Biologie et Informatique :
Les perspectives de la Biotique
Conférence Euroforum
Cité des Sciences et de l'Industrie - Paris le 28/11/1995
Joël de Rosnay
Directeur de la Prospective et de l'Evaluation
Cité des Sciences et de l'Insdustrie – Paris
L'industrie du 21ème siècle sera marquée par la
convergence de la biologie et de l'informatique. L'industrie matérielle
du futur est en train de naître de la fusion de quatre secteurs :
les biotechnologies, la vie artificielle, l'électronique moléculaire
et les nanotechnologies. Prolongement des industries chimique et microélectronique,
la manipulation rationnelle de la matière, domaine transdisciplinaire,
concernera la santé, l'informatique, la robotique, la communication,
l'agro-alimentaire, l'industrie minière, la production et la distribution
d'énergie. Il ouvrira notamment la voie à des biorobots et
à des bio-ordinateurs, machines hybrides néobiologiques nécessaires
au fonctionnement des industries du futur.
1- La néobiologie : vers la synthèse de la vie ?
La vie est difficile à définir. Avec humour et sous forme
de boutade André Lwoff la définissait comme "l'ensemble des
phénomènes qui s'opposent à la mort". On peut cependant
tenter de caractériser les êtres vivants par certaines fonctions
fondamentales. L'auto-conservation, qui est la capacité des organismes
à se maintenir en vie par l'assimilation, la nutrition, les réactions
énergétiques de fermentation et de respiration. L'auto-reproduction,
leur possibilité de propager la vie. L'auto-régulation :
les fonctions de coordination, de synchronisation et de contrôle
des réactions d'ensemble. Il faut ajouter à ces trois propriétés
la capacité des êtres vivants à évoluer.
Pourtant, des systèmes considérés à première
vue comme non vivants partagent avec la vie certaines de ses propriétés.
Un cristal se reproduit, identique à lui-même. Un virus informatique
fait des copies de son propre programme, croît, se développe,
évolue dans les réseaux et mémoires électroniques.
Les séquences de programmes des algorithmes génétiques
mutent, s'auto-sélectionnent, accroissent leurs populations. Bien
sûr, ces derniers exemples sont le résultat d'inventions et
de créations humaines. Il ne peuvent métaboliser de l'énergie
et "vivent" à l'intérieur de l'ordinateur. Mais pour combien
de temps ?
Une nouvelle approche de la vie consiste à la représenter
comme un continuum sans frontière nette entre matière complexe
et vie rudimentaire. Dans cette optique on considère des systèmes
complexes emboîtés, faits de multiples éléments
en interaction. La vie est une propriété "émergente"
résultant de ces interactions et de leur degré de complexité.
Elle n'est pas contenue dans les molécules mais émerge de
l'ensemble des interactions et de la dynamique du système.
Le télescope nous a permis d'abandonner le géocentrisme
grâce à la découverte des planètes et des lois
universelles de la gravitation. Le microscope nous a libérés
de notre anthropocentrisme par la généralisation du concept
d'évolution biologique à l'ensemble du monde vivant, des
bactéries à l'homme. L'ordinateur-macroscope va nous permettre
de quitter notre biocentrisme en éliminant les frontières
entre naturel et artificiel, entre inanimé et animé. L'ordinateur
permet d'élargir considérablement le champ du "vivant" en
faisant "vivre" par la simulation des systèmes complexes capables
de se reproduire, de se maintenir, de s'autoréguler et d'évoluer.
La vie telle que nous la connaissons se double d'une vie telle qu'elle
pourrait être. Nous sommes les représentants d'une vie complexe
parmi de multiples formes de vie possibles. L'ordinateur-macroscope, en
rendant la complexité compréhensible et en permettant des
expériences informatiques, est le catalyseur qui rend possible la
synthèse de nouvelles formes de vie. Plutôt que de tenter
de comprendre la vie en la décomposant en éléments
toujours plus simples, l'ordinateur nous aide à construire des systèmes
réels ou simulés ayant les qualités du vivant. Leur
validité et les hypothèses qui leur ont donné naissance
peuvent être testées au sein de leur environnement.
Dans cette approche, l'homme est en train de créer des formes
de vie "artificielles" (parce qu'il en est à l'origine) mais susceptibles
de se reproduire et d'évoluer pour conduire à des structures
et à des fonctions très éloignées des formes
originelles. Pour étudier cette nouvelle relation entre l'homme
et ses créatures une discipline est née : la vie artificielle
("artificial life" ou AL). Je propose de l'appeler néobiologie.
On peut la définir comme le domaine d'étude des organismes,
systèmes et réseaux biomimétiques, construits par
l'homme en tant qu'objets ou simulés par ordinateur.
La naissance officielle de la néobiologie date du 21 septembre
1987 à Los Alamos, haut lieu des premiers travaux sur la bombe atomique.
A l'initiative de Christopher G. Langton, un des pères de cette
nouvelle discipline, des chercheurs venant de secteurs très divers
(biologie, chimie, physique, robotique, informatique, écologie,
anthropologie) ont échangé les résultats de leurs
travaux sur "la synthèse et la simulation de systèmes vivants".
Tel était le titre de ce premier séminaire interdisciplinaire.
Depuis, d'autres réunions se sont tenues aux États-Unis et
en Europe avec un nombre accru de participants, comme à la Cité
des Sciences et de l'Industrie en 1991 et à l'Université
libre de Bruxelles, en 1993.
La néobiologie, domaine pluridisciplinaire, regroupe de nombreux
secteurs tels que la simulation de systèmes complexes (sociétés
animales ou humaines), la genèse de formes ressemblant à
celles de la vie, ou la construction de robots. Je propose de l'illustrer
par trois secteurs représentatifs : l'origine de la vie, l'évolution
numérique et la robotique.
2- L'évolution biologique sur ordinateur
Les travaux sur l'origine de la vie font partie des recherche générales
sur les processus d'auto-organisation des systèmes complexes. Une
propriété retient particulièrement l'attention des
chercheurs : l'autocatalyse. Des molécules capables de catalyser
leur propre formation se reproduisent. Le processus d'auto-catalyse moléculaire
est analogue au processus de reproduction biologique. Grâce à
l'aller-retour entre simulation sur ordinateur et synthèse en laboratoire,
les chercheurs étudient la génération de systèmes
complexes, de cycles, de boucles et de réseaux moléculaires
capables de s'auto-conserver. Au Santa Fé Institute, Stuart Kaufman
et Steen Rasmunssen se sont illustrés par leur travaux dans ce domaine.
L'évolution numérique est un des secteurs parmi les plus
fascinants de la néobiologie. Il consiste à laisser évoluer
spontanément des populations de programmes informatiques en compétition
pour la solution la mieux adaptée à un problème donné.
