 |
L'HOMME SYMBIOTIQUE
Regards sur le 3ème millénaire
Editions du Seuil, Paris 1995 |
Joël de Rosnay
Directeur de la Prospective et de l'Evaluation
Cité des Sciences et de l'Insdustrie – Paris
Avant-propos
J'ai toujours aimé les molécules. En 1965, au sortir de
ma thèse de doctorat ès sciences menée à l'Institut
Pasteur, j'ai écrit un livre sur la biologie que l'on venait tout
juste de nommer "moléculaire". Un petit livre de vulgarisation intitulé
"Les Origines de la Vie". Ce qui me passionnait à cette époque,
c'était l'apparition des êtres vivants sur la Terre primitive
à partir de matériaux de construction formés dans
l'atmosphère et les océans. Comment a pu naître l'extraordinaire
complexité de la cellule, unité microscopique du monde vivant
?
Après une expérience de recherche et d'enseignement acquise
à Boston au Massachusetts Institute of Technology (MIT) entre 1967
et 1971 - avec en prime la découverte de l'informatique - j'ai travaillé
dans une entreprise de "capital risque" spécialisée dans
le financement et le lancement d'entreprises technologiques. Ce fut l'occasion
d'une nouvelle découverte : celle de la complexité des entreprises,
de l'économie et des grands cycles de régulation.
Pour mieux décrire cet infiniment complexe j'ai forgé
un outil symbolique : le macroscope. Il a donné son nom à
un livre publié en 1975, consacré à l'approche systémique.
Pour moi, le macroscope était complémentaire du microscope
et du télescope, instruments d'observation de l'infiniment petit
et de l'infiniment grand. C'était un nouvel outil destiné
à mieux comprendre la complexité.
Aujourd'hui, après une douzaine d'années d'utilisation
de micro-ordinateurs personnels, il me semble que l'outil symbolique que
je décrivais a désormais une existence réelle : grâce
à ses capacités de simulation, l'ordinateur est devenu un
macroscope. Il nous permet de mieux comprendre la complexité et
d'agir sur elle avec plus d'efficacité pour construire et gérer
les grands systèmes dont nous sommes les cellules : entreprises,
villes, économies, sociétés, écosystèmes
Grâce à ce nouveau macroscope, une autre vision du monde est
en train de naître. Elle se fonde sur une approche unifiée
des processus d'auto-organisation et d'évolution des systèmes
complexes. Certains appellent cette nouvelle pensée "science de
la complexité".
A partir de cette vision de synthèse, j'ai eu envie de raconter
l'origine d'une nouvelle forme de vie sur la Terre : celle d'un macro-organisme
planétaire constitué par l'ensemble des hommes et des machines,
organismes, réseaux, nations Un macro-organisme encore embryonnaire,
tentant de vivre en symbiose avec l'écosystème planétaire.
C'est l'histoire de l'émergence de cette macro-vie que je vous
propose dans ce livre. Une nouvelle histoire des origines de la vie à
laquelle, cette fois, nous participons directement en tant que cellules.
Une histoire destinée à éclairer l'avenir que nous
construisons encore à tâtons : celui de l'homme symbiotique.
Je suis conscient de l'ampleur de cette tâche et de l'ambition
d'un tel projet. On pourra le considérer comme une utopie réalisable
plutôt que comme un scénario du futur. Une utopie destinée
à donner un sens à nos actions quotidiennes en vue de bâtir
ensemble le monde de demain.
Remarque : Pour faciliter la lecture, certains mots d'usage peu courant
sont regroupés dans un glossaire à la fin de l'ouvrage.
Remerciements.
Je remercie particulièrement pour leur aide précieuse
lors de la préparation et de la relecture du manuscrit : Stella
de Rosnay, Elizabeth Roumanteau, Tatiana Jolly-de Rosnay, Agnès
Gros-Daillou, ainsi que Jacques Bessieres, Bérangère Colas,
Brigitte Coutant, Yves Cumunel, Claude Grenié, Aymar de Mengin,
Claire de Narbonne.
Introduction
L'histoire et les lois naturelles
La myopie des politiques face au futur est parfois consternante. Dix
ans paraissent une éternité. Le monde est trop complexe,
son évolution imprévisible. L'avenir se cache sous un voile
pudique. A cinq ans de l'an 2000, qui ose se hasarder à décrire
les structures possibles de nos sociétés technologiquement
avancées aux alentours de 2030 (dans une génération)
et leurs relations avec les pays moins avancés ? A part les extrapolations
démographiques (10 milliards d'habitants dans 30 ans !) ou technologiques,
filière par filière, pour le prochain siècle, l'avenir
semble bouché. Un mur se dresse devant nous. L'an 2000, longtemps
considéré comme un horizon prospectif mythique, est désormais
banal et 2100 ne présente que peu d'intérêt pour la
gestion des affaires courantes. L'avenir se cantonne aux débats
de personnes, généralement focalisés sur les prochaines
échéances électorales.
La prévision est impossible, nous disent les experts, car les
évolutions sont chaotiques, fluctuantes, aléatoires, buissonnantes,
soumises à de brutales accélérations suivies de périodes
de stagnation. Un fait banal survenant dans un contexte favorable, et amplifié
par les médias, peut changer le destin d'une nation. C'est "l'effet
papillon" popularisé par Edward Lorenz, un des pères de la
théorie du chaos. Selon sa célèbre expression, le
battement d'ailes d'un papillon à Singapour peut déclencher
une tornade dans les Caraïbes en raison de l'instabilité des
masses d'air de l'atmosphère.
Aucune prévision d'ensemble ne semble réaliste à
plus de deux ou trois ans. Et chacun de ressortir les exemples de l'effondrement
de l'ex Union Soviétique à la suite de la destruction du
mur de Berlin, de la paix entre Israël et la Palestine ou de l'impact
économique et politique du sida. Evénements tous impensables
il y a 15 ans. Certes, ces événements font l'histoire. Mais
écrire l'histoire en parallèle avec la conduite de l'évolution
ne représente plus la chasse réservée des politiques,
des économistes, des industriels, voire des journalistes ou des
sociologues. Il existe des lois naturelles encore plus fortes que celles
qui régissent nos sociétés. Des lois auxquelles sont
soumises toutes les organisations de la nature -celles que forment les
molécules, les cellules, les insectes ou les hommes. Une meilleure
connaissance de ces lois, avec lesquelles il est impossible de transiger,
peut éclairer notre chemin.
Cette connaissance est sur le point d'émerger. Elle jette les
bases d'un compromis entre la gestion politique et économique traditionnelle
du monde et son pilotage concerté à l'aide d'outils et de
tableaux de bord nés sous le regard unificateur des sciences de
la complexité. N'oublions pas que "cybernétique" (l'art du
pilotage des machines) et "gouvernement" (l'art de la gestion des systèmes
complexes) ont la même étymologie* .
La métaphore du cybionte
Puisque l'histoire et la politique ne parviennent pas à éclairer
l'avenir, que nous disent les lois de la nature ? Que des bouleversements
se préparent. Que la vie, par exemple, va réapparaître
sur la Terre. Certes, elle n'a jamais disparu. Elle existe au contraire
à profusion : l'explosion démographique en rappelle la vitalité.
Mais il s'agit cette fois d'une nouvelle forme de vie, d'un niveau d'organisation
encore jamais atteint par l'évolution : une macro-vie à l'échelle
de la planète, en symbiose avec l'espèce humaine. Cette vie
hybride, à la fois biologique, mécanique et électronique
est en train de naître sous nos yeux. Nous en sommes les cellules.
De manière encore inconsciente nous contribuons à l'invention
de son métabolisme, de sa circulation, de son système nerveux.
Nous les appelons économies, marchés, voies routières,
réseaux de communication ou autoroutes électroniques, mais
il s'agit des organes et systèmes vitaux d'un super-organisme en
cours d'émergence. Il va bouleverser l'avenir de l'humanité
et conditionner son développement au cours du prochain millénaire.
C'est la naissance de cet organisme et sa signification pour notre
vie actuelle, nos décisions individuelles et collectives dans la
construction de l'avenir qui constituent le thème central de ce
livre.
Toute vie nouvelle a droit à un nom. Je propose de baptiser
cet organisme planétaire le cybionte - nom que j'ai formé
à partir de "cybernétique" et de "biologie". Il représente,
comme on le verra, un modèle hypothétique, une métaphore
utile pour envisager une des étapes possibles de l'évolution
de la matière, de la vie et de la société humaine
sur notre planète. Situé dans un avenir dont la date précise
importe peu (au cours de la première ou de la seconde moitié
du millénaire qui s'annonce ?), ce macro-organisme existe déjà
à l'état primitif et vit dans sa globalité. Il ne
naîtra jamais en une seule étape et ne sera jamais achevé.
Je le décrirai plus loin d'une manière anecdotique et narrative.
Le recours à un tel modèle constitue une forme de prospective
qui me paraît nécessaire à la construction des sociétés
de l'avenir. Son avantage est qu'il nous permet d'éclairer le présent
immédiat par une démarche rétroprospective . En imaginant
- ou mieux, en visualisant - les relations symbiotiques entre l'homme et
le cybionte il devient possible de choisir telle voie, telle structure,
telle étape intermédiaire. Grâce à ce processus
itératif entre présent et avenir à partir d'un modèle
- point de départ et non point d'aboutissement - les événements,
situations, courants, évolutions, prennent un autre relief, se mettent
en perspective, se hiérarchisent et facilitent les décisions.
Le caractère imprévisible du monde résultant des extrapolations
classiques fait place, par application de la démarche rétroprospective,
à des hypothèses constructives. L'aller-retour entre prévision,
vérifications, cohérence, permet la validation des faits.
Plutôt que l'analyse de situations disjointes projetées vers
un futur incertain, c'est la synthèse de faits porteurs d'avenir,
convergeant vers un modèle transitoire, qui enrichit cette nouvelle
vision prospective. Comme le rappelle la devise des chercheurs de la société
d'informatique américaine Xerox, la meilleure façon de prédire
ce que sera demain, c'est encore de l'inventer.
Les nouvelles sciences de la complexité
Bien sûr, il faut pour cela des outils nouveaux et performants.
L'analyse cartésienne découpant la complexité en éléments
simples ne suffit plus à rendre compte de la dynamique des systèmes
et de leur évolution. Apte à isoler les facteurs déterminants
dans le fonctionnement de tel ou tel mécanisme, elle échoue
dans la compréhension des processus d'auto-organisation et d'auto-sélection.
La méthode systémique, née dans les années
50 de l'essor de la cybernétique et de la théorie des systèmes,
vient compléter la démarche analytique traditionnelle. En
se concentrant sur les liaisons entre éléments variés
constituant des systèmes, leurs niveaux d'organisation et la dynamique
de leurs interactions, la systémique permet de mieux décrire
la complexité, et surtout d'agir sur elle avec une plus grande efficacité.
"Analytique" et "systémique" sont complémentaires, comme
on le verra dans la première partie.
Au cours de ces dernières années, une synthèse
de niveau supérieur a été réalisée entre
ces différentes approches. Cette synthèse est accomplie par
les "sciences de la complexité" regroupant ce qu'on appelle la "théorie
du chaos" et celle de l'auto-organisation. Elle jette un regard neuf sur
les systèmes physiques, biologiques, sociaux ou écologiques.
C'est une approche unifiée qui dégage les grandes lois de
la nature dont je parlais plus haut, et fait apparaître la généralité
de leurs applications. La systémique, objet du "Macroscope", était
une démarche descriptive, pédagogique, permettant de mieux
comprendre la complexité. La nouvelle approche unifiée des
sciences de la complexité propose les moyens d'agir sur la complexité.
Elle tente d'expliquer comment se réalise la transition entre une
organisation d'un niveau donné et celle dont elle constitue les
éléments de construction. La nature procède en effet
par regroupements hiérarchiques de structures et de fonctions dans
des assemblages d'ordre supérieur recombinés entre eux :
cellules dans les organismes, organismes dans les populations, populations
dans les écosystèmes Comme je le montrerai à la fin
du premier chapitre, il est possible de proposer une théorie unifiée
de l'auto-organisation et de la dynamique des systèmes complexes.
