Les agents intelligents : Robots
Logiciels
19 Octobre 1995
Joël de Rosnay
Directeur de la Prospective et de l'Evaluation
Cité des Sciences et de l'Insdustrie – Paris
Les cyberespaces à venir promettent une information pléthorique
: trafic sur les autoroutes électroniques, multiplicité des
banques de données et des réseaux interactifs, 1000 chaînes
interactives de télévision multimédia, bibliothèques
virtuelles; catalogues audiovisuels, guides, systèmes électroniques
de réservation d'hôtels, de voitures... Le tout au meilleur
prix. Se repérer, naviguer, "surfer" dans ces réseaux, accéder
à ces services, utiliser d'innombrables mots de passe, clés
informatiques et codes divers, va constituer une mission impossible pour
notre cerveau. Il lui faut un assistant intellectuel zélé
et fidèle. En d'autres termes, un "agent intelligent" capable de
se repérer dans les méandres des interconnexions, de trier
et sélectionner les informations pertinentes, de proposer des stratégies
d'accès aux connaissances, de classer et de retrouver la masse de
données générées par les ordinateurs au cours
de leurs conversations numériques, de négocier avec d'autres
"agents" pour défendre les intérêts de son patron.
A quoi ressembleront donc ces "agents" ? Cette curieuse expression
désigne des programmes experts jouant un rôle d'assistance
électronique permanente à l'ensemble des fonctions proposées
par les ordinateurs et les réseaux. Paradoxe de l'informatique :
plus les ordinateurs se perfectionnent et plus ils nécessitent une
participation accrue de la part de leurs utilisateurs. Aujourd'hui les
menus déroulants, icônes et zones de dialogue, font partie
du paysage familier de tout écran d'ordinateur. Mais les logiciels
attendent de manière passive que l'utilisateur décide ce
qu'il veut demander à sa machine. Les agents, eux, tentent d'anticiper
les actions les plus probables de l'utilisateur. Après une période
de rôdage et d'expérience partagée avec leur patron,
ils apprennent à exécuter automatiquement des tâches
de routine : à la réception de messages sur une boîte
aux lettres électroniques, un agent peut décider de les classer
par ordre de priorité ou de les transmettre à d'autres collaborateurs.
Il peut aller directement chercher des informations dans un tableur et
les faxer à un correspondant. Des agents peuvent négocier
entre eux sur le réseau les meilleurs créneaux pour établir
des rendez-vous entre cadres très occupés. Ils peuvent accéder
aux services boursiers et suivre les placements d'un porte-feuille ; collecter
des informations sélectives selon le profil d'intérêt
de l'utilisateur, ou l'assister dans le choix de produits en fonction du
meilleur prix en parcourant des centaines de catalogues de produits. Des
agents pourront également sélectionner des programmes de
films ou de télévision, lire les journaux et signaler à
leur patron un article intéressant.
Ils deviendront vite indispensables pour joindre des correspondants
au moment où on en a le plus besoin. Les études montrent
qu'en cas d'urgence un appel sur quatre aboutit réellement, les
autres se dispersant dans la nature et faisant perdre du temps. Des grandes
entreprises du téléphone et de l'informatique comme ATT,
Motorola ou IBM, développent des systèmes de messagerie intelligents.
Ils permettent de relier différents moyens de communication pour
repérer et retrouver quelqu'un où qu'il se trouve. Pour joindre
la personne, il suffit de taper un message sur un micro-ordinateur. L'agent
prend alors en charge la suite des opérations en tentant toutes
les possibilités de connexion : téléphone, fax, messagerie
électronique, portable ou bip.
Les premiers agents ont été conçus par General
Magic (une petite entreprise de haute technologie financée par Apple,
Matsushita, Philips et Sony). Elle a développé "Magic cap",
une interface graphique pour contrôler des équipes d'agents
travaillant dans des réseaux. Des constructeurs d'ordinateurs comme
Apple ont personnalisé des icônes interactives sur leurs ordinateurs
multimédia. On peut ainsi paramétrer l'interface en choisissant
le timbre de voix ou l'apparence physique de son agent : personnage masculin
ou féminin, organisme de synthèse conçu par l'utilisateur,
robot Cette icône apparaît sur l'écran, parle, et ses
lèvres remuent de manière synchrone. Le programme de l'agent
comprend la parole humaine et réagit comme si l'on avait cliqué
une fonction sur un menu.
