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Le Nouvel Observateur. — Notre civilisation de l'urgence s'est
donné comme principal objectif, et à tous les niveaux de
l'activité humaine, de gagner du temps sur le temps. Comment peut-on
apprécier cette ambition ?
Joël de Rosnay. — Le siècle qui commence est celui
de la vitesse, c'est bien certain,. Mais de quelle vitesse s'agit-il ?
La vitesse n'est-elle pas relative ? Nos actions s'évaluent par
rapport à une échéance donnée. Dans certains
cas, nous avons eu raison d'aller vite, dans d’autres nous avons eu tort.
Il ne faut pas confondre vitesse et précipitation. Plusieurs éléments
liés à la vitesse doivent être pris en compte car ils
nous permettent de l'apprécier. Il s’agit de la durée, du
temps réel, du temps partagé, de l'accélération
du temps... Ces différents concepts méritent d'être
précisés. Il faut donc, me semble-t-il, aborder la question
de la vitesse avec des regards culturels, philosophiques ou scientifiques
différents.
A titre personnel, la vitesse intervient dans ma vie à la fois
comme nécessité et comme plaisir. Nécessité
d'accéder sans encombre aux autoroutes d'une information circulant
à des débits de plus en plus grands ; nécessité
de me rendre à l’étranger en quelque heures pour les besoins
de ma fonction. En même temps, la vitesse est un plaisir. Pratiquant
des sports extrêmes, j’éprouve un plaisir certain à
skier vite, à faire en sorte que mon catamaran finisse en tête
de la régate, ou plus généralement à frôler
le danger que génère la vitesse. Aussi, devant les excès
de la vitesse, il faut savoir raison garder et se donner la possibilité
de réintroduire dans ses activités de la lenteur, de la pérennité,
savoir ajouter du temps au temps pour se construire progressivement et
conférer ainsi du sens à ses actions.
Dans nos sociétés industrialisées, informatisées,
connectées aux autoroutes de l'information, la vitesse peut apparaître
comme un dangereux catalyseur de fracture sociale. Il y a les bénéficiaires
de ce monde à grande vitesse et les autres. En plus du désormais
célèbre fossé numérique, j'aimerais
faire prendre conscience de l'existence d'un fossé temporel.
Certaines sociétés se développent à un rythme
tel qu'elles vont drainer à leur seul profit des ressources financières,
humaines, énergétiques et informationnelles qui pourraient
profiter au développement de sociétés émergentes.
Je crois que ce phénomène d'autocatalyse, étudié
notamment par les biologistes et s’appliquant à des systèmes
qui s'accélèrent d'eux-mêmes, peut entraîner
des distorsions extrêmement graves dans les sociétés
humaines.
N.O. — Est-ce qu'il y a lieu, selon vous, de parler d'une accélération
de nos modes de vies ; autrement dit, peut-on considérer que l'histoire
s'accélère ?
J. de Rosnay. — L'accélération est perceptible
si l'on considère la manière dont les structures du vivant,
puis les celles des sociétés humaines se sont complexifiées
au cours d’échelles de temps de plus en plus réduites. La
vie est apparue il y a quatre ou cinq milliards d'années. Elle a
explosé au précambrien il y a environ cinq cent millions
d'années. L'Homme a plusieurs millions d'années d'existence.
Nos civilisations sont âgées de quelque dix mille ans. L'invention
de l'écriture date de cinq mille ans. L'apparition des technologies
mécaniques, puis électroniques dont nos sociétés
industrielles sont issues, remontent à quelques siècles pour
les premières, quelques décennies pour les secondes. L’Internet
est une des technologies mondiales qui se sont développées
le plus rapidement. Que signifie l'accélération dont il est
question ici ? Accélération du temps ou accélération
de l'évolution par rapport au temps ? C'est une grande question
qui a été abordée par de nombreux philosophes, des
épistémologues notamment, au cours du dernier siècle.
