Article publié le Vendredi 16 novembre
2007.
DEVELOPPEMENT DURABLE ET NOUVELLES TECHNOLOGIES
«Nous pouvons être un exemple pour le monde»
Réagissant à l’appel du Premier ministre (PM), Navin Ramgoolam,
qui désirait le rencontrer pour un échange d’idées,
le scientifique mauricien, Joël de Rosnay, a annoncé son intention
de mettre à la disposition de Maurice son expérience et ses
compétences reconnues.Il vient d’être nommé conseiller
spécial du PM.
Maurice a une carte à jouer dans les “éco-techniques”.
Il s’agit de développer des sources d’énergies alternatives.
Toutes ces énergies dépendent du soleil directement ou indirectement
: lumière et chaleur des rayons solaires, vent, eau (cycle de l’eau
et vagues), biomasse (les végétaux). Notre pays peut développer
toutes ces techniques et devenir un “exemple pour le monde entier”.
«L’ile Maurice est à la croisée des chemins. Il
lui faut un grand projet d’avenir capable de mobiliser la population du
pays, l’industrie, les pouvoirs publics, les mouvements associatifs, l’université.
Ce grand projet doit être lié au développement durable.
On sait aujourd’hui, l’impact de cette notion importante pour la survie
de la planète sur l’ensemble des populations du monde.»
«Lors de ma rencontre avec le PM, j’ai pu constater à quel
point il était concerné et passionné par les problèmes
d’environnement liés à l’île Maurice, et son souci
de lancer rapidement un grand projet mobilisateur dans ce domaine.»
«Il y a plusieurs années, j’avais suggéré
de lancer le concept de “Maurice, île numérique” (the Digital
Island), avec la création d’une “zone franche numérique”
et d’une Cybercité regroupant un parc technologique, des pépinières
d’entreprises, ainsi qu’un espace d’exposition ouvert au grand public pour
mieux comprendre les enjeux d’internet et des communications pour Maurice.
Ces différents projets ont été partiellement menés
à bien et je m’en réjouis.» Une dizaine d’années
après ses premières propositions et face aux enjeux du réchauffement
climatique, à la nécessité de mettre en oeuvre, pour
Maurice, une politique de développement durable et d’autonomie énergétique,
Joël de Rosnay vient de proposer au PM le concept qu’il appelle :
«Maurice, île durable» (Mauritius, the Sustainable Island).
J’ai proposé au PM que soit organisé tous les deux ans,
en commençant en 2010, le “World Ecologic Forum” (WEF Maurice),
permettant d’attirer des personnalités clés à l’échelle
internationale.»
Le PM a décidé d’appuyer un tel projet dont il avait personnellement
pris conscience au cours de ces dernières années, dans le
cadre de ses efforts pour assurer un meilleur environnement à Maurice.
«Il est conscient, dit Joël De Rosnay, que l’île dispose
de tous les atouts nécessaires pour assurer son autonomie énergétique
: le soleil, la biomasse, le vent, les chutes d’eau, les vagues, le biogaz,
éventuellement la géothermie et plus tard, bien sûr,
l’hydrogène produit par la biomasse.»
Il se dit convaincu que le PM dispose du leadership et de la vision
nécessaire pour promouvoir ce grand projet mobilisateur pour la
population mauricienne, l’industrie privée, les organismes publics,
les associations, ou l’université. Pour le conseiller de la Cité
des Sciences de Paris, la grande question demeure : comment procéder
et quels moyens mettre en oeuvre pour assurer le lancement de cet ambitieux
projet pour Maurice ?
«Je pense, dit-il, qu’il faut aborder ce problème sous
un angle global, c’est-à-dire systémique, intégrant
plusieurs approches complémentaires et interdépendantes.
D’abord, on ne peut plus penser le développement énergétique
du pays en termes de filières indépendantes et isolées.
Chacun se bat pour sa ressource, sa filière énergétique
estimée la plus efficace et capable de générer les
meilleurs retours sur investissements. Par exemple, la filière bagasse
/ charbon pour la production d’électricité. Ou bien pour
le lancement d’éoliennes, ou encore la mise en place dans les nouvelles
constructions, de chauffe-eau solaires. Certes, chacune de ces approches
est importante en elle-même, mais il est nécessaire de les
combiner afin de disposer d’un système global de production énergétique,
grâce à des éléments interdépendants,
eux-mêmes liés aux économies d’énergie. Le PM
l’a parfaitement compris. Il sait que les économies d’énergie
permettent d’abaisser le besoin énergétique et par conséquent,
de pouvoir faire appel à des énergies renouvelables combinées
entre elles.»
