Joël de Rosnay, docteur ès Sciences à l’Institut
Pasteur, a passé plusieurs années aux États-Unis,
d’abord au Massachusetts Institute of Technology (MIT) puis comme attaché
scientifique auprès de l’Ambassade de France. Il est actuellement
président exécutif de Biotics International et conseiller
du Président de la Cité des Sciences et de l’Industrie de
la Villette dont il a été le Directeur de la prospective
et de l’évaluation jusqu’en juillet 2002. Il est également
auteur de nombreux ouvrages dont Le Macroscope (Paris : Le Seuil, 1975).
Rappels historiques
Trente ans après sa parution, Le Macroscope reste le livre fondateur
de l’analyse systémique en France. Selon son auteur, elle facilite
la compréhension et l’étude de l’infiniment complexe comme
le microscope l’étude de l’infiniment petit, et le télescope
celle de l’infiniment grand. Il s’agit du premier ouvrage de vulgarisation
de cette nouvelle méthode de réflexion. Afin de mettre en
avant les intérêts de l’analyse systémique, Joël
de Rosnay s’est attaché dans son livre, à l’appliquer à
trois domaines qu’il juge essentiels : l’énergie, l’information
et le temps. L’application de l’analyse systémique à ces
trois domaines a débouché sur de nouveaux concepts comme
le chronocentrisme, la bio-industrie, l’éco-énergétique,
l’écotechnologie ou encore Internet qu’il décrit (alors que
l’informatique pour les particuliers n’en est qu’à ses premiers
balbutiements) dans le chapitre « Vers la société en
temps réel » comme un système mondial d’interconnexions
entre les cerveaux des hommes et ceux des ordinateurs.
Dans la vision de l’auteur, l’analyse systémique ne supplante
pas l’approche analytique mais la complète. Ainsi, si l’approche
analytique se concentre sur les éléments, la systémique,
quant à elle, étudie ce qui relie ces éléments.
C’est aussi une perception globale, qui intègre la durée
et qui permet de jouer sur des groupes de variables de façon simultanée
par le biais de la simulation. De plus, si l’approche analytique est adaptée
à l’action programmée, l’approche systémique ouvre
de meilleures perspectives pour l’action par objectifs.
Au cours des trente années qui ont suivi la publication du Macroscope,
Joël de Rosnay distingue trois grandes phases. La première
s’étend de 1975 à 1985. Durant cette période, il applique
ses nouvelles méthodes en se focalisant sur deux sujets : la gestion
des complexités du corps, qui donne lieu à la publication
de La Malbouffe (1979) dans lequel il développe le concept de bionomie.
Puis, il se penche sur la gestion des complexités de l’information
dans Branchez-vous publié en 1985. Il y mène notamment une
réflexion avant-gardiste sur l’usage et la place de l’ordinateur
dans les foyers.
La seconde période, de 1985 à 1995, est l’époque
durant laquelle émergent aux États-Unis, ce qu’il appelle
les sciences de la complexité. Une des grandes thématiques
est alors de s’interroger sur l’accroissement de la complexité dans
la société. C’est à cette époque que de nouveaux
modèles, la théorie du chaos, la dynamique des réseaux
ou les organisations fractales, sont utilisés pour l’étude
et l’analyse de systèmes complexes.
À partir de 1995, Joël de Rosnay développe,
en particulier dans L’homme symbiotique, la métaphore du cybionte,
un organisme planétaire que l’on peut assimiler à un organisme
vivant, composé d’une multitude de réseaux et de connections
autour de la terre. Cet organisme est le résultat de la symbiose
entre les hommes et les machines et vit grâce à la multiplication
des réseaux et des nouvelles formes de communication. Pour parvenir
à gérer l’évolution de ce système, il est nécessaire
de le comprendre. En rassemblant à la fois des éléments
de la théorie du chaos et des sciences de la complexité,
Joël de Rosnay, propose comme outils d’analyse de son cybionte, une
« théorie unifiée de l’auto-organisation et de la dynamique
des systèmes complexes ». L’ensemble des phénomènes
couverts par cette théorie s’appelle la symbionomie. La symbionomie
est l'étude de l'émergence des systèmes complexes
par auto-organisation, autosélection, coévolution et symbiose.
Le terme trouve son origine dans la symbiose animale dont il reprend une
grande partie des mécanismes pour l’appliquer à des systèmes
complexes et non-vivants (villes, réseaux Internet etc.)
La complexité aujourd’hui
L’auteur du Macroscope définit la complexité par 5 points
:
-
L’existence d’éléments ou d’agents (ex : les cellules).
-
L’existence de relations entre ces éléments.
-
La présence de niveaux hiérarchiques interdépendants
et de réseaux.
-
Des comportements dynamiques (non linéaires) de la part des éléments.
-
Une capacité d’évolution.
