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Débat sur la rentabilité des gaz de schiste

Quelle est la rentabilité d'un puits ?

La rentabilité commence très vite, une fois le puits foré. Une partie importante de la production totale d’un puits est obtenue les deux premières années et l’essentiel sur 5 ans. Le puits produit quelques années puis est abandonné, et un nouveau puits est foré quelques centaines de mètres plus loin. On progresse ensuite en efficacité et en coûts, par tâtonnements, puits après puits, au fur et à mesure du développement de l'exploitation, car il n’y a pas deux couches identiques. Le forage horizontal est plus coûteux, car il s’agit d’augmenter la longueur forée, donc le nombre de jours de forage et de tubes utilisés. 

Dans un même bassin régional, la couche est susceptible de présenter, selon les zones, des variations significatives d’épaisseur et de qualité.

Le potentiel gazier dépend de la teneur en matière organique. Celle-ci est mesurée par le contenu carbone, surnommé TOC pour Total Organic Carbon. Le travail d’exploration aide à localiser les meilleures parties de la zone, les sweet-spots.

Mais la technique du forage horizontal permet de récupérer le gaz, uniquement, à l’intérieur d’un périmètre circulaire autour de la zone fracturée. Il faut donc forer un grand nombre de puits (plusieurs puits par km2). Les plateformes de forage sont regroupées pour minimiser l'empreinte au sol et, surtout, pour optimiser l'architecture et la productivité des puits horizontaux, tout en diminuant leur coût. Une seule plateforme est reliée à 10 à 15 puits horizontaux. L'empreinte au sol des installations peut donc être réduite, rendant ainsi la remise en état des sites d'exploitation plus facile et moins onéreuse.

Au coût du forage lui-même, s’ajoute le coût des opérations de complétion particulièrement élevé avec les procédés de fracturation hydraulique. En théorie ces derniers améliorent la production du puits mais à condition de bien les positionner et d’optimiser leur réalisation.

D’autres coûts entrent en ligne de compte : il s’agit du coût d’acquisition des permis, de la fiscalité applicable, du coût de l’accès à l’eau (avec parfois des limites quantitatives), du coût de traitement des eaux, du coût du gaz (si une séparation est nécessaire), du coût des infrastructures (routes, raccordement à des oléoducs de gaz), enfin, du coût des équipes spécialisées dans le  marketing des productions gazières.
Globalement ces autres coûts sont nettement supérieurs au coût des forages stricto sensu.

Seule une augmentation conséquente du prix des hydrocarbures permettrait de couvrir les frais d’extraction des gaz de schiste et les rendraient rentables. Néanmoins, leur mode d’exploitation permet de moduler et de réduire le nombre de nouveaux forages en cas de baisse des prix du gaz. Cette adaptabilité aux fluctuations des tarifs leur offre un avantage indéniable comparé aux gaz conventionnels pour lesquels d’importantes installations doivent être réalisées dès le départ.

Selon le rapport 2010 de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE), le monde sera confronté à une surabondance de gaz sur le long-terme (+ 44 % d’ici 2035) et c’est un ratio de 35 % qui proviendra de ces gaz non conventionnels.

Pourquoi parle-t-on de bulle spéculative ?

Avec cet engouement aussi bien en amont qu’en aval de la filière gaz, les grandes compagnies pétrolières américaines s'allient avec des groupes pétroliers européens. Elles seules détiennent la maîtrise technologique de l'extraction des gaz et huiles de « schiste ». Ian Urbina, journaliste au « New York Times », a réuni de nombreux éléments tendant à montrer que les réserves exploitables et la rentabilité de la production du gaz de « schiste », en plein boom depuis cinq ans aux Etats-Unis, ont été largement surestimées. Les cours des actions de plusieurs producteurs de gaz naturel ont chuté suite à la publication de son enquête.

Le géant texan Chesapeake revendiquent jusqu’à 50 ans de durée de vie pour les puits de gaz de « schiste » de la Barnett’s Shale, alors que certains géologues doutent que l’on puisse atteindre les 20 ans.