On constate que trois formes d'évolution s'emboîtent l'une
dans l'autre. La première est l'évolution biologique, celle
qui conduit à la diversité des êtres vivants sur la
planète. Elle s'est réalisée par mutation, sélection
naturelle, adaptation, élimination d’espèces vivantes. Le
théâtre de l'évolution biologique est le monde réel.
D’où l’extrême lenteur de cette forme d’évolution.
Puis, à la suite d'une évolution critique localisée
en Afrique, une accélération liée à l'environnement
dans lequel les préhominiens se sont trouvés a conduit à
l'émergence de la conscience réfléchie. A côté
du monde réel naît ainsi, dans des cerveaux, le monde de l’imaginaire.
L'homme y conçoit des formes nouvelles dématérialisées,
des inventions, comme la charrue, la roue, l'aile ou le crayon à
partir desquelles il fabriquera de nouveaux objets, ceux-ci contribuant
en retour à l'accélération de l'évolution technologique.
Avec l’essor de l'ordinateur, des télécommunications et de
l’Internet se constitue le cyberespace. Il devient possible de créer
et de manipuler des objets qui n'existent pas dans la nature. Et cette
intrusion du monde virtuel produit à son tour une nouvelle accélération.
La dématérialisation, la fluidité et la densité
des échanges créent un effet d’autocatalyse : tout va désormais
de plus en plus vite.
Nos structures sociopolitiques intègrent-elles cette accélération
? Pas totalement. Certaines distorsions ou inadaptations du monde moderne
sont la preuve que nos habitudes et nos structures à la fois mentales,
administratives et politiques ne suivent pas l'évolution des technosciences.
Est-ce un mal ? N'y aurait-t-il pas aussi place pour un temps de la réflexion
capable de dépasser les contraintes de la compétitivité
politique et industrielle entre les nations ? Dans la première moitié
des années 90, au moment de la révolution Internet aux Etats-Unis,
on me demandait si la France et l'Europe ne prenaient pas du retard. Je
répondais que nous ne prenions pas du retard mais du recul.
La vieille Europe, avec sa volonté de mise en perspective culturelle,
philosophique, économique, éthique et humaine des technologies,
considérait en effet que la révolution de l'Internet devait
être relativisée et réintroduite dans un contexte différent.
L’histoire récente montre que nous n’avons pas eu tort d’adopter
une telle attitude.
N.O. — Comment le futurologue appréhende-t-il la suite
de l'histoire ?
J. de Rosnay. — Les hommes ont généralement pensé
l'avenir par extrapolation linéaire de leurs expériences
passées vers un futur incertain et angoissant. Or nous savons aujourd'hui
que nous vivons des évolutions non-linéaires, tantôt
en accélération tantôt en décélération—
c’est le cas avec la crise des actions technologiques et l'effondrement
des start-up, considérées il y a peu comme le fleuron de
la nouvelle économie. Il existe donc des phases interdépendantes
et successives d'accélération, de rupture et d'inhibition
sociétale. Elles nécessitent de nouvelles approches méthodologiques.
Je propose, avec d’autres futurologues, des techniques de prospective systémique
par analyse de tendances convergentes. La prospective systémique
implique une approche globale à partir de laquelle on se situe dans
le futur pour mieux détecter dans le présent les faits
porteurs de cet avenir. A cela s'ajoute une analyse des tendances convergentes,
autrement dit des disciplines qui aujourd'hui vont en se rapprochant —
comme c'est le cas de la biologie et de l'informatique, à travers
la bioinformatique, les ordinateurs neuronaux ou les biopuces. Si nous
n'y prêtons pas attention, nous risquons de passer bientôt
à côté d’échéances à partir desquelles
vont émerger de nouvelles technologies résultant de convergences
fécondes.
N.O. — Le défi de la vitesse n'a t-il pas anticipé
l' émergence de la société en temps réel ?
