Images de la vie quotidienne en
2027
1er septembre 1995
Joël de Rosnay
Directeur de la Prospective et de l'Evaluation
Cité des Sciences et de l'Insdustrie – Paris
C'est le Samedi 23 octobre 2027.
Une jolie maison de campagne dans le département de l'Yonne,
une pelouse régulière grâce au gazon à pousse
génétiquement contrôlée. Le toit de la maison
est en tuiles de bourgogne. A peine peut-on y distinguer les tuiles spéciales
pour la réception des émissions satellites et celles qui
transforment l'énergie solaire en électricité. C'est
l'anniversaire de Julien. Il fête aujourd'hui ses 60 ans. Une part
de la famille est présente, les autres membres interviennent à
heure régulière sur les écrans plats des télévisiophones
installés en divers endroits de la maison et du jardin. Julien est
rédacteur dans une grande revue économique créée
en 1967. Il y a fait presque toute sa carrière. Il porte son habituel
pantalon en velours côtelé beige et son cardigan en cashmere
de couleur "lovat green" qu'il aime mettre quand il ne travaille pas.
Chloé est sa petite-fille. Agée de 13 ans, elle est vive
et curieuse, passionnée du monde dans lequel elle vit. Tout en poursuivant
sa scolarité, elle travaille comme chef de projets dans une entreprise
de programmes ludo-éducatifs. Un de ses grand plaisirs est de questionner
son grand-père sur le monde d'avant sa naissance, et ce qui l'intéresse
aujourd'hui, c'est le jour des 40 ans de Julien : le 23 octobre 2007.
- Dis-moi, grand-père, demande Chloé, comment fais-tu
pour avoir l'air si jeune?
Julien sourit.
- Tu sais, la biologie et la médecine ont fait des progrès
considérables ces dernières années. On sait comment
vieillir moins vite, rester en forme plus longtemps. Nous connaissons mieux
notre corps et son fonctionnement. Les biologistes ont compris comment
stimuler les défenses naturelles de l'organisme. Il existe une série
d'appareils très simples, comme celui-là (Julien montre une
sorte de calculateur de poche), qui permettent de surveiller certains paramètres
de sa santé. La prévention joue un rôle très
important, en particulier la nutrition et l'exercice.
- Tu prends des médicaments ?
- Jamais ! s'exclame Julien. Je me souviens des problèmes de
la Sécurité Sociale quand j'avais 20 ans. Un déficit
permanent, car notre société était très médicalisée.
On assurait pas, comme maintenant, l'autogestion de sa santé avec
l'aide de ses conseillers de vie (qu'avant l'an 2000 on appelait les "médecins").
L'espérance de vie était de 72 ans en 1987, de 78 ans en
2007, elle atteint aujourd'hui 84 ans. Quant à moi, j'espère
bien vivre au delà de 100 ans.
- Est-ce qu'il y avait à l'époque des maladies aussi
graves que celle qui fait des ravages aujourd'hui et que les médias
appellent "la drogue électronique" ?
- Oui, il y avait le sida, le cancer, les maladies cardio-vasculaires,
et celles causées par la cigarette (parce qu'à cette époque
de nombreuses personnes fumaient) et ceci sans compter les terribles épidémies
des pays du tiers monde, tels que le paludisme ou la bilharziose. A la
fin des années 90, en 1999 je crois, le sida a été
vaincu grâce à un traitement mettant en oeuvre un immunodépresseur,
un antiviral puissant et un immuno-stimulant. Des vaccins ont été
développés contre le paludisme. Il a fallu attendre le début
des années 2000 pour que l'on commence à traiter certains
cancers au niveau moléculaire. En 2007 la médecine guérissait
8 cancéreux sur 10. Quand aux maladies cardio-vasculaires, la prévention,
l'alimentation, l'exercice et surtout le dépistage précoce
du gène qui les favorise, ont permis d'en éliminer pratiquement
les effets, ceci à partir de 2005.
Chloé hoche la tête.
- C'est pour cela que l'espérance de vie s'est accrue et que
les recherches se concentrent aujourd'hui sur le vieillissement. Mais parle-moi
de la drogue électronique.
- Malheureusement, les drogues ont toujours constitué un dramatique
problème de société. Dans les années 80 et
90 c'étaient les drogues chimiques (héroine, cocaïne,
crack). Puis progressivement, surtout à partir de 1998, les drogues
électroniques ont commencé à faire leurs ravages.
