encore trouvé de parade. "En 1991, deux plongeurs avec un Zodiac auraient suffi pour éradiquer les 100m2 envahis. Maintenant, l'algue couvre des centaines d'hectares, regrette l'un des protagonistes de l'affaire. Il est grand temps de créer une fonction de jardinier de la mer, remarque Libération du 5 août.

Des poubelles entières vidées en mer

Dès lors, les scientifiques n'ont de cesse de chercher et de mettre au point les moyens qui viendront à bout de l'algue tueuse. Bâches en plastique, ultrasons, chalumeaux, pompes à eaux? "Ça n'a jamais marché qu'en laboratoire", déplorent les chercheurs. Alors, outre la production d'ions cuivre, (mais "pour produire ne serait-ce que les 2,5 grammes de cuivre nécessaires pour éradiquer un mètre carré d'algue, il faut rester deux minutes et demie avec un courant établi de 50 ampères", rappelle le quotidien), les biologistes de la mer misent sur Oxynoe olivacea, une limace croqueuse de taxifolia. Mais Dominique Voynet, la ministre de l'Environnement, reste méfiante: "Des solutions efficaces, il n'y en a pas. Celles qui pourraient l'être? Abaisser la température de la Méditerranée, bravo, mais comment? On ne va pas non plus tapisser tous les fonds de couvertures! Et quant à la fameuse limace, ceux qui préconisent son introduction en mer ne disent pas ce qu'il faudra faire si elle prolifère à son tour. Pour l'instant, on cherche, on informe et c'est tout!" Et pendant ce temps, l'algue continue sa progression et la polémique entre scientifiques n'en finit pas. Car depuis les premières observations de l'algue sur la Côte d'Azur, les chercheurs ne cessent de s'interroger sur son origine. Les uns soupçonnant l'aquarium de Monaco d'avoir le premier introduit l'algue en Méditerranée, les autres, les responsables dudit aquarium rejetant toute responsabilité, soutenant la thèse selon laquelle la Caulerpa taxifolia aurait en réalité toujours vécu en Méditerranée et aurait bénéficié des hivers plus doux, voire "serait une résurrection d'une espèce tropicale dormante. Venue de la mer Rouge, elle aurait effectué une migration par le Canal de Suez", rapporte encore Libération du 4 août. Pour Alexandre Meinesz, la réalité est toute autre, il laisse entendre qu'elle viendrait des aquariums de Monaco. Denis Ody par exemple, un ancien de l'équipe Cousteau, se souvient de ce responsable des aquariums de musée lui racontant "comment, lorsqu'il était nécessaire de nettoyer les bassins envahis par la Caulerpa, des poubelles entières remplies d'algues fraîchement arrachées étaient jetées à la mer par les fenêtres. Pourquoi? tout simplement parce que le trajet qu'il fallait emprunter pour les amener jusqu'au dépôt d'ordures était long et difficile avec une poubelle encombrante et que personne n'aurait imaginé à l'époque qu'une algue tropicale puisse survivre en Méditerranée".

Études génétiques

D'analyses biochimiques en analyses génétiques, il semblerait que la théorie d'Alexandre Meinesz soit la bonne. En effet, "deux études génétiques de l'algue tueuse, publiées en octobre 98, devraient mettre fin à la polémique, explique le journaliste de Libération daté du 4 août. La première réalisée par des chercheurs suisses conclut à des similarités étonnantes entre les séquences d'ADN des Caulerpa taxifolia prélevées dans les aquariums où elle est apparue la première fois (Stuttgart et Nancy -qui ont alimenté celui de Monaco-), et celle retrouvée en Méditerranée. La seconde, hollandaise, montre que les Caulerpa mexicana et taxifolia n'ont pas la même carte d'identité génétique. Exit la théorie de la métamorphose..."

* JULIE LASTERADE




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