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Extraits
du livre « Une vie en plus : la longévité
pour quoi faire ? »
Avec
l’aimable autorisation des Editions du Seuil pour la mise en
ligne de cet extrait
chapitre
1
Pourquoi
vieillit-on?
C’est au fond de nos
organes,
dans l’intimité de nos cellules, dans l’expression de nos
gènes que se joue le
drame du vieillissement, comme un bruit de fond croissant qui parasite
le
fonctionnement de notre organisme, et le conduit lentement vers le
déclin.
Révolution
annoncée!
–
Dominique Simonnet: Il semble que nous assistions, depuis quelques
années, à ce
qu’il faut bien appeler une révolution scientifique: les
chercheurs sont en
train de comprendre le phénomène du vieillissement, et
ils commencent même à se
donner les moyens de réagir. Serions-nous sur le point de
maîtriser notre
destin?
– Joël de Rosnay:
Disons-le
d’emblée: le processus de vieillissement reste
inéluctable. Aucun chercheur
aujourd’hui n’envisage sérieusement que l’on puisse un jour
accéder à
l’immortalité. Sur notre planète, la mort est
nécessaire à la vie. Les atomes,
les molécules, tout est recyclé. Si les vieux organismes
ne mouraient pas, les
nouveaux ne pourraient se développer. C’est ainsi. Le
vieillissement touche
toutes les espèces, et l’on voit mal comment l’arrêter
totalement. En revanche,
nous commençons à mieux comprendre ce
phénomène et à intervenir pour le
ralentir. Dans ce domaine, nous sommes au seuil d’une immense
révolution non
seulement scientifique mais aussi sociale et économique.
– D’où
vient-elle, cette
révolution?
– De tous
côtés! De l’embryologie,
de l’immunologie, de la génétique, de la neurobiologie,
de la psychologie…
Jusque-là, on étudiait les fonctions du corps
séparément: les neurobiologistes
s’occupaient du système nerveux; les immunologistes, du
système immunitaire
(celui qui nous protège contre les maladies, les
bactéries et les virus); les
endocrinologues, du système hormonal (qui dirige notre
croissance, les rythmes
de veille et de sommeil, nos humeurs, notre sexualité). Ces
disciplines, qui se
parlaient peu, se sont mises à dialoguer les unes avec les
autres. On n’hésite
plus désormais à établir des ponts entre
l’état physique et l’état psychique,
entre le corps et l’esprit; on s’intéresse également
à l’influence de nos modes
de vie et de notre environnement sur le vieillissement. Les
récents
investissements réalisés dans la recherche contre le
cancer et le sida nous ont
eux aussi fait progresser: on s’est aperçu que la destruction du
système immunitaire
par le virus du sida conduit à une sénescence
précoce, et on sait maintenant
que le cancer est, lui aussi, une maladie liée au
vieillissement… De son côté,
la technologie a inventé un nouvel arsenal thérapeutique
– puces
implantables dans le corps, anticorps monoclonaux, sondes d’hybridation
moléculaires. Bref, tout cela permet de relier entre elles des
informations
éparses et d’esquisser une approche globale liée au
vieillissement: les
chercheurs ne se préoccupent plus seulement des symptômes,
ils s’intéressent
maintenant aux causes de ce phénomène.
– Un vrai festival, en
effet… Jusque-là,
on considérait le vieillissement de manière
grossière, au niveau des organes.
Si je vous suis, on le traque maintenant à tous les niveaux,
jusque dans
l’intimité de nos cellules.
– Autrefois, on ne
pouvait
observer que la dégradation du corps et de ses fonctions.
Déjà, Pasteur avait
compris que, pour bien appréhender le vivant, il fallait le
regarder dans ses
structures les plus petites. Mais il était limité par la
faible capacité de son
microscope. Depuis, les techniques ont fait des progrès
considérables, et l’on
peut maintenant étudier le corps, et donc le
phénomène du vieillissement, à
tous les niveaux. D’abord, les organes et les tissus, qui sont
constitués par
des milliards de cellules. Puis, les cellules elles-mêmes, et les
relations
qu’elles nouent entre elles. Ensuite, les grosses molécules
à l’intérieur de
ces cellules, c’est-à-dire les protéines, les enzymes, et
bien sûr l’ADN avec
ses gènes. Enfin, les petites molécules, les peptides,
les hormones qui jouent
le rôle de régulateurs ou de «messagers» dans
les fonctions du corps.
Le
carburateur encrassé
–
Effectuons donc un zoom dans un corps vieillissant en partant du plan
le plus
large: celui des organes. Là, on assiste à des
phénomènes somme toute assez
simples: avec l’usage, ça s’encrasse, ça grippe,
ça bloque, comme une voiture
qui a déjà bien servi, c’est cela?
– En quelque sorte. Le
corps
absorbe et traite une grande quantité de substances,
avalées ou inhalées. Il en
transforme certaines, en rejette d’autres. À mesure que le temps
passe, on
comprend que certains organes fonctionnent de moins en moins bien.
Même s’ils
ont des petits cils qui éliminent la poussière,
même s’ils ne sont pas englués
par les goudrons du tabac, les bronchioles finissent par s’obstruer.
À partir
de 40 ans, les reins s’encrassent eux aussi, comme le filtre du
carburateur d’une automobile, et laissent passer de plus en plus de
polluants.
La structure intime des os est fragilisée, provoquant ce qu’on
appelle généralement
l’ostéoporose. Avec l’âge, les muscles perdent de leur
capacité contractile par
suite de la modification de leurs protéines… On connaît
des remèdes simples à
ces dégradations, comme, par exemple faire de l’exercice pour
maintenir sa
masse musculaire, par suite de l’augmentation de la production
d’hormones de
croissance.
