Une vision du futur
dialogue avec Joël de Rosnay sur la coévolution
entre technologie et société.
Publié dans "Sociétés", Revue des Sciences Humaines
et Sociales Technocommunautés, n°59, 1998/1
Joël de Rosnay
Directeur de la Prospective et de l'Evaluation
Cité des Sciences et de l'Insdustrie – Paris
Joël de Rosnay, docteur ès sciences et ancien enseignant au
renommé Massachusetts Institue of Technology, est actuellement directeur
de la Cité des Sciences et de l’Industrie de Paris. Auteur de plusieurs
ouvrages, parmi lesquels nous pouvons citer Les origines de la vie,
Le
Macroscope et L’Homme Symbiotique, il porte un regard particulièrement
intéressant et original sur la coévolution entre les nouvelles
technologies de l’info/communication, la société et l’homme.
Il a accepté de recevoir notre groupe de recherche, le Gretech,
à La Cité des Sciences et de l’Industrie afin d’explorer
ensemble les enjeux du développement technologique dans nos sociétés.
Gretech (Gr.): Quelle est la méthodologie nous permettant de mieux
comprendre nos sociétés en évolution rapide, quelle
approche utiliser afin de saisir la complexité qui caractérise
nos sociétés, sans pour autant réduire la réalité
observée à des champs fragmentés et sans communication
entre eux ?
Joël de Rosnay (JdR): René Descartes nous a aidé à
mieux comprendre la complexité du monde en la réduisant à
un certain nombre d'éléments simples qu'il est possible d'étudier
un à un. Il nous a appris à jeter les bases de l'acquisition
des connaissances par le raisonnement rigoureux, l'accès à
l'expérimentation pour vérifier ou infirmer les hypothèses.
Cette méthode scientifique, toujours appliquée aujourd'hui,
a conduit à l'essor de la science, de la technique et de la société.
Mais elle a des effets pervers. Elle sépare et isole, disperse et
émiette. L'ensemble des connaissance apparaît ainsi "à
plat" sans relief ni hiérarchie: au même niveau. Le savoir
se fragmente en une multitude de territoires disjoints; sans cesse des
frontières surgissent entre eux, recréant des îlots
séparés.
La méthode analytique a fait éclater la complexité
du monde en une succession de disciplines.
Indispensable pour fonder la science, la démarche analytique ne
suffit plus pour expliquer la dynamique et l'évolution des systèmes
complexes, les rétroactions, les équilibres, l'accroissement
de la diversité ou l'auto-organisation. Il était donc nécessaire
qu'émergent de nouvelles méthodologies d'organisation des
connaissances face à la complexité du monde. C'est ainsi
qu'est née l'approche systémique. Complémentaire de
l'approche analytique, elle s'applique à des domaines variés
allant de la biologie à l'écologie en passant par l'informatique,
les réseaux de communication, l'éducation, la psychiatrie,
les sciences du management ou l'économie.
Si la méthode analytique consiste à découper la complexité
en éléments distincts, la méthode systémique
recombine le tout à partir de ses éléments en tenant
compte du jeu de leurs interdépendances et de leur évolution
dans le temps. La systémique est issue de la convergence de la cybernétique,
de la théorie de l'information et de la biologie. Je la définis
comme une nouvelle méthodologie permettant d'organiser les connaissances
en vue d'une plus grande efficacité de l'action.
Gr.: Il me semble aussi que vous utilisez la métaphore comme instrument
de connaissance. Dans cet esprit, le cybionte nous permet de mieux
comprendre le rapport entre l’évolution sociale et la technologie,
ainsi que l’environnement futur de l’homme. Pouvez-vous en dire plus ?
JdR.: En effet. Toute vie nouvelle a droit à un nom, et je propose
de baptiser cet organisme planétaire le cybionte - nom que j'ai
formé à partir de "cybernétique" et de "biologie".
Il représente un modèle hypothétique, une métaphore
utile pour envisager une des étapes possibles de l'évolution
de la matière, de la vie et de la société humaine
sur notre planète. Situé dans un avenir dont la date précise
importe peu (au cours de la première ou de la seconde moitié
du millénaire qui s'annonce ?), ce macro-organisme existe déjà
à l'état primitif et vit dans sa globalité. Il ne
naîtra jamais en une seule étape et ne sera jamais achevé.
