BERTOLD BRECHT

Auteur dramatique allemand (1898-1956).

 


LA VIE DE GALILEE
Titre original Leben des Galilei, traduction d'Eloi Recoing.
L'Arche éditeur, Paris, 1990.


Un savant réputé, Galilée, a le choix entre la sécurité matérielle et la liberté de recherche et d'enseignement : il bénéficie de celle-ci à Padoue et Venise, mais afin d'obtenir la sécurité dont il a besoin pour poursuivre ses recherches, il quitte la République de Venise et se met au service du Grand-Duc de Florence. Il engage alors la science dans un combat décisif avec le pouvoir. De ce combat, il sortira vaincu et la science accrue mais pour longtemps asservie. L'ère nouvelle qu'il a saluée au début de la pièce, et qu'il a de nouveau proclamée ensuite, a certes commencé, mais elle apparaît grosse de bien des dangers.


 

Acte I, scène 1

"Galileo Galilei, professeur de mathématique à Padoue, veut démontrer le nouveau système du monde de Copernic.

En l'an de grâce seize cent neuf à Padoue
La clarté du savoir jaillit d'un pauvre bouge.
Galileo Galilei calcula tout :
Ce n'est pas le soleil mais la terre qui bouge.

Le modeste cabinet de travail de Galilée à Padoue.
C'est le matin. Un jeune garçon, Andrea, fils de la gouvernante, apporte un verre de lait et un petit pain.


GALILEE, se lavant le torse, s'ébrouant, joyeux.
"Pose le lait sur la table mais ne ferme aucun livre."
ANDREA
"Mère dit que nous devons payer le laitier. Autrement il finira par contourner la maison, monsieur Galilée."
GALILEE
"Dis plutôt qu'il décrira un cercle, Andrea."
ANDREA
"Comme vous voulez. Si nous ne payons pas, il décrira un cercle autour de nous, monsieur Galilée."
GALILEE
"Tandis que l'huissier Cambione viendra tout droit sur nous, choisissant par conséquent quel chemin entre deux points ?"
ANDREA, riant.
"Le plus court."
GALILEE
"Bien. J'ai quelque chose pour toi. Regarde derrière les tables astronomiques."
Andrea tire de derrière les tables astronomiques un grand modèle en bois du système de Ptolémée.
ANDREA
"Qu'est-ce que c'est ?"
GALILEE
"Un astrolabe ; l'objet montre comment, d'après les anciens, les astres se déplacent autour de la terre."
ANDREA
"Et comment ?"
GALILEE
"Etudions-le. Premièrement, premier point : description."
ANDREA
"Au milieu, il y a une petite pierre."
GALILEE
"C'est la terre."
ANDREA
"Tout autour, toujours l'un par-dessus l'autre, des anneaux."
GALILEE
"Combien ?'"
ANDREA
"Huit."
GALILEE
"Ce sont les sphères de cristal."
ANDREA
"Sur les anneaux sont fixés des boules…"
GALILEE
"Les astres."
ANDREA
"Il y a aussi des rubans et dessus des mots peints."
GALILEE
"Quels mots ?"
ANDREA
"Des noms d'étoiles."
GALILEE
"Comme par exemple ?"
ANDREA
"La boule tout en bas, c'est la lune, c'est écrit. Et au-dessus il y a le soleil."
GALILEE
"Et maintenant, fais tourner le soleil."
ANDREA, met en mouvement les sphères.
"C'est beau. Mais nous sommes si à l'étroit.
GALILEE, en s'essuyant.
"Oui, j'ai ressenti ça aussi quand j'ai vu l'objet pour la première fois. D'autres le ressentent. Il lance la serviette à Andrea pour qu'il lui frotte le dos. Des murs, des sphères et l'immobilité ! Durant deux mille ans, l'humanité a cru que le soleil et tous les corps célestes tournaient autour d'elle. Le pape, les cardinaux, les princes, les savants, les capitaines, les marchands, les poissonnières et les écoliers, tous croyaient être immobiles dans cette sphère de cristal. Or maintenant, nous gagnons le large, Andrea, le grand large. Car l'ancien temps est passé, et voici un temps nouveau. Cela fait cent ans que l'humanité semble attendre quelque chose.
Les villes sont étroites et les têtes le sont aussi. Peste et superstition. Or voici qu'on dit désormais : puisqu'il en est ainsi, qu'il n'en soit plus ainsi. Car tout bouge, mon ami. Il me plaît de penser que tout a commencé avec les bateaux. De mémoire d'homme, ils n'avaient fait que ramper le long des côtes et soudain ils les ont délaissés pour s'en aller par toutes les mers.
Sur notre vieux continent, une rumeur est née : il y aurait d'autres continents. Et depuis que nos bateaux s'y rendent, le bruit court par les continents hilares que le grand océan redouté est une flaque d'eau. Et voici qu'un grand désir est advenu d'explorer les causes de toutes choses : pourquoi tombe la pierre qu'on laisse échapper, et comment s'élève-t-elle quand on la jette en l'air ? Chaque jour connaît sa découverte. Même les vieillards centenaires se font crier par les jeunes à l'oreille ce qu'on a découvert de neuf.
Il a été trouvé beaucoup déjà, mais davantage encore peut l'être. Et ainsi toujours il y a de quoi faire pour les générations nouvelles.
A Sienne, étant jeune, j'ai vu des gens du bâtiment changer, après une discussion de cinq minutes, une coutume millénaire de déplacer les blocs de granit grâce à un agencement nouveau et plus efficace des cordages. Là, en cet instant-là, je l'ai su : l'ancien temps est passé, voici un temps nouveau. Bientôt l'humanité saura ce qu'il en est de sa demeure, ce corps céleste où elle réside. Ce qui est écrit dans les livres anciens ne lui suffit plus.
Car là où la croyance était installée depuis mille ans, là maintenant le doute s'installe…"