GÉNÉTIQUE

Science actualités juillet-août 2000

L’éclosion des "enfants-bulles"

Dix ans après les premiers essais cliniques menés chez l’homme, la thérapie génique vient enfin de connaître son premier grand succès. Quel est le secret de cette prouesse? Ce succès restera-t-il isolé ou ouvre-t-il la voie à beaucoup d’autres?

Travail sous hotte à flux laminaire dans le laboratoire de traitement génétique et cellulaire de l’unité 429 de l’Inserm: c’est là qu’ont été préparées les cellules injectées aux "enfants-bulles".

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©INSERM/M.Depardieu









































 

 

 

 

 

"C'est véritablement le premier succès incontestable de la thérapie génique", se réjouit le biologiste Axel Kahn. Après des années de recherches et de désillusions, l’équipe du professeur Alain Fischer de l’hôpital Necker-Enfants malades à Paris, vient de prouver l’efficacité de cette approche thérapeutique en obtenant plusieurs cas de rémission complète sur des "enfants-bulles".
Atteints d’une maladie génétique rare, les tout jeunes patients (âgés de 8 et 11 mois au moment du diagnostic) étaient totalement privés de certaines cellules sanguines spécialisées dans la lutte contre les infections: les lymphocytes T et les cellules tueuses NK. Sans protection contre le moindre microbe, les jeunes enfants étaient contraints de vivre dans des bulles stériles en attendant de pouvoir bénéficier d’une hypothétique greffe de moelle osseuse, seul traitement existant jusqu’à présent.
Cette "immunodéficience héréditaire combinée sévère", ou DICS, résulte de la mutation d’un unique gène impliqué dans la différenciation des cellules sanguines. L’objectif des scientifiques était donc d’introduire une copie normale du gène muté dans les cellules souches de la moelle osseuse, dont sont issues les cellules manquantes. "Après avoir prélevé de la moelle osseuse des jeunes patients, nous avons isolé les précurseurs des lymphocytes T et des cellules NK, explique Marina Cavazzana-Calvo, spécialiste de thérapie génique et cellulaire à l’hôpital Necker (Unité 429 de l’Inserm). Nous les avons ensuite mis en culture dans un milieu approprié, avant de les infecter par un rétrovirus contenant une copie normale du gène déficient." Quelques mois après l’injection des cellules génétiquement modifiées dans le sang des malades, sont apparus les premiers lymphocytes T et cellules NK. Bien que rien ne permette à l’heure actuelle d’affirmer que ces acquis sont définitifs et que le traitement ne devra pas être renouvelé, ces résultats constituent le premier réel succès de la thérapie génique.

Soigner des troubles du système immunitaire

Il aura donc fallu dix ans et plus de 350 protocoles d’essais cliniques différents avant d’obtenir un tel résultat. Quelles sont les raisons de cette réussite tant attendue? Les scientifiques sont à ce propos unanimes. "À l’heure actuelle, l’obstacle majeur auquel se heurte la thérapie génique est le manque d’efficacité du transfert du gène thérapeutique dans les cellules cibles, explique Axel Kahn. Dans tous les cas, le nombre de cellules ayant intégré ce gène médicament est très faible et l’effet de ce dernier généralement imperceptible."
Or, le cas des enfants-bulles était un peu particulier. "Contrairement à ce que l’on observe dans la plupart des pathologies que l’on tente de traiter par thérapie génique, les cellules déficientes chez ces jeunes malades ne sont pas anormales: elles sont seulement bloquées à un stade précoce de leur développement, explique le généticien David Klatzmann, de la Pitié-Salpetrière. Ce qui leur manque, c’est une molécule, une sorte de "signal" capable d’activer leur différenciation et leur prolifération." De ce fait, même si le nombre de cellules ayant intégré le gène thérapeutique dans les expériences d’Alain Fischer est comme toujours très faible, "les cellules ainsi modifiées seront capables de mener leur développement à terme et de donner des cellules immunitaires fonctionnelles". Du fait de la grande capacité de division des lymphocytes T, les cellules ainsi "réparées" se multiplient ensuite au point de remplacer totalement les cellules déficientes.
"Si l’on doit se garder de conclure que cette expérience va rendre efficace et simple toutes les autres stratégies de thérapie génique, d’autres pathologies pourront également être traitées avec le même succès, indiquent Axel Kahn et David Klatzmann. Pour cela, il suffit que l’addition du gène thérapeutique dans les cellules déficientes leur confère un avantage tel sur les cellules non transformées que ces dernières finissent par être remplacées dans leur intégralité."
Ce pourrait être le cas, en particulier, dans différents troubles du système immunitaire et pour des pathologies touchant des organes capables de se régénérer facilement, comme le foie. Pour Marina Cavazzana-Calvo, ce sont surtout les maladies sanguines qui devraient récolter les fruits de la thérapie génique à court terme. "Parce que, pour ces maladies, les cellules cibles sont faciles à prélever et à traiter in vitro." Ainsi, s’il est peu probable que la thérapie génique sera à elle seule à l’origine d’une révolution thérapeutique dans les pathologies les plus fréquentes -notamment le cancer, elle devrait néanmoins s’imposer comme un traitement prometteur de certaines affections bien ciblées.


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CLOTILDE LÉGER

 

 

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