Aujourd'hui c'est le drame. Je dois te dire la vérité. Il
s'agit de petits appareils analogues à l'"Unitcom" que tu portes
sur toi pour communiquer avec le monde entier. Mais ces appareils envoient
des impulsions électroniques dans la zone de plaisir du cerveau.
Ces impulsions sont programmées par des microdisques laser que l'on
peut se procurer facilement. Les "psycho-drogués" se laissent mourir
de faim, voient les fonctions métaboliques de leur organisme se
dérégler et meurent de différentes maladies ou deviennent
fous. Tous les pays sont aujourd'hui atteints. On ne connaît pas
de parade à cette terrible épidémie.
Chloé frisonne.
- Parlons de choses moins tristes. C'est quand même ton anniversaire...
Raconte-moi comment tu faisais pour parler aux parents et aux amis sans
l'Unitcom?
- Dès la fin des années 80, tous les éléments
de l'Unitcom existaient séparément. Surtout grâce aux
progrès des technologies japonaises. Les satellites de communication,
les radiotéléphones cellulaires ont permis la miniaturisation
des téléphones. Je me souviens qu'en 1995 j'utilisais pour
le bureau un téléphone portable de la taille de ma main qui
communiquait par satellites. Vers 2005 les ancêtres de l'Unitcom
commencèrent à être introduits sur les marchés.
Puis les fonctions ont été regroupées. Aujourd'hui
tu peux avoir sur le même terminal, une mini TV couleur, un visiotéléphone,
une radioméssagerie vocale, la commande vocale de ton Expertel,
ton assistant intellectuel informatique à domicile etc. Nous utilisions
aussi les messageries électroniques sur Internet, le réseau
mondial inter-ordinateurs, remplacé désormais par TransGlobal
Net (TGN), avec la traduction automatique.
Chloé lance à son grand-père un regard complice.
- Je vais te faire une confidence : je préfère fermer
mon Unitcom pour qu'on me laisse tranquille. Il y a trop de gens qui m'appellent.
Quant aux messages sur TGN, je laisse mes agents intelligents s'en occuper.
Ils se débrouillent très bien sans moi.
- Moi aussi, je débranche souvent l'Unitcom. Mais c'est un jour
un peu spécial.
- J'ai une proposition à te faire, grand-père, allons
au village chercher du vieux pain de campagne, Maman l'adore.
- Volontiers ! On prend les électrovélos ou la Jeep ?
- La Jeep. A ton avis, pourquoi tout le monde raffole de ces électrovélos
chinois ? c'était comme ça, de ton temps ?
Julien s'amuse de la curiosité insatiable de sa petite-fille.
- Ce sont les meilleurs et les moins chers du monde. La Chine est devenue
une formidable puissance industrielle. Elle compte aujourd'hui 1 milliard
400 millions d'habitants. A la fin du siècle dernier son économie
était socialiste, puis la Chine s'est "libéralisée".
Au début des années 2000 elle a intégré le
capitalisme industriel. Aujourd'hui elle inonde le monde de produits compétitifs.
Comme ces vélos qui marchent grâce à des batteries
aluminium/air, et à l'énergie solaire convertie par des cellules
photosensibles en plastique à haut rendement.
Julien et Chloé se dirigent vers une Electroyota entièrement
en fibres et polymères de synthèse, à la carrosserie
aux couleurs vives. Au son de la voix de Julien, la Jeep allume ses phares
et se dirige vers eux.
- Je peux conduire ? demande Chloé. Tu me raconteras pendant
ce temps comment on circulait en 2007.
- Bien sûr. Vas-y . Parle-lui, et elle s'exécute. Prends
la manette de guidage si nécessaire. Tu entends à peine son
moteur : c'est une Jeep hybride. Elle a un moteur électrique pour
les déplacement en ville et un moteur de Stirling en céramique
pour la conduite sur route ou pour le tout terrain. Les batteries au lithium
se rechargent à la maison ou grâce au Stirling. Ce fameux
moteur est une révolution. Sais-tu qu'il a été inventé
vers 1800 ? Il a fallu attendre 2005 pour qu'on en voie les premières
réalisations commerciales. Il fonctionne avec n'importe quel carburant
: alcool, gaz, charbon, énergie solaire. Ce sont les militaires
qui l'ont redécouvert à la fin des années 90, parce
qu'il n'émet pas de radiations infrarouges (vers lesquelles se dirigeaient
les vieilles fusées sol-air) et qu'il ne fait pas de bruit.
Chloé conduit, ravie.
- Comme j'aime rouler sur ces petites routes ! Il n'y avait que ça
quand tu avais mon âge ?