Certaines sociétés ont envisagé de forer plus de puits pour masquer le manque de rentabilité de ceux déjà exploités.
Lors du IXe Forum Energie et Géopolitique du 6 Décembre 2010, intitulé « Fiabilité des données énergétiques et leurs conséquences », Jean Laherrère, géologue et géophysicien pétrolier, affirme la non-rentabilité de la plupart des puits. Selon lui, les opérateurs continuent de forer et de produire pour ne pas perdre les licences achetées très chères.

Cependant, des bénéfices énormes sont réalisés grâce aux ressources potentielles déclarées et aux investissements continus. Les auteurs de ces derniers sont attirés par une croissance annoncée extraordinaire et par la spéculation sur les octrois de permis. Selon un pétrogéologue de Houston, Art Berman, les plus gros industriels américains actifs dans le boom des gaz de « schiste » au Texas surestiment de 73 à 350 % le montant des réserves qu'ils sont capables d'exploiter dans cet état, producteur n°1 aux Etats-Unis.

Or, si le gaz naturel se révélait finalement plus cher à extraire du sous-sol que ce qui avait été prévu, propriétaires fonciers, investisseurs et créanciers pourraient voir leurs investissements décroître, tandis que les consommateurs, eux, seraient confrontés à des factures d'électricité et de chauffage plus élevées.

D'autres membres de l'industrie restent toutefois optimistes, jurant que la situation du gaz de « schiste » s'améliorera à mesure que la demande et le prix de la ressource gonfleront. 

Fluctuation des prix du gaz ?

Les importations de gaz vers les Etats-Unis se réduisent fortement depuis qu'ils produisent eux-mêmes leur propre gaz de « schiste », entraînant des excédents de gaz naturel liquéfié au niveau mondial. Leurs précédents fournisseurs redirigent leurs méthaniers vers l’Asie et l’Europe.

A moyen terme, ces excédents pourraient fluidifier les marchés d'approvisionnement en gaz naturel et faire chuter les prix. Devant cette surproduction et la baisse des prix, les habitants des Etats-Unis se retournent vers les usages liés au gaz. Le gaz de « schiste » est ainsi devenu la seconde source énergétique du pays.

En exploitant le gaz de « schiste » de son territoire, l’Europe pourrait être la grande gagnante vis-à-vis de ses fournisseurs. Non seulement les prix du gaz diminueraient mais, surtout, elle bénéficierait de prix calculés en fonction des rapports offre/demande et, non plus, de coûts indexés sur les tarifs du pétrole dont le prix du baril ne cesse d’augmenter.

Une véritable diversification des sources protégerait l’Europe d’aléas géopolitiques, comme elle a connu en janvier 2009 en Ukraine, et lui permettrait d’atteindre une relative indépendance énergétique.

L'enjeu stratégique est réel pour l'indépendance énergétique de la France à l'heure où la catastrophe de la centrale nucléaire de Fukushima met en débat le choix du nucléaire fait dans l'Hexagone.

Cela n'a d'ailleurs pas échappé aux grands opérateurs pétrogaziers français, Total et GDF-Suez. En France, la production de gaz de « schiste », tout en réduisant notre niveau de dépendance énergétique, serait susceptible de renforcer la tendance à la baisse des prix du gaz, et se traduirait par des gains potentiellement importants pour les consommateurs.

L’Etat, soucieux d'assurer la sécurité énergétique du pays, a toujours privilégié les contrats d'approvisionnement à long terme, et les a imposés aux opérateurs comme GDF-Suez, via le contrat de service public. Etablis à l'époque où il n'existait pas de marché du gaz, les prix de ces contrats ont été indexés sur le produit le plus proche, le pétrole.

Mais cette logique apparemment vertueuse est devenue infernale. Un marché du gaz a fini par se créer. Une rupture technologique - l'extraction du gaz de « schiste », dont par ailleurs beaucoup de Français ne veulent pas - y fait baisser les prix, alors qu'ils montent côté pétrole. Résultat : grâce à l'action de l'Etat, consommateurs et distributeurs paient de plus en plus cher un produit de moins en moins cher sur le marché. Le gel du prix, qui reporte la charge sur le distributeur (au premier chef GDF-Suez), est une solution de court terme. Ensuite, l'augmentation du prix du gaz aura bien lieu.

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