J. de Rosnay. — La notion de temps réel, forgée
par les informaticiens, signifie qu’une série d'actions se succédant
en parallèle, de manière linéaire ou séquentielle,
déterminent un changement dans les conditions d'un environnement
ou d'une structure et apportent une réponse avant une échéance
fixée d’avance. Si l’on obtient la réponse après l'échéance,
on perd l’interactivité, il n'y a plus de temps réel. Il
peut s'agir d'un millième de seconde pour un ordinateur au moment
du lancement d'une fusée où toute la check-list doit se faire
avant la fin du compte à rebours ; d’une journée pour une
entreprise qui doit répondre à une proposition de contrat
avant l’échéance fixée par un client… Prenant la mesure
de l’essor des moyens modernes de télécommunication, j'ai
proposé en 1975, dans " Le Macroscope ", l'avènement d'une
société
en temps réel où l'action de chacun pourrait avoir des
conséquences sur l'ensemble du dispositif économique et social.
Le temps réel est une des clés du fonctionnement de nos sociétés.
L'Agora chez les Grecs, la place du village ont constitué ces espaces
d'échange qu'incarne peut-être aujourd'hui le cyberespace,
sans que l’on voie encore clairement les types de relations qu’il peut
instituer entre ses utilisateurs. Si nos forums Internet, nos chats,
nos e-mails ne contribuent pas à créer du sens et
à rapprocher les gens, ils précipiteront l’échec du
cyberespace. Le temps réel est nécessaire au respect de la
démocratie, à la prise en compte du rôle de chaque
citoyen dans le fonctionnement global de la machine administrative, politico-économique.
Mais attention : si l’on instaure un temps réel généralisé,
on risque de créer de nouvelles inégalités temporelles.
Une société imposant les mêmes contraintes de rythme
à ses ressortissants instaurerait une forme de totalitarisme, voire
de "globalitarisme ", préjudiciable. Il nous faut sortir de notre
" chronocentrisme " et concevoir des manières différentes
d'habiter
le temps.
N.O. — Qu'entendez-vous par " habiter le temps " ?
J. de Rosnay. — Nous sommes habitués depuis notre naissance
à deux types de temps avec lesquels nous savons plus ou moins nous
arranger : le temps long et le temps court. Le temps long
est fait de séquences temporelles mises linéairement les
unes derrière les autres. C'est le temps de l'enfance, de la vie
professionnelle, des vacances, de la retraite, mais c'est aussi le temps
fractionné en semaines, en heures, en minutes, tout ce que nous
pouvons découper en unités temporelles avec la seule nécessité
de rester en phase, synchronisés, avec le temps social. Celui de
l’entreprise qui nous rémunère en fonction de notre durée
de travail ; celui du système scolaire qui fixe les dates des vacances,
etc. Dans ce temps séquentiel, je ne peux trouver d'échappatoire
sans difficultés. Je ne peux prendre en compte une nouvelle activité
sans violenter cette trame temporelle. Le plus souvent, notre réaction
face aux sollicitations nouvelles est de dire : " Je n’ai pas le temps.
".
Le temps court est le moyen que nous avons imaginé pour nous
évader de ce temps contraignant. Il s'agit d'une succession d'instants
dont chacun est un flash procurant du plaisir. C'est le temps médiatique
du zapping, du replay, du surfing qui plait tellement
aux plus jeunes. Ces intrusions du flash d’information, du clip
de musique, du spot de pub dans nos vies nous prennent au piège
et, parfois, polluent nos esprits. Cela m'évoque les cadences frénétiques
de l'écureuil qui court à l'intérieur de sa roue mais
reste au même endroit. Submergés par l’info-pollution, notre
réponse n'est plus " Je n'ai pas le temps ", mais " Je
suis débordé ".