On
pourra bientôt
dépolluer la machine, et faire des échanges standard
d’organes, nous en
reparlerons. Disons simplement que l’exercice et l’alimentation sont
essentiels
pour réduire le vieillissement naturel des organes.
– On sait que le
cerveau se
détériore lui aussi.
– C’est un cas
particulier. Avec
l’âge, il perd certaines connexions, certaines aptitudes (ceux
qui n’exercent
pas leur mémoire régulièrement la voient
s’affaiblir). Mais si le nombre de
neurones diminue, ceux-ci continuent quand même à
créer des nouvelles
connexions, même à 80 ans! À condition, une
fois encore, de s’en servir
(nous possédons 100 milliards de neurones connectés
chacun à 1 000
autres neurones, ce qui donne 100 000 milliards de connexions ou
synapses). On sait maintenant que les neurones sont entourés par
des cellules
gliales qui leur donnent de la nourriture et éliminent les
polluants. C’est un
peu comme s’il existait en nous deux systèmes de communication:
celui des
neurones, semblable à un réseau
téléphonique à fil; celui des cellules gliales,
comparable au réseau sans fil de nos portables. Vous sentez
soudain l’effluve
d’un parfum: immédiatement, les récepteurs de votre nez
envoient un signal
«sans fil» via les cellules gliales dans l’ensemble
du cerveau, ce qui réveille
certains neurones qui lancent à leur tour des signaux entre eux.
Et vous
reconnaissez que ce parfum est associé à une femme qu’un
jour vous avez
rencontrée…
– Voilà qui est
romantique.
Quelle conclusion faut-il en tirer?
– Plus on se pose de
questions,
plus on est curieux, plus on a plaisir à vivre, et plus les
neurones
s’activent, plus les connexions continuent à s’établir,
plus le cerveau tient
la forme. Donc, rester actif, intellectuellement et physiquement,
combat le
vieillissement. On sait maintenant que le cerveau se réorganise
en permanence
quand, par exemple, on lit un livre, on joue du piano, on fait du
bricolage, on
conduit une voiture, on se sert d’un ordinateur et d’Internet. On
crée ainsi de
nouvelles fonctions, des réponses adaptées: nous devenons
«plus intelligents».
Notons au passage que les huiles de poisson, comme les
Oméga 3, jouent un
rôle important dans la bonne santé des cellules gliales et
dans les
communications synaptiques, et contribuent donc à augmenter
l’apprentissage, la
mémoire ou à réduire les risques de
dépression mentale… S’esquisse une fois
encore le rôle décisif de l’alimentation.
La
mèche de la bougie
–
Donnons un coup de zoom. Nous voilà maintenant au niveau des
cellules.
– Les
découvertes dans ce domaine
ont été prodigieuses. L’exploration des cellules a
commencé dans les années
1950 avec le développement de la biologie moléculaire qui
doit beaucoup aux
Français Jacques Monod, André Lwoff et François
Jacob (prix Nobel en 1965).
Dans leur sillage, les biologistes ont étudié des
organismes très simples,
comme la bactérie Escherichia Coli, un petit colibacille
de notre intestin
composé d’une seule cellule, qui est devenue l’animal de
laboratoire des
chercheurs du monde entier. Puis, ils se sont intéressés
à des organismes plus
complexes, comme la mouche drosophile et un petit ver au joli nom, Caenorhabditis
Elegans: on a pu décortiquer entièrement cet animal,
cellule après cellule,
gène après gène, et en établir le plan
complet. Ce ver rond, appartenant au genre
des nématodes, mesure 1 mm de long et 0,1 mm de
diamètre, et il est
totalement transparent. On en voit donc clairement les organes, les
muscles, le
système nerveux, l’appareil digestif et reproducteur. L’animal
est composé
d’environ 1 000 cellules, et il possède
6 chromosomes (avec
19 000 gènes). Les chercheurs connaissent maintenant
le rôle de
chacun d’eux et ils savent les modifier pour en étudier les
effets sur le comportement
et la durée de vie de l’animal.
– Qu’est-ce que ces
agréables
animaux nous ont donc appris?
– Il a d’abord fallu
mieux
comprendre les mystères de la division cellulaire. Au
début des années 1960,
deux scientifiques américains1 ont suivi
l’évolution des cellules
qui, depuis le tout premier stade embryonnaire, se divisent et se
spécialisent
en cellules de peau. Elles se reproduisent une fois, deux fois, trois
fois…
S’agencent en tissus, puis au bout de cinquante divisions en moyenne,
elles ne
se multiplient plus. Elles semblent programmées pour
s’arrêter, comme des
bougies qui s’éteignent une fois leur mèche
consumée. La métaphore est pertinente:
à la fin des années 1980, on a trouvé cette
«mèche» biologique2. Ce
sont des morceaux d’ADN (appelés
«télomères»), situés en bout du
filament du
chromosome de la cellule. Chaque fois que la cellule se divise, un
morceau de
cette mèche est coupé par une enzyme. Quand il n’en reste
plus, le processus
s’arrête: la cellule ne se divise plus. Le tissu garde alors les
mêmes
cellules, il ne se régénère plus, il vieillit. On
s’est dit: Formidable! Nous
tenons la clef du vieillissement! Si on trouve maintenant un moyen
d’empêcher
les cellules d’arrêter leur division, on pourra peut-être
intervenir sur ce
phénomène et redonner un coup de jeune au tissu.