Ce principe a été inventé en 1975 par John Holland,
de l'Université du Michigan et du Santa Fe Institute. Il lui a donné
le nom d'algorithmes génétiques. Cette forme de programmation
connaît aujourd'hui de multiples applications dans des secteurs de
recherche et d'applications industrielles très divers, allant de
l'aéronautique à l'environnement et de la micro-électronique
à la haute finance. L'évolution numérique repose sur
des séquences de programmes (des codes, assimilables à des
chaînes d'ADN) susceptibles de former des branchements et de se greffer
les uns sur les autres. Comme des virus informatiques (et l'ADN), ces séquences
peuvent se dupliquer, se découper, se recombiner. Il se crée
une première génération de séquences testées
pour leur capacité (encore faible) à résoudre le problème
posé. Le programme isole les formes les plus performantes, les fait
se reproduire (copies automatiques) et muter par recombinaison de séquences
entre elles. Il en résulte une deuxième génération
de programmes. Le même processus lui est appliqué : test,
sélection, reproduction, mutation. Après des milliers de
générations et à la vitesse de l'informatique, les
séquences les plus performantes sont ainsi renforcées, génération
après génération : les nouvelles "espèces"
de programmes convergent vers la résolution du problème posé.
C'est la sélection du plus apte par compétition entre populations,
une évolution darwinienne au pays des bits et des codes informatiques
!
La découverte de la simplicité conceptuelle et de l'efficacité
des algorithmes génétiques a conduit les biologistes et les
chimistes à appliquer les mêmes principes à la sélection
de molécules biologiques à usage pharmaceutique. Ce nouveau
domaine des biotechnologies est en plein développement : la synthèse
de molécules par évolution dans un tube a essai. Plusieurs
entreprises sont déjà en compétition dans le monde
pour les brevets et les premiers produits commerciaux issus de ces techniques.
On commence par synthétiser (automatiquement) des populations composées
de centaines de milliards de molécules d'ADN ou d'ARN conçues
sur le même modèle, mais légèrement différentes.
On trie les molécules les plus aptes à se lier à une
protéine intervenant, par exemple, dans la coagulation du sang.
Une telle liaison inhibant le fonctionnement normal de cette protéine,
cela peut conduire à un médicament dissolvant les caillots.
Une première génération de molécules est sélectionnée.
Grâce à une enzyme à polycopier l'ADN, on reproduit
cette population tout en favorisant des mutations. Ce processus se poursuit
des dizaines de fois, génération après génération,
à la vitesse des réactions moléculaires (10 générations
sont obtenues en moins de 20 jours). On isole ainsi un petit nombre de
molécules ayant une très forte affinité pour la protéine
et susceptibles d'être à la base de nouveaux médicaments.
Avec les techniques classiques, plusieurs années auraient été
nécessaires pour parvenir au même résultat. Les principes
de l'évolution moléculaire en tube sont les mêmes que
ceux des algorithmes génétiques des ordinateurs : très
grande population d'espèces en évolution, reproduction, mutations,
sélection, amplification. Des mécanismes analogues sont à
la base de l'évolution biologique darwinienne qui a donné
naissance à toutes les espèces vivantes sur la Terre.
L'évolution biologique apparaît ainsi comme un multiprocesseur
fonctionnant en parallèle à partir de milliards d'organismes,
chacun représentant un programme particulier en compétition
avec d'autres pour sa survie. Ce processus évolutif extrêmement
lent (des milliards d'années), et qui nécessite de tester
chaque organisme pour ses capacités de survie, est considérablement
accéléré dans le cadre de l'évolution technologique
(une invention humaine est l'équivalent d'une mutation). Avec l'ordinateur,
les cycles biologiques ou technologiques de mutation-invention / sélection-amplification
sont accélérés à un degré tel que naissance,
reproduction, survie, transmission, ramenés à des dizaines
de millions d'instructions par seconde, se déroulent, génération
après génération, en quelques minutes.
Les virus sont d'autres produits de l'évolution biologique sur
ordinateur ; ces étranges parasites sont-ils vivants ?
Un virus informatique est un programme pirate écrit par un programmeur
mal intentionné. Une fois introduit dans le système de commande
d'un ordinateur, le virus y demeure à l'état dormant. Il
peut être réveillé par un code spécial, un mot
clé, une date. Dans ce cas il se reproduit, efface des programmes
ou des fichiers, infecte d'autres ordinateurs, puis s'auto-détruit
sans laisser de trace. Les virus viennent de partout. Via des disquettes,
par la communication télématique, sur des réseaux
comme Internet. Certains sont particulièrement virulents. D'autres
affichent des messages d'humour. Pour se protéger, plusieurs méthodes
existent. On peut tenter de les empêcher d'entrer. La technique est
analogue à la stérilisation ou à la prophylaxie :
cartes d'accès, codes, protection des disquettes. Sur tous les ordinateurs
existent désormais des kits de diagnostics, de désinfection
et des vaccins informatiques. En s'inspirant des mécanismes immunitaires
des systèmes biologiques, les informaticiens d'IBM ont mis au point
des moyens de défense puissants capables d'immuniser des réseaux
entiers.
L'étude des programmes autoreproductifs est éclairante
à bien des égards. Les relations avec la biologie vont bien
au-delà du seul vocabulaire (vaccin, immunisation, infection, désinfection,
épidémie, mutations, colonisation). De nombreux chercheurs
estiment que les virus ont une vie propre dans le silicium des microprocesseurs
et les réseaux de télécommunication. A la manière
des virus biologiques qui doivent infecter des cellules dont ils détournent
la machinerie biologique et le métabolisme à leur profit,
les virus informatiques ont besoin de l'environnement et du métabolisme
de l'ordinateur pour se reproduire. Ce sont des infoparasites. L'astrophysicien
britannique Stephen Hawking estime que ces virus informatiques sont vivants.
Avec eux, l'humanité a commencé à créer une
vie artificielle. Un groupe de chercheur américains, dont Thomas
Ray de l'Université du Delaware, un des inventeurs des virus informatiques,
a lancé une population de virus atténués sur Internet
pour étudier leur comportement évolutif dans un écosystème
informationnel. Il faut espérer qu'ils ne produiront pas de mutants
incontrôlables, capables de dévaster des continents informatiques
entiers !
3- Des essaims de robots-insectes
L'approche de la robotique par la vie artificielle est pleine de promesse.
La voie classique (celle de l'intelligence artificielle) consiste à
modéliser la perception, à modulariser les représentations
du monde, la planification et la prévision. Le robot doit effectuer
ses tâches de manière séquentielle, par des chaînes
de modules destinés à traiter les informations. Pour mettre
en oeuvre l'intelligence artificielle il faut disposer de connaissances
étendues sur ce qu'est l'intelligence naturelle. Or la capacité
d'abstraction, le recours à des symboles, la contribution de l'affectif,
de la hiérarchie des valeurs, influent profondément sur les
comportements humains intelligents et sont difficilement transférables
dans le monde des ordinateurs. C'est pourquoi depuis quelques années
des groupes de chercheurs tentent de prendre un nouveau départ sur
de nouvelles bases. Leur modèle n'est plus l'intelligence du cerveau
humain, mais plutôt celle, rudimentaire, d'êtres vivants relativement
simples capables d'interagir avec leur environnement et d'y survivre en
déployant de remarquables stratégies d'adaptation et de conquête.
Par exemple des mouches, des fourmis, des vers de terre, des hannetons;
une population de petits organismes équipés de capteurs et
d'effecteurs leurs permettant de détecter, de capter les informations
essentielles à leur vie et d'accomplir des actions spécifiques.
La néobiologie permet de copier ces intelligences les plus simples
pour remonter "vers le haut" jusqu'à des comportements plus évolués.
