© Studio Astier, 1985

Pour ses 20 ans, la Cité des sciences et de l'industrie se plonge dans ses racines.

Pourquoi des abattoirs dans le Nord-Est de Paris ? Comment transformer des abattoirs en un parc urbain ? Comment transformer une salle de ventes de viande en musée des sciences et des techniques ? Comment remplir ce gigantesque espace avec des expositions, des documents, des animations et… des visiteurs ?

Plusieurs acteurs majeurs de ces transformations sont venus raconter cette histoire.

Octobre 2006

La Villette, l’époque des abattoirs

Avec la participation d’Elisabeth Philipp, historienne.

A écouter (1:13:06)

La Villette, le temps des mutations

 Avec Serge Goldberg, François Barré et Adrien Fainsilber.

A écouter (1:27:58)

La Villette, le temps des mutations
Avec Serge Goldberg, François Barré et Adrien FAINSILBER.
Transcription de Taos Aït Si Slimane

Bruno JAMMES : Le 15 mars 1974 le dernier bœuf était tué aux abattoirs de la Villette. Douze ans plus tard, et quasiment jour pour jour, le 13 mars 1986 la Cité des sciences ouvrait ses portes aux publics. Ces douze années, ça va être l’objet de nos deux séances de ce soir et de la semaine prochaine. Nous allons essayer de vous les raconter, d’en discuter avec vous, après avoir, la semaine dernière, évoqué l’histoire qui a précédé celle des abattoirs.

Comment on a réparti nos deux séances, de ce soir et de la semaine prochaine ? Ce soir nous allons parler des mutations, des transformations. Transformer un bâtiment construit pour être la salle des ventes de la viande en un musée des sciences et des techniques, et puis transformer cinquante hectares, entre la Porte de Pantin et la Porte de la Villette, friche dans lequel étaient installés les abattoirs, en un Parc. Cela va être la séance d’aujourd’hui.

La semaine prochaine, nous parlerons plus particulièrement de la Cité des sciences, de ses contenus, de la manière dont ils ont été construits, imaginés, les idées fortes, etc.

Ce soir, je voudrais d’abord vous présenter nos intervenants : à ma droite, François BARRÉ, qui a été responsable de la Mission du parc, entre 1981 et 1990. Il a également été le directeur et le président de la Grande Halle. C’est lui qui nous parlera évidemment de la transformation et de la création du Parc de la Villette, la transformation de cet espace.

À sa droite, Serge GOLDBERG, qui a été directeur de l’Établissement public du parc de la Villette, l’établissement qui a servi à la constitution de tout ce qui se passe dans le parc de la Villette. Il en a été le directeur, aux côtés de Paul DELOUVRIER, qui en était le président, et il a ensuite, au moment où Paul DELOUVRIER a pris sa retraite, assuré la présidence. Après, il a été directeur de l’établissement public constructeur de la bibliothèque nationale de France avant d’autres activités par la suite.

À sa droite Adrien FAINSILBER, l’architecte du bâtiment dans lequel nous sommes. C’est lui qui a donc transformé le marché national de la viande, les salles de vente, en un musée des sciences et des techniques. Adrien FAINSILBER est un architecte qui a construit de nombreux bâtiments publics, plusieurs universités, comme l’Université de technologie de Compiègne. Il a également construit des équipements, le Palais de justice, des équipements hospitaliers. Il est l’architecte de la Cité des sciences et de la Géode.

Je voudrais dire que pour la séance de ce soir, on va beaucoup parler de Paul DELOUVRIER.

Paul DELOUVRIER était un inspecteur général des finances. Il a été président d’EDF avant de devenir président de l’établissement public du parc de la Villette. Il a été aussi un grand commis de l’État. Il faut rappeler qu’en 1958, après l’arrivée au pouvoir du Général de GAULLE, il a été Délégué général du gouvernement en Algérie de 1958 à 1961. Et, il a été par la suite le Délégué à l’aménagement, en quelque sorte, de la région parisienne. Il a été le premier préfet de région de la région parisienne et c’est lui qui avait construit véritablement tout le schéma directeur qui a présidé à l’aménagement de l’ensemble de la région Île-de-France. C’est un personnage dont la plupart des orateurs, qui vont intervenir ici, évoqueront la mémoire, l’importance, l’enthousiasme, la culture, la connaissance des réseaux et des milieux politiques, des milieux économiques et industriels, c’est probablement quelqu’un sans qui jamais tout ceci n’aurait véritablement existé.