– J’imagine que ce
n’était pas si
simple.
– Hélas!
L’interrupteur
biologique ne fonctionne pas à tous les coups. La théorie
n’est pas valable
pour toutes les cellules du corps. Certaines n’obéissent pas
à cette règle,
elles se reproduisent et ne meurent pas: c’est le cas des cellules de
moelle
osseuse, par exemple, qui fabriquent les globules rouges. On sait aussi
depuis
peu que certains de nos neurones continuent à se diviser et que
le cerveau
contient même des cellules embryonnaires. Quant aux cellules
cancéreuses, elles
se reproduisent, elles, comme des folles (en reconstituant, chaque
fois, un
petit bout de la fameuse mèche, grâce à une enzyme,
la télomérase). Enfin, on
est capable de cultiver en laboratoire des cellules qui se multiplient
indéfiniment si on leur ajoute des facteurs de croissance et des
vitamines.
– Donc, fausse piste?
– Ce que l’on retient
de tout
cela, c’est l’idée qu’il existe un interrupteur biologique qui,
au moment du
développement de l’organisme, arrête la division des
cellules. Mais le
vieillissement, c’est bien plus compliqué. En tout cas, ce n’est
pas seulement
l’histoire de cellules qui ne se reproduisent plus.
Quand
le corps rouille
– Il
faut descendre encore d’un cran, au niveau des molécules cette
fois.
– Là, on a fait
une autre
découverte concernant nos mitochondries, qui se trouvent en
grand nombre à
l’intérieur de chaque cellule.
– Vague souvenir de
cours de
biologie: ce sont des petites poches qui fabriquent l’énergie,
n’est-ce pas?
– Oui. Des
micro-centrales en
somme: elles brûlent les substances apportées par les
aliments (acides aminés,
lipides, et surtout du glucose) pour produire le carburant des cellules
(l’ATP,
adénosine triphosphate). C’est le combustible universel des
êtres vivants que
nous utilisons à tout instant pour bouger, nous déplacer,
faire fonctionner notre
cerveau, grand consommateur d’énergie. Pour faire leur travail,
les
mitochondries ont besoin d’oxygène (apporté par les
globules rouges). Mais
toute chaudière crée de la pollution: le glucose est
dégradé en gaz carbonique
(CO2), en vapeur d’eau et en… dangereux radicaux libres.
– Pourquoi ces fameux
radicaux
libres sont-ils si dangereux pour nos cellules?
– Il s’agit de
molécules
déséquilibrées qui possèdent un
électron libre (non partagé dans une liaison
chimique), ce qui les rend très réactives et même
destructrices quand elles
interagissent avec d’autres molécules. Cela produit des effets
en cascade: les
molécules saines «attaquées» deviennent
à leur tour des radicaux libres et en
attaquent d’autres... Cette réaction en chaîne perturbe la
structure des membranes
de nos cellules en les rendant moins souples et donc moins
perméables3.
Résultat: elles échangent moins avec leurs voisines,
elles communiquent mal.
Comme si elles étaient «rouillées», atteinte
par la corrosion de l’oxygène4.
– Des cellules
rouillées qui se
dérèglent!
– Tout à fait.
Et plus la
mécanique cellulaire tourne vite, plus elle pollue. Ainsi, plus
on fait du
sport de manière excessive, plus on s’énerve, plus on
absorbe de polluants
(cigarettes, mauvaise alimentation) et plus nos mitochondries, comme
des
moteurs dont le carburateur serait mal réglé, fabriquent
des radicaux libres
(c’est ce qu’on appelle désormais le «stress
oxydatif»). Avec l’âge, elles se
dégradent, perdent leur capacité à fabriquer
suffisamment d’énergie. Résultats:
dégénérescence cellulaire, fatigue, perte de
mémoire, réduction de l’activité
cérébrale.
La
baleine et la souris
– En somme, si nos
cellules
travaillent trop vite et mal, il y a surchauffe, corrosion, rouille. Ce
serait
donc cette oxydation des cellules qui nous ferait vieillir?
– Oui, en grande
partie. Nos
cellules communiquent par signaux chimiques (qui déclenchent la
fabrication de
protéines, d’enzymes bien précis). Si elles fonctionnent
mal, si le signal est
perturbé par des membranes encrassées, les
protéines sont mal formées, une
série de dysfonctionnements se produisent en cascade. Et cela
concerne toutes
les cellules de notre corps: celles de la peau, du foie, les neurones.
Petit à
petit, c’est l’organisme entier qui est concerné.
– Le corps se
délabre…
– D’où
l’intérêt de ralentir le
métabolisme de nos cellules, en mangeant moins par exemple.
C’est la
restriction calorique. Nous en reparlerons. Généralement,
plus un organisme est
petit, plus son métabolisme est rapide, et plus il vieillit vite
et meurt tôt.
Une souris vit seulement une centaine de semaines, ne pèse que
20 à
30 grammes, mais son cœur bat très rapidement: à sa
mort, il a accompli
environ 1,5 milliard de battements. Celui d’une baleine, qui vit
un bon
siècle, et pèse de 30 à 100 tonnes, bat
très lentement: à sa mort, il aura
lui aussi accompli 1,5 milliard de battements. Des organismes de
taille et
de poids très différents ont pourtant des
propriétés communes. Ce qui
correspond à ce qu’on appelle des «lois
d’échelle» qui passionnent les biologistes5.
– Troublant… Pour
éviter ces
phénomènes d’oxydation cellulaire, il n’existe pas
d’antirouille?