Le but de l'approche néobiologique appliquée à
la robotique est donc de construire des systèmes de régulation
intelligents, au sein desquels de nombreux modules individuels génèrent
une partie du comportement d'ensemble. C'est en suivant une telle approche
que Rodney Brooks et son équipe du MIT, ont construit des minirobots
ressemblants à des insectes. Ils sont capables de se déplacer
dans des environnements complexes, de repérer et de suivre des organismes
vivants ou de les éviter, de se redresser par leurs propres moyens
au cas où ils se renverseraient en tentant de franchir un obstacle.
Leur programmation est très différente de celle à
laquelle on pourrait s'attendre pour des robots dotés d'intelligence
artificielle. Leurs capteurs et leurs effecteurs, connectés les
uns aux autres en modules et couches superposées, leur confèrent
une grande souplesse d'adaptation et favorisent leur apprentissage à
partir de leur environnement. Les minirobots de Brooks s'auto-programment
car ils "vivent" dans le monde. Ils sont situés. Les fonctions des
modules sont simples : explorer l'environnement, le manipuler, construire
des cartes et des modèles, se déplacer, éviter les
obstacles. Comme le fait remarquer Brooks, un système mondial de
réservation de places d'avions est situé mais non corporalisé
: il réagit à toutes sortes de sollicitations en temps réel
mais il n'interagit avec le monde que par l'intermédiaire de messages.
Un robot-peintre dans l'industrie automobile est corporalisé mais
non situé. Il dispose d'extensions physiques (bras, vaporisateur)
et tient compte de la pesanteur, mais il ne perçoit pas la forme
et la position des objets : si l'automobile est déplacée
pendant son travail le robot continue la même tâche dans le
vide. Les robots-insectes du MIT sont corporalisés et situés.
Ils font corps avec leur environnement. En s'informant à partir
de capteurs peu fiables, ils doivent néanmoins afficher un comportement
robuste et efficace dans un environnement imprédictible et au sein
d'un monde en perpétuel changement. Cela ne va pas sans rappeler
certains de nos comportements, notamment dans la gestion des systèmes
complexes Un des objectifs de l'équipe du MIT est de construire
pour l'an 2000 un robot humanoïde appelé "Cog", capable d'apprendre
et d'évoluer à partir des informations présentes dans
son environnement, et de s'auto-programmer par le biais de ses interactions
avec les humains. Déjà, Cog présente les signes d'une
intelligence primitive analogue à celle d'un bébé
de quelques jours. Dans quelques années, il devrait être capable
de reconnaître ses interlocuteurs et de modifier son comportement
en fonction de leurs attitudes.
La néobiologie apparaît comme un domaine de pointe de la
compréhension des systèmes complexes. La simulation sur ordinateur
de sociétés constituées par un grand nombre d'organismes
ou d'individus agissant en parallèle, les résultats tirés
de la simulation du comportement d'oiseaux en vols organisés, de
fourmis ou d'abeilles, sont riches d'enseignements pour une meilleure compréhension
du comportement de sociétés animales ou humaines. En résolvant
des milliers d'équations différentielles non linéaires
simultanées, l'ordinateur rend possible ce qui semblait inaccessible
à l'homme : comprendre la dynamique des systèmes complexes
et en tirer des lois simples et reproductibles.
Une nouvelle vision est en train de naître : celle d'une macro-vie
à laquelle la nôtre appartient sans exclusive. La néobiologie
ouvre ainsi d'autres espaces de connaissance vers des formes différentes
de vie, créées à l'origine par l'homme mais se développant
avec leur dynamique propre. Un nouveau tissu, d'abord mécanique,
puis bio-électronique se développe autour de l'homme, le
liant au macro-organisme sociétal qu'il contribue à faire
émerger. Une sorte de tissu conjonctif, digestif, nerveux d'un embryon
planétaire gigantesque se construisant progressivement sous nos
yeux. Capable de créer une vie artificielle sous des formes d'une
extraordinaire variété, l'homme en la faisant vivre, au départ,
à son profit, assiste désormais à des évolutions
autonomes qu'il ne contrôle plus totalement. Il amorce ainsi une
symbiose qui l'englobe plus largement et fait émerger un organisme
d'un niveau de complexité supérieure. En association étroite
avec lui naît, en même temps, par coévolution, l'homme
symbiotique.
4- Le branchement informatique du cerveau : naissance de la biotique
L'homme a toujours rêvé de transmettre sa pensée
par télépathie ou d'acquérir de nouveaux sens permettant
de "voir" l'invisible, de détecter des forces ou des impulsions
qu'il ne sait pas encore percevoir. Avec l'avènement de la biotique,
ces rêves vont devenir une réalité. Le circuit qui
va de la main, ou même de la voix, à l'écran de l'ordinateur
est inutilement compliqué. Pour la main, des impulsions électriques
originaires de certaines zones motrices du cerveau sont transmises par
les nerfs aux muscles des doigts. Elles sont transformées en forces
biomécaniques frappant le clavier, puis en codes informatiques standardisés,
enfin en instructions d'adressage de l'écran pour former des lettres.
Pour la voix, les impulsions électriques du cerveau actionnent muscles
et les cordes vocales qui font vibrer l'air. Capté par un microphone,
transformé en impulsions électromagnétiques transmises
par un fil, les son est traduit par l'ordinateur en codes standard puis,
grâce à un programme de reconnaissance de la parole, apparaît
sur l'écran sous forme de lettres.
Il est évident que si l'on pouvait capter à la source,
dans le cerveau, les impulsions codées et les traduire en langage
compréhensible par l'ordinateur, l'interface bioélectronique
ultime serait réalisable. Ce domaine fait désormais l'objet
de recherches actives partout dans le monde.
Tout a commencé il y a une quinzaine d'années avec les
expériences sur les pilotes de combat et les aides pour handicapés.
La nécessité est la même : chez le pilote, les grandes
fonctions biomécaniques et sensorielles étant déjà
occupées par le pilotage, pourquoi ne pas utiliser les yeux et même
la pensée pour transmettre de l'information à l'avion ? Des
handicapés privés de la mobilité de leurs bras, mains
ou jambes, ne peuvent entrer en relation avec le monde extérieur
que par les mouvements des yeux ou directement par la pensée. Le
cas de Stephen Hawking, atteint de sclérose latérale amyotrophique
et communiquant par l'intermédiaire d'un ordinateur à synthèse
vocale, est connu du monde entier.
Le regard est chargé de significations et la précision
de la zone observée est extraordinaire. Les pilotes ont été
parmi les premiers à expérimenter les "suiveurs de regard"
(eye tracker). Un pinceau infrarouge invisible suit tous les mouvements
de l'oeil. Si le pilote fixe pendant une durée plus longue telle
partie du tableau de bord, l'ordinateur accorde à ce regard l'équivalence
d'un contact sur une touche : il déclenche une action. Fondés
sur ce principe, une série de périphériques d'entrée
de données est sur le point d'apparaître. Des chercheurs français
ont ainsi développé un système d'écriture informatique
pour handicapés utilisant le regard. Il se compose d'une tablette
sur laquelle est représentée une trentaine de symboles graphiques.
Au centre de la tablette est disposée une caméra miniature
reliée à un suiveur de regard à infrarouge. Un logiciel
d'analyse d'images identifie le caractère fixé par l'oeil
en mesurant la forme de la pupille et la position du reflet de la lumière
sur la cornée. Des handicapés peuvent utiliser ce système
pour piloter un fauteuil roulant électrique ou un appareil de synthèse
vocale. Ils peuvent aussi commander la mise en route ou l'arrêt de
nombreux appareils comme un téléviseur, un téléphone,
ou simplement une sonnerie d'appel.