Le recours à un tel modèle constitue une forme de prospective
qui me paraît nécessaire à la construction des sociétés
de l'avenir. Son avantage est qu'il nous permet d'éclairer le présent
immédiat par une démarche rétroprospective . En imaginant
- ou mieux, en visualisant - les relations symbiotiques entre l'homme et
le cybionte il devient possible de choisir telle voie, telle structure,
telle étape intermédiaire. Grâce à ce processus
itératif entre présent et avenir à partir d'un modèle
- point de départ et non point d'aboutissement - les événements,
situations, courants, évolutions, prennent un autre relief, se mettent
en perspective, se hiérarchisent et facilitent les décisions.
Le caractère imprévisible du monde résultant des extrapolations
classiques fait place, par application de la démarche rétroprospective,
à des hypothèses constructives. L'aller-retour entre prévision,
vérifications, cohérence, permet la validation des faits.
Plutôt que l'analyse de situations disjointes projetées vers
un futur incertain, c'est la synthèse de faits porteurs d'avenir,
convergeant vers un modèle transitoire, qui enrichit cette nouvelle
vision prospective.
Gr.: La grande dichotomie qui a marqué la Modernité reposait
sur la distinction entre le corps et l’esprit. L’époque Post-moderne,
en revanche, semble marquée par une ‘trichotomie’, en ayant intégré
la dimension technologique, la machine, au corps et à l’esprit.
J. Baudrillard, met en avant deux perspectives concernant le rapport corps/technologie.
Dans une perspective classique, comme dans celle cybernétique, la
technologie est un prolongement du corps. Ainsi, Marx et Mac Luhan, ont
mis en avant la même perspective instrumentaliste des machines et
du langage : il s’agit de prolongements, d’extensions destinées
à devenir le corps organique de l’homme. Le corps n’est plus qu’un
medium. Dans l’analyse de Crash, ensuite, J. Baudrillard montre comment
à la vision ‘rationnelle’ s’oppose une vision baroque et apocalyptique,
où la technique est déconstruction mortelle du corps. Il
ne s’agit plus d’un medium fonctionnel mais d’une extension de mort. Le
corps se confond avec la technique dans sa dimension de viol et de violence.
Dans un autre point de vue, l’artiste australien Stelarc, dans sa vision
du rapport corps/technologie, montre comment notre corps est obsolète
et il ne peut plus suivre le développement technologique. Il doit
devenir ainsi un objet d’ingénierie soumis à un projet de
reconstruction qui prend en compte les fonctions et les tâches que
l’homme doit accomplir dans sa vie.
Vous avez une vision particulière sur le rapport que l’homme est
en train de construire avec les nouvelles technologies de télécommunication.
Le troisième millénaire nous amène donc a réfléchir
sur l’évolution de l’homme, et des rapports entre le corps et technologie
: l’homme du futur sera-t’il un cyborg, un surhomme ou un biorobot ?
JdR.: Un des grands défis du troisième millénaire
sera pour l'humanité la construction réfléchie et
consciente de son symbiote planétaire. Cette prochaine étape
de l'évolution biologique et socio-technique est déjà
entamée. Dans le cadre de l'évolution prébiologique
qui conduisit à l'origine des premières cellules, furent
sélectionnées les structures et fonctions fondamentales du
vivant: ADN, membrane, centrales énergétiques, systèmes
de locomotion, métabolisme de base à partir des réactions
de fermentation, de photosynthèse et de respiration. Aujourd'hui,
nous construisons de l'intérieur une nouvelle vie hybride. Nous
sommes les acteurs d'une pièce encore inédite: les nouvelles
origines de la vie. Enzymes d'une protocellule aux dimensions de la planète,
nous travaillons sans plan d'ensemble, sans intention réelle, de
manière chaotique, à la construction d’un édifice
qui nous dépasse. Prendre conscience que les fonctions, énergétiques,
économiques, écologiques, éducatives de nos sociétés
sont les fonctions de base d'un super-organisme vivant est non seulement
motivant, mais responsabilisant. Elle resitue l'action individuelle au
coeur de l’évolution du monde. Dans une telle optique la vieille
question sur la nature de "l'homme du futur" prend un tout autre sens.