– Si. Il n’y aurait
d’ailleurs
pas de vie sans antioxydants. Il y en a dans l’environnement
immédiat de la
mitochondrie. Certaines substances que nous absorbons jouent
également ce rôle
(la vitamine E, la vitamine C, le bétacarotène,
le sélénium, le zinc)
et débarrassent notre corps des radicaux libres qui l’oxydent…
On peut aussi
doper indirectement nos petites chaudières cellulaires avec des
produits
utilisés par certains sportifs, qui leur donnent un «coup
de fouet». Mais cela
produit à nouveau des… radicaux libres. En combinant dopants et
antioxydants,
on fatigue et on fait vieillir nos cellules. Un peu comme si on
conduisait une
voiture en appuyant à la fois sur l’accélérateur
et sur le frein.
Le
sérum de jouvence
–
Bref, on n’en sort pas.Pas trop d’antirouille, pas trop de coups de
fouet.
Comment faire alors?
– Une équipe de
chercheurs a
peut-être trouvé le régulateur idéal de la
mitochondrie: le mélange d’un
acide aminé naturel (l’acétyl-L-carnitine ou Alcar) et
d’un puissant antioxydant,
également naturel (l’acide R-alpha-lipoïque). Vous
administrez ce cocktail à
des rats de 4 ans, âgés, au poil blanchissant, en
proie à l’arthrose, qui
ont perdu nombre de leurs capacités, notamment celle de
s’orienter dans un labyrinthe
ou d’avoir suffisamment d’énergie pour faire tourner une cage,
et les voilà qui
retrouvent la jeunesse, la vigueur, la mémoire de rats de
6 mois et la
capacité à s’orienter!
– Nous ne sommes pas
des rats.
– Cette
découverte annoncée en
1998 par Bruce Ames6 a créé un
intérêt considérable dans de nombreux
laboratoires. Des essais sont en cours chez l’homme... Pour promouvoir
sa
découverte, ce scientifique a créé une
«start-up», Juvenon, qui commercialise
la «Juvenon Formula» contenant les deux produits naturels.
Mais pour montrer
son désintéressement, il a fait don de toutes ses actions
à une fondation
finançant des recherches sur le vieillissement.
– Voilà un
chercheur
philanthrope. Aurait-on découvert le sérum de jouvence?
– Pas si vite! On a
tout au moins
fait la démonstration qu’un supplément alimentaire
ralentit le vieillissement,
du moins chez les rats. Aux États-Unis, en Angleterre, en
Suisse, en Allemagne,
on prescrit déjà l’Alcar ou la «Juvenon
Formula» pour redonner de l’énergie aux
gens fatigués ou âgés. Pas encore en France
où l’on est plus prudent… Une
chose, en tout cas, est sûre: il est possible de lutter contre
certains aspects
du vieillissement cellulaire.
– C’est
déjà une bonne nouvelle.
– Certes. Mais on a
aussi compris
que d’autres facteurs interviennent dans la sénescence: les
virus, les
bactéries, mais aussi nos modes de vie, notre alimentation,
suscitent une
oxydation permanente de notre corps. Les polluants
atmosphériques et
alimentaires, les nitrates, les radiations, les rayons du soleil et le
stress
accentuent également le vieillissement. Plus encore: comme l’a
montré Luc
Montagnier (le découvreur du virus du sida), nos cellules, en
combattant
l’oxydation provoquée par les agents infectieux,
déclenchent des phénomènes
d’inflammation à l’origine de certaines maladies dites
«du troisième âge».
– En somme, ces
maladies seraient
provoquées par un surcroît de défense de
l’organisme. Nous nous attaquerions
nous-mêmes.
– La défense du
corps va en effet
trop loin. En luttant ainsi contre l’oxydation, le corps se crée
des
pathologies du vieillissement. On connaît les maladies dites
dégénératives,
comme les maladies cardiovasculaires: le «mauvais»
cholestérol se dépose en plaques
sur les artères, la tension augmente, ce qui crée des
coups de boutoir dans la
circulation du sang et peut faire éclater une artère,
susciter une attaque
cérébrale ou créer une hémiplégie. Ensuite,
il y a des maladies des yeux: la dégénérescence
maculaire et la cataracte sont
liées à des oxydations de la rétine et du
cristallin. La maladie d’Alzheimer
est, elle aussi, le résultat de ce phénomène
d’oxydation et d’inflammation: le
dépôt d’une protéine colmate la communication des
neurones, provoquant la mort
de certains d’entre eux, ce qui altère la mémoire. Et
puis, il y a l’arthrose:
l’oxydation attaque les joints des cartilages, les os n’ont plus de
surfaces
articulaires qui glissent entre elles grâce aux cartilages: l’os
a perdu son
lubrifiant. C’est le rhumatisme…
– Tout cela parce que
nous nous
oxydons… Peut-on remédier à cette inflammation des
cellules?
– Luc Montagnier, qui
a une
vision globale de la longévité, propose de créer
une fondation internationale
spécialisée dans la prévention de ces maladies. On
pourrait selon lui augmenter
d’au moins vingt ans la durée de la vie active, bien
au-delà de 60 ans, en
pratiquant des tests biologiques personnalisés, et en
administrant des
antioxydants adaptés à chaque cas ainsi que des
immunostimulants. On comprend
aussi l’immense intérêt de «manager» notre
corps pour lui éviter d’avoir à
lutter sans cesse contre des agressions et à surchauffer ses
cellules.
