| Malgré les rumeurs d’un certain Jan
Willem Coenraads Nederven ayant surfé aux Pays Bas dans les années
30 et la tentative de Pedro Martins de Lima en 1953 sur la plage de Caparica
au Portugal qui se solda par une jambe cassée, il est communément
accepté que le berceau du surf en Europe se trouve à Biarritz.
Si septembre 1956 est la date des premiers débuts de Viertel et
Hennebutte, on a tendance à considérer 1957 comme l’année
de référence où un bouillonnement de groupe lança
le surf sur la voie de la postérité. Si l’on entend souvent
parler des Tontons Surfers, c’est plus souvent pour évoquer les
années 60 que réellement les premières années
où le surf balbutia à l’écart des grands courants
californiens et australiens, forçant une poignée d’amoureux
de l’océan à rivaliser d’ingéniosité et de
courage pour compenser un certain manque physique (par rapport aux athlètes
des plages anglo-saxonnes) lié à des activités professionnelles
non-sportives et à des âges déjà avancés
(sauf pour Joël de Rosnay). C’est d’ailleurs par les albums de Joël
de Rosnay, méticuleusement étiquetés et illustrés,
récemment scannés, que s’ouvre encore le pan le plus passionnant
de l’histoire du surf en France.
Avant 1956 : On jouait déjà dans les vagues
Avant qu’une planche de surf ne débarque à Biarritz,
on avait déjà compris que les vagues pouvaient être
utiles et agréables. Parce que Biarritz était un village
de pêcheurs, notamment avec la pêche à la Baleine jusqu’au
XVIème siècle, on y voyait des barques (et les traînières)
utiliser la mousse pour rentrer au bord. Ensuite, parce que Biarritz a
été à la mode des Bains de Mer dès le XIXème,
les baigneurs se sont rapidement rendus compte du côté ludique
de la nage dans les vagues, qu’on appelle le bodysurf. Puis, certains nageurs
se sont construits un « planky », une planchette ( 90 cm x
40 cm) recourbée sur le nose, pour améliorer
leur glisse sur la vague. A cette époque, le spot de prédilection
du planky est le Miramar.
La tentative la plus proche du surf, avant la date officielle, émane
de Jacky Rott en 1952, fabricant des plankys distribués dans les
bazars de plage. Après avoir vu un documentaire sur Pearl Harbor
en 1952, Jacky vit quelques secondes de surf à Hawaii et essaya
de construire une planche et de la tester dans les vagues à Anglet
et à Ilbarritz. Malheureusement, ne pouvant pas imaginer qu’il y
avait un aileron en dessous et qu‘il fallait de la paraffine pour ne pas
glisser, il fit une sorte de « planky long », parfaitement
lisse. Impossible de maîtriser l’engin dans les vagues et encore
moins de se mettre debout, la planche assomma un de ses acolytes et se
fendit à force de heurter les rochers. Vers les années 1935,
les frères De Uresti auraient fait venir une planche de Californie
mais rien n’a permis de confirmer cette information.
1956 : Les surfers se lèvent aussi.
C’est à l’occasion du tournage du film « Le Soleil
se lève aussi » tirée du roman d’Hemingway, que les
Californiens Peter Viertel et Dick Zanuck, fils du célèbre
metteur en scène Darryl, viennent à Biarritz. Dick étant
surfer, fait venir à l’insu de Peter, une
planche de surf rayée avec un nose noir, qui est importée
de Californie dans les caisses qui acheminent les caméras. Quand
la planche arrive, Dick est reparti en Californie et les douanes françaises
réclament 170% de taxe. Peter ruse avec la frontière espagnole
pour éviter cette taxe puis se met à l’eau, devant Hemingway
en personne, avec cette planche introduite « en fraude » sans
paraffine et sans savoir comment s’en servir. C’est dans les rochers que
la planche finit inexorablement sa course sans avoir été
surfée. C’est à Georges Hennebutte que Peter Viertel a confié
la réparation et le lendemain, Hennebutte, 47 ans et Viertel, 37
ans, surfent leur premières vagues à la Côte des Basques.
Dans le même temps, Hennebutte, le Géotrouvetou local, essaye
de mettre au point une planche gonflable, des boudins style Zodiac de part
et d’autre d’une structure rigide. Peut-être faudrait-il rappeler
qu’Hennebutte essaya de mettre au point en 1925 une planche en liège
aggloméré, qui se brisa en deux sous le poids de son utilisateur.
1957 : Les 4 mousquetaires !