Ni surhomme, ni biorobot, ni super-ordinateur, ni mégamachine, l'homme
du futur sera simplement l'homme symbiotique, en partenariat étroit
- s'il parvient à le construire - avec le système sociétal
qu'il a extériorisé à partir de son cerveau, de ses
sens, de ses muscles. Un super-organisme nourricier, vivant de la vie de
cellules, ces neurones de la Terre que nous sommes en train de devenir.
Gr.: Pour revenir à un approche, disons, méthodologique,
comment appréhender la symbiose entre les homme et les machines,
argument qui devient de plus en plus pertinent et complexe à la
fois ?
JdR.: Les sciences de la complexité débouchent sur une nouvelle
vision des processus d'auto-organisation. Mais la théorie du chaos
qui se consacre à de tels processus évoque, par son appellation,
son contraire. La génération d'ordre à partir du désordre
ne permet pas de se représenter de manière claire et synthétique
la généralité des phénomènes considérés.
De nombreux auteurs ont cherché à faire la synthèse
des grands courants de pensée sur l'évolution, l'organisation
et la complexité croissante. Certains avaient noté la différence
profonde entre les deux grandes dérives de la matière vers
la vie et l'entropie. D'autres, comme Teilhard de Chardin, ont cherché
à expliquer par une loi de "complexité/conscience" l'émergence
de la vie, de la pensée et de la conscience réfléchie.
D'autres encore comme Francesco Varela, Jean Piaget, Edgar Morin, ont mis
en avant les conditions d'autonomie d'un système complexe au cours
de son évolution créatrice.
Je voudrais tenter d'enrichir ces approches en leur intégrant l'apport
de la théorie du chaos et des sciences de la complexité.
Ces différents domaines pourraient être rassemblés
dans le cadre d'une théorie unifiée. Elle se fonderait notamment
sur l'étude des organisations complexes et la simulation informatique
de leur comportement dans le temps.
Je propose de l'appeler théorie unifiée de l'auto-organisation
et de la dynamique des systèmes complexes. Mais cette dénomination,
qui en résume pourtant l'essentiel, est longue et d'un emploi délicat.
De manière plus concise, je propose le terme de symbionomie pour
décrire l'ensemble des phénomènes couverts par cette
théorie unifiée.
Je définis la symbionomie comme l'étude de l'émergence
des systèmes complexes par auto-organisation, autosélection,
coévolution et symbiose. Je parlerai ainsi, de processus ou d'évolution
symbionomique pour décrire les phénomènes liés
à l'émergence de la complexité organisée, comme
ceux que l'on peut observer dans des systèmes moléculaires
(dans le cadre, par exemple, de l'origine de la vie), les sociétés
d'insectes (fourmilières, ruches), les systèmes sociétaux
(entreprises, marchés, économies) ou les écosystèmes.
Une des voies privilégiées de l'évolution symbionomique
est la symbiose. Cette notion s'applique généralement à
des organismes vivants, mais plusieurs auteurs l'on étendue à
des associations entre l'homme et des systèmes non vivants. Sans
entrer dans la discussion sur l'existence ou l'absence de frontière
entre le "naturel" et "l'artificiel", et par simple commodité de
langage, je considère indistinctement des symbioses se réalisant
dans le monde "naturel", avant l'intervention de l'homme et des symbioses
intervenant depuis son apparition, dans le monde dit "artificiel", celui
des machines, des organisations, des réseaux ou des villes. Je continuerai
donc à employer le terme de symbiose pour qualifier aussi bien les
liens entre l'homme et ses artefacts (avec les ordinateurs, par exemple)
qu'entre l'homme et l'écosystème.
Trois remarques peuvent être faites sur les processus symbionomiques.
Il s'agit d'une évolution généralisée s'étendant
des particules élémentaires aux sociétés humaines,
aux organisations construites par l'homme et en symbiose coévolutive
avec lui.
Cette évolution n'est pas linéaire, ni même en accélération
unidimensionnelle. Elle se produit de manière multidimensionnelle
au sein de "bulles temporelles" contemporaines mais présentant des
densités, des "qualités" différentes du temps. Chaque
évolution symbionomique se fait dans un temps fractal (un temps
qui contient à la fois la durée et l’instant. Il existe différentes
densités de temps fractal).
Enfin, l'évolution symbionomique peut être représentée
par une trajectoire en spirale : à chaque cycle (auto-organisation,
coévolution, symbiose, émergence) correspond un nouveau degré
dans la complexité et le passage à un niveau hiérarchique
supérieur.