S’esquisse, une fois encore, la nécessité d’une
alimentation et d’un mode de
vie qui en tiennent compte.
Les
cellules folles
– Le
cancer, on le sait, est aussi provoqué par un
dérèglement des cellules.
Entre-t-il aussi dans cette catégorie?
– Le risque
d’être atteint par un
cancer augmente avec le vieillissement. Dans notre corps, il arrive
fréquemment
que des cellules deviennent folles: elles «oublient»
qu’elles sont spécialisées
– en cellules de peau, de cœur ou de foie – et se mettent
à se
diviser comme si elles étaient des cellules d’embryon, comme si
elles
retombaient en enfance. Ce réveil est déclenché
par des gènes qui ont été
excités par un virus ou qui ont subi une mutation. Mais, sans
que nous le sachions,
d’autres gènes, les répresseurs, réagissent et
vont anéantir le processus.
Notre corps vit donc dans un armistice permanent, dans un compromis
entre les
forces de promotion et les forces d’inhibition7.
– Il mène une
lutte sourde et
invisible contre ses propres erreurs… Nous avons donc en nous une sorte
de
police génétique.
– Exactement. Mais il
arrive
qu’elle ne soit plus efficace. Qu’est-ce qui détruit cet
équilibre? Prenons le
phénomène de la cicatrisation. Imaginons que vous vous
coupiez le doigt.
Certaines cellules de votre peau sont alors séparées par
la coupure, elles ne
sont plus en contact. Cela déclenche immédiatement
l’activité de certains de
leurs gènes qui leur ordonne alors de se diviser. Elles se
divisent, se
divisent, se divisent jusqu’à ce qu’elles touchent à
nouveau d’autres cellules
de l’autre côté de la plaie. À ce moment-là,
des protéines situées à leur
surface envoient cette fois le signal stop: «Arrêtez tout,
vous avez fait le
travail de réparation, redevenez sociales et tenez-vous
tranquilles!» Elles
arrêtent de se diviser. C’est ce que l’on appelle l’inhibition de
contact. Le
tissu s’est reformé selon le plan d’origine.
– Les cellules
cancéreuses,
elles, n’entendent plus ce signal.
– Le cancer est
comparable à une
cicatrisation qui ne peut plus s’arrêter. Les cellules malignes
sont sourdes et
aveugles aux signaux de l’environnement. Elles se divisent sans
qu’aucun signal
ne vienne activer leurs gènes et les inhiber. Elles ont de
surcroît une
stratégie très sournoise: plus la tumeur se
développe, plus elle attire les
capillaires sanguins vers elle pour leur pomper de l’énergie
(c’est ce qu’on
appelle l’angiogenèse). Les cellules cancéreuses
fabriquent aussi des
substances, des peptides, qui endorment les défenses
immunitaires. Et,
contrairement aux cellules saines qui meurent si elles sont
isolées de leur
tissu d’origine, elles ont, elles, une forme d’autonomie: elles
empruntent le
circuit sanguin et se promènent partout dans le corps (les
métastases), en
fabriquant des produits qui dissolvent les cellules devant elles pour
leur
permettre de passer.
– De vraies ruses
biologiques…
Plus on est âgé, plus on est vulnérable à
une telle offensive?
– Bien sûr.
D’abord, parce
qu’avec l’âge le système immunitaire est moins efficace:
les cellules de
défense, affaiblies par la rouille du corps, ont de plus en plus
de mal à reconnaître
les étrangères. Et puis parce que les cellules d’un corps
âgé ont plus de
risque de devenir cancéreuses: elles sont les descendantes d’une
longue lignée
de cellules, d’une longue histoire de divisions successives, et portent
en
elles une accumulation d’erreurs de copie. C’est notamment le cas des
cellules
des tissus qui se multiplient beaucoup, comme la peau, les bronches, le
foie,
les reins, le pancréas. Ce n’est pas un hasard si ce sont les
sièges des
principaux cancers.
– L’environnement,
là aussi, joue
un rôle.
– Les cancers du
pancréas et du
sein peuvent être déclenchés par des hormones
fabriquées par le corps ou par
certains produits – pesticides, déodorants. Le cancer des
bronches, lui,
résulte de l’irritation permanente des tissus due à la
fumée de cigarette ou
celui de la plèvre, à l’amiante: à force
d’être excitées, agressées, les
cellules finissent par se multiplier comme si elles devaient
opérer une
cicatrisation. Le cancer de la lèvre du fumeur de pipe ou celui
de l’œsophage
résultant du reflux œsophagien naissent aussi d’une agression
continue du tissu.
Ceux du sein ou de la prostate sont liés à l’âge et
peut-être également aux
produits hormonaux que les femmes ont pu prendre ou aux modes de vie
des
hommes. Enfin, si dans les organes filtres (les poumons, les reins, le
foie,
qui brassent énormément de produits étrangers),
les cellules ont accumulé des
erreurs de mutation, si de surcroît les défenses
immunitaires générales se sont
abaissées, si le stress de la personne envoie en permanence des
signaux de
déséquilibre à son organisme, alors un cancer aura
plus de risques de se
déclencher et de ne pas être éliminé
naturellement.
Gènes
économes
–
Descendons encore d’un cran, au niveau des gènes, cette fois.
Sont-ils
concernés par le vieillissement, eux aussi?
