Laborit : de la cybernétique
à la systémique
9 juin 1995
Joël de Rosnay
Directeur de la Prospective et de l'Evaluation
Cité des Sciences et de l'Insdustrie – Paris
L'oeuvre d'Henri Laborit marque l'entrée dans le nouveau paradigme
des sciences de la complexité. D'un monde fragmenté par l'analyse
cartésienne, il nous mène dans celui des interdépendances
et de la dynamique des systèmes. De l'analytique au systémique
Laborit nous fait parcourir les chemins de la connaissance et de l'action
nécessaires pour agir aujourd'hui sur la complexité. Son
oeuvre est aussi l'expression d'une nouvelle culture centrée sur
la biologie. Les références traditionnelles dans le monde
des sciences passaient généralement par la physique. La biologie
introduit une culture naturelle des rétroactions et des évolutions.
Les savoirs peuvent ainsi s'intégrer en une vision renouvelée
de l'homme en relation avec son environnement. Le microscopique et le macroscopique
s'interpénètrent. Les disciplines juxtaposées se décloisonnent,
se complémentent et s'enrichissent mutuellement.
Au travers de ses livres de synthèse ou de ses essais, Laborit
donne l'impression de toucher à tout : biochimie, biologie moléculaire,
neurobiologie, hormonologie, écologie, économie, philosophie.
Ce qui n'a pas été sans heurter l'approche disciplinaire
traditionnelle des universitaires auxquels il s'est souvent confronté.
Mais dans la continuité de son message on saisit la force de sa
vision : l'intégration des niveaux de complexité, l'interdépendance
des structures et des fonctions, la dynamique des interactions. Il ouvre
la cellule sur son environnement, retrace le cheminement du flux d'énergie
qui, du soleil à l'homme, alimente la vie. Il relie ainsi la photosynthèse,
les cycles énergétiques, le métabolisme cellulaire
et le comportement en une approche cohérente et féconde.
Les régulations cybernétiques constituent l'autre versant
de l'approche d'Henri Laborit. Avec Grey Walters, Ross Ashby, Pierre de
Latil, Albert Ducrocq, Couffignal, Sauvan, il participe à l'émergence
de la pensée cybernétique et à son application à
la biologie. Il retrouve les visions de Claude Bernard sur la "constance
du milieu intérieur" ou de Walter Cannon sur l'homéostasie.
Machine et organisme loin de s'exclure se fécondent mutuellement.
Des mécanismes communs éclairent leur fonctionnement et permettent
de prévoir des modes de réactions que l'expérience
confirmera. Ainsi de nouvelles molécules agissant comme des régulateurs
du métabolisme ou du fonctionnement du cerveau sont identifiées
puis synthétisées. La méthode Laborit lui permet de
produire des molécules d'intérêt thérapeutique
en évitant le screening massif caractéristique de la recherche
pharmaceutique moderne.
La relation à l'écosystème constitue le troisième
volet de sa démarche. La molécule active, la cellule, le
tissus, l'organe, le corps, ne sont jamais séparés de leur
environnement immédiat, de leur écosystème microscopique
ou macroscopique : ils s'intègrent dans un tout, lui même
ouvert sur un environnement plus vaste encore. Cette vision amène
Laborit à quitter la biologie, au sens "disciplinaire" du terme
pour s'intéresser à l'environnement humain et ses corollaires
économiques et politiques. Les critiques se font plus vives encore
car le chercheur quitte ici son domaine de compétence pour aborder
le secteur des sciences humaines et de la philosophie. Mais son langage
ne se veut pas dogmatique, il ne détient pas la vérité
: il cherche à éclairer, à relier, à intégrer.
Un nouveau pas est franchi : l'application de la cybernétique et
de l'approche biologique à une "macrobiologie" constituée
par les hommes, leurs machines, leurs organisations et leurs réseaux.
Ainsi dans "l'homme et la ville" Laborit intègre et décline
sa vision de l'être biologique en relation avec son écosystème
urbain. Il montre avant beaucoup d'auteurs les limites du système
économique fondé sur la croissance, le gaspillage des ressources
naturelles et la création des exclusions. Sa vision prophétique
des années 60 a été progressivement confirmée.
Les grandes villes sont devenues le point de convergence des principaux
problèmes que l'humanité devra aborder au tournant du millénaire.
Sa vision systémique a inspiré de nombreux architectes, urbanologues,
sociologues concernés par les villes du futur. La référence
à la biologie fait maintenant partie du vocabulaire et du mode de
pensée des managers. On parle en effet d'entreprise cellulaire,
en réseau, ou modulaire ; de flux et de métabolisme, de régulations
et de niveaux de complexité.
Henri Laborit nous propose aussi de nouveaux modes de vie en relation
avec notre environnement. Inspiré par la vision de McLean sur les
"trois cerveaux", les travaux de Hans Selye sur le stress, ou les théories
de l'agressivité il part de nos comportements de base pour expliquer
certains types d'actions. Fuite, lutte ou inhibition de l'action telles
sont les principales réactions d'un être vivant complexe à
des formes d'agressions qui perturbent son homéostasie, son équilibre
naturel. La fuite ou la lutte peuvent avoir des effets positifs : on change
d'environnement ou on élimine la source de l'agression et du stress.
En revanche, l'inhibition de l'action peut conduire à des désordres
métaboliques, physiologiques et du comportement. Au delà
de la vision étroite des perturbations "psychosomatiques" auxquelles
on se référait alors, il ouvre la voie de la neuro-psycho-immunologie,
une des approches les plus prometteuse du comportement humain en relation
avec les mécanismes moléculaires et cellulaires. L'inhibition
de l'action peut être le facteur déclenchant de désordres
neuro-psycho-immulogiques. La preuve est faite aujourd'hui des interrelations
entre macrophages, hormones peptidiques et régulateurs du fonctionnement
cérébral. Les trois réseaux qui assurent l'homéostasie
du corps (système nerveux, immunitaire et hormonal) convergent et
s'interpénètrent. Des molécules ubiquitaires comme
l'insuline, la vasopressine, l'oxytocine, ou les cytokines interviennent
à plusieurs niveaux de ces réseaux, confirmant l'approche
proposée par Laborit dans les années 60.
La fuite serait-elle une solution adaptative aux agressions ? Dans
"Eloge de la fuite", Henri Laborit nous montre comment chacun d'entre nous
peut rééquilibrer sa vie à partir d'activités
simples et motivantes. Hobbies, jardins secrets, violons d'Ingres, occupations
complémentaires restructurent l'être, le relient à
son environnement familial, professionnel, économique, écologique.
La fuite n'est pas dans ce cas abandon, démission, mais potentialisation
de ses capacités, recentrage de ses objectifs. Un mode de vie est
ainsi proposé qui renforce la liberté et l'autonomie dans
l'intégration des diversités. Par la fuite, en alternance
avec la lutte, l'homme peut ainsi donner du sens à sa vie. Prendre
le recul nécessaire pour mieux affronter les obstacles et adopter
une vision globale qui renforce et justifie l'action.
Henri Laborit, homme total et libre dans l'univers fragmenté
des disciplines, restera en cette fin du 20 siècle comme un pionnier
de la pensée complexe et l'inspirateur d'un nouveau sens de la vie. |