Quelques exemples d'agents : Oliver et Sarah sont deux créatures
informatiques travaillant en étroite collaboration. Elles ont été
créées par John Evans, Président de News Electronics
Data, filiale américaine du groupe de Rupert Murdoch. Son objectif
était que tout utilisateur puisse se fabriquer un journal sur mesure,
le "Daily Me", grâce au travail de ses agents. Mais de nombreuses
autres applications sont nées, telles que l'assistance à
la réservation d'hôtels ou de moyens de transports pour les
voyages d'affaire, ou aux recherches sur bases de données. Ces agents
sont maintenant disponibles dans des logiciels commerciaux.
Oliver est un labrador retriever de couleur claire. Il apparaît
régulièrement sur l'écran à la recherche de
quelque chose à faire et indépendamment des fonctions en
cours. Si on ne lui donne pas de mission précise, il s'ennuie, se
gratte, joue avec des boules de papier et va se réfugier dans son
coin. Quand on lui demande de rechercher par mots-clés des références
dans des bases de données internationales, il suffit de lui spécifier
par écrit une équation de recherche, après quoi il
disparaît dans les réseaux. En fait, Oliver compose à
la vitesse de l'éclair les numéros de dizaines de bases de
données, introduit les codes, compose les mots clés, recueille
et mémorise les informations dans des fichiers, puis il revient
livrer le résultat de ses recherches en un temps record, et en remuant
la queue. Si on est satisfait de son travail, on lui donne des biscuits
électroniques ; si on est mécontent, on le renvoie dans sa
niche. Le programme expert d'Oliver se souvient des réactions du
patron et en tient compte à la demande suivante en poursuivant certaines
stratégies ou en éliminant d'autres. Il y a donc renforcement
et apprentissage comme dans le dressage d'un chien.
Sarah est un personnage évanescent. Une sorte de fée,
représentée avec un graphisme flou et mystérieux.
On lui indique au départ ses préférences de voyage
(type d'hôtel, situation, prix, nourriture, lignes aériennes,
etc.) grâce à une série de curseurs analogues à
ceux des jeux de simulation. Il suffit ensuite de lui donner des instructions
sommaires telles que : "Organisez mon rendez-vous à Londres avec
Jim Stuart pour 10h le 15 janvier. J'aimerais l'inviter à déjeuner
et rentrer à Paris dans la soirée". A partir de ces indications,
Sarah se met au travail. Elle connaît les habitudes du patron : pas
d'avion à l'aube, donc réserver un hôtel dans son quartier
préféré. Le départ de Paris se fera après
son dernier rendez-vous (Sarah gère son carnet). Location de voiture,
réservation de restaurant (Sarah connaît les préférences
de Jim Stuart consignées dans le fichier contacts), réservation
pour le retour. Taxi à Roissy : la routine. Les contraintes fixées,
Sarah envoie Oliver faire les réservations après consultation
des horaires d'avion auprès de l'agence de voyage, réserver
les voitures, l'hôtel, le restaurant et le taxi. Oliver revient avec
une moisson de numéros automatiques de confirmation. Il ne reste
plus à Sarah qu'à imprimer l'emploi du temps détaillé
de son patron pour le 14 au soir et la journée du 15 janvier. A
son retour, il communiquera à Sarah ses réactions, ce qui
réactualisera les choix de référence. Dans ce cas
également, le programme expert de l'agent apprend et évolue
au cours du temps.
Une bonne secrétaire fait évidemment tout cela, mais
l'on noue avec elle des relations humaines autrement - et heureusement
- plus riches qu'avec un être virtuel. Sarah et Oliver ont pour eux
de travailler à la vitesse de l'électronique. Ils peuvent,
en association, effectuer des dizaines de tâches simultanément,
des travaux de routine rebutants et ennuyeux sans se décourager,
dialoguer avec d'autres agents. Encore à l'état de prototypes,
ils représentent le modèle des nouvelles générations
d'agents proposés par les grandes entreprises de logiciels. La secrétaire
traditionnelle pourra se consacrer à des tâches plus enrichissantes
et nécessitant un vrai contact humain.