Au MIT, des chercheurs du Media Lab dirigé par Nicolas Negroponte
dialoguent par le regard avec un écran muni de capteurs et affichant
une image humaine capable de changer de physionomie et de faire des commentaires
selon les informations reçues.
Déjà, des hommes communiquent avec le monde extérieur
par l'intermédiaire des ondes de leur cerveau transmises à
un ordinateur. Dans un institut de recherche sur les yeux, à San
Francisco, un médecin gravement handicapé par une maladie
dégénérative du cortex cérébral a accepté
qu'on lui implante une électrode dans la base du crâne. Celle-ci
capte les ondes émises par la zone visuelle du cerveau. Aujourd'hui,
cet homme peut écrire et faire prononcer des mots à un ordinateur
muni d'un système de synthèse de la parole. Pour cela, il
fixe avec ses yeux un cadran divisé en carrés lumineux correspondant
à une lettre ou à un mot. Par combinaison de ces carrés,
il peut composer 600 mots. L'ordinateur identifie les carrés fixés
par l'utilisateur en analysant l'électroencéphalogramme émis
par le cortex visuel de son cerveau. Ces informations sont transmises soit
à un programme de traitement de texte qui les imprime, soit à
un générateur de parole synthétique.
Un des projets les plus avancés en matière d'assistance
bioélectronique et biocybernétique aux handicapés
est mené par le Centre Médical de l'Université de
Loma Linda en Californie. Il s'agit de Biomuse, dirigé par Dave
Warner en collaboration avec la société Biocontrol Systems
de Palo Alto. Les expérimentateurs et utilisateurs portent autour
du front un léger bandeau analogue à celui des sportifs,
et renfermant une série de capteurs. Ces capteurs bioélectroniques
sont mis en contact étroit avec la peau grâce à un
gel qui amplifie les signaux envoyés par le cerveau. Le bandeau
communique sans fil avec un boîtier relié à un ordinateur.
On peut aussi capter des impulsions bioélectriques sur les bras,
les poignets ou les jambes. De nombreuses fonctions sont ainsi étudiées
: contrôle de l'environnement, "biofeedback" en temps réel
pour se déplacer dans un environnement virtuel, ou génération
de sons musicaux.
Les chercheurs de Biocontrol Systems travaillent au remplacement de
la souris des ordinateurs par les yeux. Cette interface combine deux capteurs.
Le premier interprète les mouvements des yeux et le second, celui
des muscles oculaires. On place des pastilles sur les tempes et, avec le
regard, on déplace le curseur sur l'écran. Pour cliquer,
rien de plus simple : il suffit de cligner des yeux !
Les informations sensorielles et motrices traduites par des impulsions
nerveuses peuvent être décodées par de nombreux types
de capteurs. Un immense champ de recherche s'ouvre pour traduire l'émotion,
la peur, le plaisir, la douleur, l'attention ou le relâchement de
la vigilance en signaux compréhensibles par l'ordinateur. Un pas
de plus est accompli avec la transmission directe d'information depuis
le cerveau vers les ordinateurs. On va dans ce cas rechercher les informations
encore plus en amont, pratiquement à la source.
Dans "Dédale", l'écrivain américain Larry Collins
parle d'une technique permettant de lire dans le cerveau et même
de l'influencer à distance, dont il a fait la base de son intrigue
: le KGB utilise ce système pour modifier le comportement du Président
des États-Unis. Une telle technique existe. On l'appelle la magnéto-encéphalographie
(MEG). Elle permet de mesurer des champs magnétiques extrêmement
faibles produits par les neurones en action. Pour enregistrer ces champs,
un milliard de fois plus faibles que le champ magnétique terrestre,
il faut un appareil faisant appel aux propriétés des supraconducteurs.
C'est le SQUID (Superconducting Quantum Interference Device), qui a conduit
à la mise au point d'un casque spécial contenant un magnétomètre
placé dans de l'hélium liquide. On peut ainsi enregistrer
la réaction des neurones à certains stimuli, au plus profond
du cerveau. On peut par exemple présenter à un pilote d'avion
équipé de ce casque et placé dans un simulateur, une
rapide succession de photos d'avions ennemis et amis. Il doit appuyer sur
un bouton dès qu'il reconnaît un appareil ennemi. Mais le
SQUID et le magnétomètre vont plus vite que lui ! L'ordinateur
qui leur est connecté "lit" la vision de l'avion ennemi dans les
neurones-mêmes du pilote car son intervention se situe en amont du
réflexe moteur -entre la reconnaissance cérébrale
et l'action sur le bouton. Nous n'en sommes pas encore, comme l'écrit
Larry Collins, à envoyer de l'information en sens inverse et à
modifier le comportement. Mais c'est une éventualité qu'il
ne faut pas repousser.
La voie la plus évoluée de communication bioélectronique
est sans nul doute l'interprétation par l'ordinateur d'une forme
rudimentaire de pensée humaine. A la fin de années 70 des
chercheurs du Stanford Research Institute s'étaient entraînés
à déplacer une tache lumineuse sur un écran d'ordinateur
simplement en y pensant. Leur cerveau était relié à
l'ordinateur par l'intermédiaire d'un analyseur d'électroencéphalogramme
(EEG). Désormais plusieurs laboratoires de recherche étudient
les applications de ce que l'on appelle la technologie commandée
par le cerveau ou BAT (Brain Actuated Technology). Une voie activement
poursuivie depuis 1991 par une entreprise japonaise, la société
Fujitsu associée au Laboratoire de recherche en sciences électroniques
de l'Université de Hukkaido à Sapporo. Ses chercheurs ont
identifié et mesuré la "parole silencieuse" ("silent speech")
produite par le cerveau entre le moment où un objet est reconnu
dans l'aire visuelle et la vocalisation de son nom. Le cerveau émet
en effet des signaux électriques de tensions différentes
juste avant qu'une action soit accomplie. Les expériences réalisées
avec un SQUID sur des centaines de volontaires et leur interprétation
statistique, démontrent la présence d'un signal particulier
(quand le sujet pense, par exemple, à la voyelle A) pouvant être
traduit en ordres compréhensibles par l'ordinateur.
Des recherches voisines sont poursuivies dans plusieurs laboratoires
internationaux et notamment à l'université de l'Illinois,
dans les centres de recherche de l'armée (DARPA) ou au "New York
State Department of Health" à Albany. Leur but : connecter directement
la pensée humaine aux ordinateurs. Mais pour réaliser l'interface
ultime il faut de nouveaux circuits ultraminiaturisés et éventuellement
biocompatibles. Ces circuits moléculaires sont en train de naître.
5- Le mariage de la biologie et de l'informatique
On assiste aujourd'hui à la célébration d'une union
qui promet d'être féconde : celle de la biologie et de l'informatique.
Une discipline nouvelle, fondamentale et appliquée naît de
cette fécondation, et plus généralement de l'hybridation
et de la coévolution de méthodologies et de techniques employées
en informatique, biologie et chimie supramoléculaire. En 1981 il
m'a semblé opportun de créer un terme nouveau afin d'identifier
et de distinguer cette nouvelle discipline déterminante pour l'avènement
de l'homme symbiotique. C'est pourquoi j'ai proposé de l'appeler
biotique (contraction de biologie et informatique).