– C’est l’objet d’une
autre
révolution scientifique. On entrevoit la possibilité
d’une «prolongation
génétique de la vie». Des résultats
déterminants ont été obtenus au cours de
ces dix dernières années sur les gènes dits
«du vieillissement». Il semble (en
tout cas chez des organismes tels que des levures, des vers, la mouche
drosophile) que trois catégories de gènes
accélèrent ou ralentissent le
vieillissement: 1) ceux qui «allument» ou
«éteignent» les processus de
mise en réserve ou d’utilisation d’énergie; 2) ceux
qui activent les processus
antioxydants protégeant les cellules contre les radicaux libres;
3) ceux
qui régulent et réduisent l’usure de la mitochondrie, la
petite chaudière de
nos cellules.
– L’une des
découvertes a été
justement faite avec le petit ver dont nous parlions par Cynthia Kenyon
de
l’Université de Californie à San Francisco, une
chercheuse qui, soit dit en
passant, semble avoir appliqué sur elle ses propres
découvertes, car elle ne
fait pas vraiment son âge…
– Elle mérite,
en effet, qu’on
parle d’elle en premier. En 1993, cette scientifique a réussi
à plus que doubler
la durée de vie de ce petit ver, passant à 45 jours
au lieu de
18 jours pour les vers normaux8. Pour cela, elle a
modifié un
gène de l’animal (appelé IGF-1): celui-ci ordonne la
fabrication d’une protéine
qui joue le rôle de récepteur de l’insuline et de son
«cousin», le facteur de
croissance IGF-1.
– Ça se
complique…
– Mais non. Ces deux
substances,
l’insuline et le facteur de croissance, agissent comme des messagers
chimiques
d’un bout à l’autre du corps (par exemple, quand une cellule de
muscle est
contactée par de l’insuline, elle augmente sa consommation de
glucose ou le
stocke pour un usage ultérieur). Si on supprime ce fameux
gène, la cellule
n’est plus sensible au message de l’insuline. En somme, ce gène
place le corps
soit dans un mode d’économie, soit dans un mode d’utilisation
immédiate. Eh
bien, en le modifiant vers le mode «économie», on a
réussi à prolonger de plus
de 50 % la durée de vie de l’animal.
– Bon. C’est un petit
animal qui
ne possède pas plus d’une dizaine de milliers de gènes.
Nous, nous ne sommes
pas des vers de terre, et nous en avons trois fois plus.
– Parfaitement. Mais
on travaille
maintenant sur les gènes de la souris, puis de l’homme, et on
pense que l’on
pourrait modifier la vitesse de vieillissement d’ici à vingt ans.
– Aurait-on
trouvé le gène du
vieillissement?
– Non. Plutôt
une sorte de chef
d’orchestre qui agit sur des gènes liés au
métabolisme énergétique, donc à la
capacité du corps à s’oxyder. Connaître les autres
chefs d’orchestre génétiques
serait précieux pour ralentir le vieillissement. Or on vient
d’en découvrir certains
grâce à un étonnant phénomène mis en
lumière dans les années 19309:
en réduisant d’environ 40 % le nombre de calories
consommées par jour par
des rats, on a prolongé leur durée de vie de 20 à
40 %. L’influence de la
restriction calorique sur la longévité a ensuite
été vérifiée sur des
organismes vivants aussi divers que des levures (70 % de vie en
plus!),
des souris, des vers, des araignées, des poissons ou des mouches…
– … et sur l’animal
humain?
– Une majorité
de chercheurs
estime que cela est aussi valable chez l’homme. Ce qui reviendrait pour
nous,
si nous voulons obtenir des résultats significatifs sur
l’allongement de la
vie, à consommer 1 700 à 1 900 calories
par jour au lieu de
2 300 pour la normale (certains allant jusqu’à 3 500,
voire
4 000 dans le cadre de consommations excessives). Des travaux
récents10
ont permis d’identifier un gène11 impliqué
dans ce phénomène qui
agit comme un interrupteur moléculaire pour
«allumer» ou «éteindre» d’autres
gènes, mettre le corps en veilleuse et le protéger des
radicaux libres.
L’organisme se croyant stressé, et en quasi-famine, baisse ses
feux pour
survivre plus longtemps et, ce faisant, vieillit moins vite. En
manipulant ce
gène chez la levure et notre petit ver C. Elegans, on a
augmenté de 30 à
50 % la durée de vie de ces organismes.
Le
correcteur d’orthographe
–
Manger moins pour vieillir moins vite… Nous en reparlerons au chapitre
suivant,
mais ce n’est pas très enthousiasmant…
– C’est pourquoi l’on
a essayé
d’identifier des molécules qui pourraient agir sur ce fameux
gène et mimer ces
effets bénéfiques sans que nous ayons besoin de nous
priver exagérément de
nourriture. Et on les a trouvées12. Ce sont tout
d’abord des
polyphénols, substances naturelles présentes dans toutes
les plantes, dans les
fruits et les légumes où elles jouent notamment un
rôle de colorants et
d’antioxydants. Parmi elles: la quercétine que l’on trouve dans
les pommes et
le thé. Mais on a identifié une molécule plus
puissante encore, qui prolonge la
vie des levures de 70 %. Cette mystérieuse molécule
n’est autre que… le resvératrol
un des composants essentiels du vin rouge.
– Voilà donc
une bonne nouvelle
qui fera plaisir aux viticulteurs!
– C’est une
molécule assez
simple, apparentée à certaines hormones du corps. Elle
produirait sur les
cellules un effet analogue à la restriction calorique et
semblerait également
protéger les mammifères contre certains cancers et
d’autres maladies liées au
vieillissement… Ce qui permettrait aussi d’expliquer les raisons du French
paradox: les Français qui consomment beaucoup de graisses
(et du foie gras)
n’ont pas plus de maladies cardiovasculaires que les autres, ni une
durée de
vie raccourcie. Le resvératrol, composant essentiel de la pulpe
du grain de
raisin, et donc du vin que nous consommons, nous protégerait des
maladies
cardiaques et, en guise de bonus, ralentirait le vieillissement.