Jacky Rott, revenant de la guerre de Tunisie, prend les cotes ( 3.40m
x 65 cm x 7 cm) de la planche de Viertel et en fait deux répliques
en balsa. Avant la stratification, elles pèsent 15 kgs. et 25 kgs
après ! Au printemps, sans combinaison, Jacky l’essaye à
l’épi nord d’Hossegor et prend une vague qui déroule, c’est
l’extase ! En juin, Peter Viertel revient, fort de quelques sessions en
Californie, avec une 2ème planche et , alors qu’il est parti travailler
en Espagne, la confie à Joël de Rosnay, le premier «
grommet » de l’ époque, qui à 19 ans, fait rapidement
des progrès. A la fin de l’été, la Côte Basque
compte désormais 4 surfers assidus : Peter Viertel, Georges Hennebutte,
Jacky Rott et Joël de Rosnay. Joël fait d’autres adeptes,
à commencer par Michel Barland, d’ingénieur en contructions
mécaniques, qui aura tôt fait d’en prendre les mesures et
de mettre au point du « bidet flottant », avec laquelle seul
Henry Etcheparre prend une vague debout à la Bougie, à Socoa.
C’est le 11 Septembre 1957 que le Journal de Biarritz publie le premier
article de presse sur le surf.
1958 : La première vague australienne
Peter Viertel fait venir 3 planches Hobie en Balsa depuis la Californie.
Le parc de planches augmentant, le nombre de surfers peut évoluer.
Les jeunes qui s’amusent à récupérer les planches
perdues ont le droit de faire une tentative, c’est comme ça qu’on
commence le surf. Ainsi naît la première génération
de ce qu’on appellera plus tard les Tontons
Surfers : André Plumcoq, Robert Bergeruc, Pierre Laharrague, Joseph
et Jo Moraïz et Bruno Reinhardt. Jacky Rott lance Neptune,
la première marque de planches en France. Il construit une sorte
d’aile d’avion, des planches creuses en contre-plaqué recouvert
de vernis plasticoque. Après la gaze anti-dérapante qui arrache
le ventre, le liège qui boit l’eau, c’est finalement la paraffine
qui devient le produit idéal pour ne pas glisser sur le dessus de
la planche. Puis, Barland et Rott s’associent pour fabriquer les premiers
modèles français « de série » en plastique.
Quant à Bruno Reinhardt, il fabriqua lui aussi une planche en bois
verni, qu’il surfa le temps d’une vague avant de la casser en deux. C’est
en septembre qu’une équipe de Lifesavers australiens vient à
Biarritz pour des démonstrations de sauvetage. L’équipe est
venue sans planches et la houle est inexistante pendant la durée
de leur séjour sauf le dernier jour où les Australiens, comme
Mike Hall, montrent ce qu’ils savent faire : départ dérive
en avant, monter à deux sur une planche, virages…Les locaux découvrent
que le surf ne se résume pas à faire que de la longueur de
vague.
1959 : Le premier surf-club, le Waikiki
C’est grâce au milliardaire Péruvien Carlos Dogny, président
fondateur au Waikiki Surf Club de Lima au Pérou que naît le
16
Septembre le premier surfclub en France du même nom. Les
membres fondateurs sont : Carlos Dogny, Peter Viertel, Jacques Rott, Georges
Hennebutte, Joël de Rosnay et Michel Barland. Les membres du club
sont : André Plumcocq, Robert Bergeruc, Pierre Laharague, Joseph
et Jo Moraiz, Paul Pondepeyre, Henri Etchepare et Claude Durcudoy. Le Waikiki
s’installe dans les établissements des Bains de la Côte des
Basques, équipé d’un râtelier d’une trentaine de planches.
C’est à cette époque d’Hennebutte met au point la «
chevillère », appelée ensuite « fil à
la patte » que seul son neveu, Claude Durcudoy, finit par adopter.
C’est dix ans plus tard que l’américain Clark brevète le
modèle du « leash » Le duo Barland / Rott produit les
premières planches en mousse polyuréthane avec polyester
et fibre de verre. Beaucoup d’essais infructueux marquent l’ utilisation
de cette mousse achetée chez Rhône Poulenc.
1960 : l’année des premières compétitions
C’est le 24 Juillet qu’a lieu à la Grande Plage la première
compétition internationale devant plusieurs milliers de spectateurs.
Puis, le 11 septembre ont lieu les
premiers Championnats de France. 1er : Joël de Rosnay. 2ème:
Michel Barland. 3ème : André Plumcoq. Le jury est composé
de Dedieu, Hiriart, Giese et Viertel. Si les compétitions s’organisent
avec des relais, des courses de rame, la technique de surf reste simple,
bien à l’écart de ce qui passe en Californie.
1961 : Rott et Moraiz au Pérou
En février 1961 a lieu une compétition internationale
à Lima au Pérou et c’est Jacky Rott et Jo Moraiz qui sont
conviés par Carlos Dogny et sa joyeuse équipe de milliardaires.
Le tournoi est remporté par le Péruvien Hector Velarde et
la remise des prix se fait en présence du chef d’Etat. En
septembre ont lieu à Biarritz les premiers Championnats d’Europe.
1er : Jacques Rott. 2ème : Pierre Laharague. 3ème : André
Plumcocq. 4ème : Joël de Rosnay. 5ème : Michel Barland.
