"Que lhomme
contemple donc la nature entière dans sa haute et pleine majesté,
quil éloigne sa vue des objets bas qui lenvironnent.
Quil regarde cette éclatante lumière, mise comme
une lampe éternelle pour éclairer lunivers, que
la terre lui paraisse comme un point au prix du vaste tour que cet astre
décrit et quil sétonne de ce que ce vaste
tour lui même nest quune pointe très délicate
à légard de celui que les astres qui roulent dans
le firmament embrassent.
Mais si notre vue
s'arrête là, que l'imagination passe outre. Elle se lassera
plutôt de concevoir, que la nature de fournir. Tout ce que nous
voyons du monde n'est qu'un trait imperceptible dans l'ample sein de
la nature. Nulle idée n'approche de l'étendue de ses espaces.
Nous avons beau enfler nos conceptions, nous n'enfantons que des atomes,
au prix de la réalité des choses. C'est une sphère
infinie, dont le centre est par tout, la circonférence nulle
part. Enfin c'est un des plus grands caractères sensibles de
la toute puissance de Dieu, que notre imagination se perde dans cette
pensée.
Que l'homme estant
revenu à soi, considère ce qu'il est, au prix de ce qui
est. Qu'il se regarde comme égaré dans ce canton détourné
de la nature. Et que de ce que lui paraîtra ce petit cachot, où
il se trouve logé, c'est-à-dire ce monde visible, il apprenne
à estimer la terre, les Royaumes, les villes, et soi-même
son juste prix. Qu'est-ce qu'un homme dans l'infini ? Qui le peut comprendre
?"
"Il
y a beaucoup de différence entre l'esprit de Géométrie
et l'esprit de finesse. En l'un les principes sont palpables, mais éloignez
de l'usage commun, de sorte qu'on a peine à tourner la teste de
ce côté là manque d'habitude ; mais pour peu qu'on
s'y tourne on voit les principes à plein ; et il faudrait avoir
tout à fait l'esprit faux pour mal raisonner sur des principes
si gros qu'il est presque impossible qu'ils échappent.
Mais dans l'esprit
de finesse les principes sont dans l'usage commun, et devant les yeux
de tout le monde. On n'a que faire de tourner la teste ni de se faire
violence. Il n'est question que d'avoir bonne vue : mais il faut l'avoir
bonne ; car les principes [306] en sont si déliés eten
si grand nombre, qu'il est presque impossible qu'il n'en échappe.
Or l'omission d'un principe mène à l'erreur : ainsi il
faut avoir la vue bien nette, pour voir tous les principes ; et ensuite
l'esprit juste, pour ne pas raisonner faussement sur des principes connus.
Tous les géomètres
seraient donc fins, s'ils avaient la vue bonne ; car ils ne raisonnent
pas faux sur les principes qu'ils connaissent : et les esprits fins
seraient géomètres, s'ils pouvaient plier leur vue vers
les principes inaccoutumés de Géométrie.
Ce qui fait donc
que certains esprits fins ne sont pas géomètres, c'est
qu'ils ne peuvent du tout se tourner vers les principes de Géométrie
: mais ce qui fait que des géomètres ne sont pas fins,
c'est qu'ils ne voient pas ce qui est devant eux, et qu'étant
accoutumés aux principes nets et grossiers de Géométrie,
et à ne raisonner qu'après avoir bien vu et manié
leurs principes, ils se perdent dans les choses de finesse, où
les principes ne se laissent pas ainsi manier. On les voit à
peine : on les sent plutôt qu'on ne les voit : on a des peines
infinies à les faire sentir à ceux qui ne les sentent
pas d'eux-mêmes : ce sont choses tellement délicates et
si nombreuses, qu'il faut un sens bien délicat et bien net pour
les sentir, et sans pouvoir le plus souvent les démontrer par
ordre comme en Géométrie, parce qu'on n'en possède
pas ainsi les principes, et que ce serait une chose infinie de l'entreprendre.
Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, et non par progrès
de raisonnement, au moins jusqu'à un certain degré. et
ainsi il est rare que les géomètres soient fins, et que
les fins soient géomètres ; à cause que les géomètres
veulent traiter géométriquement les choses fines, et se
rendent ridicules, voulant commencer par les définitions, et
ensuite par les principes, ce qui n'est pas la manière d'agir
en cette sorte de raisonnement. Ce n'est pas que l'esprit ne le fasse
; mais il le fait tacitement, naturellement, et sans art ; car l'expression
en passe tous les hommes, et le sentiment n'en appartient qu'à
peu.
Et les esprits fins
au contraire ayant ainsi accoutumé de juger d'une seule vue,
sont si étonnez quand on leur présente des propositions
où ils ne comprennent rien, et où pour entrer il faut
passer par des définitions et des principes stériles et
qu'ils n'ont point accoutumé de voir ainsi en détail,
qu'ils s'en rebutent et s'en dégoûtent. Mais les esprit
faux ne sont jamais ni fins ni géomètres.
Les géomètres
qui ne sont que géomètres ont donc l'esprit droit, mais
pourvu qu'on leur explique bien toutes choses par définitions
et par principes ; autrement ils sont faux et insupportables ; car ils
ne sont droits que sur les principes bien éclaircis. Et les fins
qui ne sont que fins ne peuvent avoir la patience de descendre jusqu'aux
premiers principes des choses spéculatives et d'imagination qu'ils
n'ont jamais vues dans le monde et dans l'usage.
La mort est plus
aisée à supporter sans y penser, que la pensée
de la mort sans péril. "