| Le rapport Bruntland définit le développement
durable comme " un mode de développement qui répond aux besoins
des générations présentes sans compromettre ceux des
générations futures". Notre mode de vie est-il compatible
avec cet objectif ?
Joël de Rosnay : Croissance et consommation à tout prix
ne sont pas compatibles avec développement durable et protection
de l'environnement. Le développement des sociétés
industrialisées soumises aux valeurs de l'économie de marché
met en danger l'équilibre du monde. Dans le système actuel,
l'économie tourne en circuit fermé, de manière déconnectée
de l'environnement. Et les lois du marché ne permettent pas de réguler
les effets de l'industrie et des technologies sur l'écosystème.
Si l'on veut assurer l'avenir des générations futures, la
"marchandisation" sans retenue des biens naturels devra céder le
pas à un management écosystémique de la planète.
Notre avenir passe par une étroite symbiose entre économie
et écologie.
Mais peut-on vraiment réconcilier économie et écologie
?
Le concept de "développement durable" oppose trop souvent développement
économique et protection de l'environnement dans un affrontement
stérile. Je préfère la notion de "développement
adaptatif régulé" qui présente trois avantages. Le
premier, c'est que l'on considère le développement comme
un organisme vivant, qui croît harmonieusement. "Adaptatif", cela
signifie que ce développement s'adapte à son environnement.
Enfin, la régulation est le rôle des "écocitoyens",
chacun étant responsable de ce développement harmonieux.
Vous pensez donc que "l'écocitoyen" peut l'emporter sur "l'egocitoyen"
...
Pour l'heure, la prise de conscience n'est pas suffisante. Le chacun
pour soi l'emporte sur le chacun pour tous : on prend sa voiture pour aller
faire ses courses à quelques centaines de mètres sans penser
aux effets de la pollution sur la ville et des émissions de gaz
carbonique sur la planète. Éducation, réglementation,
incitations fiscales... Il faut tout mettre en oeuvre pour changer les
mentalités et modifier les pratiques individuelles de transport,
de consommation d'énergie,de biens et de services. Chacun doit se
mobiliser à son niveau : citoyens, ONG, pouvoirs publics, entreprises.
Seul l'écocivisme au quotidien multiplié par des millions
d'individus aura un impact sur l'écosystème planétaire.
C'est l'un des choix collectifs les plus importants que l'humanité
aura à assumer dans les vingt ans à venir.
Que pensez-vous du discours sur la "décroissance" ?
La "décroissance" est une notion un peu vague et utopique. Si
l'on veut agir, il faut mettre en oeuvre une politique énergétique
équilibrée combinant économies d'énergies et
recours aux ressources renouvelables. Il faut aussi contrôler les
effets environnementaux de l'activité humaine en réduisant
les émissions de gaz responsables de l'effet de serre et du réchauffement.
Bref, repenser notre manière de produire, de consommer, de nous
déplacer, de concevoir les villes. Dans l'immédiat, il va
falloir éliminer progressivement les automobiles à moteur
thermique au profit de modes de transports non polluants et silencieux.
On peut y arriver sans décroissance ni privation !
Et la voiture de demain ?
La voiture hybride, qui comporte deux moteurs, à essence et électrique,
est déjà une réalité. Les modèles les
plus avancés consomment aujourd'hui 3 à 4 litres aux 100
km, ce qui fait qu'ils émettent deux fois moins de CO2 que les véhicules
classiques. Je possède une Toyota Prius : sans faire de pub, c'est
la voiture la plus sophistiquée que j'ai jamais conduite. Elle démarre
en électrique sans aucun bruit,et si l'on a besoin d'accélérer
un peu, le moteur thermique prend le dessus. Un écran indique en
permanence d'où vient l'énergie dans la voiture. Quand on
lève le pied de l'accélérateur, les batteries se rechargent.
On peut aussi choisir le mode électrique pour ne pas polluer dans
des garages ou dans les embouteillages. Avec le prix du pétrole,
les voitures hybrides sont promises à un grand avenir. Et d'ici
vingt ans, les voitures à pile à combustible fonctionnant
à l'hydrogène devraient prendre le relais. Je pense que le
comportement des automobilistes va changer avec ce type de véhicule,
privilégiant le confort, la communication et la sécurité
active à la vitesse.
Le nucléaire revient en force. Y aura-t-il une place pour
les énergies nouvelles ?
Je pense que les nouvelles générations de centrales nucléaires
vont occuper une place prépondérante dans l'avenir. Les énergies
renouvelables constitueront un complément global qui doit se concevoir
dans un mix énergétique : dans certains cas, le solaire thermique
sera plus rentable que le voltaïque ; dans d'autres cas,ce sera l'énergie
éolienne ou la biomasse... L'Europe s'est fixé 20% d'énergies
renouvelables d'ici à 2010.Ce n'est pas impossible. Le citoyen peut
"voter" pour l'énergie verte en acceptant de la payer plus cher
que le nucléaire. Mais les énergies renouvelables devront
être encouragées financièrement de manière plus
volontariste.
Le monde ira-t-il mieux dans vingt ans ?
Le pire est toujours possible. Mais on peut l'éviter en "aimant
l'avenir". C'est-à-dire en prenant notre futur en main dès
aujourd'hui...
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