La biotique est le résultat de la fusion de la biologie et de
l'informatique pour la mise au point de nouveaux composants et de circuits
électroniques moléculaires (biopuces, biotransistors) ainsi
que pour le développement d'interfaces bioélectroniques entre
l'homme, les ordinateurs et les réseaux.
Ce nouveau secteur englobe et dépasse la bionique (contraction
de biologie et électronique) des années 50 et 60, née
des travaux de Humberto Maturana, Walter Pitts, Warren McCulloch du MIT,
qui cherchaient à copier les organes du corps grâce à
l'électronique. Son champ est également plus vaste que celui
de la bioinformatique ou de la biocybernétique.
La biotique regroupe deux secteurs d'applications complémentaires
: celui des signaux analogiques (il s'agit dans ce cas de la bioélectronique)
et celui des signaux numériques (c'est l'électronique moléculaire).
La construction d'un "bio-ordinateur" fonctionnant à partir de circuits
et de mémoires provenant de l'électronique moléculaire
et de matériaux compatibles avec les systèmes vivants, relève
de la biotique. Elle constitue désormais un nouveau secteur de recherche
aux multiples applications. Son avènement a été rendu
possible ces dernières années par les progrès réalisés
en biologie, physique du solide, chimie organique, micro-électronique,
robotique et nanotechnologies.
Les composants électroniques moléculaires se présentent
actuellement comme les successeurs potentiels des semi-conducteurs. Ces
composants de synthèse offrent de nombreux avantages par rapport
aux semi-conducteurs classiques : assemblage tridimensionnel, matériaux
de synthèse permettant d'obtenir des propriétés sur
mesures, miniaturisation approchant celle des structures biologiques, possibilités
d'interface avec des systèmes vivants.
La naissance de l'électronique moléculaire date de la
fin des années 70. A la suite d'une série d'articles, dont
celui désormais célèbre de A. Aviram et R. Ratner
d'IBM, publié en 1974, un chimiste visionnaire, Forrest L. Carter,
décida d'organiser un premier séminaire sur le sujet le 19
Novembre 1978 au Naval Research Laboratory à Airlie en Virginie.
Etaient présents un petit groupe de pionniers venant de secteurs
très divers et une poignée de français conduits par
André Barraud du CEA, reconnu comme un des pères des structures
supramoléculaires organisées. En mars 1981 j'ai eu l'occasion
de participer au second symposium et d'y rencontrer la plupart des pères
fondateurs de ce passionnant secteur de recherche. Des idées nouvelles
sur la possibilité de réaliser les premiers composants moléculaires
pour les bio-ordinateurs du futur y furent discutées, telles que
la production de commutateurs, de mémoires, de diodes et de fils
moléculaires. Le secteur de l'électronique moléculaire
est aujourd'hui reconnu comme un domaine de recherche stratégique
déterminant pour l'avenir de l'informatique et des interfaces entre
le monde de la biologie et des ordinateurs. L'électronique moléculaire,
utilisation de dispositifs moléculaires pour traiter l'information,
représentera la troisième grande étape de l'évolution
de l'informatique. La première a été marquée
par les tubes électroniques (1940-1960) ; la seconde par les transistors
(1960-2000) ; la troisième le sera par électronique moléculaire
et le traitement moléculaire de l'information (2000-2050). Pour
y parvenir, il faudra être capable de fabriquer des transistors aussi
petits que des biomolécules.
La plupart des molécules et macromolécules biologiques
sont des machines à traiter l'information. L'ADN, les protéines,
sont des sortes de microprocesseurs capables de reconnaître des signaux
(électrons, ions, petites molécules) et de réagir
par des modifications de structure physique, de forme ou de fonctions chimiques.
Les assemblages supramoléculaires, composés d'une grande
quantité de molécules interconnectées, existent en
abondance dans les cellules. Par exemple, les microtubules (véritables
micromachines participant au transport et aux mouvements cellulaires) ou
la membrane, jouant un rôle de filtre sélectif et d'organe
de communication. Ces assemblages supramoléculaires sont faits d'un
empaquetage extrêmement dense d'éléments de construction
: jusqu'à 1.000.000.000.000.000 (un million de milliard) par mm2,
alors que les techniques les plus perfectionnées de la microélectronique
moderne atteignent à peine un million d'éléments par
millimètre carré. Cette plongée de l'électronique
moléculaire dans l'infiniment petit, jusqu'à des échelles
se comptant en nanomètres (millionième de millimètre),
est déterminante pour l'avenir des microcircuits à très
haute densité. L'informatique atteint en effet ses limites. Pour
fabriquer les transistors il est impossible de graver des traits d'une
encore plus grande finesse dans la masse du silicium avec les techniques
de la photolithographie optique. Même avec un rayonnement de plus
en plus dur (rayons UV, rayons X, canons à électrons, canons
à ions), on atteindra les limites de résolution pour la fabrication
des masques au cours des 20 prochaines années. L'étape suivante,
c'est l'électronique moléculaire. Grâce au génie
génétique et à la chimie organique, il devient possible
de fabriquer des composants dotés de propriétés spécifiques,
des transistors en plastique, et même des biopuces connectables aux
organismes vivants.
6- Biopuces pour bio-ordinateurs
Les circuits biotiques de l'avenir seront fabriqués à
partir de techniques révolutionnaires. L'une d'entre elles, parmi
les plus prometteuses, est l'auto-assemblage de structures organisées.
En biologie, par exemple, on connaît déjà la capacité
des virus à s'auto-assembler à partir de leurs constituants
préalablement dissociés. Plutôt que l'approche traditionnelle
"passive" utilisée notamment pour les microcircuits électroniques
(gravure, dépôts successifs, greffage, dopage), on met en
oeuvre une approche "active" par organisation spontanée des assemblages
moléculaires. Il s'agit d'un changement fondamental dans la fabrication
et l'ingénierie. L'usinage classique intervient du "haut vers le
bas". L'information est apportée de l'extérieur (plans, robots,
machines outils). On découpe, taille, enlève de la matière
(comme avec des tours, perceuses, fraiseuses), ou on emboutit des pièces.
Une action qui se situe dans le prolongement de la fabrication des premiers
outils comme la pierre taillée, procédé par lequel
l'homme éliminait des éclats de pierre pour parfaire son
outil. En anglais, éclat se dit "chip", terme utilisé pour
les éclats de silicium servant à faire les puces électroniques.
Dans la nouvelle approche on agit du "bas vers le haut" en utilisant l'information
déjà contenue dans les molécules et les macromolécules,
et leurs propriétés de liaisons à différents
niveaux. Les acides aminés des protéines contiennent par
exemple l'information nécessaire pour former une chaîne capable
de se replier en trois dimensions en donnant la forme spécifique
d'une protéine.
Cette voie nanotechnologique active est celle de l'avenir pour la fabrication
des microcircuits de l'électronique moléculaire et la construction
des bio-ordinateurs. Pour la première fois, il deviendra possible
de faire croître un circuit comme croît un cristal. Pour cela,
les chercheurs devront maîtriser plusieurs étapes déterminantes.
D'abord produire des commutateurs moléculaires fiables capables
de passer d'un état à un autre, et pouvoir interroger ces
commutateurs pour connaître l'état dans lequel ils se trouvent.