Elle deviendra essentielle pour nous aider à éclairer l'avenir
tout en permettant de mieux choisir, en cohérence avec les lois
naturelles, les structures et fonctions nécessaires à la
vie de l'homme symbiotique et à sa liberté d'action. Cette
théorie unifiée constituera le fil directeur du livre.
L'instrument qui me servira tout au long de ce parcours, c'est l'ordinateur.
Pas seulement l'ordinateur "catalyseur", accélérateur du
fonctionnement de nos sociétés, mais aussi l'ordinateur outil
d'observation directe de la complexité : l'ordinateur macroscope.
Par son pouvoir de simulation il rend possible des expériences informatiques
du type de celles réalisées traditionnellement au laboratoire.
Utilisé par les pionniers des sciences de la complexité il
permet, par exemple, de mieux comprendre l'origine de la vie, l'évolution
biologique, la création d'ordre à partir du désordre,
le fonctionnement régulé d'un écosystème ou
de l'économie. Cette nouvelle fonction de l'informatique sera décrite
dans le premier chapitre consacré aux outils d'étude de la
complexité et aux expériences de simulation qui permettent
de dégager les grandes lois de l'auto-organisation.
Une forme nouvelle de compréhension de la nature est en train
de naître de l'utilisation de ces outils : comprendre par la synthèse
plutôt que par l'analyse. La quête des particules élémentaires,
sensées expliquer de manière causale l'évolution ultérieure
de la matière vers des états croissants de complexité,
ne rend pas le monde plus intelligible, ni d'ailleurs plus proche. L'explication
signifiante s'éloigne avec l'analyse. En revanche, comprendre par
la synthèse - éventuellement avec l'assistance de l'ordinateur
- comment les éléments se combinent dans des ensembles plus
complexes ou comment l'évolution généralisée
de la matière naît de ces interactions, nous rapproche de
la nature. Nous en sommes une partie intégrante. Notre place et
notre rôle dans l'univers deviennent ainsi plus compréhensibles,
fondant et légitimant toute action consciente. L'émergence
de secteurs nouveaux et parfois inquiétants, comme la vie artificielle
ou la réalité virtuelle, se situe harmonieusement dans le
cadre du nouveau paradigme des sciences de la complexité.
Une symbiose planétaire
Un des grands défis du troisième millénaire sera
pour l'humanité la construction réfléchie et consciente
de son symbiote planétaire. Cette prochaine étape de l'évolution
biologique et socio-technique est déjà entamée. Dans
le cadre de l'évolution prébiologique qui conduisit à
l'origine des premières cellules, furent sélectionnées
les structures et fonctions fondamentales du vivant : ADN, membrane, centrales
énergétiques, systèmes de locomotion, métabolisme
de base à partir des réactions de fermentation, de photosynthèse
et de respiration. Aujourd'hui, nous construisons de l'intérieur
une nouvelle vie hybride. Nous sommes les acteurs d'une pièce encore
inédite : les nouvelles origines de la vie. Enzymes d'une protocellule
aux dimensions de la planète, nous travaillons sans plan d'ensemble,
sans intention réelle, de manière chaotique, à la
construction d'un édifice qui nous dépasse. Prendre conscience
que les fonctions, énergétiques, économiques, écologiques,
éducatives de nos sociétés sont les fonctions de base
d'un super-organisme vivant est non seulement motivant, mais responsabilisant.
Elle resitue l'action individuelle au coeur de l'évolution du monde.
Dans une telle optique la vieille question sur la nature de "l'homme
du futur" prend un tout autre sens. Ni surhomme, ni biorobot, ni super-ordinateur,
ni mégamachine, l'homme du futur sera simplement l'homme symbiotique
, en partenariat étroit - s'il parvient à le construire -
avec le système sociétal qu'il a extériorisé
à partir de son cerveau, de ses sens, de ses muscles. Un super-organisme
nourricier, vivant de la vie de cellules, ces neurones de la Terre que
nous sommes en train de devenir.
Après l'homo sapiens cherchant par son intelligence à
dominer les espèces vivantes, l'homo faber maîtrisant outils
et machines, ou encore l'homo economicus, consommateur et prédateur,
voici venu le temps de l'homme symbiotique vivant en harmonie avec un être
plus grand que lui, qu'il a contribué à produire et qui le
produit en retour.
Dans le "Macroscope", en 1975, j'avais tenté de cerner cette
nouvelle forme de vie collective que je décris aujourd'hui :
"La Terre abrite l'embryon d'un corps et l'esquisse d'un esprit. Ce
corps se maintient en vie grâce aux grandes fonctions écologiques
et économiques qui constituent l'écosphère. La conscience
collective émerge de la communication simultanée des cerveaux
des hommes. (...) "Au-delà du "management" de la nature, c'est la
reconnaissance de la nature symbiotique des relations entre la société
humaine et l'écosystème, l'un utilisant l'autre pour leur
bénéfice mutuel."
La synthèse de cette macro-vie planétaire et les conditions
d'apparition de l'homme symbiotique feront l'objet des premiers chapitres.
J'insisterai particulièrement sur les trois étapes majeures
de cette naissance : l'auto-organisation, la coévolution et la symbiose.
La seconde partie du livre aborde les relations entre le cerveau humain,
les ordinateurs et le cerveau planétaire. Elle décrit la
vie quotidienne du cybionte et débouche sur la naissance d'une conscience
collective résultant de la symbiose des cerveaux et des réseaux
dans de nouveaux espaces intériorisés de communication.
Un monde à inventer
Je suis bien sûr conscient des risques d'une telle approche. Un
seul super-organisme planétaire, le cybionte, serait le point de
convergence de toutes les formes de sociétés humaines ? La
variété du monde ne saurait se réduire à un
tel modèle simplificateur. De plus, le cerveau planétaire
du cybionte (cerveaux humains, ordinateurs et réseaux de communications
interconnectés) et son métabolisme d'autoconservation (économies
et énergétiques mondiales) découlent de la coévolution
entre des sociétés technologiquement et industriellement
avancées. Quelle sera la participation du reste du monde à
la construction de cet organisme ? Comment se traduiront les réactions
de rejets légitimes d'une telle hypertechnicité ? Intégrismes
et idéologies travaillent en profondeur les sociétés
humaines. Des communautés vivent, comme on le verra, dans des "bulles
temporelles" de "densités" différentes, même si elles
coexistent dans le temps universel mesuré par les horloges.
Pour tenter de répondre à ces questions, la troisième
partie abordera les politiques, les industries, les modes d'éducation
et les valeurs du futur, faisant place à la variété
des courants et des voies alternatives. Mais il convient de préciser
à nouveau que la métaphore du cybionte est un modèle
hypothétique et simplificateur destiné à favoriser
une prise de conscience : celle de l'étape prochaine - et selon
moi probable - du développement de l'espèce humaine en coévolution
avec ses machines et ses organisations.
La liste des dangers qui guettent mon entreprise est longue. Tenter
d'abolir la frontière entre le naturel et l'artificiel expose aux
dangers du réductionnisme ou d'un "impérialisme" scientifique
partant à la conquête les sciences sociales. Je ne cherche
ni à réduire les inventions de l'homme à des émergences
spontanées découlant des lois naturelles de l'auto-organisation,
ni à extrapoler les lois de la physique ou de la biologie aux systèmes
sociaux. Mon objectif est de mettre en évidence des lois simples
s'appliquant à l'évolution de l'ensemble de la matière
organisée, et d'en tirer des leçons pour notre action en
société.
Surgissent aussi, dès que l'on décrit la vie d'un organisme
d'un niveau de complexité supérieur à celui des sociétés
humaines et les englobant dans une relation symbiotique, les critiques
potentielles de vitalisme, d'animisme, voire de panthéisme. Ni anthropomorphisme
ni animisme n'ont évidemment guidé mon propos. Seules comptent
les lois systémiques générales mises en lumière
par la scienza nuova du XXIe siècle : les sciences de la complexité.
Aucune idéologie non plus dans le modèle collectif d'une
prochaine étape possible de l'évolution humaine. Collectivisme
ou vision totalitaire sont absents de ma démarche. Seule intervient
la nature des organisations par niveaux hiérarchiques rassemblant
des collectivités d'éléments dans des systèmes
complexes, depuis les atomes jusqu'aux sociétés humaines.
Enfin, même si l'accent est mis sur les avancées technologiques
permettant l'émergence des fonctions vitales du cybionte, je n'oublie
pas l'influence des religions, des inégalités économiques
et sociales, de la peur, de la violence, de la maladie, de la faim, de
la guerre. Comme je l'expliquerai dans la dernière partie, notre
vision du monde est faussée par le reflet médiatisé
de son évolution. Catastrophes, drames sociaux, scandales, guerres,
émeutes, actions terroristes, drogues et épidémies
en sont les formes les plus visibles, démotivant parfois et décourageant
souvent l'exercice salutaire de la responsabilité. Pourtant, nous
devons mieux comprendre le monde pour pouvoir mieux changer les choses.
La nouvelle vision de notre rôle dans la nature apportée par
la science unifiée nous en rend, me semble-t-il, capables.
C'est à une vision optimiste d'un monde à inventer que
je vous invite. Je resterai dans l'orbite scientifique et technologique
qui est la mienne, conscient de l'importance complémentaire de la
conduite politique, économique ou spirituelle de l'évolution
des sociétés. Lois cybernétiques et gouvernement des
hommes sont complémentaires. Je ne considérerai ici qu'une
face de l'exercice de notre responsabilité individuelle et collective
: celle qui découle des avancées scientifiques et techniques.
Un livre fractal
Un dernier mot sur la structure du livre. Il propose une nouvelle forme
de communication. Je l'appelle la communication "fractale". Ce terme, créé
par le mathématicien français Benoît Mandelbrot en
1969, s'applique à toute forme ou structure qui reste identique
à elle même quel que soit le niveau auquel on l'observe. Ainsi,
une petite branche d'arbre ressemble à une grosse, laquelle ressemble
à l'arbre dans sa totalité ; la feuille d'une fougère
à l'ensemble de la plante ; un cristal de neige à la plus
petite des structures cristallines qui le compose ; le découpage
d'une côte rocheuse à celui de son plus petit rocher. Une
structure fractale reste fine à tous les niveaux d'observation.
Dans ce livre, je mets en oeuvre une forme de communication fractale :
plutôt qu'un discours linéaire et séquentiel faisant
se succéder les arguments dans l'ordre arbitraire de l'exposé,
je cherche à communiquer mes idées par des séries
de modules organisés sous forme fractale. De chaque mot peut naître
une page et de chaque page, un livre Alors que la démarche linéaire
traditionnelle cherche à éviter les répétitions,
je ne les crains pas. Tel thème sera repris plus loin, développé,
éclairé dans un autre contexte. Les formes de communication
fractales de ce livre sont emboîtées les unes dans les autres.
Une simple phrase peut contenir la totalité de ma thèse et
les redondances d'un chapitre, enrichir une proposition déjà
discutée dans un autre contexte.
On peut générer des formes fractales d'une grande complexité
à partir de règles mathématiques simples et répétitives.
La complexité émerge de la simplicité partagée.
C'est une des grandes lois de la nature. Puisse ce livre être un
germe de complexité simple.
Chapitre 1 - Des molécules, des
insectes et des hommes
La clé du futur : maîtriser
la complexité.
En cette fin de vingtième siècle, nous vivons en direct
un véritable choc du futur. Il résulte principalement des
progrès des sciences physiques et biologiques des trente dernières
années. La physique et l'électronique ont conduit au développement
de l'informatique et des techniques de communication. La biologie, aux
biotechnologies et à la bio-industrie. Certes l'humanité
a déjà connu de telles transitions historiques. La révolution
agricole se réalisa en plusieurs millénaires. La révolution
industrielle a duré plus d'un siècle. Nous entrons maintenant
dans la révolution de l'information et de la communication qui devrait
s'opérer en quelques décennies. Ces évolutions conduisent
à un accroissement de la complexité de la société
et des organisations, systèmes et réseaux dont nous avons
la charge. Une complexité qui défie nos méthodes traditionnelles
d'analyse et d'action.
Nous ne sommes pas préparés à de tels changements.
Notre raisonnement face à la complexité reste analytique,
notre vision du monde disciplinaire, nos connaissances, de nature encyclopédique.
Nous continuons à extrapoler de manière linéaire les
données du passé, alors que les évolutions que nous
vivons sont non linéaires, exponentielles, en constante accélération.