Dans l'optique symbionomique, il devient possible de retracer les phases
essentielles de l'émergence sur la Planète d'une nouvelle
forme de vie, une macro-vie, dont l'homme, cette fois, n'est pas le point
d'aboutissement évolutif, mais la cellule de départ et le
catalyseur. Les principales étapes en sont l'auto-organisation,
la coévolution et la symbiose.
Gr.: Quand Stelarc affirme que notre corps est obsolète, il se réfère
aussi au fait que nous ne pouvons plus contrôler notre environnement
ni avoir accès aux informations et au savoir qui augmentent chaque
jour. Il nous suffit de prendre en considération Internet pour voir
comment une multitude d’informations peuvent nous intéresser mais
nous ne les utilisons pas à cause de nos limites humains.
Quel est votre sentiment ?
JdR.: Se repérer, naviguer, "surfer" dans ces réseaux, accéder
à ces services en-ligne, utiliser d'innombrables mots de passe,
clés informatiques et codes divers, va constituer une mission impossible
pour notre cerveau. Il lui faut un assistant intellectuel zélé
et fidèle. En d'autres termes, un "agent intelligent" capable de
se repérer dans les méandres des interconnexions, de trier
et sélectionner les informations pertinentes, de proposer des stratégies
d'accès aux connaissances, de classer et de retrouver la masse de
données générées par les ordinateurs au cours
de leurs conversations numériques, de négocier avec d'autres
"agents" pour défendre les intérêts de son patron.
Gr.: Pouvez-vous nous preciser ce que vous entendez par ces ‘agents intelligents’,
et à quoi ressemblent ces ‘créatures virtuelles’ que N. Negroponte
décrit comme ‘grand-mère numérique’.
JdR.: Cette curieuse expression désigne des programmes experts jouant
un rôle d'assistance électronique permanente à l'ensemble
des fonctions proposées par les ordinateurs et les réseaux.
Paradoxe de l'informatique: plus les ordinateurs se perfectionnent et plus
ils nécessitent une participation accrue de la part de leurs utilisateurs.
Aujourd'hui les menus déroulants, icônes et zones de dialogue,
font partie du paysage familier de tout écran d'ordinateur.
Mais les logiciels attendent de manière passive que l'utilisateur
décide ce qu'il veut demander à sa machine. Les agents, eux,
tentent d'anticiper les actions les plus probables de l'utilisateur. Après
une période de rodage et d'expérience partagée avec
leur patron, ils apprennent à exécuter automatiquement des
tâches de routine : à la réception de messages sur
une boîte aux lettres électroniques, un agent peut décider
de les classer par ordre de priorité ou de les transmettre à
d'autres collaborateurs. Il peut aller directement chercher des informations
dans un tableur et les faxer à un correspondant. Des agents peuvent
négocier entre eux sur le réseau les meilleurs créneaux
pour établir des rendez-vous entre cadres très occupés.
Ils peuvent accéder aux services boursiers et suivre les placements
d'un porte-feuille ; collecter des informations sélectives selon
le profil d'intérêt de l'utilisateur, ou l'assister dans le
choix de produits en fonction du meilleur prix en parcourant des centaines
de catalogues de produits. Des agents pourront également sélectionner
des programmes de films ou de télévision, lire les journaux
et signaler à leur patron un article intéressant. Ils deviendront
vite indispensables pour joindre des correspondants au moment où
on en a le plus besoin. Les études montrent qu'en cas d'urgence
un appel sur quatre aboutit réellement, les autres se dispersant
dans la nature et faisant perdre du temps. Des grandes entreprises du téléphone
et de l'informatique comme ATT, Motorola ou IBM, développent des
systèmes de messagerie intelligents. Ils permettent de relier différents
moyens de communication pour repérer et retrouver quelqu'un où
qu'il se trouve. Pour joindre la personne, il suffit de taper un message
sur un micro-ordinateur. L'agent prend alors en charge la suite des opérations
en tentant toutes les possibilités de connexion: téléphone,
fax, messagerie électronique, portable ou bip.
Les agents vont rapidement constituer une nouvelle population d'êtres
virtuels. Comme des virus informatiques contrôlés, ils vont
se reproduire, constituer des groupes, des "cultures".
