"A l'heure actuelle,
l'immense majorité des toxicomanes qui suivent une cure de désintoxication
rechutent", constate Bernard Roques (1),
directeur de l'unité de pharmacochimie moléculaire et structurale
(Inserm/CNRS). Et pour cause, en plus de créer une dépendance
physique, la consommation de drogues entraîne une dépendance
psychique caractérisée par le besoin soudain et irrépressible
de se procurer le produit. A l'origine de ce phénomène, l'effet
pervers des substances psychotropes sur le "système de récompense"
du cerveau, qui procure ainsi une sensation de plaisir. Aussi, pour lutter
contre la toxicomanie, l'idéal serait de parvenir à traiter
la dépendance plutôt que de recourir à des produits
de substitution (méthadone, patch de nicotine) qui eux-mêmes
entraînent une autre dépendance.
Dans ce domaine, plusieurs découvertes majeures ont été
faites ces dernières années: les récents progrès
de la neurobiologie ont permis d'élucider, en partie au moins, les
mécanismes d'action des drogues et notamment de mettre en évidence
l'importance du rôle de la dopamine (2) dans
le phénomène de dépendance. Aujourd'hui, les travaux
visant à tirer parti de ces nouvelles connaissances se multiplient
dans le monde. Ainsi l'équipe de Pierre Sokoloff et Jean-Charles
Schwartz, du centre Paul-Broca(3) à Paris, qui
avait découvert en 1989 l'une des cibles de la dopamine (le récepteur
D3), vient-elle de mettre en évidence qu'une molécule, baptisée
BP 897, pouvait agir sur la dopamine sécrétée suite
à la prise de cocaïne et s'opposer à ses effets psychostimulants.
"Comme tous les produits induisant une dépendance chez l'homme
agissent par l'intermédiaire de la dopamine et de son récepteur
D3, le BP 897 pourrait être utilisé pour traiter la dépendance
à d'autres drogues que la cocaïne: opiacés, nicotine
et alcool", explique Pierre Sokoloff.
Et pourquoi pas un vaccin?
Pour lutter contre la toxicomanie, d'autres approches sont également
à l'étude. "Aux Etats-Unis, les scientifiques explorent
la piste du vaccin", relate Bernard Roques. L'idée de vacciner
contre la drogue, c'est-à-dire d'induire, chez le toxicomane, la
production d'anticorps capables de "bloquer" la substance avant
qu'elle n'arrive au cerveau, n'est pas nouvelle.
Dès 1974, des scientifiques américains avaient mis en évidence
que l'injection d'une molécule dérivée de l'héroïne
permettait d'infléchir le comportement d'autoadministration de la
drogue chez des macaques. Vingt ans plus tard, l'équipe de Kim Janda
du Scripps Research Institute de La Jolla (Californie) montrait qu'il était
possible d'immuniser des rats contre la cocaïne en leur administrant
un analogue de la molécule savamment modifié. Présentés
en août dernier à la Nouvelle-Orléans lors du congrès
annuel de la Société de chimie, les résultats paraissent
tellement encourageants que les chercheurs envisagent de passer à
l'expérimentation humaine d'ici la fin de l'année. Une autre
équipe de scientifiques, ceux de la société Immunologic
Pharmaceutical Corporation à Waltham, Massachusetts, compte faire
de même.
Mais la solution du vaccin ne paraît pas judicieuse à tout
le monde. "Le vaccin peut être utile pour obtenir une détoxification
rapide, par exemple en cas de surdose, mais n'est absolument pas un traitement
de la toxicomanie, estime Pierre Sokoloff. En bloquant partiellement
ou totalement l'effet de la drogue, les anticorps accentuent le phénomène
de manque et conduisent de ce fait à une surconsommation de produit."
L'approche vaccinale (à base d'anticorps) resterait donc valable
dans certains cas comme le traitement d'urgence. Ainsi la société
franco-américaine DrugAbuse-Science propose-t-elle d'utiliser des
anticorps produits à l'échelle industrielle à partir
de sang de cheval pour contrer les effets de l'overdose. Si tout se passe
comme prévu, le produit devrait être commercialisé dès
2001. Dans la même voie, très récemment, une équipe
américaine a mis au point des anticorps catalytiques capables de
se fixer à la cocaïne et de la découper en morceaux inactifs.
A l'évidence, la lutte contre la toxicomanie s'oriente vers de nombreuses
pistes de recherche. Une des dernières en date consiste à
activer artificiellement mais de manière limitée le "système
de plaisir" du cerveau en inhibant la dégradation des endorphines,
des substances sécrétées par le cerveau et qui engendrent
naturellement la sécrétion de dopamine. "Ainsi, les
toxicomanes n'éprouveraient plus le besoin de se droguer",
s'enthousiame Bernard Roques. Les résultats chez le rat sont, paraît-il,
très prometteurs...
* CLOTILDE LÉGER |