La ville, par exemple, est un élément complexe. Elle est
à la fois le support et la conséquence de l’organisme vivant
qui y habite. Il en est de même pour une cellule, un corps humain
ou la terre. Trente ans après Le Macroscope, Joël de Rosnay
constate un accroissement de la complexité. En prenant l’exemple
de l’évolution de l’ADN dans le corps humain, il montre la manière
dont un système pourtant simple évolue pour se complexifier
au fils du temps : L’ADN se reproduit. En se reproduisant, il introduit
dans son code des erreurs générées par l’environnement
extérieur (pollution, radiations, maladies, etc.), c’est ce que
Joël de Rosnay appelle « un générateur aléatoire
de variétés ». Si le système ne s’adapte pas
à ces changements, il disparaît. Sinon, il évolue en
apprenant à maîtriser son environnement (c’est la boucle de
l’apprentissage) ce qui lui permet de s’adapter et donc de survivre pour
se reproduire de nouveau en prenant en compte ces nouveaux changements.
Cette boucle de l’ADN est valable pour l’ensemble du monde animal.
Néanmoins, l’homme n’est pas un animal comme les autres et a
une différence de taille : il est le seul à pouvoir imaginer
et prévoir cette évolution (c’est le monde de l’imagination).
Cette capacité d’imagination accélère la complexification
car l’homme n’a pas besoin de passer par de longues phases d’apprentissage.
Cette capacité est encore dupliquée grâce à
l’informatique et à la puissance des ordinateurs (on entre alors
dans le monde virtuel). Ces trois mondes (animal ou réel, imaginaire
et virtuel) réagissent pourtant de la même manière.
A l’image de la cellule ADN, un programme informatique suit la même
boucle évolutionniste : création du programme, reproduction,
mutations ou bug ; si le programme n’évolue pas il meurt, sinon
il se transforme en prenant en compte les nouveaux changements dans ses
lignes de code.
La symbiose est un autre mécanisme de complexification. Il se
retrouve dans tous les systèmes complexes (hommes, fourmis etc.).
Son fonctionnement reprend celui d’une spirale : des agents capables de
se reproduire évoluent avec leur environnement. Les interactions
qu’ils ont entre eux, par l’intermédiaire des réseaux de
communication, aboutissent à des structures, des comportements et
des organisations multiples. La concentration d’agents dans un de ces systèmes
entraîne le maintien de celui-ci par catalyse ce qui peut amplifier
les interactions entre les agents. Le chaos engendré par ces modifications
aboutit alors à une forme d’autosélection qui pousse le système
à se transformer ou à périr. Des symbioses apparaissent
avec d’autres organismes, structures ou organisations. La mémorisation
de ces nouvelles structures ou de ces mécanismes évolutifs,
que ce soit par codage chimique (dans le cas des molécules, par
exemple) ou par la culture (pour les sociétés humaines) assure
la transmission des informations aux nouveaux agents. Ces nouveaux agents
deviennent alors de facto plus complexes que leurs prédécesseurs.
Cette spirale de la complexité peut être vertueuse ou vicieuse
selon que l’agent s’adapte ou non aux fluctuations. Il existe alors trois
évolutions possibles pour chaque système complexe :
-
Le désordre s’accroît plus vite que la capacité du
système à remettre de l’ordre : c’est la désorganisation
et la disparition.
-
L’auto-organisation et l’entropie se compensent : c’est le statu quo.
-
L’auto-organisation du système augmente plus vite que l’entropie
: c’est l’accrois-sement de la complexité.
Pour l’auteur du Macroscope, seuls les systèmes complexes ouverts
sont en mesure d’évoluer.
Deux aspects fondamentaux de la complexité : la notion de
seuil et l’intelligence collective
Avant de conclure, Joël de Rosnay insiste sur deux aspects de son
analyse : la notion de seuil et l’émergence de propriétés
nouvelles, en particulier l’intelligence collective.
La notion de seuil
Chaque système complexe connaît une phase de développement
exponentielle. Par exemple, ce n’est qu’au cours du XXe siècle que
l’économie s’est totalement développée, notamment
après la Seconde Guerre mondiale. Les effets de seuil ont été
mis en lumière par le biologiste et théoricien de la complexité,
Stuart Kauffman. En reliant entre eux des boutons par un simple fil, Kauffman
met en évidence l’existence d’un seuil à partir duquel le
nombre de boutons soulevé simultanément, lorsque l’on tire
le fil, passe de quelques-uns à une majorité en un temps
très court (idées de cluster et de transition de phase).
Joël de Rosnay reprend le même schéma pour analyser l’explosion
d’Internet dans le monde. Avec près de 650 millions d’internautes,
il pense que la Toile n’est qu’au début de la phase de transition
et que le nombre de connectés risque de croître de façon
exponentielle dans les prochaines années.
L’intelligence collective
L’intelligence collective est le second aspect sur lequel a souhaité
revenir l’intervenant. L’idée de l’intelligence collective se retrouve
dans le monde animal et plus particulièrement chez certaines espèces
comme les fourmis ou les abeilles. Les fourmis sont stupides quand elles
sont prises individuellement. Mais, si l’on prend toutes les fourmis d’une
colonie, on remarque que la somme de chaque individualité aboutit
à l’émergence d’une forme d’intelligence collective qui leur
permet, par exemple, de construire des fourmilières immenses ou
de surmonter de nombreux obstacles qu’elles seraient incapables de réaliser
seules. Elles sont, par exemples, toujours en mesure de trouver le chemin
le plus court qui mène à la fourmilière. Pour Joël
de Rosnay, l’intelligence collective émerge de la dynamique des
interactions entre les éléments d’un groupe ou d’une société.