A ces deux notions classiques du temps je voudrais ajouter celle du
temps
large. Autant les deux premiers traduisent une expérience vécue,
autant le temps large implique la notion d’un capital-temps accumulé,
d’un temps potentiel. Une bibliothèque, des articles archivés,
des outils de mémorisation de l'information, des moteurs de recherche
sur le Net, le répondeur d’un téléphone mobile : tous
ces outils contribuent à constituer un capital-temps destiné
à produire des intérêts temporels. Les intérêts
ainsi dégagés, peuvent être réinvestis dans
la réalisation d’un nouveau projet. Un des secrets de la gestion
de la sur-information, générée par la vitesse d'accès
aux médias, passe par la constitution d'un capital-temps permettant
de dégager des espaces temporels, des respirations, des silences
destinés à redonner du sens à l’existence.
N.O. — Pouvez-vous élucider la notion de temps fractal
que vous abordez dans " l'Homme symbiotique " ?
J. de Rosnay. — Les différentes notions du temps et de
la vitesse, exprimées par l'accélération, le temps
réel, ou le capital-temps, peuvent se rapprocher grâce à
celle de temps fractal. Dans la nature, chaque organisation de la matière,
de la cellule à des entités plus complexes, porte en elle
la structure locale et la structure d'ensemble. De l'échelle microscopique
à l'échelle macroscopique, un même motif se répète
à des niveaux d'organisation différents : c’est une structure
fractale. Cette notion prend une importance considérable dans notre
société depuis que nous avons découvert qu'elle concernait
aussi bien des structures physiques, chimiques, ou biologiques, que géographiques,
économiques, voire des structures mentales ou des formes particulières
de communication. Mais qu'est-ce que le temps fractal ? Sur notre planète
Terre, il est en ce moment telle heure à Paris et telle heure à
New Delhi. En apparence, les hommes, indépendamment de leur lieu
de résidence et de leur culture, habitent le même temps. Nous
voyons que ce n'est pas la réalité. Dans un village perdu
d'Amérique Latine, si vous demandez : " à quelle heure
passe le bus ? ", on vous répond : " Dans l'après-midi
". Le temps rythmé, qui est la règle dans les grandes
agglomérations occidentales, ne concerne en aucune façon
d’autres habitants de la planète.
Avec la notion de temps fractal, apparaît celle d’un espace-temps
en forme de mousse de bière, avec des bulles de temps de densité
différente. Dans certaines, la vitesse d'écoulement du temps
est très rapide, dans d'autres le temps semble dilué. Comment
la densité du temps varie-t-elle d'une bulle à l'autre ?
Il est désormais d'usage de dire qu'une année d'Internet
en vaut sept du temps industriel traditionnel. Pourquoi ? Parce que la
densité du temps et son accélération sont liés
à la genèse de nouvelles informations. Plus le taux de nouvelles
informations est élevé, plus la densité du temps augmente.
Cette approche me paraît constituer une occasion de réfléchir
aux fossés temporels qui se creusent aujourd'hui entre les peuples
et qui sont préjudiciables à l'harmonisation du développement
des sociétés humaines.
N.O. — Etes-vous un homme pressé ?
J. de Rosnay. — Je suis pressé de faire certaines choses
avant l’échéance. Je suis pressé d'essayer d’exprimer
ce que je cherche à communiquer pour aider les gens à comprendre
le monde dans lequel ils vivent. Ma pression tient à mon souci d'être
capable de réaliser de tels objectifs. Mais je ne suis pas pressé
au sens où je chercherais par tous les moyens à aller plus
vite que les autres. Je prône une relativisation de la vitesse par
rapport à nos objectifs, à la signification que nous souhaitons
donner à ce que nous entreprenons individuellement et collectivement.
On peut penser l'éternité comme une dilution dans un temps
et un espace infinis où il ne se passerait plus grand-chose. Mais
on peut aussi l'imaginer sous la forme d'un instant d'une extraordinaire
densité. Tout le temps serait ainsi concentré en un seul
point
du temps. J'avoue que cette image me donne envie d’atteindre ce point
de non-retour et peut-être d’explorer éternellement cet ailleurs
absolu… |