- Non , il y avait aussi des autoroutes. Mais rien à voir avec
celles de 2007, et a fortiori de maintenant. Je déteste ces files
de voitures guidées par satellites et par câblage interne
dans la chaussée, roulant à 200 Km/heure, avec leurs occupants
en train de regarder la télé, de communiquer entre voitures,
de jouer à des jeux électroniques ou à la bourse en
temps réel. Je préfère, comme toi, la liberté
des petites routes pittoresques. Ce qui a surtout changé avec les
voitures depuis les années 90, c'est la communication. Quand j'avais
20 ans, les voitures n'avaient qu'un autoradio. Puis le radiotéléphone
cellulaire s'est généralisé, ensuite la DAB, la radio
numérique. A 40 ans, j'avais déjà une voiture à
commande vocale avec vidéodisque embarqué pour le guidage
et les cartes routières.
- Attention, tu as un appel de Californie. C'est ton frère sur
l'écran relais de l'Unitcom.
Julien s'entretient avec son frère tandis que l'Electroyota
roule vers le village. Il lui promet de lui envoyer une photo numérisée
du gâteau d'anniversaire.
Devant la boulangerie, tenant dans ses mains un magnifique pain de
campagne cuit au feu de bois, Chloé se fait prendre en photo. La
caméra de Julien est un combi photovidéo. Les images sont
numérisées et stockées sur des microdisquettes. A
peine de retour à la maison, il pourra les envoyer par TransGlobal
Net à son frère qui les "sortira" instantanément sur
sa copieuse couleur.
Chloé s'impatiente.
- Rentrons maintenant, grand-père. J'ai hâte de déguster
ce bon pain ! Parle-moi encore des transports de 2007.
Julien se met aux commandes de l'Electroyota. Il reprend son récit.
- Le paysage de l'Europe a beaucoup changé en 20 ans. Le tunnel
sous la Manche, l'interconnexion des réseaux ferroviaires TGV du
nord, l'avènement des lignes de trains rapides à lévitation
magnétique, ont contribué dès la fin des années
90 à unifier l'Europe. Et puis les systèmes de guidage automobile
dont je t'ai parlé, comme "Prométhéus", se sont rapidement
répandus. En 2007 les standards européens étaient
acceptés. Le problème maintenant, c'est qu'un automobiliste
reçoit trop d'information. Il y a des écrans qui clignotent,
des données qui s'affichent. Pour moi, ce n'est pas vraiment le
progrès. Voilà un sujet que je voudrai aborder avec toi:
celui de la nouvelle pollution, la pollution par l'excès d'informations.
Télés, vidéodisques, câble, satellites, journaux
à domicile, télématique couleur, Unitcom, TransGlobal
Net, on ne peut plus échapper à cette pléthore d'écrans.
- Y avait-il donc d'autres types de pollutions à ton époque
?
- Oui, malheureusement... La pollution atmosphérique, la radioactivité,
les eaux souillées, les pluies acides. Tout cela c'est du passé
pour toi. Mais quand j'avais 15-20 ans, c'étaient des grandes questions.
Je "militais" à l'époque dans des mouvements écologistes.
Leurs idées ont peu à peu percé dans les grands réseaux
politiques. Mais que faire contre la nouvelle pollution par l'information
? Il y a tant d'informations parasites, inutiles et superficielles, qu'on
a du mal à trier et à hiérarchiser. Heureusement que
les agents viennent à la rescousse. Tiens, je te présente
Alfred et Cynthia, mes agents favoris. (Julien les fait apparaître
sur l'écran de l'Unitcom).
Chloé hausse ses épaules.
- Moi, ton infopollution cela ne m'inquiète pas trop... Mon
Expertel MégaMac et mes agents m'aident à trier ce qui m'intéresse
dans ce fatras. Je donne oralement à mon assistant personnel portable
les mots, les phrases, les textes que je veux sélectionner. Il se
branche sur TGN, stocke tout, m'avertit ou programme mon vidéoscope
pour mémoriser certaines séquences. Je te montrerai comment
je fais. Tiens, nous sommes arrivés. Tout le monde t'attend dans
le jardin. Tu es vraiment le héros du jour Tandis que l'Electroyota
rejoint seule sa place de parking, Julien et Chloé saluent les invités.
Puis Julien se rend à son terminal pour envoyer à son frère
les photos numérisées. En quelques secondes, il obtient son
frère en ligne sur l'écran. Paul se trouve sur son terrain
de golf favori. Les photos l'attendront à son domicile.