Pour les politiques, économistes, planificateurs et organisateurs
du monde, la complexité des situations et des organisations est
abordée avec des méthodes et outils intellectuels inspirés
de ceux du XIXe siècle, en référence à des
évolutions linéaires et homogènes, à un monde
stable où les mêmes causes produisaient les mêmes effets.
Or les effets rétroagissent sur leurs causes. Les processus, réseaux,
systèmes, s'enchevêtrent dans un maillage inextricable. Il
nous faut donc de nouveaux outils, de nouvelles méthodes de pensée
pour aborder une évolution dont nous sommes les acteurs principaux.
Il importe de prendre du recul. De nous élever pour mieux voir,
de relier pour mieux comprendre, de situer pour mieux agir.
La complexité de la vie ou de l'écosystème peut
être abordée par raisonnement déductif ou inductif.
Si l'on décompose par l'analyse la complexité en éléments
simples, on perd en route la qualité des propriétés
émergentes. Si l'on recompose par la synthèse le tout à
partir de ses parties, on ne dispose pas de preuves expérimentales
confortant ses hypothèses. C'est la combinaison de l'analyse et
de la synthèse qui peut contribuer à éclairer la complexité.
La démarche de l'écologie par exemple, est une synthèse
systémique à partir d'éléments analytiques.
Elle met en relation des phénomènes naturels répondant
à des lois générales et des actions humaines individuelles
et collectives.
Jusqu'à une date récente, notre gestion du monde est
restée sourde et aveugle aux grands courants qui façonnent
l'écosphère, la biosphère et la technosphère.
Notre vision et nos actions se trouvaient liées à une conception
de la création humaine essentiellement historique. Dans un tel cadre,
les politiques pouvaient légitimement estimer être les seuls
à disposer du savoir-faire nécessaire pour changer le monde
; et par leurs décisions, les seuls capables de faire avancer les
sociétés dans une direction choisie. Pourtant, d'autres forces
sont à l'oeuvre. Faute de méthodes, d'outils d'observation,
de capacités d'évaluation, elles ont longtemps échappé
à l'analyse. C'est pourquoi elles sont rarement prises en compte
dans les politiques traditionnelles. Difficiles à saisir elles impliquent
une connaissance des plusieurs disciplines et domaines différents.
La spécialisation à outrance de notre vision du monde les
a rendues invisibles.
Ces grandes forces sont celles de la nature : lois de l'auto-organisation,
de l'autocatalyse, de l'exclusion compétitive, de la hiérarchie
des niveaux de complexité, de la dynamique des évolutions
ou de la sélection naturelle. Elles ont produit le monde, des atomes
aux molécules et des cellules aux espèces vivantes qui peuplent
la planète. Ce sont des tendances fortes, des pesanteurs et des
contraintes qu'il est désormais impossible d'ignorer dans la conduite
de tout système complexe. Liée et associée à
de telles lois, la responsabilité humaine prend tout son sens. Elle
doit désormais tenir compte des contraintes de la nature pour mieux
en tirer parti. Savoir économiser l'énergie humaine comme
celle des machines, accroître l'efficacité de ses actions,
orienter les grandes évolutions dans des directions favorables au
développement de l'homme, de ses ressources et de ses libertés.
Les lois de la gravité sont un exemple de contraintes créées
par les lois de la nature mais surmontées par l'homme. Quoi de plus
anti-intuitif que le vol d'un avion ? Certes un oiseau, léger, peut
voler. Mais un avion de plusieurs tonnes ? Ce miracle repose en fait sur
la combinaison de plusieurs propriétés, rassemblées
par les inventeurs et sans lesquelles tout vol serait impossible : la connaissance
des lois de la mécanique des fluides liées à celles
de la pesanteur ; la force propulsive des moteurs et la portance créée
par la forme aérodynamique des ailes. Par le concours de ces trois
éléments, l'avion vole. De même, la dynamique des systèmes
sociaux ne peut seulement reposer sur des lois "humaines" ; elle doit aussi
tenir compte de lois générales de la nature que la science
commence désormais à comprendre et à mettre en oeuvre.
Quelles sont ces lois de la nature et surtout, comment s'expriment-elles
à notre niveau d'observation ? Par des similitudes, des hiérarchies,
des optimums, s'appliquant à des domaines très différents
de la nature et de la société. En voici quelques exemples
:
* Les grandes fonctions de la vie, de l'économie, de l'écosystème
reposent sur les mêmes types de structures : des réseaux de
communication fluides et adaptables, des cycles énergétiques,
des circulations d'informations et de matériaux, des interfaces
transactionnelles, des boucles de régulation. Ainsi en est-il du
système immunitaire, du système nerveux ou hormonal ; des
cycles fournissant à la cellule vivante l'énergie qui la
fait fonctionner ; des marchés de produits et de services, de la
bourse des valeurs ; des grands cycles biogéochimiques, enfin, qui
recyclent les composants de base de l'écosystème.
Pourquoi de telles similitudes entre des domaines si divers ?
*La nature utilise les mêmes règles d'assemblage pour construire
des structures de complexité croissante : la recombinaison de modules
élémentaires devenant les éléments de construction
des niveaux supérieurs. Particules élémentaires, atomes,
molécules, cellules, organismes multicellulaires, familles, tribus,
populations, entreprises, villes, sociétés, nations, écosystèmes,
s'organisent à partir de blocs de construction emboîtés
et reliés en réseaux interdépendants.
Pourquoi une telle économie de moyens ?
* Les êtres vivants se développent dans une zone étroite
de grandeurs physiques et chimiques, (température, lumière,
composition de l'atmosphère, de l'eau de mer) qui sont justement
- et comme par miracle -, compatibles avec la vie.
Qui a fixé les thermostats, réglé les régulateurs,
défini les compositions idéales ?
* Certaines formes, structures ou fonctions émergent d'un ensemble
d'autres formes, structures ou fonctions en compétition. Elles s'imposent
par autosélection et deviennent des points de passage obligés,
déterminant et conditionnant la suite de l'évolution. C'est
le
cas des premières cellules vivantes issues d'une soupe primitive
indifférenciée, d'espèces animales et végétales
résultant de la sélection naturelle, de produits nouveaux
s'imposant sur un marché, d'idées-forces, de modes de fonctionnement
obligatoires, de règles ou de standards universels.
Pourquoi de telles réussites alors que d'autres innovations
de la nature ou de l'homme n'ont pu aboutir ?
* Les ordinateurs et les réseaux de communication connaissent
une évolution accélérée, catalysée par
le multimédia, la numérisation et la compression des données.
Internet, le réseau mondial des réseaux interconnectés,
s'alimentant à ces progrès, évolue de manière
spontanée, chaotique, autocatalytique.
Qui a fixé les normes et les règles d'une telle évolution
?
Des réponses à ces questions de fond peuvent être
apportées pour la première fois par les sciences de la complexité.
Des lois générales peuvent s'appliquer à des domaines
aussi différents que l'entreprise, les marchés, les grandes
organisations internationales, les populations animales en compétition,
les sociétés d'insectes, le développement cellulaire,
les réactions chimiques, la reproduction des virus ou la formation
des planètes.
La magie des cercles vertueux.
Parmi les nombreux exemples possibles, dont certains seront discutés
dans la suite, je voudrais décrire un mécanisme de reproduction
et de sélection naturelle pour en montrer la grande généralité.
Dans le monde des molécules, ce mécanisme porte le nom
d'autocatalyse et d'autosélection. Dans celui de l'économie
on parle de rendements croissants, de cercle vertueux, d'effet boule de
neige. Derrière ces termes se cache une des lois fondamentales de
l'évolution vers des niveaux de complexité croissante.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, des molécules
se reproduisaient avant même que la vie n'apparaisse. Imaginons que
dans les océans primitifs une molécule naisse d'une succession
de longues étapes d'assemblage se réalisant au hasard à
partir d'élément de construction présents sous forme
dispersée dans le milieu environnant. Cette molécule nouvelle
possède une propriété particulière : c'est
un catalyseur. Elle accélère certaines étapes de son
propre assemblage. La deuxième molécule se fabrique donc
beaucoup plus vite que la première, et les suivantes encore plus
vite. Une boucle de rétroaction positive se met en place : c'est
l'autocatalyse. A vitesse accélérée ces molécules
trient et sélectionnent des blocs de construction plus simples présents
dans l'environnement et les intègrent à leur propre structure.
Elles se reproduisent de plus en plus rapidement et envahissent le milieu
: elles s'autosélectionnent. Contrôlant les flux de pièces
intermédiaires, cette espèce moléculaire en vient
à occuper tout l'espace dans lequel elle se développe, interdisant
d'autres évolutions, nécessairement plus lentes.
Un tel phénomène intéresse aussi l'économie,
mais les économistes ont mis un certain temps à découvrir
sa généralité. Alors que l'économie traditionnelle
ne considérait que des évolutions soumises à la loi
des rendements décroissants (saturation des marchés, nécessité
de réduction des prix, de campagnes publicitaires, compétition
sur les marges etc.), la nouvelle école issue des sciences de la
complexité s'intéresse aux lois des rendements croissants.
Ceux qui conduisent à l'explosion d'un marché, à l'autosélection
de nouveaux produits ou services et à l'exclusion compétitive
des autres. Le produit s'impose, devient obligatoire, incontournable, et
dicte sa loi aux autres générations de produits analogues.
L'occupation exclusive d'un secteur par autocatalyse et autosélection
de tels produits ou services a été nommé par les nouveaux
économistes : réaction de "lock-in". Expression que l'on
peut traduire par phénomène de "verrouillage" ou de fermeture.
Il suffit d'analyser quelques développements technico-économiques,
culturels ou politiques récents pour comprendre la portée
de cette loi naturelle.
Le fax : au début, quand il n'existait que quelques télécopieurs,
d'ailleurs fort onéreux, en posséder un ne présentait
guère d'intérêt car il n'y avait pas suffisamment de
correspondants potentiels. Mais plus le nombre de fax s'accroît,
plus la valeur d'usage de chaque fax augmente. Ce qui crée de nouvelles
applications et une incitation à s'en procurer un. Un cercle vertueux
s'amorce.
Le satellite Astra : ce satellite de télécommunication
a été lancé sous la critique des experts. Relayant
25 chaînes, et bientôt 150 avec la numérisation, il
a imposé - mieux que par quelque décision politique - la
vraie télévision européenne. Son succès à
créé des niches d'expansion commerciales et culturelles pour
les producteurs de paraboles, de décodeurs, de programmes, de films,
de disques, de magazines tous renforçant par rétroaction
positive le rôle de catalyseur d'Astra. Phénomène de
fermeture : tant pis pour ceux qui ne diffusent pas leurs émissions
à partir d'Astra. La place est prise !
La société Microsoft : cette entreprise a diversifié
ses produits en modules de construction indispensables à des réseaux
et chaînes de producteurs du savoir informatisé. Chaque produit
crée une nouvelle niche d'expansion qui renforce par rétroaction
positive l'ensemble des produits existants.
Le réseau Internet : ce réseau de réseaux reliant
des ordinateurs dans le monde entier compte aujourd'hui 20 millions d'utilisateurs
et croît à raison de 1,5 million de nouveaux usagers par mois.
Chaque application nouvelle crée un champs de complexification amplifiant
"l'intelligence" globale du réseau. Des nouvelles solutions et applications
apparaissent plus rapidement, catalysant la croissance du système.
Plus d'utilisateurs sont connectés, plus la motivation à
se brancher s'accroît et plus les interfaces s'améliorent.
En France, Télétel et le minitel ont connu un tel phénomène
de développement autocatalytique du secteur de la télématique
grand public. Mais faute de nouvelles niches d'expansion internationales
renforçant le système français, il entre aujourd'hui
dans la voie incertaine des rendements décroissants. Avec, en outre,
un système de tarification à la durée qui n'incite
pas l'opérateur à proposer des techniques d'échange
rapide d'information : plus le systèmes est lent, plus l'opérateur
gagne d'argent!
L'anglais : n'en déplaise aux défenseurs du multilinguisme,
le développement de l'anglais comme langue universelle de communication
primaire suit un processus irréversible de verrouillage par autocatalyse.
