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La science était simple et claire
quand les savants savaient... Elle est
plus complexe aujourd'hui et parfois obscure, alors que les savants
ignorent
jusqu'à l'étendue de leurs propres connaissances. Leur
savoir, tandis qu'il
s'enrichissait, s'est émietté, fragmenté en une
multitude de territoires de
pouvoirs spécialisés : les disciplines scientifiques. Le
savoir en est-il pour
autant mieux partagé ? On peut en douter. La compétition
internationale des
laboratoires publics et privés, les enjeux industriels,
créent des rapports de
force et de confidentialité qui ferment des secteurs entiers
à la communication
scientifique et à l'enseignement.
Aujourd’hui, l’évolution scientifique
et technique se caractérise par une
grande complexité. Qu’il s’agisse de micro-informatique, de
biologie
moléculaire, de génomique, de nanotechnologies ou de
bioélectronique, ce qui
est au cœur du débat est souvent trop complexe, trop
miniaturisé ou trop rapide
pour être compris par le public. Il convient donc de faire appel
à une approche
multidimensionnelle intégrant différentes méthodes
et différents outils. De
mettre en œuvre une coordination entre le système
éducatif (écoles, collèges,
universités), les grands médias audiovisuels
(télévision, cinéma, radio), les
médias écrits (éditions, journaux et magazines),
les DVD, les sites Internet,
et les grands lieux de médiation scientifique Ces
dernières années, les médias
écrits, quotidiens et magazines, ont accru le nombre de pages ou
d’encarts
portant spécifiquement sur des progrès des sciences.
Enfin, la télévision, le
cinéma, les documentaires ont produit nombre de films et
organisé bien des
débats sur les retombées des développements
scientifiques Si l’on ajoute à ces
moyens importants un accroissement du nombre des sites web, des forums
consacrés aux sciences, on peut envisager la constitution d’un
ensemble
fournissant des ressources et des liens documentaires sur les grands
thèmes
scientifiques et techniques.
Mais l’important est la coordination de ces
médias afin d’offrir une réelle
approche multidimensionnelle adaptée à la
complexité des thèmes en question. La
vulgarisation est une démocratisation de la science dans la
mesure où elle
n'est plus la propriété des scientifiques et où
elle n'est plus confisquée par
les industriels, les militaires et les politiques. Elle doit appartenir
à tous,
mais pour cela, encore faut-il que le langage scientifique puisse
être compris
et que chacun puisse situer dans son environnement familial,
professionnel,
personnel et national les informations qu'il va recevoir. Cette œuvre
est
citoyenne dans la mesure où elle dépasse
l'éducation, qui est déjà une grande
tâche, pour rentrer dans l'implication,
dans l'engagement, dans la volonté de
faire quelque chose pour changer le monde autour de soi par la
compréhension et
par l'intelligence.
La diffusion de l’information scientifique
dépend aussi du niveau des
publications. Il y a celui des grandes revues scientifiques telles que Nature ou Science, qui jouent
parfaitement leur rôle. Puis celles qui
« traduisent » ces informations, comme New
Scientist, La
Recherche ou Sciences et Vie. Enfin, à un niveau plus grand
public, les
articles scientifiques des quotidiens, des hebdomadaires, ou les
émissions de
télévision. Le potentiel d'Internet n'est pas encore
suffisamment utilisé pour
diffuser des informations scientifiques de qualité. Pourtant il
existe en ligne
des moyens multimédias adaptés : vidéo,
dessins animés, liens vers
d'autres sites Web. Toute une
« cyberpédagogie » reste à
inventer ! Plus que jamais - en raison même de sa
complexité, la science a
besoin d'une forme de communication plus large que les seules
publications
scientifiques et surtout, d'un enseignement adapté à son
évolution foisonnante.
Thomas Kuhn le disait déjà dans son célèbre
ouvrage, "la Structure des
Révolutions Scientifiques", paru en 1962, les grands changements
dans les
modes de pensée sont catalysés par des enseignants, des
communicateurs, des
"hérauts" médiatiques qui favorisent l'essaimage des
idées et la
transition vers de nouveaux paradigmes.