Les agents vont rapidement constituer une nouvelle population d'êtres
virtuels. Comme des virus informatiques contrôlés, ils vont
se reproduire, constituer des groupes, des "cultures". Représentants
de la vie artificielle, ils vont progressivement coloniser des continents
entiers du cyberespace. Des agents travailleront en équipe. Munis
de "permis" et "d'autorisations" (d'achat, de négociation), ils
pourront se partager un travail et comparer des informations. Leurs compétences
s'accroissant au fur et à mesure de leurs travaux de recherche ou
de préparation de dossiers. Circulant sur les réseaux, ces
"intra-terrestres" d'un nouveau genre offriront leurs services. Grâce
aux algorithmes génétiques des programmes d'agents pourront
muter, s'autosélectionner, évoluer pour résoudre des
problèmes de plus en plus complexes. Leur valeur augmentera à
la bourse des emplois électroniques. Mais les agents représenteront
aussi des dangers potentiels. Sachant tout sur les habitudes, préférences
ou secrets de leurs patrons, ils pourront être kidnappés sur
les réseaux et utilisés contre leurs employeurs. Des agents
en négociation sur certains sujets épineux pourraient même
s'organiser entre eux pour s'opposer aux demandes ou refuser certaines
contraintes.
L'apparence physique des agents va se modifier considérablement.
Le clonage virtuel permettant de créer des êtres électroniques
de synthèse, doubles de personnes réelles, ils seront physiquement
plus humains. Parole, réparties et changements de physionomie associés
aux expressions et mimiques appropriées feront partie de leur mode
de communication. Les auteurs de science-fiction et les futurologues des
années 70 envisageaient un monde peuplé de robots domestiques,
vivant à la maison comme des animaux de compagnie. Les robots R2D2
et C3PO de la guerre des étoiles avaient personnalisé ce
type de robots anthropomorphes et sympathiques. Il est probable que certaines
fonctions seront exécutées par un nombre croissant de variétés
de robots réels, mécatroniques et informatiques, ou par des
essaims, des nuées de microrobots ressemblant à des insectes,
comme ceux développés par Rodney Brooks du MIT (voir p.).
Mais de même que les interfaces invasives et complexes avec l'homme
feront place aux interfaces virtuelles moins contraignantes, de même
les agents, nouveaux robots virtuels, peupleront les cyberespaces, hypermédias
et autoroutes de demain. Par l'intermédiaire du clonage virtuel,
ils feront aussi irruption dans notre monde réel. Plusieurs laboratoires
travaillent sur la projection d'images holographiques animées en
trois dimensions. Des résultats remarquables ont été
obtenus. Les films de science-fiction ont déjà fait intervenir
des personnages communiquant avec le monde par l'intermédiaire de
projections de type holographique. Exemples: la petite silhouette animée
de la Princesse dans la Guerre des Étoiles ou la forme, en vraie
grandeur, de Arnold Schwartzeneger dans "Total recall". Les progrès
réalisés dans la projection tridimensionnelle de clones virtuels
permettront de faire apparaître et évoluer dans notre monde
réel des personnages animés dialoguant avec nous : la future
génération des agents intelligents, la population symbiotique
des robots virtuels.
Voici une description du cyberespace à l'horizon 2010.
Les mondes virtuels des cyberespaces sont peuplés d'êtres
électroniques indispensables au fonctionnement de la société
en temps réel. La population la plus répandue est celle des
agents intelligents vivant en symbiose avec l'homme.
Les agents sont des programmes experts ayant trois caractéristiques.