De plus en plus d'utilisateurs choisissent l'anglais comme première
langue professionnelle ou de contact et créent de nouvelles niches
d'applications et d'expansion : livres, cours, guides, procédures,
appareils techniques, instruments, logiciels, disques ces applications
renforcent le rôle catalytique de l'anglais dans les choix de nouveaux
utilisateurs et la création d'autres niches. Une boucle de rétroaction
positive est amorcée. Cette autosélection d'une langue par
exclusion compétitive des autres (du moins pour certains types d'applications)
ne signifie évidemment pas qu'il faille abandonner le multilinguisme.
Il est indispensable à la préservation de la variété
culturelle et constitue donc un facteur déterminant d'évolution
complexifiante. L'autosélection de l'anglais, sorte d'espéranto
commode mais limité, est probablement un phénomène
transitoire dans l'attente des systèmes de traduction automatique
individuels en temps réel.
Le phénomène de verrouillage par autocatalyse et autosélection
met en évidence de nombreux aspects des processus généraux
d'émergence de la complexité organisée : variations,
mutations, catalyse, amplification, sélection, stabilisation, auto-organisation,
coévolution. Il démontre qu'en inversant (ou en croisant)
des boucles de rétroaction on peut passer d'une situation de rendements
décroissants à une situation de rendements croissants : une
règle d'or dans la gestion des systèmes complexes pour débloquer
des situations inextricables.
Une anecdote pour l'illustrer. Un prince réunit ses deux fils
Godefroy et Lancelot. "Je lègue ma fortune et mon domaine à
celui dont le cheval franchira le dernier les portes de la ville. Partez
derrière la grande colline et revenez à votre guise". Godefroy
monte un cheval noir et Lancelot un cheval blanc. La progression vers la
ville devient une course de lenteur, chacun cherchant à arriver
le dernier. La situation est bloquée. Le prince s'ennuie. Tout à
coup, Godefroy et Lancelot franchissent la porte de la ville à bride
abattue et dans un nuage de poussière. Que s'est il passé
? Godefroy monte le cheval blanc et Lancelot le cheval noir. Les deux fils
- dont la course s'éternisait - ont simplement décidé
d'échanger leurs montures pour qu'en arrivant premier, le vainqueur
force son cheval (monté par l'autre) à arriver en dernier.
Une rétroaction positive vers zéro, cause d'une course de
lenteur, a été transformée en rétroaction positive
à rendements croissants, cause d'une course de vitesse permettant
l'exclusion compétitive du concurrent.
L'observation de lois de la nature s'appliquant aux systèmes
physiques, biologiques ou sociaux met en lumière la généralité
de phénomènes communs. Je l'ai montré pour des formes
d'organisation, des mécanismes de régulation, des systèmes
d'amplification, à partir de quelques exemples empruntés
au monde des molécules ou à celui de l'économie. Progressivement
émerge une nouvelle vision de la nature. Un regard essentiel pour
comprendre la prochaine étape de l'organisation des sociétés
humaines et éclairer notre chemin.
L'émergence de la science du XXIe
siècle
Dans une ancienne abbaye, au coeur du nouveau Mexique, une poignée
de chercheurs travaille à l'émergence de la science du XXIe
siècle. Ce haut lieu de la synthèse et de la rencontre des
disciplines est le Santa-Fe Institute. Il abrite une équipe de jeunes
chercheurs post-doctorants encadrés par un comité de scientifiques
de haute réputation dont plusieurs prix Nobel. Une des particularités
de cette organisation est que les chercheurs y résident en permanence,
assistés par des moyens administratifs et informatiques importants,
tandis que leurs directeurs de projets poursuivent leur enseignement dans
leurs universités d'origine, faisant des séjours réguliers
au Santa-Fé Institute. C'est le cas de pionniers de la nouvelle
science comme John Holland, Brian Arthur, Stuart Kaufmann ou Christopher
Langton dont je reparlerai plus loin. Les séminaires que j'ai eu
l'occasion de présenter au Santa-Fe m'ont permis de vivre l'étonnante
atmosphère transdisciplinaire qui y règne : tel groupe travaille
sur l'immunité, tel autre sur les écosystèmes, tel
autre encore sur l'économie ou la vie artificielle. Il n'y a pas
de frontière entre disciplines. Seule compte l'approche commune
par la complexité, la dynamique des systèmes et l'utilisation
de l'ordinateur-macroscope.
Autre lieu respecté de la nouvelle science, l'Université
Libre de Bruxelles ou travaillent Ilya Prigogine, Grégoire Nicolis
et Jean-Louis Deneubourg. Ces équipes se sont illustrées
dans la thermodynamique des systèmes irréversibles permettant
de mieux comprendre en chimie et dans les sciences sociales les processus
d'auto-organisation et l'émergence de la complexité. Des
équipes de chercheurs français sont associées aux
travaux de ces deux Instituts, comme celles dirigées par Francisco
Varela du CNRS, Paul Bourgine du Cemagref, ou Gérard Weisbuch de
l'Ecole Normale Supérieure de Paris.
Après l'éclatement, l'éparpillement, la dispersion
des disciplines qui découpaient la nature en territoires de plus
en plus spécialisés, une vision de synthèse émerge.
Elle rapproche et féconde les disciplines dans une harmonieuse cohérence.
Paradoxalement c'est une discipline au nom étrange, bien éloignée
en apparence de cette harmonieuse construction qui a joué un rôle
décisif dans cette convergence : la théorie du chaos, la
mal nommée. Elle débouche sur les sciences de la complexité,
nouveau carrefour de la rencontre entre l'analytique et le systémique.
La nouvelle vison du monde issue des travaux sur la théorie
du chaos et la complexité permet en effet un rapprochement entre
deux modes complémentaires d'analyse et d'action : la méthode
analytique, née de la démarche cartésienne et l'approche
systémique, issue de la cybernétique et de la théorie
des systèmes. Déjà, un bouleversement radical s'était
produit dans le courant des années 50 et 60 avec le changement de
paradigme induit par la synthèse systémique. Des chercheurs
en sciences physiques, biologiques ou sociales se réunissaient alors
dans le cadre de la Josiah Macy Foundation ou de la Société
pour l'Etude des Systèmes Généraux, pour fonder les
bases d'une nouvelle approche de la complexité. On y retrouvait
des équipes du Massachusetts Institute of Technology (MIT) et de
l'Université Harvard avec Norbert Wiener, Warren McCulloch, Arturo
Rosenblueth, Julian Bigelow, Walter Pitts. Mais aussi des philosophes,
anthropologues ou économistes comme Gregory Bateson, Margaret Mead,
Anatol Rappoport, Kenneth Boulding ou Ross Ashby. Des ponts étaient
lancés entre les sciences physiques, mécaniques et biologiques,
par le biais de la cybernétique et de la théorie des systèmes.
En France, s'est créé à la fin des années 60
le Groupe des Dix, auquel j'ai participé. Composé en fait
d'une vingtaine de personnes, il réunissait entre autres, autour
de Jacques Robin, Henri Atlan, Jacques Attali, Henri Laborit, Edgar Morin
et Michel Serres. Ce groupe a également travaillé dans l'optique
de la systémique.
Réconcilier la partie et le tout
Quelles sont les relations entre analyse cartésienne et approche
systémique ?
René Descartes nous a aidé à mieux comprendre
la complexité du monde en la réduisant à un certain
nombre d'éléments simples qu'il est possible d'étudier
un à un. Il nous a appris à jeter les bases de l'acquisition
des connaissances par le raisonnement rigoureux, l'accès à
l'expérimentation pour vérifier ou infirmer les hypothèses.
Cette méthode scientifique, toujours appliquée aujourd'hui,
a conduit à l'essor de la science, de la technique et de la société.
Mais elle a des effets pervers. Elle sépare et isole, disperse et
émiette. L'ensemble des connaissance apparaît ainsi "à
plat" sans relief ni hiérarchie : au même niveau. Le savoir
se fragmente en une multitude de territoires disjoints; sans cesse des
frontières surgissent entre eux, recréant des îlots
séparés. C'est ainsi qu'apparaissent les disciplines scientifiques
qui prétendent décrire la réalité de la nature.
Une juxtaposition d'éléments parcellaires. Une juxta-disciplinarité
plutôt qu'une véritable synthèse des connaissances.
La méthode analytique a fait éclater la complexité
du monde en une succession de disciplines. Un problème de communication
est ainsi né de cette mosaïque de savoirs dispersés,
créant la nécessité d'une culture encyclopédique
; besoin de classer par différentes clefs (alphabétique,
chronologique...) des faits, des objets, des éléments, de
manière à organiser et à retrouver les informations.
Une telle méthode n'est pas sans inconvénients quand il s'agit
de relier des domaines différents ou de procéder à
des références croisées entre éléments
encyclopédiques.
Indispensable pour fonder la science, la démarche analytique
ne suffit plus pour expliquer la dynamique et l'évolution des systèmes
complexes, les rétroactions, les équilibres, l'accroissement
de la diversité ou l'auto-organisation. Il était donc nécessaire
qu'émergent de nouvelles méthodologies d'organisation des
connaissances face à la complexité du monde.
C'est ainsi qu'est née l'approche systémique. Complémentaire
de l'approche analytique, elle s'applique à des domaines variés
allant de la biologie à l'écologie en passant par l'informatique,
les réseaux de communication, l'éducation, la psychiatrie,
les sciences du management ou l'économie. Si la méthode analytique
consiste à découper la complexité en éléments
distincts, la méthode systémique recombine le tout à
partir de ses éléments en tenant compte du jeu de leurs interdépendances
et de leur évolution dans le temps.
La systémique est issue de la convergence de la cybernétique,
de la théorie de l'information et de la biologie. Je la définis
comme une nouvelle méthodologie permettant d'organiser les connaissances
en vue d'une plus grande efficacité de l'action. Cette approche
se consacre à l'étude des systèmes. Un système
est un ensemble d'éléments en interaction dynamique organisés
en fonction d'une finalité. Cette finalité est le maintien
de la structure du système. La cellule, une société
d'insectes, le corps humain, l'entreprise, la ville, l'écosystème
sont des exemples de systèmes.
L'organisation des systèmes se produit à plusieurs niveaux.
Certains jouent le rôle de blocs de construction dans les niveaux
supérieurs. Ainsi les atomes dans les molécules; les molécules
dans les macromolécules; les macromolécules dans les cellules;
les cellules dans les organes ; les organes dans les organismes; les organismes
dans les populations. La systémique considère cet emboîtement
comme un jeu de poupées russes. Elle n'envisage jamais un élément
isolé, mais toujours en relation avec le niveau qui le précède,
celui qui le suit et son environnement global.
La systémique s'attache à l'étude des réseaux
de communication comme le système nerveux, le système immunitaire,
les systèmes de transport, les réseaux de télécommunication.
Elle considère également les réseaux de régulation
au sein desquels des informations sont renvoyées au système
pour lui permettre d'adapter son fonctionnement aux contraintes face auxquelles
il se trouve placé.
En systémique, on étudie les effets des régulations
positives et négatives. Une régulation négative renvoie
une information de la sortie d'un système vers son entrée
pour le faire varier en sens inverse (rétroaction négative).
Il en va ainsi d'un thermostat : si la température s'accroît,
un signal est envoyé à l'entrée pour arrêter
le chauffage et diminuer la température. Si celle-ci diminue, un
signal parvient à l'entrée pour rallumer le chauffage et
la température remonte. On oscille donc autour d'une valeur stable.
Dans une régulation dite positive (rétroaction positive)
le plus entraîne du plus. Les effets agissent sur les causes dans
la même direction : c'est l'autocatalyse. Il en résulte une
évolution de nature explosive (explosion atomique, démographique
ou prolifération de cellules cancéreuses), ou une fuite ("runaway")
vers zéro: tels une peau de chagrin, les phénomènes
ralentissent et finissent par s'éteindre d'eux-mêmes.
La systémique intègre la durée. Elle considère
des évolutions de systèmes complexes dans le temps. De quelle
manière un système se transforme, comment il évolue,
comment il modifie son environnement ou comment cet environnement rétroagit
sur lui. D'où l'importance d'une telle approche pour la gestion
des entreprises et des grands projets.
L'action systémique adopte une méthode combinatoire qui
permet d'agir sur les systèmes en les modifiant par éléments
distincts, mais reliés. Non d'une manière ponctuelle, comme
on aurait tendance à le faire en appliquant la méthode cartésienne
pour isoler un facteur jugé important et en agissant sur lui seul,
mais en intervenant sur plusieurs éléments à la fois,
tout en respectant certaines séquences. Face à un réseau
complexe, on agit en plusieurs points pour conduire le système à
sortir de son état de conservatisme et à évoluer dans
le sens souhaité.