Julien rejoint ses petits-enfants dans le jardin.
Chloé questionne à nouveau son grand-père.
- Grand-père , raconte-nous les événements qui
t'ont le plus marqué le 23 octobre 2007, pour tes 40 ans ?
Julien a un sourire un peu amer.
- Malheureusement, ce sont des catastrophes. Le jour de mon anniversaire,
on ressentait encore les retombées de l'explosion de l'usine de
retraitement de Sellafield en Grande Bretagne qui avait eu lieu en septembre
2005. Ce fut bien pire que la catastrophe de Tchernobyl en 1986. Le nucléaire
est maintenant condamné dans de nombreux pays. Puis en octobre 2007,
ce fut la fameuse panne des ordinateurs de la bourse internationale en
temps réel, panne qui a conduit des millions de clients à
retirer leurs économies des banques.
- Cela a dû provoquer une véritable catastrophe économique
! s'exclame Chloé.
Son grand-père acquiesça.
- A cette époque, la bourse était devenue une sorte de
casino électronique. Chacun pouvait acheter ou vendre des actions
à partir de son terminal domestique. Et ceci dans de très
nombreux pays, y compris dans les pays en développement. Le lundi
22 octobre 2007, alors que des milliards de dollars transitaient dans les
circuits électroniques, un ordinateur de Tokyo est tombé
en panne. Peut-être a-t-il été saboté ? Il s'en
est suivi une véritable réaction en chaîne et tout
a sauté ! Et puis il y a eu l'attentat terroriste à l'eau
empoisonnée du réservoir de la ville de Rome. A l'époque
de la guerre du Moyen Orient, les terroristes utilisaient encore des bombes
dans des lieux publics. Au début des années 2000, ils ont
réussi à poursuivre leurs odieux chantages en désorganisant
la société là où elle est la plus complexe
: ordinateurs, standards téléphoniques, tours de bureaux,
réservoirs d'eau potable. Ce fut la cible du terrible attentat d'octobre
2007 : des milliers de morts à cause d'un empoisonnement des circuits
de distribution d'eau par quelques grammes d'une toxine bactérienne
produite par génie génétique.
- Quelle horreur ! fit Chloé. Parle-nous de choses plus gaies.
Que mangeais-tu en 2007 ? Les mêmes aliments qu'aujourd'hui ?
- Bien sûr. Les habitudes alimentaires ne changent pas si facilement.
Je me souviens des prévisions de certains futurologues a l'époque
de mes 20 ans. Selon eux, après l'an 2000, nous allions nous nourrir
de pilules contenant sous une forme concentrées tous les nutriments,
vitamines, et sels minéraux dont le corps a besoin. Heureusement
qu'ils avaient tort. Vive la "bonne bouffe" ! Le jour de mes 40 ans, je
me souviens de bons petits plats gastronomiques, mais équilibrés
diététiquement qui composaient mon inoubliable déjeuner
d'anniversaire. L'information sur la nutrition est bien meilleure maintenant
que dans ma jeunesse. Ce qui a fait beaucoup de progrès ce sont
les aliments naturels enrichis en substances essentielles (en particulier
des légumes et des céréales obtenus par génie
génétique et très riches en protéines), les
plats surgelés, les produits déshydratés, tout ce
qui améliore la qualité, la sécurité, la facilité
de préparation des aliments. Certes, il y a des fabricants qui proposent
des produits de synthèse, mais ils sont critiqués et combattus
par les associations de consommateurs, dont le pouvoir n'a cessé
de s'accroître. On parvient aussi, depuis la fin des années
90, à fabriquer des plantes renfermant leur propre insecticide,
ou des animaux génétiquement modifiés, comme de vaches
produisant plus de lait.
- Ton gâteau d'anniversaire n'a pas changé, heureusement,
et vive les traditions ! lui lance Martin (11 ans), le frère de
Chloé.
Martin confie à sa soeur qu'il n'a pas eu le temps d'acheter
un cadeau pour son grand-père. Chloé lui suggère de
passer rapidement dans la salle de communication pour choisir sur un des
nombreux catalogues sur vidéodisques, un cadeau qui ferait plaisir
à Julien. Après quelques minutes de recherche assistée
par les commentaires de l'ordinateur du serveur et des vendeurs attachés
au centre de téléachat, Martin arrête son choix : un
livre audiovisuel sur les monuments les plus célèbres du
monde. Martin paie avec un numéro de crédit transmis sous
forme cryptée. Le cadeau sera livré dans la demi-heure.
