AGRICULTURE

Science actualités novembre 2000

ESB: vers l’abattage ciblé?

Les experts de la Commission européenne se sont déclarés favorables à un abattage sélectif des bêtes appartenant à un troupeau où est apparu un cas d’encéphalite spongiforme bovine. Sage décision ou prise de risque aux conséquences imprévisibles?


La mise en œuvre du dépistage systématique risque de conduire de nombreux troupeaux à l’abattage.






PHOTO:
© M.D.Chiarelli /S.A.

Pour en savoir plus sur la crise de la vache folle,
consultez le dossier sur la sécurité alimentaire
et écoutez l'interview de J.F. Narbonne

Lire aussi
"Haro sur le boyau"
dans la revue de presse

 

* Chiffre au
10 octobre 2000

 

Faut-il systématiquement abattre tous les bovins d’un troupeau où a été diagnostiqué un cas d’encéphalite spongiforme bovine (ESB)? Cette mesure de prévention, appliquée pour réduire au maximum tout risque de contamination de la chaîne alimentaire, est aujourd’hui remise en question. Des experts du comité scientifique directeur de la Commission européenne, réunis à Bruxelles, se sont en effet prononcés en faveur d’un abattage sélectif, plus ciblé. Cela consisterait à éliminer les animaux par "cohorte de naissances", c’est-à-dire en fonction de leur âge. Seuls les bovins nés dans un troupeau un an avant ou après la naissance d’un animal malade seraient sacrifiés, de même que les descendants de ce dernier. Deux tiers des cheptels qui sont actuellement abattus seraient ainsi épargnés. Une telle pratique se révèlerait favorable aux éleveurs touchés par la crise de la "vache folle", pour qui l’anéantissement brutal et total d’un troupeau est toujours un véritable traumatisme. Mais elle offrirait également de belles économies en perspective, lorsque l’on sait que la détection de 138* "vaches folles" dans notre pays a conduit à l’abattage d'environ 10 000 bovins depuis 1991. Et ces chiffres risquent sérieusement d’augmenter dans les prochains mois avec la mise en œuvre d’une campagne de dépistage sur 40 000 bovins.

 

Abattage sélectif en Suisse

Avant de proposer l’abattage sélectif, les experts de la Commission européenne se sont essentiellement référés à la situation en Suisse. Sur 1 760 animaux abattus de façon préventive, les autorités helvétiques ont détecté cinq animaux en phase d’incubation avec le test Prionics. Tous appartenaient à la cohorte de naissance des bœufs malades. Une sélection par l’âge les aurait donc aussi bien éliminés tout en épargnant d’autres bovins. Suite à ces constatations, la Suisse a d’ailleurs opté pour un abattage sélectif depuis la mi-1999. "L’échantillon suisse est cependant très réduit, donc peu représentatif, et il est difficile d’en tirer des conclusions", nuance Gérard Pascal, spécialiste de la nutrition humaine et de la sécurité alimentaire à l’INRA et président du conseil scientifique de l’Agence française de sécurité sanitaire des aliments (Afssa). Car si au vu de ces "fragiles" données, l’abattage par cohorte de naissances couvre tous les cas de bovins en phase d’incubation détectés par le test Prionics, des incertitudes demeurent. Ce test est-il suffisamment sensible pour détecter les formes les plus précoces de l’ESB? Comment être certain que des animaux en phase d’incubation n’échappent pas aux analyses?
Étant donné ces zones d’ombre, les opposants à l’abattage sélectif, parmi lesquels des associations de consommateurs, considèrent que les mesures préventives actuellement appliquées demeurent indispensables. Selon eux, on ne peut se permettre, en l’état actuel de nos connaissances, de faire l’économie de ces pratiques. Un avis que ne partage pas Jeanne Brugère-Picoux, professeur à l’école vétérinaire de Maisons-Alfort: "En tant que contribuable, je préfèrerais un abattage sélectif. Cela reviendrait moins cher et l’argent ainsi économisé pourrait être réinvesti pour financer plus de tests en abattoirs, renforçant encore la sécurité des consommateurs". Elle estime d’autre part que "les abattages sélectifs inciteraient également davantage les éleveurs à déclarer leurs cas de "vache folle"". La Confédération paysanne s’est également déclarée en faveur d’une telle sélection, estimant que l’abattage systématique vise essentiellement à rassurer les consommateurs et que, parallèlement, aucune véritable mesure de recherche des sujets à risque n’est mise en place dans les cheptels. "L’idéal serait une sélection par cohorte d’alimentation, conclut Gérard Pascal, ce qui reviendrait à abattre tous les animaux dont on sait qu’ils ont reçu un aliment supposé contaminant quel que soit l’élevage. Mais il n’existe pas de traçabilité suffisante en matière d’alimentation animale pour mettre en place une telle pratique, surtout s’il faut remonter sur quatre ou cinq ans." Si l’avis du comité scientifique directeur de la Commission européenne a alimenté le débat, l’adoption de l’abattage sélectif n’est propablement pas pour demain. En Europe, pour l’instant, chaque pays concerné tient à maintenir ses propres règles dans la gestion de la crise de la "vache folle". Par exemple, la récente interdiction à la consommation des intestins de bovins dans les charcuteries, concerne seulement la France. Une certaine cohérence européenne se fait toujours attendre.

*CÉLINE RAVALLEC

 

 

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