L'approche systémique, complémentaire de la démarche
analytique, est à l'origine d'un changement profond dans notre relation
au monde. Les philosophes et les scientifiques l'appellent un changement
de paradigme. Nous nous trouvions enfermés dans un paradigme disciplinaire,
analytique, séquentiel, linéaire. On commence aujourd'hui
à se référer à un paradigme systémique.
L'interdépendance est plus importante que l'isolement, la complémentarité
que l'exclusion. Alors que l'analytique a conduit à une logique
d'exclusion, la systémique s'ouvre à une logique de la complémentarité.
La méthode systémique modifie radicalement le processus
d'apprentissage et d'acquisition des connaissances. Une image pour mieux
le faire comprendre : un gratte-ciel et une sphère. Le gratte-ciel
symbolise la démarche encyclopédique. Il est construit pour
abriter toute la connaissance du monde rangée par disciplines comme
dans une gigantesque bibliothèque. A chaque connaissance nouvelle
correspond une salle, à chaque nouveau domaine, un étage.
On peut ajouter, grâce aux techniques modernes de construction, des
étages et des salles à l'infini, vers le haut ou latéralement.
Chaque salle ou étage dispose d'un code signalétique permettant
l'orientation des visiteurs et la recherche des informations. Il va sans
dire que l'orientation devient vite impossible dans un tel bâtiment.
Comment retrouver les informations pertinentes en utilisant un simple classement
topologique ? A quel étage et dans quelle salle commencer si l'on
cherche à s'instruire ?
La sphère symbolise l'approche systémique. Elle peut
être aussi petite qu'un point ou avoir les dimensions de la planète,
mais c'est toujours une sphère. A l'intérieur il n'existe
aucun compartiment, section ou niveau : toutes les connaissances venant
de l'extérieur sont brassées en permanence et remises en
perspectives les unes par rapport aux autres. Le contenu de la sphère
s'enrichit ainsi globalement, se densifie, se fractalise. La partie contient
le tout et le tout la partie. Chacun reste signifiant pour l'autre. Comme
pour le gratte-ciel encyclopédique, l'expansion du volume des connaissances
est illimitée. Mais elle se réalise dans la cohérence
et non par simple juxtaposition des savoirs.
Approches analytique et systémique apparaissent ainsi plus complémentaires
qu'antagonistes. De manière paradoxale, le lien entre elles a pour
nom "chaos".
Le chaos : une organisation cachée ?
Qu'est-ce que la complexité ? Un système complexe n'est
pas nécessairement "compliqué". Grâce à des
méthodologies appropriées et adaptées, on peut comprendre
la complexité et agir sur elle. Un système compliqué,
lui, résiste à toute forme d'analyse utilisant les méthodes
traditionnelles.
Un système complexe se caractérise d'abord par le nombre
des éléments qui le constituent -par exemple le nombre de
molécules dans une cellule, ou de personnes dans une ville. Ensuite,
par la nature des interactions entre ces éléments, le nombre
et la variété des liaisons qui relient ces éléments
entre eux. Un tas de sable contient des milliards de grains mais leurs
interactions sont simples par rapport à celles qui réunissent
des hommes dans une société. On considère enfin la
dynamique non linéaire de son développement, c'est à
dire les accélérations, les inhibitions, les oscillations,
difficilement prédictibles.
Une cellule vivante, un organisme, une termitière, un arbre,
un écosystème, le système économique, une ville
et ses habitants, un système international de réservations
de place d'avions sont des systèmes complexes. La révolution
moderne apportée par les sciences de la complexité est la
compréhension des processus qui donnent naissance à de tels
systèmes à partir de lois simples.
Analytique et systémique fusionnent aujourd'hui au coeur des
sciences de la complexité. Cette approche de la nature est dérivée
de la théorie du chaos. Selon cette théorie, née au
début des années 70 à partir notamment des travaux
de Jim Yorke de l'Université du Maryland, Edward Lorenz du MIT,
Joseph Ford du Georgia Institute of Technology, Paul Glansdorff et Ilya
Prigogine de l'Université Libre de Bruxelles, la complexité
peut naître d'interactions simples répétées
des myriades de fois à partir d'éléments en constante
interaction. Un changement minime peut être amplifié et conduire
à des états de très haute organisation, reconnus par
l'observateur comme une forme ou une information. Par exemple, les gouttelettes
d'eau ou les cristaux de glace d'un nuage subissent des mouvement de convection,
des turbulences, des regroupements ou dispersions chaotiques. Pourtant,
au cours du temps des agrégations se forment ou se déforment,
persistent ou disparaissent, créant une forme caractéristique.
Selon les circonstances qui lui ont donné naissance et son évolution
dans le temps, cette forme deviendra à nos yeux d'observateurs un
cumulus, un stratus, un cirrus. Des nuages caractéristiques de certains
types de temps, riches d'information et permettant de faire des prévisions
météorologiques.
Ces formes instables mais pérennes sont issues du chaos déterministe
-une forme d'organisation de la matière répandue dans tous
les phénomènes naturels. Jusqu'à présent, notre
puissance d'analyse et de simulation n'était pas assez forte pour
rendre compte de ces phénomènes et les reproduire. Avec les
ordinateurs modernes, la compréhension et la simulation des processus
d'auto-organisation devient possible.
Un autre exemple d'organisations complexes à partir de lois
simples est représenté par les structures fractales que le
mathématicien Benoît Mandelbrot a rendues populaires . Le
grand public a découvert avec étonnement à la télévision,
en photo, sur des cassettes vidéo ou des programmes d'ordinateurs,
ces magnifiques formes en couleur ressemblant à des bijoux, à
des motifs de tapisseries indiennes, à des fleurs, des queues d'hippocampes,
des ailes de papillons, des embouchures de fleuves, des chaînes de
montagne ou des éclairs. Ce sont des structures fractales, qui résultent
d'équations simples recalculées un grand nombre de fois par
l'ordinateur et produisant des résultats sous forme de nombres auxquels
on peut associer des lignes ou des couleurs. Des structures se construisent
et évoluent ainsi sur l'écran comme des êtres biologiques
avec lesquelles elles présentent davantage qu'une ressemblance analogique
: elles sont produites par des processus codés et itératifs
voisins de ceux qui génèrent l'étonnante variété
des êtres vivants.
Une structure fractale est une structure dont la résolution
reste fine à différents degrés ou niveau d'observation.
En d'autre termes, elle est construite de motifs répétitifs
se réorganisant à des niveaux différents pour produire
une forme conservant une structure de base analogue. Ainsi en est-il d'une
fougère, d'un cristal, d'une côte rocheuse vue d'avion ou
observée à l'échelle humaine. Longtemps invisible,
la nature fractale des formes de la nature apparaît aujourd'hui en
pleine lumière et se simule facilement sur ordinateur. Une célèbre
forme fractale résulte simplement d'un triangle sur lequel le programme
d'ordinateur fait apparaître trois nouveaux triangles au milieu de
chacun des côtés. Une nouvelle structure apparaît, sorte
d'étoile à six pointes. Puis la même modification se
poursuit sur les douze nouveaux côtés, et ainsi de suite à
l'infini. Le même principe simple de modification appliqué
systématiquement à chaque forme nouvelle crée une
structure d'une extraordinaire complexité.
La théorie du chaos et les formes fractales conduisent à
une vision unifiée de la nature. Des phénomènes séparés
par l'analyse élémentaire traditionnelle apparaissent communs,
se rapprochent. De même que le concept de sphère établit
une relation entre une goutte d'eau, le globe terrestre et une bulle de
savon, les formes fractales de la nature se rangent dans un certain nombre
de catégories, reliant la biologie à la chimie, la physique
aux sociétés animales. On perçoit pour la première
fois l'unité cachée derrière des formes aussi diverses
qu'un arbre, des nuages, un rivage. Formes, diversités et unités
sont le résultat de processus chaotiques faisant intervenir des
myriades d'éléments en interaction. La théorie du
chaos permet de comprendre comment des bifurcations successives constamment
amplifiées conduisent à s'écarter très rapidement
de l'état initial pour conduire à l'émergence de formes
nouvelles, à l'auto-organisation de structures complexes.
Grâce à ces nouvelles approches de la complexité,
on explique mieux l'émergence de formes nouvelles, structures, fonctions,
réseaux et systèmes. Par exemple l'apparition des structures
organisées, bases des processus vitaux à l'origine des êtres
vivants, l'émergence d'un réseau de communication international,
ou la constitution des réseaux financiers et de la bourse.
Voici comment les spécialistes de la théorie du chaos
décrivent l'auto-organisation d'un système complexe par le
jeu d'interactions chaotiques. Même si les termes employés
peuvent paraître à certains quelque peu techniques, l'ensemble
de cette description permet d'illustrer la portée générale
de la théorie.
Au sein d'une population d'éléments ou d'agents en interaction
(molécules, gouttelettes d'eau, fourmis, individus) se produisent
des fluctuations aléatoires (des écarts) autour d'un état
d'équilibre dynamique. Ces changements infimes mettent certaines
parties du système hors de l'équilibre. Ces fluctuations
peuvent s'amplifier et donner naissance à des oscillations plus
régulières. Par suite de bifurcations évolutives et
d'amplifications successives, des sous-ensembles du système peuvent
ainsi quitter l'état d'équilibre et constituer des structures
organisées traversées par un flux d'énergie. Ces "structures
dissipatives" s'organisent pour optimiser l'écoulement du flux d'énergie
qui les traverse, et maintiennent leur structure au cours du temps. Ainsi,
une forme organisée peut naître de mouvements chaotiques aléatoires
et se stabiliser. Certaines structures organisées peuvent accélérer
la formation de nouvelles structures. Il en résulte un phénomène
d'autocatalyse et d'accélération analogue, comme on l'a vu
précédemment, à une forme de reproduction. La nouvelle
structure émerge plus rapidement que celle qui lui a donné
naissance.
De telles évolutions peuvent être simulées et visualisées
par l'informatique. Le catalyseur qui a favorisé le rapprochement
de l'analytique et du systémique et permis l'émergence des
nouvelles sciences de la complexité est sans aucun doute l'ordinateur.
Pour comprendre le chaos: l'ordinateur macroscope
Un des grands défis du monde moderne, dans les sciences comme
dans la conduite des grandes organisations, est la maîtrise de la
complexité. Comment mieux la comprendre et agir sur elle avec plus
d'efficacité ? Nous voici à nouveau confrontés à
un insondable infini, le troisième : l'infiniment complexe. Après
l'infiniment grand et l'infiniment petit qui fondèrent la science
moderne suite au questionnement incessant des savants et des philosophes,
l'infiniment complexe influence directement nos actions et notre vision
du rôle de l'homme dans le monde.
La connaissance avance par bonds successifs liés à la
représentation du monde. Voir pour comprendre, comprendre pour mieux
voir. La visualisation des phénomènes, structures et évolutions
est déterminante dans les progrès de la science et des représentations
qui en découlent. Dans cette quête des représentations,
le télescope et le microscope ont occupé une place privilégiée.
Aujourd'hui encore, avec les nouvelles générations d'instruments
comme le télescope Hubble ou le microscope à effet tunnel
(MET) ils jouent un rôle essentiel dans l'élargissement du
champ du visible. Sans la lunette de Galilée les théories
de la mécanique céleste, puis celle de la gravitation n'auraient
pu trouver leur base d'observation. Sans le microscope de Antonie Van Leeuwenhoek
(1632-1723) et celui de Louis Pasteur, le monde des microbes n'aurait pu
être découvert, ni celui des cellules, donnant naissance à
la biologie moléculaire et aux biotechnologies.
Depuis une dizaine d'années émerge un prodigieux instrument
d'observation de la complexité, et d'action sur ce troisième
infini : l'ordinateur. Et particulièrement l'ordinateur personnel,
démultiplicateur des capacités du cerveau individuel à
traiter la complexité. Certes, l'ordinateur existe depuis un demi-siècle
et on en connaît les multiples applications. Sans un tel sociocatalyseur,
les sociétés humaines ne pourraient fonctionner à
des rythmes accélérés et avec l'efficacité
nécessaire pour coordonner en temps réel une multitude d'actions
imbriquées et d'une immense variété. Mais ce sont
surtout les nouvelles caractéristiques de l'ordinateur personnel,
relié en réseau à d'autres machines, qui bouleversent
les données. Ces caractéristiques tiennent en trois mots
: puissance, visualisation, simulation.