Ils profitent de ce passage dans la salle de communication pour faire
un voyage à travers les centaines de chaînes de télévision
qui arrivent du monde entier. Certaines sont en relief, d'autres sont reçues
sur l'écran plat à haute définition accroché
au mur. Les commentaires ou les dialogues sont traduits instantanément
par les ordinateurs. Un agent "lit" en continu les horaires des multiples
programmes transmis par câble, reconnaît des mots clefs et
programme les nombreux enregistreurs sur disques compacts, selon les souhaits
des membres de la famille.
- Grand-père m'a dit qu'en 1992, il y avait déjà
un projet de traduction simultanée des programmes de télévision
grâce à un standard européen qui s'appelait le "paquet
de mac" ou quelque chose comme ça...dit Chloé à son
frère.
- Tu veux dire le D2 Mac Paquet ? Ce projet a été abandonné.
Trop techno ! Mais c'était l'ancêtre de l'Autotrad Tu l'as
vu mon Autotrad portable fabriqué en Corée? Tu me parles
en anglais et je t'entends en français. On retourne dans le jardin
?
Julien discute avec son père, Bernard, 98 ans.
- J'espère que je serai encore parmi vous pour fêter tes
80 ans, Julien, annonce Bernard. Je me sens très en forme, progressivement
réparé avec des éléments ajoutés de
l'extérieur.
Julien regarde son père avec affection.
- Depuis la fin des années 90, les "biocapteurs" ont fait des
progrès considérables. Ce sont des éléments
miniaturisés, fabriqués par les techniques de l'électronique
moléculaire (on les appelle dans le public les "biopuces") et implantés
près de certains organes dont ils régulent les fonctions.
Tu te souviens, Père, quand on t'a mis ton nouveau régulateur
cardiaque et ton gluco-contrôle asservi ? Tu m'a presque battu en
électrovélo. Maintenant, avec tes nouvelles articulations
en céramique, tu vas faire des merveilles.
- Je ne voudrais pas avoir l'air pessimiste, intervient Chloé,
mais ces vieux en aussi grande forme ne sont-ils pas en train de créer
un véritable problème économique et social ? Je viens
de voir une émission sur Euro TV Mag diffusée en 10 langues
et j'ai pris la peine de tirer sur le TV copieur les tableaux couleurs
qu'ils donnaient. Regardez, c'est plutôt inquiétant. Qui donc
va payer les retraites ?
- C'est un problème grave depuis le début de ce millénaire,
reconnaît Julien. Mais, il y a un grand effort de reconversion des
activités des personnes âgées. La vieillesse n'est
plus considérée comme un mal fatal. On peut "réussir
sa vieillesse". Des campagnes d'information ont été faites
dans ce sens et elles portent aujourd'hui leurs fruits. Les personnes âgées
participent de plus en plus à la vie économique du pays :
enseignement, formation, animation, conseils, assistance sociale. Nous
bénéficions de leur expérience et de leur savoir-faire
qu'on a su notamment introduire dans des systèmes experts. Avec
leurs alliés, les ordinateurs, les personnes âgées
sont une mine de connaissances pour la société. On a mis
trop longtemps à s'en apercevoir.
- Justement, fit Chloé, au sujet de ces systèmes experts,
on dit dans mon entreprise qu'à la fin des années 90 ils
mettaient déjà au chômage des professionnels appartenant
à de nombreux domaines.
- C'est vrai. Dans mon journal, nous utilisions les services d'experts-comptables,
de juristes, de conseillers fiscaux. Ces métiers ont été
bouleversés par la généralisation des micro-ordinateurs
et des logiciels "experts". Que de reconversions nécessaires ! Cela
ne s'est pas fait sans mal. Mais ce n'est que peu de chose en comparaison
des ravages dans les industries lourdes. Déjà dans les années
80, nous avions connu les problèmes de restructuration des industries
chimiques, sidérurgiques, textiles, mécaniques, dans les
chantiers navals. C'était le passage de la société
d'énergie et de transports à la société d'information
et de communication, qui prenait toute sa signification. Au début
des années 2000, c'était encore plus marquant. Des cohortes
de chômeurs sont venues grossir les rangs de celles qui existaient.
Car l'industrie automobile, l'industrie du livre et l'imprimerie, la production
cinématographique et audiovisuelle ont été bouleversés
par la révolution du multimédia et les autoroutes électroniques.
