PALÉONTOLOGIE

Science actualités juillet-août 2000

Le premier migrant en Europe

Quand les premiers hommes sont-ils passés de leur berceau, le continent africain, à l’Europe et à l’Asie? Les crânes d’Homo ergaster découverts en Géorgie font faire à cette migration un bond en arrière d’un million d’années.

Le site de Dmanissi se trouve au sud de la Géorgie, non loin de la frontière avec l’Arménie.

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©Gouram Tsibakhachvili



 

La découverte qui remet en cause ce que l’on savait sur la migration de nos ancêtres hors d’Afrique débute par une excursion scolaire. Au mois de mai 1999, des élèves de Tbilissi -capitale de la Géorgie- visitent le site de Dmanissi. Leurs accompagnateurs, Gotcha Kiradze et David Jvania travaillent pour le projet international de recherche lancé en 1991. Ils expliquent aux enfants qu’à cet endroit, en 1936, ont été mis au jour les vestiges d’une ville médiévale détruite par les Mongols au XIIIe siècle. Qu’en 1983, on y a trouvé des outils vieux de plus de 2 millions d’années. Et qu’en 1991, le site a fait parler de lui avec la découverte d’une mandibule que le paléoanthropologue géorgien Léo Gabunia attribue à un Homo ergaster, cet Homo erectus africain archaïque qui vivait il y a près de deux millions d’années.
Les enfants grattent le promontoire sédimentaire. L’oeil vigilant de Gotcha Kiradze repère un bout d’os. Un morceau de crâne. De retour à Tbilissi, il le montre à David Lordkipanidze, directeur du département de Géologie et de Paléontologie du musée d’Etat de Géorgie. Et le lendemain, 31 mai 1999, l’équipe déterre le premier crâne. Le deuxième apparaît le 22 juillet suivant: un homme et une femme.

Crânes d'Homo ergaster

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©Gouram Tsibakhachvili

 

 

 

 

1-Science, 12 mai 2000. Les travaux ont été conduits par Marie-Antoinette de Lumley (CNRS) et Léo Gabounia (Académie des sciences de Géorgie)

 

"Il n’est pas besoin d’être un grand paléontologue pour dire qu’il s’agit d’Homo ergaster, affirme David Lordkipanidze. Lorsque le professeur Gabunia avait découvert la mandibule, c’était difficile à accepter. Mais là, les doutes ont été levés dans la communauté scientifique lorsque nous avons présenté les moulages de nos deux crânes au congrès de Tautavel, en avril dernier, en France(1)." Le plus important dans le diagnostic, c’est la capacité de la boîte crânienne. Celle de la femme de Dmanissi est de 650 cm3, celle de l’homme atteint 760 cm3. Les fronts sont bas et fuyants, les crânes en forme d’obus. La confusion n’est pas possible avec un Homo erectus classique, dont la contenance crânienne dépasse les 1 000 cm3.

Etendre sa zone de chasse

Mais la grande force de Dmanissi, c’est la richesse du fond sédimentaire. Pour dater ces crânes, le groupe de recherches a employé la géochronologie (le calcul du ratio argon 40 sur argon 39), a effectué une analyse paléomagnétique des différentes strates et a étudié les quelque deux mille fossiles de vertébrés déterrés. La présence du Mimomys ostramosensis fut décisive. Cet ancêtre du rat taupier fournit une datation très précise, étant l’un des rares cas d’évolution graduelle dans l’histoire des vertébrés. Il vivait il y a 1,7 million d’années. L’étude des roches volcaniques confirme ces résultats.
Capitale également, l’exhumation de 800 outils très rudimentaires semblables à ceux utilisés au Kenya à la même époque. "Cela signifie, souligne David Lordkipanidze, que l’espèce s’est dispersée rapidement. Dmanissi démontre que ce n’est pas l’innovation technologique qui a poussé l’homme à migrer. Beaucoup pensaient qu’il n’avait été capable de quitter l’Afrique qu’à partir du moment où il a fabriqué des outils bifaces. Pour moi, le motif est biologique. L’homme étant carnivore, il devait étendre sa zone de chasse. Nous pensons qu’il est venu par le Proche-Orient. En Géorgie, le paysage ressemblait à celui d’Afrique, mais le climat devait être plus humide, méditerranéen. L’Homo ergaster faisait partie de cette communauté biologique où l’on retrouve l’autruche, la girafe, le tigre des sables. L’ancêtre du groupe, l’Homo habilis, a été trouvé en Afrique." Grâce à ses cousins d’Afrique, le paléontologue géorgien peut esquisser un portrait de l’homme de Dmanissi: "Grand et fort (le squelette d’un enfant de 12 ans retrouvé au Kenya mesure 1,60 m), il se tient debout. Il appartient au groupe qui découvrira le feu moins de 300 000 ans plus tard. Peut-être l’a-t-il déjà trouvé? Il vit en groupe, parle par onomatopées. Charognard, l’Homo ergaster est aussi le premier chasseur. Il tue de petits cervidés. Les grands carnivores de la savane représentent à la fois un danger et une source de nourriture. L’homme récupère les restes de leurs repas. Celui de Dmanissi vivait au bord d’un lac."
La suite de son épopée? Elle reste floue. L’homme de Dmanissi a détrôné les plus anciens restes humains connus en Europe: ceux d’Atapuerka en Espagne datent de 780 000 ans. Mais sur l’île de Java et en Chine, des traces de présence humaine remonteraient à deux millions d’années. Confirmées, ces découvertes suggèreraient la migration d’autres hominidés avant l’homme de Dmanissi. La suite de l’évolution de l’espèce bifurque entre deux théories. Celle de l’"Out of Africa", chère aux généticiens: l’homme moderne aurait surgi il y a 100 000 à 200 000 ans d’une mutation génétique. Parti de l’Afrique subsaharienne, il aurait colonisé le reste du monde. L’autre thèse, dite de "l’évolution multirégionale", voit apparaître l’Homo sapiens dans plusieurs régions du globe à partir de souches d’Homo erectus, il y a 500 000 à un million d’années.


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FRANCK PETIT (en Géorgie)

 

 

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