Représentants de la vie artificielle, ils vont progressivement coloniser
des continents entiers du cyberespace. Des agents travailleront en équipe.
Munis de "permis" et "d'autorisations" (d'achat, de négociation),
ils pourront se partager un travail et comparer des informations. Leurs
compétences s'accroissant au fur et à mesure de leurs travaux
de recherche ou de préparation de dossiers. Circulant sur les réseaux,
ces "intra-terrestres" d'un nouveau genre offriront leurs services. Grâce
aux algorithmes génétiques des programmes d'agents pourront
muter, s'autosélectionner, évoluer pour résoudre des
problèmes de plus en plus complexes. Leur valeur augmentera à
la bourse des emplois électroniques. Mais les agents représenteront
aussi des dangers potentiels. Sachant tout sur les habitudes, préférences
ou secrets de leurs patrons, ils pourront être kidnappés sur
les réseaux et utilisés contre leurs employeurs. Des agents
en négociation sur certains sujets épineux pourraient même
s'organiser entre eux pour s'opposer aux demandes ou refuser certaines
contraintes.
Gr.: Il y a, aux États-Unis, un courrant de pensée naissant,
défini comme le néo-luddhisme, qui s’oppose avec vigueur
au développement et à la substitution des hommes par les
machines. On pourrait presque croire que beaucoup d’activités humaines
sont destinées, inexorablement, à se faire remplacer par
l’informatique, surtout en considérant le potentiel des ‘agents
intelligents’ que vous venez de décrire.
JdR.: Une bonne secrétaire fait évidemment tout ce qu’un
agents fait, mais on noue avec elle des relations humaines autrement -
et heureusement - plus riches qu'avec un être virtuel. Les ‘agents
intelligents’ ont pour eux de travailler à la vitesse de l'électronique.
Ils peuvent, en association, effectuer des dizaines de tâches simultanément,
des travaux de routine rebutants et ennuyeux sans se décourager,
dialoguer avec d'autres agents. Encore à l'état de prototypes,
ils représentent le modèle des nouvelles générations
d'agents proposés par les grandes entreprises de logiciels. La secrétaire
traditionnelle pourra se consacrer à des tâches plus enrichissantes
et nécessitant un vrai contact humain.
Les mondes virtuels des cyberespaces seront de plus en plus peuplés
d'êtres électroniques indispensables au fonctionnement de
la société en temps réel. La population la plus répandue
sera celle des agents intelligents vivant en symbiose avec l'homme.
Gr.: Quelles sont les caractéristiques principales des agents ?
JdR.: Ils sont des programmes experts ayant trois caractéristiques
principales. Premièrement: leur programmation est orientée
"objet", ce qui leur donne une grande souplesse d'adaptation aux missions
qui leur sont assignées. Deuxièmement: ils sont extrêmement
mobiles dans les réseaux, connaissant toutes les procédures
de connexion et d'interfaces. Troisièmement: ils sont paramétrables
et peuvent prendre les formes et les styles souhaités. Les agents
exercent bien des métiers différents : agents de communication
pour la gestion des messageries électroniques textuelles et audiovisuelles,
secrétaires, documentalistes, consultants pour l'achat ou la vente
de produits et services, gestionnaires de portefeuilles boursiers, commis,
coursiers ou agents de sécurité. Cousins des virus informatiques,
ils se déplacent dans les réseaux avec une grande mobilité,
mutent, se recombinent, constituent des sous-populations.
Gr.: On peut présupposer que dans cette coévolution entre
l’homme et les nouvelles technologies, une nouvelle forme de communication
se mettra en place, et cela aussi grâce à la diffusion des
agents intelligents.
JdR.: Au lieu de la communication séquentielle traditionnelle (x
parle, les autres écoutent; z parle à son tour, etc.), la
communication se fait simultanément: chacun affiche le contenu de
son message sur des espaces consultables en temps réel et dans un
ordre géré par les agents, d'une manière analogue
au déroulement d'une séance de communication scientifique
par "posters". Dotés de la parole et d'expressions quasi humaines,
représentés sous formes d'icônes explicites, les agents
vont devenir de véritables assistants intellectuels, tantôt
amusants, ironiques ou critiques, toujours familiers et souvent indispensables.
Gr.: On est bien loin de la communication télévisuelle.