Un schéma classique d’interdépendance, qui montre, selon
Joël de Rosnay, clairement, comment on peut combiner les énergies
solaires directes et indirectes. Cette approche vient d’être illustrée
par un article publié dans l’express du 6 novembre sous la signature
d’un éminent PhD de l’université de Maurice, Khalil Elahee,
souligne-t-il.
Mobilisation de la population
«Le solaire direct, c’est par exemple, le chauffage thermique
pour l’eau. Le photovoltaïque se fonde sur les photopiles pour produire
de l’électricité. Le solaire indirect c’est, évidemment,
la biomasse résultant de la photosynthèse et, bien sûr,
la canne à sucre ou des plantes à la croissance très
rapide, facilement renouvelables. L’hydroélectricité provient
de l’évaporation de l’eau par le soleil, créant des nuages
retombant sous forme de pluie, remplissant des barrages et faisant tourner
des turbines. Le vent résulte du chauffage par le soleil de masses
d’air qui circulent rapidement et dont on peut capter l’énergie
par des grandes éoliennes. Il convient d’ajouter à ces formes
d’énergie solaire indirecte, le biogaz (méthane) résultant
de la fermentation de déchets végétaux, animaux ou
humains et très largement utilisés dans des pays comme la
Chine pour produire de l’électricité.»
Cette approche globale du développement énergétique
de l’île ne pourra, selon le scientifique, se fonder sur des bases
sérieuses qu’à la suite de l’établissement du bilan
énergétique total de Maurice. Quels sont ses besoins en électricité,
essence, charbon, chaînes alimentaires... ? Quelles sont ses ressources
naturelles en termes d’énergie solaire par surface photosynthétique
? Son gisement éolien, ses réservoirs d’eau, sa biomasse
disponible, l’énergie de ses vagues, ses sources géothermiques
? Quelle est la quantité exploitable de déchets rejetés
par le pays dans le secteur agricole, industriel, domestique, touristique
? Déchets pouvant être valorisés par des filières
adaptées, combinant la production de gaz et d’électricité.
Il existe dans le monde de nombreuses entreprises «d’ingénierie
système» capables d’établir des bilans énergétiques
globaux, pour une ville, une île et, évidemment, un pays tout
entier. Il serait nécessaire de les solliciter pour faire établir
le bilan énergétique de Maurice.
«N’oublions pas, dit-il, non plus qu’il serait possible de faire
appel à l’expertise de certains pays. Notamment la Chine pour le
biogaz, l’Allemagne et l’Espagne pour l’énergie éolienne,
qui produisent respectivement 15 000 mégawatts et 11 000 mégawatts
d’électricité d’éolienne, la France ou l’Italie pour
les panneaux solaires photovoltaïques, Israël pour les chauffe-eau
solaires…»
Le grand projet «Maurice, île durable» implique, bien
entendu, la sensibilisation et la mobilisation de la population mauricienne
autour des ambitions du gouvernement. «C’est pourquoi, dit Joël
de Rosnay, j’ai proposé la création d’un Eco-Park qui permettrait
aux Mauriciens et aux touristes de visiter des expositions démontrant
l’importance et le fonctionnement des moyens de production d’énergie
renouvelable à partir du soleil, du vent de la biomasse, de l’hydrogène,
ou du biogaz. La Cité des Sciences de la Villette pourrait aider
au développement de telles expositions. Un exemple mauricien remarquable
est “l’Aventure du sucre”, qui reçoit chaque année de très
nombreux visiteurs. Pourquoi ne pas réaliser le même type
d’expositions dans un Eco-Park dédié au développement
durable et à la protection de l’environnement ?»
Le PM a confirmé son intérêt pour un tel Eco-Park
et sa volonté d’aller de l’avant. «Déjà, plusieurs
industriels mauriciens, notamment de l’industrie sucrière et des
télécommunications, suite aux conférences que j’ai
données, m’ont assuré qu’ils seraient prêts à
financer des éléments expositions d’un tel parc technologique,
qu’ils jugent essentiel pour l’avenir énergétique du pays»,
a déclaré à l’express Joël De Rosnay.
Il paraît également nécessaire pour de Rosnay de
développer dans les écoles et les collèges une sensibilisation
aux grands thèmes de l’écologie.
“J’ai appris que le ministre de l’Education avait lancé un intéressant
programme intitulé “Citizen Mauritius”, pour former les jeunes au
civisme et à la solidarité nationale. Pourquoi ne pas amplifier
ce programme sous la forme d’EcoCitizen.
Mauritius afin d’apprendre aux jeunes les gestes quotidiens essentiels
pour économiser l’énergie et favoriser le développement
durable ?»
