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Qui sera l’homme du futur ?
De manière schématique, on peut considérer qu’il
existe deux visions de l’homme du futur. L’une proche de la science fiction,
à laquelle je n’adhère pas, et l’autre qui se rapproche d’une
démarche de « technologue humaniste », avec laquelle
je me sens plus à l’aise. La première vision débouche
presque toujours sur le « mutant », le « cyborg »
ou « l’homme bionique ». Le mutant c’est un être vivant
qui se modifie par des mutations biologiques. Le cyborg, un homme-robot
ou un être humain dont la biologie s’est mécanisée
et la mécanique « biologisée ». Et l’homme bionique,
un être qui intègre des parties bioniques remplaçant
ou augmentant des fonctions déficientes. Ma vision personnelle se
fonde sur une co-évolution de l’homme et de la société.
Je l’appelle une évolution anthropo-technico-sociétale. Ce
qui signifie que la transformation de l’homme me paraît inséparable
de son intégration dans la société qui, elle-même,
le transforme en retour.
Quelles sont les grandes évolutions à venir ?
Il existe trois types d’évolutions qui s’accélèrent
: l’évolution biologique, technologique et numérique. La
première a demandé des millions d’années. Elle se
réalise « en direct » dans la nature par essais et erreur.
C’est le monde réel. Puis l’homme émerge avec son cerveau
et crée le monde imaginaire. Il peut inventer dans sa tête
une roue par exemple et en faire le dessin. Cette relation entre le monde
réel et le monde imaginaire favorise l’accélération
de l’évolution technologique qui se déroule en quelques siècles.
L’homme invente alors l’ordinateur, le cyberespace et à partir de
là, vient s’insérer un troisième monde, le monde numérique,
le « virtuel ». Dans ce monde, on peut inventer des objets,
mais aussi les fabriquer et les faire fonctionner à travers des
simulations, ce qui induit la prodigieuse accélération de
l’évolution que nous vivons aujourd’hui.
Quel sera l’impact pour l’homme ?
L’évolution vers l’homme du futur est une évolution par
extériorisation de fonctions, sous la forme de prothèses
qui s’interconnectent. Les premières prothèses inventées
sont des prothèses de nature physique. Par exemple, l’homme se déplace
avec ses jambes, mais pour aller plus vite ou tirer de lourdes charges,
il invente la roue. Sa mémoire, il l’extériorise par l’écriture
et le livre. Ensuite viennent l’aile de l’avion qui imite l’oiseau, l’appareil
photo pour l’œil, l’Internet pour certaines extensions du cerveau. Depuis,
les prothèses physiques se sont transformées en prothèses
numériques qui se connectent entre elles, créant l’être
humain d’aujourd’hui intégrant une série d’outils qui le
relient à un « macro organisme planétaire »,
que j’ai appelé dans mon livre « l’Homme Symbiotique »,
le cybionte (cyb de cybernétique et bio de biologie). L’homme du
futur sera le résultat d’une complémentarité, et il
faut l’espérer, d’une symbiose, entre un être vivant biologique
et ce macro organisme hybride (électronique, mécanique, biologique)
qui se développe à une vitesse extraordinaire sur la Terre
et qui va déterminer, en partie, son avenir.
Voyez-vous des limites à cette évolution ?
Il existe schématiquement trois étapes dans l’évolution
vers l’homme de demain. L’homme « réparé », qui
apparaîtra de plus en plus fréquemment avec des greffes, ou
des prothèses. L’homme « transformé », implanté
de puces bioélectroniques créant des circuits internes capables
de détecter des erreurs métaboliques et de les corriger,
par exemple pour la maladie de Parkinson. De tels implants pouvant être
également une rétine artificielle ou une pompe à insuline
détectant l’excès de glucose dans le sang. L’homme transformé
peut intégrer les avantages de l’intelligence artificielle, coupler
son cerveau à des cerveaux informatiques qui l’aident à traiter
des problèmes complexes. Cet homme est de surcroît
transformé par les nouvelles interfaces homme/machine. C’est une
transformation par « explantation » plutôt que par «
implantation ». Il devient ainsi le « neurone » d’un
réseau plus grand que lui, auquel il s’interface. Ces transformations
vont se faire, mais il faut placer les barrières éthiques
nécessaires pour évaluer les conséquences pour l’humanité
de telles avancées technologiques et éviter les déviances.
Enfin, la dernière étape est celle de l’homme « augmenté
», pour lequel j’ai des réserves. Elle peut en effet conduire
au « surhomme ». Une évolution susceptible de créer
des différences entre les alphas, les bêtas, ou les gammas,
comme le pressentait Aldous Huxley dans le « Meilleur des mondes
». Sur un plan éthique, il faut s’y opposer, car cette dérive
créerait des fossés profonds entre les êtres humains.
Ces transformations posent-t-elle un problème d’identité
pour l’homme ?