Donc, c’est une sorte d’hommage que nous voudrions rendre aujourd’hui à Paul DELOUVRIER.

Alors, pour démarrer cette séance, nous allons d’abord vous présenter quelques images, pour vous vous montrer un petit peu les premières images de l’aménagement de l’ensemble de cet espace. Nous commençons par ça, puis, nous passerons la parole à nos différents intervenants.

Pour démarrer cette séance, je passe la parole à Serge GOLDBERG, qui va donc nous parler de cette période de décisions politiques, entre 1974 et 1979, et le démarrage du projet.

Serge GOLDBERG : Le 6 août 1970 le premier ministre Jacques CHABAN-DEMAS fait connaître publiquement sa décision de poursuivre l’exploitation du complexe d’abattage de la Villette, sans exclure la réhabilitation des installations inutilisés. C’est en fait une manière diplomatique d’admettre la fermeture, dès lors vont se succéder les projets de réutilisation du site. La fin des activités d’abattage ne sera complète qu’en mars 1974 et les terrains de la Villette seront acquis par l’État, après une longue tractation entre le nouveau président de la République, Valéry GISCARD d’ESTAING, et le nouveau maire de Paris, Jacques CHIRAC. Dès lors l’avenir du site devient une affaire présidentielle, et le restera avec l’arrivée de François MITTERRAND.

Cette succession de décideurs politiques, et dans une moindre mesure, des responsables de l’aménagement du site aurait pu conduire à des réalisations peu cohérentes. Il y eu en effet tout un cortège de concours d’idées, de concours d’architecture, accompagnés, comme toujours, de tensions et d’aigreurs. Mais, finalement les projets qui ont progressivement investi, ce qui est devenu le Parc de la Villette, révèlent une remarquable continuité.

Au fil du temps, des idées esquissées dès les premières réflexions ont été reprises, précisées, amplifiées. Même les équipements qui semblent le fruit du hasard, il y en eu plusieurs, ont puisé leur justification dans la logique des lieux, où ont survécu parce qu’ils s’y inscrivaient. Enfin, comme il advient dans toute grande œuvre d’urbanisme, l’usage qu’en fait le public libère, parfois, les projets des objectifs de leurs concepteurs, et devient en ce sens un facteur d’unité.

À la fin de 1970, Jean SÉRIGNAN, directeur général de la SEMVI (Société d’économie mixte de la Villette). Il venait du ministère des finances et sa mission première était évidemment de tenter de réduire la dette, et si possible de l’amortir sur le long terme. Il s’y employa avec la plus grande rigueur. Il avait aussi une expérience de l’aménagement urbain. Ses choix concernant la destination des bâtiments, les orientations qu’il a données à l’utilisation du site ont durablement fixé l’avenir de la Villette. C’est lui qui l’a ouvert au public en faisant abattre les grilles qui en interdisaient l’entrée, qui a fait construire au nord du canal le dragon, aujourd’hui encore l’un des lieux préférés des enfants. Il fut le premier à pressentir la vocation culturelle du lieu. Le Théâtre Présent, renommé aujourd’hui et Théâtraux de Paris Villette, ouvrit en décembre 1972, dans le pavillon de la bourse. La halle aux moutons accueillit des concerts, très prisés de la jeunesse, et le cirque Jean RICHARD fut installé non loin de la Fontaine aux lions.