JdR.: Oui, car l'ingrédient de base d'une bonne communication télévisée
est l'émotion, pas la raison. La télévision est devenue
progressivement la télémotion.
Gr.: En pensant à la communication télévisuelle, et
à la pratique du zapping en particulier, pensez-vous que cela puisse
déformer la vison de la réalité, en conduisant les
téléspectateurs a avoir une perception du temps qui n’est
pas le temps réel, le temps de la vie vécue sur cette terre
ferme et matérielle?
JdR.: L’approche des sujets est souvent superficielle, la forme est favorisée
au détriment du fond. La pratique du zapping procure au téléspectateur
l'illusion de la sélection consciente alors qu'il ne répond
souvent qu'à des réflexes immédiats d'ennui passager.
Avec le "replay" du magnétoscope ou la console de jeu vidéo,
on peut en une fraction de seconde ressusciter les morts, reconstruire
la maison écrasée, reconstituer la voiture accidentée.
Cette manipulation du temps, qui transforme chaque joueur en démiurge,
ne s'applique pas à la vraie vie qui, elle, n'est pas "zappable".
Cela peut expliquer en partie la difficulté que connaissent parfois
de nombreux jeunes, habitués à la réversibilité
d'un monde intemporel contrôlable, à s'engager dans la vie
réelle avec son cortège de responsabilités et ses
contraintes d'irréversibilité.
Gr.: Dans votre hypothèse concernant l’homme symbiotique, quelle
est la place de la création individuelle ainsi que le rôle
du travail en groupe, le groupware’? C’est à dire, est-ce
que nous allons assister à la mise en place d’une intelligence collective
qui soit vraiment telle et non le résultat d’une simple addition
entre unité ?
JdR.: Aujourd'hui la formation, la création, les modes de récompense
sont centrés sur l'individu. Le travail en groupe résulte
le plus souvent d'une série d'actions individuelles intégrées
par la suite afin de faire bénéficier la collectivité
des apports de chacun. Or il existe une nouvelle conception des groupes
et des collectivités. Elle considère des systèmes
intégrés faits de personnes reliées par des réseaux
de communication et travaillant selon des méthodes qui favorisent
la création collective.
L'ancienne notion des structures pyramidales, avec le commandement au sommet
et les forces vives à la base, fait place à un modèle
en réseau conduisant à une aplatissement des niveaux hiérarchiques
traditionnels. C'est ce qui se traduit par la reconfiguration des entreprises,
le re-engineering. La question qui se pose c’est comment catalyser
l'émergence de l'intelligence collective? Plutôt que d'imposer
des normes et de contrôler les résultats, comment favoriser
la naissance de structures catalytiques qui amplifient l'intelligence d'une
collectivité?
Pour travailler en groupe nous utilisons des bureaux. C'est une logistique
de communication qui intègre des moyens classiques, papiers, lieux
de réunion, secrétariat et des machines diverses à
traiter l'information. De manière plus sophistiquée, les
messageries électroniques, le "groupware", Internet sont les nouvelles
manifestation de cette logistique de création collective. Nous allons
assister à mon avis à un essor très rapide de ces
moyens d'amplification de l'intelligence. Ils deviendront même de
plus en plus intégrés aux fonctions biologiques de l'homme.
Gr.: Et quel est le rapport entre ce que vous définissez comme ‘temps
potentiel’ et la création collective?
JdR.: L'information constitue en effet une forme de temps potentiel. Comme
l'avait déjà remarqué Aristote : s'informer c'est
reconnaître une forme (une information) et informer c'est donner
forme à la matière (créer une information). Je reconnais
la forme d'une bouteille et je l'appelle bouteille. Mais je peux aussi
donner forme à du verre fondu (l'informer) pour créer une
bouteille. De même je peux lire ou recevoir passivement de l'information
ou créer un texte original. La grande différence est que
la création exige de la durée. La consommation est à
la limite instantanée ou se réalise dans un temps "vide".
Des millions de personnes peuvent regarder simultanément une série
télévisée et son coût est identique même
si un ou dix millions de personnes la "consomment". Dans l'acte de création
l'original est unique, la copie est banale. Il faut du temps pour créer
un original (un tableau, une symphonie, un livre, un logiciel) mais avec
les moyens modernes de duplication, les copies de ces oeuvres peuvent être
diffusées dans le monde entier, théoriquement en un instant.
