Le site de Dmanissi se trouve au sud de la Géorgie, non loin
de la frontière avec lArménie.
PHOTO:
©Gouram Tsibakhachvili
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La
découverte qui remet en cause ce que lon savait sur la migration
de nos ancêtres hors dAfrique débute par une excursion
scolaire. Au mois de mai 1999, des élèves de Tbilissi -capitale
de la Géorgie- visitent le site de Dmanissi. Leurs accompagnateurs,
Gotcha Kiradze et David Jvania travaillent pour le projet international
de recherche lancé en 1991. Ils expliquent aux enfants quà
cet endroit, en 1936, ont été mis au jour les vestiges dune
ville médiévale détruite par les Mongols au XIIIe
siècle. Quen 1983, on y a trouvé des outils vieux
de plus de 2 millions dannées. Et quen 1991, le site
a fait parler de lui avec la découverte dune mandibule que
le paléoanthropologue géorgien Léo Gabunia attribue
à un Homo ergaster, cet Homo erectus africain archaïque
qui vivait il y a près de deux millions dannées.
Les enfants grattent le promontoire sédimentaire. Loeil vigilant
de Gotcha Kiradze repère un bout dos. Un morceau de crâne.
De retour à Tbilissi, il le montre à David Lordkipanidze,
directeur du département de Géologie et de Paléontologie
du musée dEtat de Géorgie. Et le lendemain, 31 mai
1999, léquipe déterre le premier crâne. Le deuxième
apparaît le 22 juillet suivant: un homme et une femme.
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Crânes
d'Homo ergaster
PHOTO:
©Gouram Tsibakhachvili
1-Science,
12 mai 2000. Les travaux ont été conduits par Marie-Antoinette
de Lumley (CNRS) et Léo Gabounia (Académie des sciences
de Géorgie)
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"Il
nest pas besoin dêtre un grand paléontologue
pour dire quil sagit dHomo ergaster, affirme
David Lordkipanidze. Lorsque le professeur Gabunia
avait découvert la mandibule, cétait difficile à
accepter. Mais là, les doutes ont été levés
dans la communauté scientifique lorsque nous avons présenté
les moulages de nos deux crânes au congrès de Tautavel, en
avril dernier, en France(1)." Le plus important dans le
diagnostic, cest la capacité de la boîte crânienne.
Celle de la femme de Dmanissi est de 650 cm3, celle de lhomme
atteint 760 cm3. Les fronts sont bas et fuyants, les crânes
en forme dobus. La confusion nest pas possible avec un Homo
erectus classique, dont la contenance crânienne dépasse
les 1 000 cm3.
Etendre sa zone de chasse
Mais
la grande force de Dmanissi, cest la richesse du fond sédimentaire.
Pour dater ces crânes, le groupe de recherches a employé
la géochronologie (le calcul du ratio argon 40 sur argon 39), a
effectué une analyse paléomagnétique des différentes
strates et a étudié les quelque deux mille fossiles de vertébrés
déterrés. La présence du Mimomys ostramosensis
fut décisive. Cet ancêtre du rat taupier fournit une datation
très précise, étant lun des rares cas dévolution
graduelle dans lhistoire des vertébrés. Il vivait
il y a 1,7 million dannées. Létude des roches
volcaniques confirme ces résultats.
Capitale également, lexhumation de 800 outils très
rudimentaires semblables à ceux utilisés au Kenya à
la même époque. "Cela signifie,
souligne David Lordkipanidze, que lespèce
sest dispersée rapidement. Dmanissi démontre que ce
nest pas linnovation technologique qui a poussé lhomme
à migrer. Beaucoup pensaient quil navait été
capable de quitter lAfrique quà partir du moment où
il a fabriqué des outils bifaces. Pour moi, le motif est biologique.
Lhomme étant carnivore, il devait étendre sa zone
de chasse. Nous pensons quil est venu par le Proche-Orient. En Géorgie,
le paysage ressemblait à celui dAfrique, mais le climat devait
être plus humide, méditerranéen. LHomo
ergaster faisait partie de cette communauté biologique où
lon retrouve lautruche, la girafe, le tigre des sables. Lancêtre
du groupe, lHomo habilis, a été trouvé
en Afrique." Grâce à ses cousins dAfrique,
le paléontologue géorgien peut esquisser un portrait de
lhomme de Dmanissi: "Grand et fort
(le squelette dun enfant de 12 ans retrouvé au Kenya mesure
1,60 m), il se tient debout. Il appartient au groupe qui découvrira
le feu moins de 300 000 ans plus tard. Peut-être la-t-il
déjà trouvé? Il vit en groupe, parle par onomatopées.
Charognard, lHomo ergaster est aussi le premier chasseur.
Il tue de petits cervidés. Les grands carnivores de la savane représentent
à la fois un danger et une source de nourriture. Lhomme récupère
les restes de leurs repas. Celui de Dmanissi vivait au bord dun
lac."
La suite de son épopée? Elle reste floue. Lhomme de
Dmanissi a détrôné les plus anciens restes humains
connus en Europe: ceux dAtapuerka en Espagne datent de 780 000
ans. Mais sur lîle de Java et en Chine, des traces de présence
humaine remonteraient à deux millions dannées. Confirmées,
ces découvertes suggèreraient la migration dautres
hominidés avant lhomme de Dmanissi. La suite de lévolution
de lespèce bifurque entre deux théories. Celle de
l"Out of Africa", chère aux généticiens:
lhomme moderne aurait surgi il y a 100 000 à 200 000
ans dune mutation génétique. Parti de lAfrique
subsaharienne, il aurait colonisé le reste du monde. Lautre
thèse, dite de "lévolution multirégionale",
voit apparaître lHomo sapiens dans plusieurs régions
du globe à partir de souches dHomo erectus, il y a
500 000 à un million dannées.
*FRANCK PETIT
(en Géorgie)
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