- SCIENCE ACTUALITES - OCTOBRE 1999 -

 

En guerre contre la dépendance

Dans la lutte contre la toxicomanie, la connaissance croissante des mécanismes d'action des substances psychotropes permet d'envisager la mise au point de traitements efficaces pour enrayer le phénomène de la dépendance.


De la fleur ou des feuilles de coca au crack, en passant par la poudre de cocaïne...
PHOTO: © http://www.addictions.org/powder.html

"A l'heure actuelle, l'immense majorité des toxicomanes qui suivent une cure de désintoxication rechutent", constate Bernard Roques (1), directeur de l'unité de pharmacochimie moléculaire et structurale (Inserm/CNRS). Et pour cause, en plus de créer une dépendance physique, la consommation de drogues entraîne une dépendance psychique caractérisée par le besoin soudain et irrépressible de se procurer le produit. A l'origine de ce phénomène, l'effet pervers des substances psychotropes sur le "système de récompense" du cerveau, qui procure ainsi une sensation de plaisir. Aussi, pour lutter contre la toxicomanie, l'idéal serait de parvenir à traiter la dépendance plutôt que de recourir à des produits de substitution (méthadone, patch de nicotine) qui eux-mêmes entraînent une autre dépendance.
Dans ce domaine, plusieurs découvertes majeures ont été faites ces dernières années: les récents progrès de la neurobiologie ont permis d'élucider, en partie au moins, les mécanismes d'action des drogues et notamment de mettre en évidence l'importance du rôle de la dopamine (2) dans le phénomène de dépendance. Aujourd'hui, les travaux visant à tirer parti de ces nouvelles connaissances se multiplient dans le monde. Ainsi l'équipe de Pierre Sokoloff et Jean-Charles Schwartz, du centre Paul-Broca(3) à Paris, qui avait découvert en 1989 l'une des cibles de la dopamine (le récepteur D3), vient-elle de mettre en évidence qu'une molécule, baptisée BP 897, pouvait agir sur la dopamine sécrétée suite à la prise de cocaïne et s'opposer à ses effets psychostimulants. "Comme tous les produits induisant une dépendance chez l'homme agissent par l'intermédiaire de la dopamine et de son récepteur D3, le BP 897 pourrait être utilisé pour traiter la dépendance à d'autres drogues que la cocaïne: opiacés, nicotine et alcool", explique Pierre Sokoloff.

Et pourquoi pas un vaccin?

Pour lutter contre la toxicomanie, d'autres approches sont également à l'étude. "Aux Etats-Unis, les scientifiques explorent la piste du vaccin", relate Bernard Roques. L'idée de vacciner contre la drogue, c'est-à-dire d'induire, chez le toxicomane, la production d'anticorps capables de "bloquer" la substance avant qu'elle n'arrive au cerveau, n'est pas nouvelle.
Dès 1974, des scientifiques américains avaient mis en évidence que l'injection d'une molécule dérivée de l'héroïne permettait d'infléchir le comportement d'autoadministration de la drogue chez des macaques. Vingt ans plus tard, l'équipe de Kim Janda du Scripps Research Institute de La Jolla (Californie) montrait qu'il était possible d'immuniser des rats contre la cocaïne en leur administrant un analogue de la molécule savamment modifié. Présentés en août dernier à la Nouvelle-Orléans lors du congrès annuel de la Société de chimie, les résultats paraissent tellement encourageants que les chercheurs envisagent de passer à l'expérimentation humaine d'ici la fin de l'année. Une autre équipe de scientifiques, ceux de la société Immunologic Pharmaceutical Corporation à Waltham, Massachusetts, compte faire de même.
Mais la solution du vaccin ne paraît pas judicieuse à tout le monde. "Le vaccin peut être utile pour obtenir une détoxification rapide, par exemple en cas de surdose, mais n'est absolument pas un traitement de la toxicomanie, estime Pierre Sokoloff. En bloquant partiellement ou totalement l'effet de la drogue, les anticorps accentuent le phénomène de manque et conduisent de ce fait à une surconsommation de produit."
L'approche vaccinale (à base d'anticorps) resterait donc valable dans certains cas comme le traitement d'urgence. Ainsi la société franco-américaine DrugAbuse-Science propose-t-elle d'utiliser des anticorps produits à l'échelle industrielle à partir de sang de cheval pour contrer les effets de l'overdose. Si tout se passe comme prévu, le produit devrait être commercialisé dès 2001. Dans la même voie, très récemment, une équipe américaine a mis au point des anticorps catalytiques capables de se fixer à la cocaïne et de la découper en morceaux inactifs.
A l'évidence, la lutte contre la toxicomanie s'oriente vers de nombreuses pistes de recherche. Une des dernières en date consiste à activer artificiellement mais de manière limitée le "système de plaisir" du cerveau en inhibant la dégradation des endorphines, des substances sécrétées par le cerveau et qui engendrent naturellement la sécrétion de dopamine. "Ainsi, les toxicomanes n'éprouveraient plus le besoin de se droguer", s'enthousiame Bernard Roques. Les résultats chez le rat sont, paraît-il, très prometteurs...

* CLOTILDE LÉGER




1- Rapport au secrétariat d'Etat à la Santé "La dangerosité des drogues" par Bernard Roques, éditions Odile Jacob- La documentation française.
2- Substance sécrétée dans le cortex antérieur par des neurones spécialisés.
3- Lire aussi dans les archives: les Echos de la Médecine, septembre 99.

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