Un ordinateur moderne fonctionne à partir de microprocesseurs
dotés de capacités de traitement sans commune mesure avec
ceux qui existaient au milieu des années 80. Vitesse, mémoire,
adressage, parallélisme des opérations confèrent à
ces ordinateurs la capacité de calcul des plus puissantes machines
des années 80 d'un prix mille fois plus élevé. Chacun
peut désormais au laboratoire, au bureau, ou en voyage s'il est
muni d'un portable, résoudre simultanément des cohortes équations
différentielles non linéaires et visualiser les résultats
sur des courbes, graphiques en couleurs, cartes en trois dimensions ou
formes animées Une tâche impensable avec un crayon et un papier
! Tout à coup, par suite de ces discontinuités ou seuils
critiques propres à la coévolution des connaissances, l'ordinateur
émerge comme un outil de prédilection dans l'observation
et la simulation de l'infinie complexité du vivant, de la société
ou de l'écosystème. Et surtout comme un outil opérationnel
pour agir sur elle.
L'ordinateur est ainsi devenu le macroscope du troisième infini.
Désormais, ce n'est plus un symbole, mais une réalité.
Et cette réalité est en train de bouleverser notre vision
du monde.
L'ordinateur-macroscope contracte ou dilue le temps et l'espace, rendant
perceptibles des évolutions trop lentes ou trop rapides pour notre
cerveau. Faisant interagir des myriades de paramètres simultanément
et autorisant à tout instant le changement des règles du
jeu, il forme une véritable symbiose avec son opérateur.
Les contrôleurs du trafic aérien peuvent ainsi suivre en temps
réel des trajectoires et flux d'avions ; les chimistes fabriquer
des modèles moléculaires capables de réagir les uns
avec les autres ; les chirurgiens voyager à l'intérieur du
corps avant une opération grâce aux images provenant des scanners
et retraduites par l'ordinateur ; les financiers analyser des courbes pour
détecter les tendances des marchés ; ou les militaires engager
des chars et leurs conducteurs sur un champ de bataille virtuel Mais un
des grands atouts de l'ordinateur-macroscope est de mettre en lumière
les relations entre ordre, chaos et complexité dans une multitude
de phénomènes naturels allant de la physique à la
chimie, de la biologie aux sciences sociales et à l'écologie.
C'est grâce à la visualisation et à la simulation sur
leurs ordinateurs que les fondateurs de la théorie du chaos et des
sciences de la complexité ont découvert la généralité
de certains phénomènes et proposé leurs hypothèses.
Ainsi Edward Lorenz en météorologie, Benoît Mandelbrot
pour sa géométrie de la nature et sa découverte des
formes fractales, Stuart Kaufman et Doyne Farmer pour les réactions
chimiques qui ont donné naissance à la vie, John Holland
pour les algorithmes génétiques, Brian Arthur en économie.
Ilya Prigogine et Grégoire Nicolis pour les systèmes sociaux.
Et bien d'autres chercheurs en sciences de la complexité de par
le monde.
L'ordinateur est un laboratoire portatif de chimie, de biologie, de
sociologie, d'économie, d'écologie. Il renferme dans ses
logiciels de simulation une infinité de mondes modifiables et manipulables
au gré de l'opérateur. Une simulation n'est autre qu'une
expérience informatique. Elle a les mêmes caractéristiques,
avantages et portée intellectuelle qu'une expérience traditionnelle
de laboratoire ou effectuée sur le terrain. Tout type d'expérience
peut être tenté sans qu'il soit nécessaire d'engager
une expérimentation en vraie grandeur avec les risques qu'elle représente,
surtout quand elle implique des hommes, des entreprises, des économies.
Dans une expérience in vitro, les biologistes reconstituent en tube
à essai la machinerie de base des cellules et y ajoutent les ingrédients
moléculaires qui lui permettent de fonctionner. Les informaticiens
réalisent, eux, des expériences in silico, mais les objectifs
et les retombées sont analogues. Pour la première fois il
devient possible de tenter de comprendre la nature, non plus seulement
en la décomposant en ses composants toujours plus infimes - molécules,
atomes, particules élémentaires - selon la démarche
traditionnelle de la science, mais en la reconstruisant à partir
d'éléments et de lois simples faisant naître la complexité
des organisations et des fonctionnements. On peut ainsi vérifier
la validité des hypothèses en observant la manière
dont le modèle se comporte dans son environnement simulé,
la validation ne résidant pas seulement dans l'explication causale,
mais aussi dans la cohérence du fonctionnement d'ensemble et la
pertinence de l'organisation qui le supporte.
L'ordinateur-macroscope fait ainsi émerger progressivement une
théorie unifiée de l'organisation des systèmes complexes.
Drôles d'oiseaux et fourmis virtuelles
On dispose donc aujourd'hui, grâce en particulier aux travaux
des équipes du Santa-Fe Institute et de l'Université Libre
de Bruxelles, d'une palette d'outils pour comprendre l'auto-organisation
des systèmes complexes et leur comportement dans le temps. Au-delà
des molécules, des cristaux ou des nuages, l'important est de rendre
compte de l'apparition de comportement collectifs "intelligents" tels que
ceux observés dans les sociétés animales ou humaines.
Ce qui est évidemment nécessaire pour envisager la formation
du macro-organisme planétaire que les hommes sont en train de construire
par le jeu de leurs créations et interactions.
La théorie du chaos le permet-elle ? Les cas des essaims, des
nuées d'insectes ou d'oiseaux sont des modèles féconds,
simulables sur ordinateur. Le comportement collectif de millions d'êtres
vivants, leurs constructions sociales, leur adaptation à des contraintes
d'environnement, fascinent les scientifiques depuis de nombreuses années.
Les théories de l'auto-organisation et l'ordinateur-macroscope permettent
aujourd'hui d'adapter ces modèles aux organisations humaines.
La règle de base ainsi mise en lumière et dont la signification
est profonde, peut s'exprimer de la manière suivante : une multitude
d'individus agissant en parallèle et de manière simultanée
à partir de règles simples peut faire émerger un comportement
collectif intelligent susceptible de résoudre les problèmes
globaux qui se posent à la communauté.
Ce principe fondamental peut s'illustrer par des exemples empruntés
aux vols de nuées d'oiseaux et aux sociétés d'insectes.
Craig Reynolds, de la société Symbolics à Los Angeles,
a tenté un jour une expérience dont le résultat inattendu
l'a privé de sommeil pendant quelques nuits, tant sa surprise fut
grande. Il voulait simplement simuler sur son ordinateur le comportement
d'un vol d'étourneaux. Pour cela, il programma dans la machine des
règles contrôlant le mouvement individuel de centaines d'oiseaux
représentés par des triangles et qu'il appela "boïds"*.
Au début, le programme était très complexe car il
devait tenir compte des multiples possibilités d'actions individuelles
et d'interaction des "oiseaux " entre eux. Le résultat visualisé
sur l'écran de l'ordinateur n'était pas très concluant
: les "boïds" se déplaçaient comme un régiment
soumis à des règles strictes, la structure d'ensemble n'était
pas très réaliste et les courbes ou les changements de route
saccadés, ou symétriques, bien éloignées du
vol réel d'étourneaux vivants.
Reynolds entreprit alors de s'inspirer des théories du chaos
et de programmer dans son ordinateur quelques règles simples inspirées
de celles que lui communiquèrent les spécialistes de l'étude
des vols d'oiseaux. Voici ces règles :
· maintenir une distance minimale avec les objets présents
dans l'environnement, ainsi qu'avec les autres oiseaux.
· adapter sa vitesse à celle des oiseaux situés
dans le voisinage.
· se déplacer vers le centre perçu de la masse
des oiseaux présents dans le voisinage.
C'est tout. On est loin de la programmation détaillée
d'une organisation vivante complexe telle qu'on aurait pu l'imaginer à
partir de l'analyse traditionnelle. Pour corser les situations, Craig Reynolds
introduisit dans le paysage des colonnes jouant le rôle d'obstacles.
Règle d'or: si un "boïd" arrive de face, il prend la tangente.
Si c'est impossible (chance infime), il la percute, tombe à sa base,
puis doit voler plus vite pour rattraper le vol.
Ayant ainsi créé quelques règles simples introduites
dans le programme de simulation, Reynolds lance son ordinateur et observe
le comportement de son vol de "boïds" à travers les colonnes.
Stupeur et émotion : une situation totalement imprévue survient.
Un comportement quasi "vivant" d'un boïd ! Le vol hésitant,
heurté, collectif, harmonieux et imprévisible des "boïds"
s'approche des colonnes. La quasi totalité des triangles se faufile
à travers elles en prenant les tangentes, en se divisant en sous-groupes
ou en accélérant leur vol. Mais un seul "boïd" arrivant
dans une trajectoire improbable de collision, hors de toute tangente possible,
percute une colonne. Il tombe à terre, fait le tour de la colonne
et repart "à tire d'aile" rattraper les autres "boïds" qui
poursuivent leur vol collectif ! Une situation non programmée à
"émergé" des contraintes et du comportement collectif des
individus obéissant à certaines règles. Le programme
a "inventé" une solution à une situation particulière.
Le plus étonnant est qu'indépendament de la répartition
ou la dispersion des "boïds" au départ de la simulation, un
vol groupé se constitue à chaque expérience, bien
que la formation "vol groupé" ne soit programmée dans aucun
individu.
L'intelligence collective des fourmis résulte de l'interaction
du comportement de myriades d'individus répondant à des règles
simples. La fourmilière est une société qui constitue
un macro-organisme ayant un comportement global intelligent. Les réseaux
de communication des sociétés d'insectes forment un "réseau
neuronal", une intelligence collective susceptible de résoudre des
problèmes se posant à la communauté. Par exemple :
trouver le chemin le plus court pour se rendre à une source de nourriture
et la ramener à la fourmilière ; réparer le dôme
de leur habitation détruit par les intempéries ou un prédateur
; isoler les fourmis mortes des vivantes.
Pour mieux comprendre ce propos, voici quelques données de base.
La fourmi ne dispose pas d'un cerveau suffisamment développé
pour résoudre seule de tels problèmes. Elle est l'exécutante
fidèle et obstinée d'une certain nombre de routines pré-programmées
modifiées par des informations venant de l'extérieur. L'environnement
des fourmis (représenté par la fourmilière, les pistes
qui l'entourent, la lumière solaire, les UV), est perçu par
des capteurs appropriés. Mais un des éléments parmi
les plus importants est la mémoire collective de la communauté,
inscrite, et comme "engrammée" dans la topologie du milieu -sur
le sol, par exemple, grâce à des pistes reconnaissables à
leur odeur. Les fourmis sécrètent en effet des phéromones,
substance chimique à l'odeur desquelles elles sont très sensibles.
Au cours de son déplacement chaque fourmi touche régulièrement
le sol avec la partie arrière de son corps et dépose une
microgoutte de phéromone. Son effet est tel qu'on estime qu'un milligramme
de cette substance permettrait à une colonne de fourmis de se guider
sur une piste faisant trois fois le tour de la Terre ! Cette odeur se dissipe
au bout d'un certain temps. Son caractère attractif, orienteur,
diminue donc graduellement. Grâce à la combinaison de ces
éléments, il est possible d'expliquer le "choix" effectué
par les fourmis du chemin le plus court pour chercher de la nourriture.
C'est une propriété des colonies d'insectes sociaux parfaitement
simulable sur ordinateur.
La source de nourriture se trouve par exemple à 20 mètres
de la fourmilière. Une route étroite sur laquelle circulent
des milliers de fourmis relie la source à la fourmilière.
Des fourmis reviennent chargées de nourriture et croisent celles
qui montent vers la source. Chaque fourmi laisse sur le sol une trace de
phéromone qui attire et guide d'autres congénères.
Imaginons qu'un obstacle (dissymétrique par rapport à l'axe
de la route) se dresse en son milieu. Pour le contourner il faut suivre
deux voies différentes, l'une plus directe, l'autre plus longue.