Ensuite, fabriquer des mémoires moléculaires réversibles
pouvant être réutilisées un grand nombre de fois et
relier ces composants par des fils moléculaires pour transporter
de l'information à distance. Autre étape: le montage de ces
commutateurs, mémoires et fils dans des structures ou réseaux
organisés en différents niveaux de communication et d'interconnexion
pour effectuer des fonctions coordonnées. Enfin, il faudra être
en mesure de réparer ces systèmes. Les molécules ne
fonctionnant pas correctement devront être détectées,
les composants remplacés. De tels systèmes d'automates moléculaires
autoréparables existent en biologie, notamment pour la réparation
de l'ADN. L'ordinateur va jouer un rôle fondamental dans la conception
et l'assemblage de tels circuits, d'une manière analogue à
celui qu'il joue déjà dans la construction automobile, aéronautique,
ou dans la conception assistée de molécules à usage
pharmaceutique. Il s'agit en effet d'associer les différents composants
moléculaires et de les intégrer en unités fonctionnelles.
Les
chercheurs commencent également à bénéficier
d'un extraordinaire outil : le microscope à effet tunnel (MET) inventé
en 1981 par G. Binning et H. Röhrer (prix Nobel) des laboratoires
IBM de Zurich. Outil d'observation à l'origine, le MET est devenu
un instrument de transformation. Il permet de manipuler des atomes individuels,
de modifier des structures et des fonctions chimiques.
Grâce à de telles techniques l'électronique moléculaire
a considérablement progressé au cours de ces dernières
années. Elle représente désormais un enjeu stratégique
international auquel se consacrent les grands de la chimie et de la microélectronique
aux États-Unis, en Europe et au Japon. On compte déjà
à leur palmarès des fils moléculaires capables de
transporter des informations à distance; des connexions entre fils
moléculaires pour créer des nanocircuits; des commutateurs
optiques; des transistors faits de polymères semi-conducteurs; des
polymères plastiques pour écrans lumineux, des diodes moléculaires,
des mémoires photochromes, des rétines artificielles. Et
même la manipulation d'un bit d'information moléculaire !
Beaucoup de questions demeurent malgré les extraordinaires avancées
de la biotique. Ces circuits seront-ils réparables ? Pourra-t-on
briser des liaisons chimiques et les unir à nouveau ? Des machines
automatiques comme les micromachines biologiques seront-elle capables d'intervenir,
et à quel niveau ? La logique de ces circuits devra-t-elle être
différente de la logique booléenne à partir de laquelle
fonctionnent tous les ordinateurs du monde ? Ces circuits se prêteront-ils
à la construction de réseaux neuronaux ou seront-ils mieux
adaptés à la fabrication d'automates cellulaires à
partir de molécules interconnectées ? Et surtout, quelles
vont être les conditions non invasives (sans électrodes implantées,
sans agression biologique des organes du corps) d'interconnexion de ces
circuits, éventuellement faits de matériaux biocompatibles,
avec notre cerveau ?
En attendant la réponse, les chercheurs construisent l'équivalent
informatique de cerveaux biologiques. Dans le cadre des laboratoires ATR
de Kyoto, une équipe du laboratoire de traitement de l'information
humaine dirigée par Hugo de Glaris fabrique un cerveau en silicium
composé de plus d'un milliard de neurones artificiels. Des éléments
capables de se connecter les uns aux autres comme les réseaux neuronaux
naturels. L'objectif des chercheurs est de parvenir à un nombre
de synapses supérieur à celui du cerveau humain. A partir
d'une telle densité rassemblée dans un réseau en trois
dimensions, la masse critique atteinte pourrait permettre, d'ici à
2015, de faire émerger une forme d'intelligence autonome.
7- Les industries de l'invisible
L'industrie de l'information est la base d'une économie dématérialisée.
Mais la transformation de la matière restera l'une des tâches
fondamentales de l'industrie du futur. Mécanique, biologie, chimie,
micro-électronique vont se transformer profondément par un
double mouvement : la fusion de ces disciplines entre elles et le contrôle
de plus en plus fin de l'organisation des atomes et des molécules
pour la fabrication de matériaux et de micromachines d'une grande
diversité.
L'ingénierie a connu ses plus grands succès au début
du siècle grâce à l'application des lois de la physique
à la transformation de la matière et à la construction
de structures et de machines complexes. Gustave Eiffel ou Isambard Kingdom
Brunel ont été les héros de cette époque qui
a vu naître des ponts suspendus d'une grande hardiesse technique,
des bateaux à vapeur géants, des tours montant vers le ciel,
les locomotives et les premiers avions. Les objectifs de l'ingénierie
du XXIe siècle portent sur l'infiniment petit et l'infiniment complexe.
Usiner les atomes, construire des microstructures, assembler des micromachines
biologiques ou mécatroniques; mettre en place les systèmes
de gestion et de contrôle des systèmes complexes au sein desquels
l'homme agit; enclencher des macro-régulations à l'échelle
planétaire. Son domaine s'étend de la nano-ingénierie
(un nanomètre est un milliardième de mètre) à
la macro-ingénierie en passant, bien sûr, par la micro-ingénierie
qui connaît, à la fin de ce vingtième siècle,
un essor considérable avec les biotechnologies et la micro-électronique.
La biologie moléculaire a montré la voie. Le génie
génétique a suivi. Les biologistes ont développé
d'extraordinaires outils pour manipuler le vivant et reprogrammer les cellules.
Leur panoplie est impressionnante : machines à copier (PCR), ciseaux,
colles, transporteurs, perforatrices, sondes, machines moléculaires
programmées, anticorps catalytiques (abzymes), ARN-enzymes (ribozymes).
La biotechnologie est une forme de micro-ingénierie. Les bactéries
sont des usines miniatures reprogrammées par des codes moléculaires
que les ingénieurs modifient à volonté et que les
bactéries savent interpréter. Le processus est analogue à
celui de la programmation informatique : un même ordinateur peut
effectuer des tâches différentes par simple changement de
programme. Ces nouveaux outils des biotechnologies, auxquels il faut ajouter
l'informatique, sont à la base de l'essor de la bio-industrie.
La micro-électronique, de son côté, en progressant
vers l'infiniment petit, a presque atteint les dimensions des virus. L'objectif
des informaticiens est de parvenir à des structures aux traits de
l'ordre de 0,1 micron (100 nanomètres) d'épaisseur pour concentrer
des dizaines de millions de transistors sur 1mm2. On parvient aujourd'hui
aux limites physiques de ce type de circuits, alors que cette concentration
est faible par rapport à celle qu'atteinte le compactage biologique.
Les principales techniques utilisées en microélectronique
reposent sur la photogravure. Or, graver signifier enlever de la matière
pour fabriquer des circuits. La biologie procède en ajoutant des
éléments par auto-organisation de la matière, du bas
vers le haut, construisant des structures de plus en plus complexes depuis
l'oeuf fécondé jusqu'à un organisme formé de
milliers de milliards de cellules, ou à un arbre mesurant 100 m
de hauteur. La monde de la biologie est une vitrine permanente de modèles
de machines moléculaires dont peuvent s'inspirer les nano-ingénieurs.
8- L'essor des nanotechnologies
L'idée de copier la biologie pour construire des nanomachines
remonte à la fin des années 50.