Au début du 21ème
siècle, la science se situe au coeur d'une telle
transition. Deux approches de la recherche et de l'enseignement
coexistent.
L'une, analytique, linéaire et disciplinaire,
héritée du 19ème siècle, est
caractéristique de l'ancien paradigme. L'autre,
systémique, complémentariste et
pluridisciplinaire est propre au nouveau paradigme. A la
métaphore de la
pyramide et des organisations hiérarchiques structurant la
recherche et
l'enseignement, se substitue progressivement celle du réseau et
des
interdépendances entre noeuds et liens. Une globalité
génératrice de
diversités, mais également porteuse de nouvelles
exclusions et de nouveaux
risques d'homogénéisation culturelle. La structure
pyramidale traditionnelle de
la recherche et de l'enseignement à créé des
fossés profonds entre disciplines
scientifiques et entre chercheurs. Comme les grands arbres de la
forêt, en
compétition avec les jeunes pousses, les grands patrons de la
recherche
publique et privée, les "mandarins" de la médecine ou les
grands
professeurs de l'université, bien qu'ayant la mission de
transmettre les
connaissances, disposent aussi du pouvoir d'inhiber la croissance de
jeunes
talents naissant sur l'humus fertile de la création et de
l'innovation. Grands
rassembleurs, guides et prophètes, ils sont les pasteurs
de la science. Comme les grands leaders politiques,
industriels, philosophiques ou religieux, ils ont su regrouper les
brebis
égarées, guider les moutons de Panurge ou
débusquer les moutons noirs. Ce rôle
traditionnel de pasteur, lié à
l'organisation de la société industrielle et à ses
pyramides hiérarchiques, est
moins adapté à la société informationnelle
décentralisée et délocalisée en
train de naître. Il faut aujourd'hui à la science et
à l'éducation des passeurs pour guider
les hommes dans les
chemins tortueux de la complexité des connaissances et les
dédales des réseaux
interactifs.
Favoriser et accompagner cette transition du pasteur au passeur devient
un enjeu déterminant pour les progrès de la science et
son ouverture à la
communication. La recherche doit réguler sa démarche
encyclopédique
d'accumulation des connaissances pour s'ouvrir à l'approche
systémique de la
recombinaison des savoirs. Le foisonnement des disciplines et le
cloisonnement
des secteurs rendent presque impossible la tâche essentielle de
l'éducation qui
est de transférer et de rendre accessible les connaissances.
Quel spécialiste
peut estimer aujourd'hui dominer sa propre discipline ? Quel enseignant
a le
temps et les moyens de se tenir au courant des nouvelles
découvertes et des
progrès réalisés dans la matière qu'il
transmet à ses étudiants ? L'approche
analytique traditionnelle mérite d'être
complétée par des modélisations, des
simulations et des synthèses regroupant des secteurs entiers de
savoirs
fragmentés. Les sciences cognitives, les sciences de
l'information, les
mathématiques de la complexité ou la théorie du
chaos sont autant d'exemples
récents démontrant les possibilités de
rapprochement de disciplines séparées et
l'ouverture de nouveaux espaces de recherche. L'ordinateur compte
aujourd'hui
parmi les outils essentiels de l'étude des systèmes
complexes. Jadis le
microscope et le télescope permirent
l'exploration de l'infiniment petit et de
l'infiniment grand. Désormais
l'ordinateur - nouveau macroscope -
est l'outil fondamental de l'exploration de l'infiniment complexe.
Connecté aux
réseaux interactifs multimédias internationaux, il peut
rapprocher les
chercheurs et interféconder les disciplines scientifiques. Mais
en même temps,
il crée un océan d'informations au sein duquel la science
peut se noyer par
excès de données. Avec l'ordinateur personnel
relié à Internet, la logique
d'acquisition des connaissances s'inverse : de la diffusion
centralisée des
informations on passe à la navigation individuelle et à
l'interactivité avec
l'ensemble des matières à acquérir. A cette
démarche s'ajoutent les risques de
superficialité des savoirs résultant de
l'immensité et de la variété des champs
de connaissance à explorer. Le "zapping" permanent d'une base de
données à une autre ou le "surfing" sur les sites
d'Internet
réduisent les capacités d'intégration des
connaissances, bases d'une véritable
culture scientifique. D'où l'importance du rôle des
médiateurs susceptibles
d'ajouter du sens à toute démarche personnelle
d'apprentissage.