L’intelligence collective n’est pas quelque chose de complexe. Au contraire,
elle est issue de la somme d’éléments simples mais qui, en
se cumulant ou se superposant, aboutissent à un système complexe.
La meilleure illustration de ces propos est à chercher dans les
images fractales ou dans le langage binaire. C’est à partir de simples
lignes de codes composées de 1 ou de 0 que fonctionnent des programmes
infor-matiques fort complexes.
Conclusion
Joël de Rosnay apporte un regard neuf sur la complexité
en donnant de nouvelles pistes de compréhension. La finalité
de cet apport est de pouvoir mieux comprendre pour mieux agir sur des systèmes
complexes comme le corps humain ou la société
.
EXTRAITS DES DÉBATS
La première question est, en fait, une remarque sur la difficulté
de diffusion des outils de compréhension des systèmes complexes
(l’exemple pris ici étant celui de l’analyse systémique)
qui ne semblent pas être appréciés à leur juste
valeur dans certain milieu universitaire, notamment en médecine.
Cette remarque, débouche sur une réflexion globale sur le
rôle de l’agression, au sens sociologique du terme, et sur les difficultés
de transmission des nouvelles idées.
La réponse de Joël de Rosnay abonde dans le même
sens tout en nuançant cependant le terme d’agression qui n’est pas,
selon lui, toujours violent et lui préfère le terme de disruption.
Il insiste aussi sur l’importance de la diffusion, notamment dans l’émergence
de l’intelligence collective. Une des pistes qu’il préconise est
de toucher les nœuds des réseaux et les agents qui sauront relayer
ensuite les nouvelles idées. La diffusion de la connaissance est
à la fois virale, locale et globale. Virale car, à partir
du moment où un agent a pris conscience d’un savoir particulier,
il est à même de le diffuser ce qui aboutit à un effet
boule de neige et donc à la diffusion massive du savoir. Local et
global ensuite, car l’apprentissage de la connaissance passe par l’éducation,
l’importance des réseaux et la capacité à toucher
ces mêmes réseaux.
Un autre membre de l’assistance insiste ensuite sur le rôle de
la transdisciplinarité (que l’on ne doit pas confondre avec l’interdisciplinarité).
Selon lui, l’association de la culture de la complexité et de la
transdisciplinarité est la voie royale pour la compréhension
des systèmes complexes, même si elle n’est avant tout, qu’une
simple grille de lecture.
La seconde question porte sur l’impact des transformations que connaît
la société occidentale depuis l’apparition des nouvelles
technologies de l’information et de la communication et qui bouleversent
complètement l’organisation poli-tique, économique et sociale
de la société. Selon ce membre de l’assistance, nous sommes
en train
de passer de l’ère énergétique à l’ère
de l’information sans que personne ou presque ne s’en rende compte. Or,
selon lui, le risque est grand, de voir l’homme perdre le contrôle
de son développement si la prise de conscience n’a pas lieu.
L’explication apportée par le conférencier est alors
relative au fait que l’homme n’est pas un individu rationnel et qu’il est
donc difficile de prévoir l’avenir, même si certains outils
de l’analyse systémique laissent entrevoir certaines possibilités.
Malgré tout, la nature des rapports entre les hommes se modifie.
Nous passons ainsi de rapports de forces (ex : courses aux armements) à
des rapports de flux (maîtrise de l’information).
La question suivante est une demande d’éclaircissement de la
notion d’intelligence collective. L’auteur du Macroscope apporte sa réponse
en précisant que, pour parler d’intelligence collective, il faut
surtout des contacts entre les agents et que ces contacts aboutissent à
des « feed back collectifs », c’est à dire à
des enseignements.
Le dernier intervenant a ensuite fait part de sa difficulté à
piloter un système complexe. Il a surtout insisté sur le
fait que les méthodes d’analyses étaient encore mal reconnues
car jugées trop transdisciplinaires. La grande difficulté
est d’après lui, de trouver le bon niveau de pilotage et surtout
la finalité du système. Cette réflexion met en lumière
l’importance qu’il faut accorder à l’élaboration d’un projet.
C’est celui-ci qui doit déterminer la complexité du système.
Cette remarque a ensuite été complétée par
Joël de Rosnay qui a rappelé que la détermination d’un
objectif (même temporaire) permettait à chacun de savoir où
et comment avancer. Or ce n’est que dans ce cadre que les feed back sont
bons et que la réussite est possible.
En guise de conclusion, il a été rappelé que serait
organisé du 19 au 22 septembre 2005, à Paris, le 6e Congrès
européen de science des systèmes.
Guillaume Rolland
Futuribles International
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