Dans le cadre de la Convention Nationale des Sociétés
de Physique, le 29 décembre 1959 en Californie, les scientifiques
rassemblés dans le grand auditorium de Caltech n'en croient pas
leurs oreilles. Le futur prix Nobel de physique, Richard Feynman, vient
de leur déclarer : "Que se passerait-il si nous pouvions assembler
des atomes, un par un, selon notre volonté ? Un monde d'applications
technologiques s'ouvrirait. Nous pourrions construire des circuits à
partir de quelques atomes, des fils ayant dix atomes de diamètre
et inventer des nouvelles formes d'usinage moléculaire". Feynman
avait raison. Décédé en 1988 il ne put participer
pleinement à l'essor des nanotechnologies, secteur industriel stratégique
qui concerne aujourd'hui de nombreuses entreprises internationales investissant
des centaines de millions de dollars dans cette voie prometteuse.
Un autre pionnier a joué un rôle de catalyseur dans le
développement des nanotechnologies : Eric Drexler, Président
du Foresight Institute. Sa première contribution fut un article
remarqué, publié en septembre 1981 dans les "Proceedings
of the National Academy of Science", sur l'ingénierie moléculaire.
Il avait alors 26 ans. Figure controversée dans le monde des physiciens
et des chimistes, Drexler a néanmoins joué un rôle
considérable auprès de la communauté scientifique
et des industriels pour leur faire prendre conscience de l'importance de
la nano-ingénierie.
L'objectif des nanotechnologies est de fabriquer atome par atome des
machines, circuits ou réseaux capables de fonctionner à l'échelle
moléculaire. Ces machines peuvent à leur tour en produire
d'autres, conduisant de proche en proche à des matériaux
et systèmes fonctionnant à notre échelle. Ces techniques
reposent sur une panoplie de nouveaux outils développés au
cours des dix dernières années. Parmi eux le microscope à
effet tunnel (MET) et le microscope à force atomique pour l'observation
et la manipulation d'atomes individuels. On peut les considérer
comme les nouveaux tours, perceuses et fraiseuse du nanomonde. Grâce
au STM, Don Eigler de la société IBM a étonné
le monde en 1990 en écrivant, avec 35 atomes de xénon déposés
sur une surface de nickel, le sigle de son entreprise en lettres de 5 nanomètres.
Si elles avaient la taille d'une des majuscules de ce texte, un cheveu
humain mesurerait 50 mètres de diamètre. Autres outils :
des pinces laser pour saisir et déplacer des molécules ;
des lasers "photo" qui prennent des instantanés du mouvement des
atomes ; des pièges à atomes pour les regrouper et les trier
par petits paquets. Et, bien entendu, tout l'assortiment d'outils des biotechnologies
permettant de couper, copier, coller, trier, retrouver, reprogrammer des
molécules. Avec ces outils, les nano-ingénieurs ont déjà
fabriqué des fils, des tubes, du velcro moléculaire, des
interrupteurs, micromoteurs et engrenages ; des roulements à bille,
des navettes capables de se déplacer sur un fil, des rotors, des
cubes faits d'ADN, des doubles hélices, des couches minces composées
de plaques superposées de l'épaisseur d'une seule molécule
Tout un mécano de pièces pouvant être assemblées
en structures plus complexes. Mais les ingénieurs et architectes
de l'infiniment petit ont aussi défini les conditions d'auto-assemblage
de ces pièces et de ces structures, voie royale des nanotechnologies.
Leur objectif : faire "croître" les machines et les circuits de demain.
Après tout, la vie d'un séquoia géant, immense capteur
solaire, commence par le programme d'une molécule d'ADN. En plus
de ce programme chimique il faut de l'énergie (celle du soleil),
des matériaux de base (du gaz carbonique, de l'eau, des sels minéraux)
et des machines moléculaires (les enzymes) pour construire progressivement
cette immense structure déployée dans l'espace et le temps.
La feuille est une photopile auto-assemblée. En tirant profit du
savoir-faire accumulé dans la manipulation des atomes et des molécules
par la chimie et les biotechnologies, les nano-ingénieurs espèrent
produire des structures auto-assemblées aussi complexes qu'un arbre.
Chaque type de machine moléculaire utilisé par la nature
va être copié, modifié, amélioré, réinventé.
On commencera par fabriquer des assembleurs et des démonteurs accélérant
le montage ou le démontage de molécules complexes. Puis des
capteurs, des effecteurs et des nano-ordinateurs pour contrôler les
fabrications. Ensuite des moteurs, chaînes de transports, trieuses
automatiques, micropompes. On produira des nanorobots, machines-outils
pour la fabrication de microrobots d'une taille supérieure, capables
d'effectuer des tâches de réparation moléculaire, par
exemple à l'intérieur du corps humain : pour déboucher,
recoudre, nettoyer, détruire, signaler un danger. Ces microrobots
pourront aussi agir en colonies, en essaims, comme des fourmis ou des abeilles,
pour construire des macrostructures directement utilisables par l'homme.
L'ordinateur et la CAO seront largement utilisés pour concevoir
des modèles nouveaux et définir leurs étapes d'assemblage,
comme cela se passe aujourd'hui dans l'industrie automobile ou l'aéronautique.
Certaines étapes-clés sont déjà franchies.
Au Xerox Parc, Ralph Merkle conçoit sur ordinateur des modèles
de micromachines. Julius Rebeck du MIT a synthétisé des molécules
dotées d'un pouvoir d'autoreproduction spontané. Francis
Garnier, du CNRS, a développé des transistors en plastique
sur feuilles souples. Jean-Marie Lehn du Collège de France, prix
Nobel, pionnier de la chimie supramoléculaire, a fabriqué
des fils moléculaires dans lesquels le courant peut être interrompu
à volonté. Une molécule-interrupteur placée
dans ces fils laisse passer un flux d'électrons quand on l'éclaire
avec un rayonnement UV ; à l'inverse, elle stoppe le courant quand
on l'éclaire avec de l'infrarouge. Les laboratoires travaillant
dans ces domaines se multiplient dans le monde. Les États-Unis et
le Japon investissent massivement dans des centres de développement
et de production utilisant les nanotechnologies ou l'électronique
moléculaire.
9- Le triomphe du multiple : la mis en paralléle des réseaux
Une autre grande tendance de l'industrie du futur est, à mon
sens, la mise en oeuvre systématique et à tous les niveaux
d'organisation de processus parallèles. Notre vision centralisée,
taylorisée, linéaire et séquentielle des productions
industrielles a inhibé le parallélisme opérationnel
-en partie parce qu'il se prête moins facilement au contrôle
rigoureux que l'organisation pyramidale et hiérarchique traditionnelle.
Pourtant, la grande majorité des processus métaboliques ou
de traitement d'information se réalisant dans la nature sont parallèles,
comme on l'a vu avec les fourmis et les abeilles. Le même type d'organisation
se rencontre dans de nombreuses sociétés animales. Les systèmes
d'échanges spontanés sur lesquels se fondent l'auto-conservation
et l'auto-reproduction des sociétés humaines -comme le marché
ou plus généralement l'économie- sont massivement
parallèles. L'avenir appartient au parallélisme et au multiple.
Cela impliquera l'abandon partiel par l'homme d'une certaine forme de contrôle
sur ses propres créations.