Un être vivant implanté ou augmenté, fait de pièces
détachées, est-il toujours un être humain ? Des chercheurs
ont déjà réussi à transférer l’information
venant du cerveau d’un singe vers des bras articulés artificiels
situé à 1000 km de distance via internet. Le singe qui voyait
des aliments sur un écran de télévision, arrivait
à les saisir à distance juste par la pensée. Mais
la représentation d’un corps ainsi étendu reste-elle dans
la tête ? Nous connaissons les endroits du cerveau qui servent à
manipuler les membres. Mais si nous pouvons animer des bras à distance,
ce corps étendu est-il toujours un corps ? Je pense que non, car
nous touchons au fondement même de la nature humaine. Il faut réfléchir
à ce que nous sommes en train de faire pour ne pas altérer
ce qu’il y a de plus naturel en l’homme, qui fait son originalité
et sa force : sa capacité de ressemblance et de différence
avec les autres. Et un être implanté, transformé,
explanté ne répond plus aux mêmes critères
Comment canaliser les avancées dans ce domaine ?
Plusieurs niveaux de régulation sont envisageables. La communauté
scientifique qui publie ses travaux en respectant certaines règles,
exerce un premier niveau de régulation sur les déviances
possibles. Ce premier niveau doit s’accompagner d’une démarche éthique
: bioéthique (biologie), infoéthique (information) et écoéthique
(écologie), pour ne pas faire n’importe quoi sur l’être humain
et maîtriser le monde que l’on va laisser à nos enfants. Cette
démarche doit rassembler des autorités morales, religieuses,
scientifiques, politiques. Le troisième niveau est celui du consensus
citoyen, capable d’influer sur des sujets qui concernent directement les
individus en société (la vache folle, le clonage thérapeutique,
la pollution industrielle etc.). Enfin une régulation politique,
au sens le plus élevé du terme. Soumis à des arbitrages
constants sur les choix de société, sur les budgets qu’ils
nécessitent, et sur les hommes capables de les conduire, le Politique
se retrouve dans des situations d’arbitrage et de décisions pesant
lourdement sur la construction de l’avenir.
Biologie, informatique, électronique, etc., nous assistons
à une fusion des disciplines scientifiques ?
Dans mon livre le Macroscope paru en 1975, j’ai longuement évoqué
la systémique, c’est-à-dire l’intégration de plusieurs
disciplines, dans une vision transdisciplinaires. Et dans l’Homme Symbiotique,
j’ai abordé les « sciences de la complexité »,
qui démontrent que de nombreux domaines scientifiques se marient.
Avant, nous pensions les évolutions en terme de disciplines scientifiques,
de causalité linéaire. Aujourd’hui, nous vivons un compromis
permanent entre ce qui est train de se construire ou de se déconstruire.
Une sorte de chaos organisé ou désorganisé, dans lequel
les arbitrages sont permanents. C’est ce monde en construction/ déconstruction
qui me paraît plus porteur d’une vision moderne du futur que l’ancienne
approche linéaire dans laquelle les mêmes causes produisent
les mêmes effets.
Ce phénomène semble s’accélérer aujourd’hui
?
Le réseau Internet participe au phénomène d’autocatalyse,
d’autosélection, d’autoaccélération, propre aux sociétés
les plus développées. Certains pays se développent
à une vitesse accélérée par l’intermédiaire
et les effets amplificateurs d’une sorte de « masse critique informationnelle
». Ils l’entretiennent et accélèrent leur évolution
en drainant à leur profit des flux énergétiques et
informationnels qui pourraient profiter à d’autres, ce qui les isole
progressivement au cours de cette évolution accélérée.
Les avancée des technosciences conduisent à un emballement.
Mais cet effet boule de neige crée des distorsions économiques,
culturelles, politiques, philosophiques, éthiques à l’échelle
de la planète. Cela ne veut pas dire qu’il faille ralentir cette
évolution mais plutôt que cette évolution doit être
ouverte sur les autres, altruiste, de manière à leur faire
bénéficier des avantages et à éviter les inconvénients,
tout en en respectant les différences culturelles et les approches
locales.
La France est-elle bien placée dans cette course à
l’évolution ?
Dans le domaine de la recherche, l’autocatalyse du système se
fait surtout aux Etats-Unis par suite des effets de cette masse critique
informationnelle détenue et partagée par les laboratoires
universitaires, les « start-ups », l’industrie. Nous assistons
également à une montée en puissance de l’Asie, notamment
avec la Chine. Actuellement, la recherche française a des talents
considérables, mais elle est trop isolée. Par contre, la
recherche européenne a un rôle à jouer pour faire contrepoids
à ces deux pôles. Non pas en ponctionnant des fonds dans la
recherche de chaque pays qui ont déjà les difficultés
que l’on sait, mais en lançant des emprunts à long terme,
appuyés sur le PNB européen, par l’intermédiaire des
grandes banques européennes. Et ce, afin de réalimenter les
laboratoires et d’apporter une force compétitive face à la
recherche américaine et asiatique. Pour atteindre cette masse critique
européenne, il faudra sans doute passer par une telle politique
d’emprunts permettant d’investir dans l’intelligence, clés de la
construction solidaire de l’avenir.
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