C'est pourquoi je dis que créer c'est sauver du temps. Le réservoir
de temps potentiel représenté par cette création pourra
être utilisé par d'autres, légué à la
collectivité ou aux générations à venir. Dans
la création collective cet effet est cumulatif. Un créateur
sauve du temps réutilisable. Il constitue en quelques sorte un capital-temps
qui produira des "intérêts" en temps directement utilisable
! D'où l'importance de valoriser la création individuelle
et collective dans l'enseignement comme dans l'entreprise. Sur un réseau
mondial comme Internet, le travail collectif de centaines de milliers de
programmeurs et d'utilisateurs sauve du temps, crée un capital qui
génère du temps utile car pertinent. L'usager-producteur
n'est plus seulement rémunéré en monnaie comme dans
l'économie classique mais en informations et en temps potentiel.
Sur Internet l'information accumulée crée de l'information
à plus haute valeur ajoutée.
Gr.: Aux États-Unis il y a parfois une vision un peu trop optimiste
concernant le fait que la participation démocratique des individus,
ainsi que leur support à la gestion de la res-publica, peut
augmenter avec l’utilisation des nouveaux systèmes de communication
en réseau. Les nouvelles technologies sont vues comme tools for
empowerment, des instrument qui peuvent renforcer les individus face
à la surpuissance de l’État et des institutions bureaucratiques.
Les reflexions sur le social capital et ses corrélations
avec les nouvelles technologies, les actions du volontariats ou la participation
démocratique des citoyens en temps réel sont au coeur du
débat américain et européen. Qu’en pensez-vous?
JdR.: Des formes d'action collective coordonnées et de coopération
sont impossibles sans information en retour et en temps réel. Il
est indispensable de mesurer les effets de son action et de la comparer
à celle des autres. Aujourd'hui naissent des outils et des systèmes
de communication et de traitement permettant la remontée des informations
depuis la base des organisations jusqu'aux niveaux décisionnels.
Les formes actuelles de cette "rétroaction sociétale" restent
limitées. Le vote ne traduit que de manière rudimentaire
les choix des électeurs, mais des moyens variés et indirects
de rétroaction sont nés de l'essor des médias. Devant
les caméras, une manifestation de rue acquiert une force d'expression
émotionnelle d'une influence considérable. Autre forme de
rétroaction, plus subtile celle-ci : les sondages d'opinion relayés
par la presse.
Déjà, le téléphone et le Minitel sont largement
utilisés dans le cadre d'émissions de radio ou de télévision
pour renvoyer des informations personnalisées vers les régies.
L'interactivité électronique naissante amplifiera le rôle
de ces boucles de rétroaction sociétale dans les années
à venir.
Gr.: Ce type de rétroaction sociétale globale peut-il être
un danger pour la démocratie?
JdR.: Oui, cela est particulièrement dangereux et susceptible de
conduire à de redoutables effets pervers. La réponse instantanée
à des questions posées par les plus hautes instances dirigeantes
peut créer des effets de mode, des engouements passagers et irrationnels,
rendus rapidement obsolètes par les besoins de l'actualité.
Ce "court-circuit" sociétal ne respecte pas les délais de
réponse inhérents à la dynamique particulière
des systèmes sociaux. Il se situe dans les temps courts de nature
émotionnelle favorisés par les médias, mais sans réelle
capacité de construction pour le long terme en s'inscrivant dans
la durée. C'est pourquoi les relais intermédiaires (élus
locaux, représentants, notables, députés) sont indispensables
dans le processus de "remontée" des informations: ils créent
des "effets tampons" amortissant les oscillations sociales et réduisant
les conséquences de l'amplification médiatique. Les frottements,
filtrages, délais et contraintes du système social assurent
ainsi indirectement sa protection. Ils ont pour effet d'écrêter
les amplitudes des oscillations, de réduire le "bruit" parasite
et de révéler, sur une durée plus longue, les tendances
de fond sur lesquelles peut se construire une politique.
Les nouveaux contre-pouvoirs issus des réseaux interactifs doivent
désormais trouver leurs modes d'expression. Encore tâtonnants,
ils représentent cependant une des grandes chances de régulation
sociétale pour les démocraties du troisième millénaire.
Federico Casalegno
casalegn@citi2.fr
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