Trois exemples d'avenir pour illustrer cette évolution : les
ordinateurs parallèles, la chimie combinatoire et les essaims de
microrobots. Les ordinateurs parallèles vont progressivement remplacer
les ordinateurs séquentiels. Sur le modèle des réseaux
de neurones se construisent des multiprocesseurs interconnectés
sachant reconnaître des formes, des visages, l'écriture manuscrite,
la voix. Des banques de données sur ordinateurs parallèles
fourniront simultanément et à la demande des films vidéo,
des jeux ou des séquences d'actualité à des centaines
de milliers de personnes.
L'électronique moléculaire favorisera l'avènement
d'automates cellulaires fonctionnant en parallèle. John Von Neumann,
inventeur de l'ordinateur moderne, avait prévu deux modes de traitement
de l'information : le traitement séquentiel et l'automate cellulaire.
C'est le premier qui a été favorisé à la suite
des progrès de l'électronique. La fabrication des biopuces
et des bio-ordinateurs va développer la seconde voie, rapprochant
plus encore l'informatique de la biologie. La programmation ne sera plus
rigoureusement contrôlée par l'homme mais fera une large part
à l'auto-programmation par algorithmes génétiques.
Comme pour l'évolution biologique, par mutations, sélection,
tâtonnements successifs, ces programmes résoudront des problèmes
d'une complexité telle qu'ils dépassent désormais
la capacité de l'homme à les surmonter. C'est le cas des
programmes comportant des millions de lignes de codes, utilisés
dans des opérations en temps réel comme les communications
ou l'aéronautique. Les ordinateurs parallèles de l'avenir
assureront la maintenance, le fonctionnement et l'adaptation de ces programmes
hypercomplexes. Aucun programmeur au monde ne connaîtra, ni ne comprendra,
les voies par lesquelles la machine a trouvé les solutions pertinentes,
ni ne saura comment les programmes fonctionnent. Mais le parallélisme
et l'évolution artificielle garantiront la stabilité dynamique
de systèmes dont pourra dépendre la vie de millions de personnes.
La symbiose homme/ordinateur débouchera sur un copilotage de la
complexité.
Le parallélisme va également triompher en chimie. Aujourd'hui
pour produire une molécule intéressant l'industrie pharmaceutique,
il faut en synthétiser dix mille, les analyser, les tester, les
sélectionner. -pour finalement en retenir une seule qui sera développée
et mise sur le marché à un coût élevé.
Les opérations sont séquentielles, les communications entre
secteurs aléatoires, et la durée des recherches, développements
et mise au point, particulièrement longue, atteignant souvent une
dizaine d'années. La chimie combinatoire va révolutionner
ce processus. A la différence de la chimie classique, les synthèses
s'effectuent en parallèle, produisant simultanément des milliards
de molécules différentes. On utilise pour cela des puces
chimiques fabriquées par des techniques analogues à celles
des puces électroniques.
Imaginons qu'on recherche des molécules M capables de se lier
fortement avec des molécules L pour inhiber une réaction
biochimique et servir de médicament. On commence par fixer à
la surface de puces chimiques une première génération
de molécules (par exemple des peptides, association d'acides aminés,
ou des fragments d'acides nucléiques ADN ou ARN). La surface ainsi
peuplée ressemble à une matrice de petits carrés où
chaque zone est facilement repérable. Par application successive
de masques, protégeant certains groupements chimiques réactifs,
on ajoute de manière sélective des blocs de construction
aux molécules existantes. Toute une population, constituée
de milliards de molécules M différentes regroupées
par familles et par zones, va ainsi se former progressivement. Il devient
maintenant possible de tester simultanément et sur l'ensemble de
cette population ses capacités à former des liaisons avec
les molécules L. Pour cela, on les dissout dans un liquide que l'on
fait "couler" sur la surface des puces chimiques. Chacune de ces molécules-test
est marquée par une "étiquette" chimique lisible par un laser.
Il est donc facile de repérer la case où L s'est fixée
et de multiplier la molécule M à laquelle elle s'est liée.
Le parallélisme de la chimie combinatoire conduit à un
extraordinaire gain de temps : quelques jours contre des années
pour trouver une molécule d'intérêt pharmaceutique!
Stephen Fodor, fondateur de la société de biotechnologies
Affymax et pionnier de cette technique, a fait école. Une quinzaine
d'entreprises de haute technologie se sont créées pour les
appliquer. Certaines grandes entreprises de la chimie et de la pharmacie
devront s'adapter ou disparaître car la synthèse parallèle,
économe en temps et en investissements, va rapidement occuper le
terrain. Les biologistes utilisent également le parallélisme
sous la forme de l'évolution moléculaire en tube à
essai afin de trouver des molécules dotées de propriétés
définies. Cette approche se fonde sur des principes analogues à
ceux utilisés par les algorithmes génétiques décrits
précédemment et sur ceux de l'évolution biologique
darwinienne. Cela nécessitera, comme pour la chimie combinatoire,
de profondes réorganisations dans les entreprises traditionnelles
de produits chimiques et biologiques.
Les colonies de microrobots représentent également un
exemple de fonctionnement parallèle. Les créatures de Rodney
Brooks, qui ressemblent à des insectes, sont les ancêtres
de futurs robots mobiles miniaturisés. Ces nouvelles générations
vont bénéficier de la convergence de techniques issues de
l'électronique moléculaire, des biotechnologies et de la
biotique. Avec eux, la vie artificielle, ou néobiologie, va faire
un pas considérable. Comme des fourmis accomplissant une tache simple
et limitée mais communiquant les unes avec les autres, des populations
de microrobots effectueront des travaux de dépollution, de collecte,
d'extraction, de construction, d'assemblage, de démontage. La NASA
envisage même d'envoyer des essaims de microrobots à la conquête
de Mars !
En biologie et en écologie le parallélisme est de règle,
pour les forces comme pour les informations. Les effets coopératifs
se fondent sur des multitudes de liaisons faibles mais dont la synergie
est forte. C'est le cas des liaisons hydrogène qui maintiennent
en place la double hélice d'ADN ou la structure des protéines.
A notre échelle, le velcro est un exemple d'effet local faible et
de résultat global puissant. Ramenée à chaque brin
s'accrochant à un autre, la force mise en oeuvre est infime ; mais
reportée sur l'ensemble de la bande adhésive, la force résultante
supporte le poids d'un homme. "L'effet velcro" peut servir d'image pour
illustrer la cohésion nécessaire à la société
dans son fonctionnement global : une action personnelle mise en parallèle
avec des actions de même nature. Dans un mode de fonctionnement centralisé,
séquentiel et taylorien, la tendance au parallélisme des
opérations va se renforcer, posant des problèmes de relation
avec les monopoles institutionnels de production d'énergie, de communication
ou de gestion financière; chacun cherchant à maintenir son
pouvoir de contrôle centralisé. La mise en parallèle
de la société se manifeste déjà par le souci
d'autonomie en matière de communication avec la prolifération
des paraboles individuelles de réception satellite, les téléphones
cellulaires personnels, les micro-ordinateurs communicants, les hyperréseaux
; en matière d'énergies renouvelables avec les panneaux solaires,
les éoliennes et les systèmes décentralisés
de production d'énergie. La mise en parallèle des réseaux
de production et d'information de la société est un des facteurs
essentiels de l'avènement de l'homme symbiotique. |