Premièrement : leur programmation est orientée "objet",
ce qui leur donne une grande souplesse d'adaptation aux missions qui leur
sont assignées. Deuxièmement: ils sont extrêmement
mobiles dans les réseaux, connaissant toutes les procédures
de connexion et d'interfaces. Troisièmement: ils sont paramétrables
et peuvent prendre les formes et les styles souhaités. Les agents
exercent bien des métiers différents : agents de communication
pour la gestion des messageries électroniques textuelles et audiovisuelles,
secrétaires, documentalistes, consultants pour l'achat ou la vente
de produits et services, gestionnaires de portefeuilles boursiers, commis,
coursiers ou agents de sécurité Cousins des virus informatiques,
ils se déplacent dans les réseaux avec une grande mobilité,
mutent, se recombinent, constituent des sous- populations. Personnalisés
par leur employeurs, ils interviennent dans de multiples transactions.
Voici, par exemple, comment un agent envoie par fax un document recherché
par un correspondant. Un appel arrive sur le serveur visiophone numérique
du domicile ou du bureau. Le visage du destinataire apparaît sur
l'écran du correspondant. Message d'accueil : "Je suis absent. Mon
agent va prendre en charge votre demande". Le visage de l'agent gestionnaire
des messageries apparaît sur l'écran. Un dialogue s'engage
sur le document demandé. L'agent le recherche dans les fichiers
documentaires en accès libre, l'identifie et l'expédie par
fax ou transfert électronique au demandeur. Si l'ordre passé
est considéré important ou si un message urgent l'accompagne,
l'agent avertit son patron à distance après sélection
du moyen approprié (téléphone portable, bip, fax,
message électronique).
Autre exemple : la traduction simultanée. Une personne porte
sur elle un ordinateur miniaturisé et puissant, disposant de connexions
par modem hertzien avec les ordinateurs de réseaux spécialisés
dans la reconnaissance syntaxique et sémantique des phrases et expressions
orales. Un microphone capte la voix de l'interlocuteur. Un agent établit
le relais avec les systèmes de traduction appropriés. La
version traduite en temps réel, adaptée en puissance et vitesse
d'élocution par l'agent, est entendue par des écouteurs miniatures
placés dans l'oreille.
Les agents lisent tous les programmes de télévision multimédia
interactive. Avec des milliers de services disponibles il est impossible
à un cerveau humain non assisté de compulser des centaines
de pages de programmes quotidiens : éducation, cinéma, information,
jeux, métiers, tourisme, téléachat, transactions diverses,
finance ou sports. Les agents se nourrissent directement à la source.
Branchés sur les réseaux câblés et les autoroutes
électroniques ils extraient les informations pertinentes de programmes
diffusés à leur intention, en fonction du profil d'intérêt
de leur patron. Pour éviter de s'enfermer dans le conventionnel
ils ajoutent quelques propositions de leur cru. Face à la pléthore
informationnelle et à l'infopollution, les agents aident à
établir une diététique intelligente de l'information
par le choix judicieux des domaines d'intérêt. Les agents
savent également négocier entre eux pour établir des
contrats, fixer des rendez-vous ou se mettre d'accord sur un prix. Au fait
des préférences de leurs patrons et même de certaines
de leurs caractéristiques psychologiques ou affectives, ils recherchent
dans le cyberespace des partenaires potentiels pour différents types
d'activités. D'autres agents spécialisés dans la communication
gèrent la présentation assistée par ordinateur. Des
photos, des documents, des transparents, des séquences vidéo,
projetés sur écran dans une salle ou affichés simultanément
sur de multiples écrans dans le cadre d'une téléconférence,
sont appelés au gré du conférencier; ils sont organisés
dans le temps et dans l'espace par l'agent. Au lieu de la communication
séquentielle traditionnelle (x parle, les autres écoutent
; z parle à son tour, etc.), la communication se fait simultanément
: chacun affiche le contenu de son message sur des espaces consultables
en temps réel et dans un ordre géré par les agents,
d'une manière analogue au déroulement d'une séance
de communication scientifique par "posters". Dotés de la parole
et d'expressions quasi humaines, représentés sous formes
d'icônes explicites, les agents vont devenir de véritables
assistants intellectuels, tantôt amusants, ironiques ou critiques,
toujours familiers et souvent indispensables. |