Beaucoup de mes collaborateurs du journal travaillent de chez eux. Ils
sont reliés en studios électroniques assistés et intégrés
par ordinateur. Depuis la fin 90, tout le monde peut facilement produire
ses illustrations, ses graphiques ou ses vidéos sur bande digitale
ou sur disque laser. Les réalisateurs, maquettistes, metteurs en
page traditionnels subissent encore le contrecoup de cette révolution.
- J'utilise tous les jours ces équipements pour produire moi-même
les matériels pédagogiques et les jeux interactifs dont j'ai
besoin. Je croyais que cela existait de ton temps.
- A peine. C'est comme les robots. Votre génération à
l'impression que nous vivons avec eux depuis les années 60. C'est
vrai qu'il en existait déjà dans la production lourde, automobile
notamment, mais ce n'est que depuis les années 2000 que leur utilisation
s'est généralisée à de multiples tâches.
Il n'ont pas la "tête" qu'imaginaient les auteurs de science-fiction
ou les prospectivistes des années 80. Ils ne ressemblent en rien
à des hommes, mais ils sont partout, parlent et comprennent ce qu'on
leur dit. Je dois aussi te dire que depuis 2025 on parle beaucoup, en revanche,
des "biorobots", en partie mécatroniques et en partie biologiques
ou bioniques. Pourquoi faire ? C'est un secret militaire que beaucoup tentent
de percer. Je dois avouer que ces "biorobots" m'inquiètent beaucoup.
Le projet de "Guerre des étoiles" des années 80 et 90 ayant
été abandonné, les militaires cherchent à réinvestir
dans les biotechnologies. On va peut-être utiliser les biorobots
pour décontaminer les centrales nucléaires désaffectées
ou en panne...
- Moi, je préférerais qu'on les utilise pour dépolluer
la Méditerranée. Il parait que de ton temps les gens s'y
baignaient et y pêchaient des poissons ?
- Hélas, soupire Julien, en 2020 la Méditerranée
était déjà presque morte. Les stations balnéaires
florissantes qui la longeaient, ont disparu ou se sont reconverties dans
d'autres activités. Jamais les pays concernés par ce problème
n'ont pu s'entendre sur les mesures à prendre. C'est malheureusement
le même scénario qui se reproduit à l'échelle
du monde avec l'accroissement de la teneur dans l'atmosphère des
gaz provoquant "l'effet de serre" (CO2, méthane, etc.). On en parlait
déjà en 1987. En 2007 on a réalisé que le climat
était réellement en train de changer du fait des activités
des hommes. En 2027, c'est une catastrophe mondiale : couverture nuageuse
permanente qui perturbe le tourisme et l'agriculture des pays de l'ouest
de l'Europe, hivers doux et pluvieux, sécheresses sans précédent
en d'autres endroits. Malgré les cris d'alarme des scientifiques
et les multiples conférences internationales sur le sujet, l'égoïsme
des nations inhibe toute mesure efficace. La Terre est comme un gigantesque
organisme vivant : elle rééquilibre son métabolisme
en fonction des perturbations que nous lui faisons subir. Et ceci, peut-être,
à nos dépends... Ne l'oublie pas : pour survivre, l'homme
devra entrer en symbiose avec la société et l'écosystème.
Il est la cellule symbiotique d'un immense organisme planétaire
qui commence à vivre de sa propre vie. Un macro-organisme dont va
dépendre notre avenir.
- Crois-tu qu'il pense, cet organisme planétaire ?
- Peut-être. Pour le moment, appelons-le le cybionte, tu veux
bien ?
Plus tard, entouré des siens, Julien souffle ses soixante bougies.
Tout le monde applaudit. On ouvre une bouteille de champagne. Par petits
groupes, les invités conversent dans le jardin. Les enfants jouent
à cache-cache derrière les arbres, poursuivis par Cyber,
le chien de Julien. Les ombres s'allongent déjà sur la belle
pelouse verte. D'autres membres de la famille sont attendus ce soir pour
un grand dîner au coin du feu. Chloé se sent capable d'écouter
son grand-père pendant des heures. Tout à l'heure, ses parents
viendront la rejoindre afin de la ramener à Paris demain matin.
Comme il n'y a plus de place sur le Magné TGV, et que les contrôleurs
de l'Autoguide Satellite sont en grève, Chloé songe déjà
aux embouteillages qu'il faudra affronter pour rentrer dans la capitale.
"J'aurais pu célébrer l'anniversaire de grand-père
par télévisiophonie," pense Chloé.
" L'électronique c'est pratique... Mais il n'y a rien de tel
que le contact humain." |