Pasteur disait
déjà que le vin rouge était un formidable
antiviral (les flavonoïdes,
appartenant à la grande famille des polyphénols,
détruisent certains virus). La
génétique va au-delà de ses espérances.
– Et elle nous
mène sur des
chemins plutôt inattendus. C’est tout pour les gènes?
– Oh non! Il faut une
fois encore
parler de nos mitochondries, décidément au cœur de cette
histoire. Elles ont
leur propre ADN, elles se divisent elles aussi, et il arrive que se
produisent
des erreurs de copies. Or, on sait que celles-ci sont automatiquement
réparées
par une enzyme qui agit comme le correcteur orthographique d’un
ordinateur et
qui, en évitant l’accumulation d’erreurs, retarde le
vieillissement. Des
chercheurs suédois13 ont identifié le
gène qui commande ce «correcteur»
et, pour vérifier leur théorie, ils ont
créé une lignée de souris chez
lesquelles ce gène avait été modifié.
Résultat: jusqu’à l’âge d’environ
25 semaines, les animaux semblent normaux; progressivement, ils
présentent
les signes caractéristiques d’un vieillissement
prématuré: perte de poids,
chute des poils, courbure de la colonne vertébrale,
ostéoporose, anémie, baisse
de la fertilité, augmentation de la taille du cœur. Les
premières souris
mutantes meurent vers l’âge de 40 semaines. Aucune d’entre
elles ne survit
plus de 61 semaines, alors que dans un groupe de souris normales,
plus de
90 % sont encore, au même âge, en excellente
santé, le poil brillant et
les moustaches alertes. L’espérance de vie des souris mutantes a
donc été
réduite de moitié par la simple modification d’un
gène de la mitochondrie.
– Précieux
gène qui nous répare
en permanence sans que nous le sachions…
– Et précieuses
mitochondries… On
sait aussi maintenant que les radicaux libres qu’elles produisent quand
elles
fonctionnent à plein régime se retournent aussi contre
elles, abîment leur ADN,
accélèrent leur usure et donc le vieillissement des
cellules dans lesquelles
elles se trouvent… On a montré récemment14
(après comparaison des
gènes de plusieurs générations dans des familles
distinctes) que trois maladies
du troisième âge, l’hypercholestérolémie
(trop de cholestérol), l’hypertension
et l’hypomagnésie (manque de magnésium) sont elles aussi
causées par la seule
mutation de l’ADN des mitochondries. On voit donc l’immense
intérêt de prendre
bien soin d’elles.
Terrible
bruit de fond
– On s’y perd un peu
dans le
ballet de ces mitochondries et de ces cellules folles. Si l’on fait le
bilan
des recherches les plus récentes, peut-on enfin expliquer
pourquoi on vieillit?
– Résumons. En
se renouvelant,
les cellules font des erreurs de copie, elles se réparent mal.
Leur petite
chaudière interne polluant de plus en plus, elles s’oxydent,
échangent moins
bien avec leurs voisines, envoient de mauvais signaux chimiques, ce qui
suscite
des dégradations en cascade. Dans notre corps, la communication
cellulaire se brouille,
les dérèglements se multiplient… Le
phénomène est accentué par nos conditions
de vie et d’environnement: une alimentation trop abondante provoque la
surchauffe des machines cellulaires; si elle est trop riche, les
graisses
dangereuses sont mises en réserve et peuvent être
réutilisées notamment par les
cellules cancéreuses pour se diviser. Cela se produit de plus
dans un corps
dont les défenses immunitaires sont affaiblies, d’où un
risque accru
d’apparition de maladies dégénératives… Le
vieillissement, tel qu’on le voit
aujourd’hui, est ainsi la convergence de tous ces
phénomènes: un désordre
croissant dans le monde cellulaire, comme un grésillement
parasite dans un circuit
électrique, un «bruit de fond» qui supplante les
signaux précis de la vie.
– Un bruit de fond
inéluctable,
d’autant que nous ne pouvons pas vivre sans oxygène. Nous sommes
donc condamnés
à nous oxyder, à rouiller. Et à vieillir...
– Certes, mais
voilà justement
tout l’enjeu de cette nouvelle révolution: nous pouvons au moins
jouer sur les
facteurs aggravants et diminuer les risques. Il y a des risques
choisis:
s’exposer au soleil, fumer, boire trop de café, trop d’alcool,
prendre des
drogues, manger trop de graisses… Ils sont d’autant plus sérieux
que nous
cumulons ces divers comportements. Il y a les risques involontaires:
une longue
exposition à des radiations à faible dose, à des
polluants. La pollution de
l’air par l’oxyde d’azote et l’amiante, les poussières des
maisons, les colles
des tapis et des moquettes, les produits de nettoyage, tout cela
désorganise
les métabolismes de notre corps. Nous n’en prenons pas assez
conscience. Il
faudra éliminer certains produits, mais cela n’est pas simple:
remplacer le
plomb dans l’essence par du benzène ou d’autres produits plus
volatils peut
être tout aussi dangereux. Il faut peser le pour et le contre, et
ne pas
prendre des décisions unilatérales pour de simples
raisons écologiques car,
dans un milieu interdépendant, cela peut créer à
terme un désordre plus grand
que celui qu’il était supposé endiguer.