Au départ, à peu près autant de fourmis contournent
l'obstacle par la gauche que par la droite. La probabilité de choix
gauche ou droite est en effet identique. Mais le chemin de droite étant
plus long, la durée de parcours plus grande, la circulation y sera
plus fluide. L'odeur de phéromone va donc s'estomper un peu plus
rapidement que sur la piste de gauche. Il va en résulter un léger
déséquilibre de densité de circulation car un nombre
moindre de fourmis empruntera cette piste. La production de phéromone
se réduira, attirant encore moins de fourmis. Sur l'autre route,
par contre, la circulation est de plus en plus dense, la concentration
de phéromone s'accroît et son l'odeur devient de plus en plus
attractive pour les fourmis. Une boucle de rétroaction positive
se met ainsi en place, amplifiant encore l'attractivité de cette
route et conduisant au "verrouillage" de cette voie privilégiée
au détriment de l'autre. Le chemin de gauche s'autosélectionne
par rapport à celui de droite. Il y a exclusion compétitive
de l'un par rapport à l'autre. Les fourmis ont collectivement "choisi"
la route la plus courte, utilisant une "logique" autocatalytique et économisant
ainsi leur énergie, réservée à d'autres tâches
prioritaires. Le réseau neuronal "fourmilière" a fonctionné
comme un système intelligent sélectionnant une solution optimale
pour l'ensemble de la communauté.
Autre exemple : celui de la constitution d'un cimetière de fourmis.
Savent-elles "enterrer" leurs morts ? Là encore quelques règles
simples : les morts ayant une odeur particulière qui attire les
prédateurs et met en danger la communauté, les écarter
de la fourmilière accroît donc les chances de survie de la
colonie. Voici les règles simples programmées dans l'ordinateur
et spécifiant le travail d'une fourmi :
· ramasser un cadavre et le déposer n'importe où.
· si un cadavre déposé par une autre fourmi est
rencontré, déposer celui qui est transporté à
ce même endroit.
· si des petits tas de fourmis mortes sont rencontrés,
les déplacer sur un tas plus gros (plus attirant).
Il se forme progressivement des petits tas de fourmis mortes, puis
des paquets plus importants. Au bout d'un certain temps, par suite de l'action
chaotique de centaines de fourmis, tous les cadavres se trouvent rassemblés
en un seul gros tas, le "cimetière".
Bien des exemples pourraient ainsi être donnés, allant
de la construction de la fourmilière à l'entretien des larves
et des reines ou au combat avec des envahisseurs. Un dernier exemple illustre
la puissance de simulation de l'ordinateur quand il s'agit de reconstituer
un comportement collectif analogue au comportement réel, répondant
à des lois similaires.
Le Professeur John Koza de l'Université de Stanford a réussi
à simuler le comportement d'une fourmilière à la recherche
de nourriture. Il a utilisé pour cela un programme d'ordinateur
à partir d'algorithmes génétiques. Cette forme de
programmation s'inspire de la biologie. Elle génère dans
la machine une sorte d'évolution darwinienne entre morceaux de programmes,
sélectionnant les codes les mieux adaptés à la résolution
d'un problème donné. Pour y parvenir, les programmeurs écrivent
des lignes de programmes dans un langage spécial comportant de nombreux
modules indépendants pouvant "muter", c'est-à-dire subir
des variations aléatoires de leur code, génération
après génération. Grâce à une évaluation
permanente des résultats et un "biais" permettant de renforcer par
une boucle de "récompense " les solutions les plus proches de la
résolution du problème posé, le programme converge
par essais et erreurs vers la solution recherchée, d'une manière
analogue à l'évolution biologique. D'où le nom d'algorithmes
génétiques.
John Koza a utilisé un ordinateur capable de suivre en temps
réel des dizaines de petits carrés noirs représentant
les fourmis. L'écran de son ordinateur a été quadrillé
à la manière d'une grille de mots croisés. En haut
à gauche de l'écran figurent une centaine de carrés
bleus réunis en une masse représentant la nourriture. En
bas à droite une centaine de carrés rouges rassemblés
en une surface continue représentent la fourmilière. Programmées
dans les algorithmes génétiques, les règles simples
du comportement des fourmis, inspirées des observations des entomologistes,
sont les suivantes :
· Chercher la nourriture. Si un carré bleu est trouvé,
le prendre et l'amener dans la surface rouge (la fourmilière) en
laissant sur son passage une trace de "phéromone" (ligne grise).
· En l'absence de nourriture, parcourir les cases à la
recherche d'une piste de phéromone. En la croisant, la suivre dans
le sens inverse de la fourmilière (les fourmis savent se repérer
dans l'espace) : c'est dans cette direction que se trouve la nourriture.
· En l'absence de nourriture ou de pistes, chercher au hasard
de case en case en parcourant le plus possible de cases.
Au début de l'expérience des dizaines de carrés
noirs (les fourmis) sont réparties au hasard et dans tout l'espace.
Quand la simulation commence, certaines se trouvent près des carrés
bleus (la nourriture). Quelques unes s'associent à eux (les transportent)
et se dirigent vers la surface rouge (la fourmilière) en laissant
de case en case une trace grise (phéromone). Quand ces fourmis arrivent
à la fourmilière une diagonale grise sépare en deux
l'espace occupé par l'ensemble de la population. Certaines fourmis
vont ainsi se trouver au nord, d'autres au sud. La probabilité qu'un
nombre élevé de fourmis traverse la piste s'accroît.
Une colonne plus dense d'insectes se dirige ainsi vers les carrés
bleus, les saisissent avec leurs "mandibules" et se dirigent vers la fourmilière
en laissant une trace de phéromone. La petite piste d'origine devient
une route, puis une autoroute attirant encore plus de fourmis (rétroaction
positive, amplification). Pour celles qui se déplacent encore au
hasard, de case en case, la probabilité de rencontrer cette autoroute
s'accroît. Toute la nourriture (carrés bleus) est bientôt
rangée dans la fourmilière (carrés rouges). Même
si l'on recommence l'expérience des centaines de fois, le temps
mis par les "fourmis" pour acheminer toute la nourriture à la fourmilière
ne sera jamais le même. Tout dépend des conditions initiales
et de l'amplification des effets en cours d'action.
Les choix démocratiques des abeilles
L'étude des sociétés d'abeilles offre également
des voies d'observation enrichissantes pour la compréhension des
mécanismes d'auto-organisation que l'on retrouve également
dans les sociétés humaines.
Beaucoup a été écrit sur le langage des abeilles
à travers leurs danses, leurs systèmes d'orientation, la
production d'hormones de communication, qui fait de la ruche un macro-organisme
social comme la fourmilière. Il est intéressant de considérer
certains mécanismes fondamentaux sous l'angle de la théorie
de chaos et de l'auto-organisation. L'ordinateur permet de simuler la construction
des ruches, la formation des alvéoles hexagonales, la répartition
du stockage du miel, du nectar, et la position des larves par rapport à
celle de la reine. Une telle simulation réalisée par Scott
Camazine de l'Université Cornell est particulièrement riche
de signification, notamment par référence au fonctionnement
d'un marché. C'est la prise de décision collective par les
abeilles pour le choix d'une source de pollen.
Les abeilles au travail sont confrontées à un problème
permanent : comment économiser leur énergie tout en rapportant
à la ruche le maximum de nourriture (ressources énergétiques)
et en évitant des déplacements trop fréquents, improductifs
ou trop lointains ? L'ensemble du mécanisme de décision ressemble
à un microprocesseur effectuant une opération logique :
Deux sources de pollen sont situées à des distances différentes
de la ruche. La source "jardin" et la source "champ". Les abeilles de la
source "jardin" s'y rendent directement, collectent le pollen, le ramènent
à la ruche et y retournent aussitôt. Même action pour
les abeilles habituées à la source "champs". Une partie des
abeilles ("fatiguées" ou "démotivées") reste dans
la ruche. Une autre partie danse sur une plate-forme réservée
à cet effet pour informer d'autres abeilles de la qualité
et de la distance de la source. Elles se mêlent à d'autres
abeilles de la source "champs" informant la collectivité de la richesse
de leur source. Selon la densité de l'information fournie par les
unes ou les autres, la probabilité pour que des abeilles de la source
"jardin" partent vers la source "champs" peut s'accroître. Un nombre
plus élevé d'abeilles "champ" viendra "convaincre" un nombre
croissant d'abeilles "jardin". Progressivement, l'équilibre se déplace
vers la nouvelle source plus riche ou plus proche.
Une décision collective a conduit à un choix stratégique
bénéfique pour l'ensemble de la colonie -par exemple pour
économiser l'énergie en évitant les déplacements
inutiles. Une décision entièrement fondée sur une
probabilité de commutation individuelle vers l'une ou l'autre des
solutions présentées. Et des effets amplifiés à
l'échelle de la communauté par des règles et des contraintes
strictes.
Les exemples des "boïds", des fourmis ou des abeilles me paraissent
illustrer plusieurs points importants.
Des règles simples appliquées par une multitude d'agents
agissant en parallèle font émerger un comportement collectif
intelligent. On retrouve dans ces mécanismes "décisionnels"
les propriétés générales de rétroaction
positive, d'autocatalyse, d'amplification et d'autosélection également
à l'oeuvre dans les sociétés humaines (marché,
manifestations, modes, paniques collectives).
L'ordinateur apparaît plus que jamais comme un outil d'observation
de la complexité et de la dynamique des systèmes en temps
réel. Il joue le rôle d'un laboratoire portatif d'expérimentation
sur des systèmes sociétaux -c'est-à-dire constitués
de multitudes d'éléments en interaction, associés
à des structures émergentes créées par eux,
à des fonctions de maintien et de développement et à
des réseaux d'information et de régulation.
Enfin, dans les sociétés d'insectes, il n'existe aucune
représentation globale des situations, capables de donner naissance
à des plans d'ensemble ou à des "stratégies". Les
interactions directes et indirectes entre individus et avec l'environnement
remplacent les plans d'action. La "mémoire" du groupe, son modèle
de coordination, est l'environnement dans lequel il évolue. Un environnement-mémoire
imprégné de marqueurs physiques ou chimiques résultant
des activités de la collectivité.
Entre ordre et désordre, une étrange
frontière
Grâce aux exemples précédents on voit progressivement
prendre corps une approche générale des mécanismes
d'auto-organisation. Une approche qu'il semble pertinent d'appliquer aux
sociétés humaines afin d'éclairer la vision prospective
des formes possibles de leur organisation. La théorie du chaos dépasse
en effet l'auto-organisation des structures du monde physique et chimique.
Elle s'applique aussi aux systèmes biologiques, aux sociétés
d'insectes, aux sociétés humaines, à l'écosystème.
A chaque niveau hiérarchique émergent des propriétés
nouvelles spécifiques.
Comment des interactions chaotiques peuvent-elles générer
de la complexité organisée ? La simulation sur ordinateur
de systèmes complexes permet de dégager les principes généraux
d'une telle évolution et de répondre aux questions posées
précédemment sur les similitudes de structures, les zones
optimales d'évolution ou les règles de construction des réseaux.
Lorsque des multitudes d'agents sont en interaction (on l'a vu pour
des molécules, des insectes, mais ce serait également le
cas pour des acheteurs dans un marché), plusieurs types de situations
peuvent émerger. Dans un premier cas les turbulences résultant
de ces interactions sont trop fortes. Des structures se forment, mais se
détruisent aussi vite qu'elle se construisent. Les associations
qui se créent peuvent aussi conduire à un ordre rigide et
sclérosé, inhibant toute forme ultérieure d'évolution
et d'adaptation. Mais il peut aussi se former une zone instable de transition
entre ordre et turbulence. Dans cette zone particulière peuvent
apparaître des structures organisées, s'amorcer des chaînes,
des cycles, des boucles qui stabilisent l'ensemble du système malgré
le renouvellement permanent de ses constituants et les perturbations venant
de l'environnement.
On sait par exemple que des fluctuations aléatoires peuvent
se transformer en oscillations stabilisées. Cela se produit lorsqu'une
chaîne de réactions successives se boucle sur elle-même
pour donner un cycle reproduisant les mêmes substances ou régulant
leur apparition ou leur disparition. La formation de cycles de régulation
est un des phénomènes de stabilisation parmi les plus répandus
de la nature. On le retrouve à la base des grands cycles de l'écosystème
qui maintiennent les fonctions vitales de la planète (cycles du
carbone, de l'azote, de l'oxygène), dans les cellules vivantes pour
la production d'énergie ou le recyclage de substances nécessaires
au métabolisme, comme dans les processus de base de l'économie.