En complément de ces efforts nationaux, il lui paraît indispensable
pour lancer ce grand projet à l’échelle internationale, d’organiser
régulièrement à Maurice un grand symposium sur l’environnement.
Il propose une sorte de «Davos de l’écologie » ou de
«Grenelle international de l’environnement», dont on sait à
quel point il a été un grand succès pour le président
Nicolas Sarkozy. “J’avais rencontré plusieurs fois Navim Ramgoolam,
au World Economic Forum à Davos, le célèbre WEF. Le
gouvernement mauricien y avait présenté des expositions qui
avaient attiré l’attention internationale sur les enjeux économiques
et politiques du pays. Je lui ai proposé que soit organisé
tous les deux ans, en commençant en 2010, le WEF Maurice, permettant
d’attirer des personnalités clés à l’échelle
internationale, des chefs d’Etat et des ministres venant de plusieurs pays
émergents, concernés, comme Maurice, par les problèmes
d’environnement, des grands industriels, des organisations non gouvernementales,
des médias, des scientifiques… J’ai assuré le PM de mon concours
éventuel, s’il le désirait, pour solliciter de telles personnalités
à participer au WEF à Maurice dans trois ans. Il s’est déclaré
intéressé par ce projet, compte tenu de sa connaissance des
réunions de Davos, des contacts que l’on peut y créer et
du retentissement que les programmes et projets mauriciens pourraient avoir
à l’échelle internationale.”
Le PM peut, selon de Rosnay, utiliser le grand projet «Maurice,
île durable» pour sortir «par le haut» de certains
conflits qui entravent, aujourd’hui, les relations de confiance entre le
privé et le public. Un tel projet mobilisateur favoriserait l’expression
citoyenne, l’éducation et la formation, la création d’emplois.
Il sensibiliserait le monde académique, l’université, les
grands médias, journaux et chaînes de télévision.
Contribuant ainsi à construire l’avenir du pays de manière
solidaire et innovante.
Une politique «d’ouverture»
«L’île Maurice durable» pourrait même représenter
un modèle pour le monde. «En tant que Mauricien, je connais
l’extraordinaire potentiel de ce pays fondé sur sa diversité
ethnique, religieuse et culturelle. Je dis souvent : “Si l’île Maurice
réussit, le Monde peut réussir !” Quel magnifique objectif,
politique, industriel, culturel et social ! Et surtout, pour le mener à
bien, des mesures simples peuvent être prises rapidement par le gouvernement
pour tracer la voie vers “Maurice, île durable”. J’en veux pour preuve
quelques exemples concrets. Le nombre de chauffe-eau solaires à
Maurice ne dépasse pas 4 % des bâtiments. Ce qui est très
faible par rapport à d’autres pays comme Israël qui a un taux
élevé de chauffe-eau solaires en raison d’une politique gouvernementale
obligeant chaque construction nouvelle à en installer sur les toits.
Mais pour cela, il faut une subvention aux industriels produisant des chauffe-eau
solaires et une détaxe fiscale pour les familles en installant sur
leur toit ! Le gouvernement mauricien subventionne déjà l’utilisation
du gaz (un produit non renouvelable), mais pas les chauffe-eau solaires,
ce qui est pour le moins paradoxal !»
Grâce à de telles politiques de subventions et de défiscalisation,
liées à des programmes de sensibilisation de la population,
on verra s’établir de véritables «cercle vertueux»,
des processus cumulatifs permettant le développement plus rapide
que prévu des énergies renouvelables dans le pays. Mais il
faudra aussi une coordination locale de l’ensemble du programme «Maurice,
île durable». Il sera nécessaire pour l’Etat, dit le
scientifique, de pratiquer une politique «d’ouverture» comme
l’a fait le Président Nicolas Sarkozy en France, en confiant à
des personnalités de l’opposition la rédaction d’importants
rapports sur les Affaires étrangères, les institutions, la
croissance économique ou en favorisant la nomination d’une personnalité
de l’opposition à un poste international majeur.
Il faudrait, dit-il, créer à Maurice une Task Force interministérielle
ou un select committee destiné à coordonner l’ensemble du
programme «Maurice, île durable». «Je pense, en
particulier, pour ce rôle éminent, à des personnalités
mauriciennes qui ont occupé des postes importants dans le gouvernement
et qui possèdent les dimensions d’organisation et de charisme nécessaires
pour mener à bien ce grand projet pour le pays. J’ai assuré
le PM de mon concours pour le projet “Maurice, île durable”, dans
un rôle de conseiller spécial. Je m’efforcerai de sensibiliser
des industriels, de trouver des sociétés d’ingénierie
système pour établir les bilans énergétiques
de Maurice et d’identifier, éventuellement, des personnalités
pour participer au WEF à Maurice.»
|