Le passeur est un médiateur et un intégrateur. Il
favorise
l'intégration des données en
informations, des informations en savoirs, des
savoirs en connaissances
et des connaissances en cultures. Il aide à naviguer dans les
méandres des
réseaux et à collecter les informations. Le passeur
est ainsi pilote ou co-explorateur des nouveaux espaces
du savoir. Chaque
personne, reliée aux autres par l'interconnection des
ordinateurs et des
réseaux de télécommunications, peut devenir un passeur. Chacune a la possibilité de
conquérir les nouveaux espaces
interactifs qui s'ouvrent à la science et à la
communication. Ces espaces
dématérialisés sont souvent
considérés comme déshumanisants et
générateurs
d'exclusions. Mais il existe aussi un espace intérieur
partagé par les utilisateurs des réseaux
de la société
informationnelle. A la conquête de l'espace, extérieur et
sidéral, symbole de
la société industrielle et militaire, se substitue
aujourd'hui la conquête de
l'espace intérieur, celui des connaissances partagées en
réseaux. La science et
l'éducation peuvent s'en trouver bouleversées.
Déjà, la restructuration de la
recherche, l'apparition de nouveaux modes d'enseignement,
l'accélération des
découvertes ou la diffusion des résultats, sont
catalysés par la mise en réseau
des universités, des centres de recherche ou des écoles.
Il devient vital pour
un pays de favoriser par tous les moyens l'avènement de la
société
informationnelle. Ce changement de paradigme est aussi un changement de
société. Sous la protection des pasteurs et
guidés par eux, les hommes des sociétés
hiérarchisées risquaient de perdre la
capacité d'exercer leurs responsabilités. Dans
l'ère des réseaux, chacun, tour
à tour profane ou initié, conduits par les passeurs
à travers les interconnexions, circonvolutions
et tourbillons du labyrinthe
des connaissances, peut retrouver le plein exercice de sa
liberté créatrice.
Un des grands enjeux de la science du
21ème siècle sera de réussir cette
transition entre un modèle sociétal hiérarchique
et territorial et une
communauté informationnelle ouverte et personnalisante. Il lui
faudra pour
cela, non seulement maîtriser les nouveaux outils de
communication et de
gestion de la complexité, mais aussi renforcer la
complémentarité entre le
monde virtuel et le monde réel, afin de resserrer les liens
affectifs et
sensibles qui construisent la qualité relationnelle de toute
communauté
humaine.
Engagé dans la course aux
nanotechnologies, à la bionique ou à la biotique,
l'homme va-t-il être jaugé à l'aune de l'humain
ou de la machine ? L'environnement
que nous transformons nous transforme en retour. Nous ne sommes
déjà plus les
mêmes avec Internet et les outils portables de communication. De
même que
l'imprimerie, le téléphone, la télévision
et l'ordinateur nous ont changés de
manière irréversible, les nanotechnologies, la vie
artificielle, les biorobots,
les prothèses implantables où les vêtements
communicants sont en train de nous
reconstruire. Nous sommes en train de réinventer l'homme. Mais
de quel homme
va-t-il s'agir? Un individu relié à une entité
plus grande que lui dans une
symbiose d'un nouvel ordre ? Ou un être fragile dominé par
une organisation
biocybernétique qui contrôlerait tous les aspects de sa
vie ? La meilleure
façon de prédire l'avenir est encore de l'inventer. C'est
pourquoi il nous faut
comprendre de tels enjeux scientifiques et technologiques afin de nous
responsabiliser de manière individuelle, collective et
solidaire, pour
construire notre futur plutôt que le subir.
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