Une organisation complexe peut ainsi se maintenir au cours du temps,
évoluer, s'adapter, donc exister, comme par miracle, dans un océan
de désordre et de turbulences. C'est précisément le
cas de la vie et des organisations humaines.
Il semble que ce soit là, dans cette zone de transition particulière,
en bordure du chaos, comme le propose Christopher Langton, que la complexité
puisse naître, les organisations, systèmes et réseaux,
croître et se développer. Cela peut s'illustrer par le schéma
suivant :
Deux abîmes s'ouvrent de chaque côté de la bordure
du chaos. D'une part le désordre total, une turbulence anarchique
non génératrice d'organisation. D'autre part l'ordre structuré
et sclérosé, la rigidité statique. Entre les deux,
comme dans une transition de phase, à la limite de l'ordre parfait
et de l'anarchie totale : la fluidité, l'adaptabilité, l'auto-organisation
de formes, structures et fonctions qui naissent et meurent dans un perpétuel
renouvellement autorégulé. L'émergence de l'organisation
et de la complexité. C'est dans cette fine frange, à cette
frontière précise, dans cet état de transition instable
et pourtant stabilisé, temporaire et pourtant permanent, que se
situent les phénomènes qui construisent la vie, la société,
l'écosystème. Comment les comprendre pour mieux les canaliser?
Comment les utiliser pour construire des symbioses enrichissantes à
tous les niveaux de partenariat entre la nature, l'homme et ses machines
? Telles sont quelques unes des questions fondamentales qui conditionnent
notre avenir.
Les sciences de la complexité, sciences du XXIe siècle,
peuvent nous aider à penser le futur des sociétés
humaine à un siècle ou au delà. La combinaison de
la rationalité (ou de l'irrationalité) politique avec les
grandes lois de la nature crée une tension permanente en bordure
de l'ordre idéal et de la turbulence stérile. C'est dans
cette niche particulière que peuvent naître les phénomènes
spontanés d'auto-organisation et d'accélération. C'est
à ce point précis que la capacité d'adaptation et
d'efficacité est la plus grande. A nous de comprendre comment s'y
maintenir, afin de coévoluer avec le monde que nous avons créé
et l'écosystème planétaire. A nous d'exploiter ses
propriétés pour assurer une symbiose riche de signification
avec le cybionte en train de naître.
Une théorie générale de
l'auto-organisation
Les sciences de la complexité débouchent sur une nouvelle
vision des processus d'auto-organisation. Mais la théorie du chaos
qui se consacre à de tels processus évoque, par son appellation,
son contraire. La génération d'ordre à partir du désordre
ne permet pas de se représenter de manière claire et synthétique
la généralité des phénomènes considérés.
De nombreux auteurs ont cherché à faire la synthèse
des grands courants de pensée sur l'évolution, l'organisation
et la complexité croissante. Certains avaient noté la différence
profonde entre les deux grandes dérives de la matière vers
la vie et l'entropie. D'autres, comme Teilhard de Chardin, ont cherché
à expliquer par une loi de "complexité / conscience" l'émergence
de la vie, de la pensée et de la conscience réfléchie.
D'autres encore comme Francesco Varela, Jean Piaget, Edgard Morin, ont
mis en avant les conditions d'autonomie d'un système complexe au
cours de son évolution créatrice.
Je voudrais tenter d'enrichir ces approches en leur intégrant
l'apport de la théorie du chaos et des sciences de la complexité.
Ces différents domaines pourraient être rassemblés
dans le cadre d'une théorie unifiée. Elle se fonderait notamment
sur l'étude des organisations complexes et la simulation informatique
de leur comportement dans le temps.
Je propose de l'appeler : théorie unifiée de l'auto-organisation
et de la dynamique des systèmes complexes. Mais cette dénomination,
qui en résume pourtant l'essentiel, est longue et d'un emploi délicat.
De manière plus concise, je propose le terme de symbionomie pour
décrire l'ensemble des phénomènes couverts par cette
théorie unifiée*.
Je définis la symbionomie comme l'étude de l'émergence
des systèmes complexes par auto-organisation, autosélection,
coévolution et symbiose. Je parlerai ainsi, dans la suite de ce
livre, de processus ou d'évolution symbionomique pour décrire
les phénomènes liés à l'émergence de
la complexité organisée, comme ceux que l'on peut observer
dans des systèmes moléculaires (dans le cadre, par exemple,
de l'origine de la vie), les sociétés d'insectes (fourmilières,
ruches), les systèmes sociétaux (entreprises, marchés,
économies) ou les écosystèmes.
Une des voies privilégiées de l'évolution symbionomique
est la symbiose. Cette notion s'applique généralement à
des organismes vivants, mais plusieurs auteurs l'on étendue à
des associations entre l'homme et des systèmes non vivants. Sans
entrer dans la discussion sur l'existence ou l'absence de frontière
entre le "naturel" et "l'artificiel" (j'en traiterai dans les chapitres
suivants), et par simple commodité de langage, je considère
indistinctement des symbioses se réalisant dans le monde "naturel",
avant l'intervention de l'homme et des symbioses intervenant depuis son
apparition, dans le monde dit "artificiel", celui des machines, des organisations,
des réseaux ou des villes. Je continuerai donc à employer
le terme de symbiose pour qualifier aussi bien les liens entre l'homme
et ses artefacts (avec les ordinateurs, par exemple) qu'entre l'homme et
l'écosystème.
L'évolution symbionomique se déroule en suivant certaines
étapes et en empruntant des points de passage obligés. Les
éléments (ou fonctions élémentaires) suivants
m'apparaissent fondamentaux : agents, liaisons, reproduction, renforcement,
réseau, chaos, amplification, autosélection, organisation,
émergence, transmission et symbiose. Leur ordre de succession est
destiné à faciliter la présentation et ne doit pas
être considéré comme une nécessité séquentielle.
Agent. C'est un opérateur individualisé doté de
fonctions lui permettant d'agir sur son environnement. (Molécules,
cellules, abeille, homme, entreprise, organisation.)
Liaisons. Les agents disposent de mécanismes et de moyens de
connexion, d'assemblage et d'interactions permettant de créer entre
eux des liaisons matérielles ou immatérielles.
Reproduction. Les agents sont capables de coder et de reproduire leurs
structures et leurs fonctions.
Renforcement. Des échanges entre agents sont valorisés
(ou éliminés) par renforcement (ou inhibition) de certaines
liaisons ou boucles de régulation. Seuls les renforcements sont
considérés ici car ils conduisent à la conservation
des agents et de leurs liaisons. Les autres sont éliminés
et ne jouent aucun rôle dans la suite de l'évolution.
Réseau. Les agents, leurs liaisons et échanges constituent
les noeuds et les liens de réseaux caractérisés par
le parallélisme et la simultanéité des multiples opérations
qui s'y déroulent. Un réseau de cette nature est analogue,
en informatique, à un multiprocesseur parallèle d'informations.
(Réseaux de molécules, cellules, insectes ; système
immunitaire, système nerveux, écosystème ; réseau
téléphonique, télématique, marché)
Chaos. La dynamique des interactions conduit à des fluctuations
aléatoires générant une grande variété
d'états, de situations ou de comportements imprédictibles.
(Mutations, inventions, événements, bifurcations, turbulences)
Amplification. Certains états, situations, ou comportements
sont amplifiés par rétroaction positive drainant à
leur profit à vitesse accélérée des flux d'énergie,
de matière et d'information. L'amplification peut naître à
partir de réactions d'autocatalyse ou de catalyse croisée
entre plusieurs agents ou sous-systèmes. (Infection virale, cancer,
panique boursière, explosion démographique)
Autosélection. L'accélération résultant
des mécanismes d'amplification isole le système dans une
"bulle temporelle" de plus forte densité conduisant à une
divergence temporelle avec d'autres systèmes en évolution.
Le système s'autosélectionne par exclusion compétitive
des systèmes concurrents. (Sélection naturelle darwinienne,
prédominance d'un produit sur un marché, "révolution"
technologique)
Organisation. C'est un système individualisé, capable
de maintenir sa propre structure et son fonctionnement. Une organisation
se définit par son fonctionnement global résultant des interactions
entre les agents qui la constituent. (Cellule, entreprise, ville, société)
Emergence. Le fonctionnement global d'un système complexe conduit
à l'émergence de structures, de fonctions et de propriétés
nouvelles imprédictibles. (Vie, intelligence collective d'une société
d'insectes, intelligence humaine, opinion publique)
Transmission. Les informations structurelles et fonctionnelles, les
mécanismes relationnels, reproductifs et évolutifs sont mémorisés
sous une forme codée, transmissible aux générations
suivantes. Ce codage peut prendre une forme matérielle ou immatérielle.
(Forme des molécules, ADN, plans, lois, codes sociaux, cultures)
Symbiose. Association d'organismes ou d'organisations conduisant à
un avantage mutuel des partenaires. Ces associations se créent par
le jeu de coévolutions. Les symbioses donnent naissance à
des organisations d'un niveau de complexité supérieur. Une
nouvelle génération d'agents peut naître.
Trois remarques peuvent être faites sur les processus symbionomiques
et les étapes décrites :
Il s'agit d'une évolution généralisée s'étendant
des particules élémentaires aux sociétés humaines,
aux organisations construites par l'homme et en symbiose coévolutive
avec lui.
Cette évolution n'est pas linéaire, ni même en
accélération unidimensionnelle. Elle se produit de manière
multidimensionnelle au sein de "bulles temporelles" contemporaines mais
présentant des densités, des "qualités" différentes
du temps. Chaque évolution symbionomique se fait dans un temps fractal.
(Je reviendrai sur cette importante notion dans la troisième partie)
Enfin, l'évolution symbionomique peut être représentée
par une trajectoire en spirale : à chaque cycle (auto-organisation,
coévolution, symbiose, émergence) correspond un nouveau degré
dans la complexité et le passage à un niveau hiérarchique
supérieur.
Cette approche unifiée permet de décrire la naissance
d'une organisation complexe en reliant les différents éléments
ou fonctions élémentaires présentés plus haut
sous forme d'une liste séquentielle. L'histoire de cette naissance
peut être racontée en employant les mots et les expressions
rencontrés au cours de ce chapitre. La voici :
De multiples agents capables de se reproduire et de maintenir leurs
structures et fonctions constituent une population en coévolution
avec leur environnement. Exemples : des molécules dans les océans
primitifs, des cellules individuelles en interaction, des insectes en colonies,
des espèces vivantes dans un écosystème, des usagers
dans un réseau de télécommunication, ou des acheteurs
et vendeurs sur un marché.
Leurs interactions chaotiques, qui s'effectuent par l'intermédiaire
des réseaux de communication, conduisent à une grande variété
de structures, de situations et de comportements. Certains de ces comportements
peuvent être renforcés et amplifiés par des boucles
de rétroaction positives. Des structures peuvent ainsi se conserver
et se maintenir par suite du jeu et des effets des mécanismes de
catalyse (autocatalyse et catalyse réciproque) et l'établissement
de cycles se bouclant sur eux-mêmes. Un ensemble de molécules
capables de catalyser des étapes de leur assemblage, ou bien une
chaîne de fabrication où le dernier objet accélère
la production du premier en sont des exemples.
L'autocatalyse conduit à l'autosélection des systèmes
les mieux adaptés et à leur évolution accélérée,
"verrouillant" le secteur dans lequel ils se développent. Des symbioses
se créent par coévolution avec d'autres organismes ou organisations,
des propriétés collectives émergent. La mémorisation
des structures, des mécanismes reproductifs et évolutifs,
par le codage chimique ou électronique, ou encore par la culture,
assurent la transmission des informations aux générations
suivantes.
Une organisation complexe est née.
Dans l'optique symbionomique, il devient possible de retracer les phases
essentielles de l'émergence sur la Planète d'une nouvelle
forme de vie, une macro-vie, dont l'homme, cette fois, n'est pas le point
d'aboutissement évolutif, mais la cellule de départ et le
catalyseur. Les principales étapes en sont l'auto-organisation,
la coévolution et la symbiose. |