1962 : la France dans Surfer Magazine
Suite à une correspondance
entre Joël de Rosnay et John Severson, créateur de
Surfer et futur père de Jenna (De Rosnay), le premier article sur
les vagues en France paraît dans le premier magazine de surf créé
en Californie en 1960 avec des photos de Jacky Rott, Philippe Gérard
et Eddie Ladd. Ce qui explique la venue de nombreux Californiens dès
les années 60. A l’occasion d’un voyage en famille à l’île
Maurice dont ils sont originaires, Arnaud et Joël de Rosnay découvrent
Tamarin Bay en août. Ont lieu aussi les championnats d’Europe remportés
par Michel Barland et les Internationaux d’Europe remportés par
Michael Hickey d’Australie. En septembre, un groupe de surfers de Jersey
où le surf a démarré récemment, vient sur la
Côte Basque.
1963 : La Barre devient Ze Spot
A l’embouchure de l’ Adour, là où on extrait du sable
d’une gravière déferle une vague idéale, surtout pour
les planches de l’époque. Un pointbreak creux et puissant qu’on
contourne aisément par le chenal de l’Adour. C’est là qu’ont
lieu le 28 septembre des Championnats Internationaux remportés par
l’Australien Peter Troy, devant l’Hawaien Jan Lee et les Australiens Bob
Keenan et Mickael Hickey. Les champions de l’époque ne venaient
pas seulement le temps de l’épreuve, ils venaient en France plusieurs
semaines, voire plusieurs mois, permettant aux locaux de prendre exemple.
Les surfclubs se multiplient notamment avec la création de celui
de la Chambre d’Amour inaugurée
par Deborah Kerr et le Dr Lacroix, maire d’Anglet. Il existe alors
4 clubs avec l’USB, le Kostakoak de Bidart et le Waikiki. C’est alors que
naît la Fédération Française de Surf Riding
sous l’impulsion de Joël de Rosnay. Le surf continue sa percée
dans les médias avec 2 émissions de télé, de
multiples sujets dans la presse grand public et une chanson de Franck Alamo
où le surf devient une danse.
1964 : La guerre des fédérations
Le Surf Club de la Chambre d’Amour devient le Surf Club de France qui
rivalise avec le Waikiki de la Côte des Basques. A chaque spot son
club : à la Grande Plage naît le Biarritz Surf Club. Le 20
août a lieu la réunification des clubs sous la présidence
de Guy Petit, maire de Biarritz. La veille avait eu lieu à 20h30
sur la seule chaîne de télévision « les Coulisses
de l’exploit », un reportage dédié au surfing. Le
Surf Club de France a fait sa première acquisition d’un surfmobile
pour
transporter les groupes de surfers vers les différents spots : ce
sera un Peugeot, puis un bus Volkswagen avant l’estafette des Paris-Biarritz.
Un wagon d’américains débarque ce mois-là pour les
European Surfing Holiday Championships remportés par Don Southern,
devant Bruce Woods, Steve Perrin et Jim Fitzpatrick. Un traffic s’organise
autour des planches américaines car il y a une grosse pénurie
de planches malgré les efforts de Barland / Rott . C’est aussi l’occasion
d’acquérir toutes les nouveautés qui viennent d’outre-atlantique
: tee-shirts, bermudas, frisbee, disco (skimboard rond)… La Coupe Patou,
sponsorisée par le célèbre parfumeur, est remportée
par Eddy Ladd devant Jean-Marie Lartigau et Yves Dumon. Quant aux championnats
de France, ça se passe toujours à la Barre et c’est Philippe
Gérard
qui grimpe sur la plus haute marche. Le 2ème est Joël
de Rosnay, le 3ème, Eddy Ladd. C’est cette année-là
qu’ont lieu les premiers championnats du monde à Manly à
Sydney. Devant des dizaines de milliers de spectateurs, Midget Farrelly
devient le premier champion du monde devant Mike Doyle et Joey Cabell.
Joël de Rosnay fait le voyage et en ramène le premier skateboard
que lui a offert Phil Edwards.
1965 : Surfshop et école de surf
Pour les 2ème championnats du monde au Pérou en février,
c’est Philippe Gérard et Joël de Rosnay qui représentent
la France. Un premier magazine de surf est lancée avec Surf Atlantique.
Un nouvel article paraît sur Surfer Magazine : « The fabulous
french Surf ». Suite à l’initiative de Jo Moraiz d’importer
des produits californiens et anglais et de les distribuer naît un
premier surfshop sur la place Ste-Eugénie, idéale pour tester
les skateboards, ainsi que la première école de surf . Il
est le premier à croire commercialement au surf business et à
tout investir pour le surf. Chez les juniors,
les frères Lartigau et Caulonque assurent le spectacle.
Antony « yep » Colas
Sources :
- Chronosurf. Joël de Rosnay
- Jacky Rott. Surfer’s Journal n°14
- Les vrais débuts du surf en France. Surfer’s Journal n°12
- Jo Raconte. Surfer’s Journal n°4
- Les Joyeuses French 60’s. Surfer’s Journal 28
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