– Pas simple, en
effet… Nous
n’arrêtons pas d’inventer de nouveaux polluants.
– Les industriels ont
encore de
sérieux efforts à faire. En testant l’an dernier le sang
de 47 volontaires
appartenant à 17 pays (dont 39 députés
européens)15, on y
a trouvé des éléments indestructibles: du chlore,
de la dioxine, du mercure,
provenant de pesticides organo-chlorés, de
polychlorobiphényles, de phtalates,
de composés perfluorés, de retardateurs de flammes au
bromure, produits
qu’utilise l’industrie dans les cartes mères des ordinateurs par
exemple pour
les faire durer plus longtemps (on les respire quand le ventilateur de
notre
ordinateur fonctionne), ou qui sont ajoutés à la
matière des tissus, pour les
rendre ininflammables… Actuellement, seuls 10 % des produits
nouveaux et
chimiques lancés dans l’environnement sont testés pour
leur innocuité à long
terme. Des scientifiques ont solennellement signé un appel16
demandant aux industriels de prendre leur responsabilité. Et
puis, il y a les
rayons cosmiques qui nous traversent et provoquent eux aussi des
mutations.
Nous sommes donc soumis en permanence à des agressions que le
corps répare,
mais parfois pas suffisamment.
– Les
médicaments, aussi, peuvent
accentuer le vieillissement.
– Oui. L’augmentation
des soins
hospitaliers et l’aide médicale aux personnes âgées
n’accroissent pas en
proportion l’espérance de vie. Les gens âgés ont
tendance à prendre plusieurs
médicaments contre l’hypertension, le cholestérol, le
stress, auxquels
s’ajoutent des somnifères. Comme leurs défenses
immunitaires sont abaissées, la
synergie des médicaments peut constituer des effets
iatrogènes: ce qui est
censé nous guérir peut nous rendre éventuellement
encore plus malades.
Bientôt
140 ans!
– Et
pourtant, nous avons de bonnes raisons d’être optimistes,
disiez-vous, car,
malgré cela, notre durée de vie augmente et nous vivons
de mieux en mieux.
– Les progrès
de la médecine, la
lutte contre les maladies infectieuses, la diminution des maladies
infantiles,
la réduction de certains poisons dont on sait qu’ils
raccourcissent la vie, la
diminution de la consommation de tabac et d’alcool… Tout cela conduit
à ce que
les démographes appellent des courbes démographiques
carrées: on meurt à peu
près tous au même âge, et de moins en moins
prématurément. Les avancées de la
génétique et de la biologie moléculaire vont
créer un nouveau bond en avant.
L’enjeu, ce n’est plus tellement de vivre longtemps, mais de bien
vivre
ce supplément d’âge. On pense que la durée normale
d’un être humain est de 120
à 140 ans.
– 120 à 140
ans! Bonne nouvelle
pour la fin du premier chapitre.
– Quelques chercheurs
estiment
que l’on pourrait aller plus loin. Le plus extrémiste de tous
est sans aucun
doute l’Anglais Aubrey de Grey de l’Université de Cambridge17,
personnage controversé, mais qui jouit cependant d’un grand
respect auprès des
meilleurs spécialistes du domaine. Venant du monde des
ingénieurs et non de
celui des biologistes, il pense que ces derniers ont passé trop
de temps à se
poser des questions théoriques. Pour lui, un des droits
inaliénables de l’homme
est sa liberté de choisir de vivre aussi longtemps qu’il le
souhaite. Étape par
étape, la vie humaine pourrait être selon lui
prolongée pratiquement
indéfiniment. Il propose par exemple de
régénérer les cellules qui ne se
renouvellent pas grâce à des cellules embryonnaires
régulièrement transfusées,
d’éliminer les cellules indésirables (cellules de graisse
ou cellules
vieillissantes), de protéger les quinze gènes de l’ADN
des mitochondries en les
plaçant dans le noyau des cellules… Toutes ces propositions sont
spéculatives
et, on le sait, il y a un monde entre l’idée et sa
réalisation pratique. La
nature a plus d’un tour dans son sac. Mais ces voies audacieuses sont
capables
de guider les chercheurs vers de nouvelles pistes.
– Il y a en tout cas
de grandes
chances pour que les prochaines générations passent en
masse le cap du
centenaire.
– Oui. La
célèbre Jeanne Calment
a vécu jusqu’à 122 ans (1875-1997). Une fille qui
naît aujourd’hui en France a
une chance sur deux d’être centenaire. Grâce aux
progrès de la médecine et de
l’hygiène, nous avons déjà gagné trente ans
de durée de vie en un siècle (dix
mois au cours des deux dernières années). Aujourd’hui,
90 % des femmes
atteignent 80 ans. En 2004, l’espérance de vie était de
76,7 ans pour les
hommes et de 83,8 ans pour les femmes, soit une moyenne de
80 ans
pour les deux sexes. Un record jamais atteint en France. Pourtant, nous
mourrons quand même «prématurément».
Nous pourrions donc allonger encore d’une
trentaine d’années la durée pour la grande
majorité des gens, et plus encore,
vivre en forme pendant ces années supplémentaires. Nous
ne pouvons pas vraiment
agir sur notre héritage génétique ni sur
l’environnement dans lequel nous
vivons. En revanche, nous pouvons contrôler notre mode de vie,
notre
alimentation, l’entretien de notre corps, notre sommeil, notre
résistance au
stress. Le défi d’aujourd’hui, ce n’est pas d’accéder
à l’immortalité, mais
bien de réussir sa longévité.
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