Une analyse minutieuse des constructions existantes a aussi conduit Jean SÉRIGNAN à faire démolir les deux halles, de part et d’autre de la halle aux bœufs, la Grande Halle aujourd’hui, qu’il destinait à des expositions et des grandes manifestations. Il y organise une foire à la ferraille en 1974. Il préserva les deux pavillons à l’entrée sud du Parc, la Rotonde des vétérinaires, qui devint la maison de la ville, et la halle aux cuirs, située au-delà du boulevard Serrurier. Des bâtiments construits avant la débâcle financière, il ne conserva que la salle des ventes, « une ruine moderne » dit-il dans une interview, où il projetait de faire un centre culturel pluriculturel, accueillant un palais des sports, un centre de formation technologique et des salles d’exposition.

Ses orientations furent la base d’un projet de consultation élaboré en 1975, ensuite largement repris dans le programme du concours d’idées lancé en 1976, par l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur). Son auteur était François GRETHER, qui avait un temps collaboré aux activités de la SEMVI. L’idée du parc était affirmée mais sur quinze hectares seulement.

Aux éléments que j’ai déjà mentionnés, était adjoint un important programme de logements, justifié par le souci de rentabilité, autant que par les orientations du moment.

Les projets furent exposés. Je me souviens d’avoir remarqué un projet exubérant de l’architecte cubain Ricardo PORRO. Je crois même me souvenir que c’était à peu près le seul qui présentait un grand intérêt.

Le concours n’eut pas de suite, le président GISCARD d’ESTAING s’opposa catégoriquement à la construction de logements sur le site de la Villette. Par convictions personnelles, semble-t-il, mais aussi sans doute en raison d’une compagne de presse défavorable à ce programme, à laquelle participa Roger TAILLIBERT, architecte conservateur du Grand Palais.

C’est à cet architecte que fut ensuite confiée une mission générale de réflexion sur le devenir du site, et notamment de la salle des ventes, qu’il avait convaincu le président de préserver.

Dans son étude de 1978, il proposa non seulement d’en faire un musée scientifique mais d’y regrouper les archives de l’Académie des sciences et les collections du Palais de la découverte, et du Musée des techniques du Conservatoire national des arts et métiers. Sa proposition était assortie d’esquisses, dans lesquelles on remarque notamment, je vous la montrerai tout à l’heure, un bâtiment sphérique, sensiblement à l’emplacement qu’occupe aujourd’hui la Géode. Mais je me hâte de dire que ces esquisses ne semblent pas avoir été publiées avant la parution, en 1999, du livre d’Alain ORLANDINI, « La Villette 1971-1995 : Histoires de projets »  ; y figurent également un grand auditorium en remplacement de celui envisagé aux Halles.

Ses orientations acceptées par le président de la République, l’histoire de la Villette va s’accélérer. Paul DELOUVRIER reçoit en août 1978 mission de préparer le programme d’un concours pour l’aménagement du site et le statut d’un établissement public en vue de sa réalisation. Parallèlement, Maurice LÉVY est chargé de réunir une commission scientifique, pour préparer les grandes lignes du programme du musée des sciences.

J’ai eu l’occasion de lire la lettre de mission adressée à Paul DELOUVRIER. Elle est précise, en ce qui concerne la destination de la salle des ventes, et beaucoup moins sur le reste. Sont mentionnés : un Parc, sans ordre de superficie, la Grande Halle, un auditorium et un équipement pour la danse. La cité de la musique n’a pas encore émergé.

Le rapport de Maurice LÉVY est approuvé à l’issue d’un conseil restreint à l’Élysée en décembre 1979. Entre temps, la halle aux bœufs est inscrite à l’inventaire des sites, en mars 1970, et Paul DELOUVRIER achève de rédiger les statuts de l’EPPV, l’Établissement public du parc de la Villette, en juillet 1979. C’est ensuite, au cours d’un voyage aux États-Unis, en septembre de la même année, que sur une suggestion de Maurice LÉVY, Goéry DELACÔTE, lui fait découvrir la salle omnimax de Minneapolis. Il est enthousiasmé et œuvre énergiquement à faire ajouter cet équipement au programme de la Villette.

Le concours est lancé en février 1980 et, en septembre, le président de la République choisit Adrien FAINSILBER pour la réhabilitation de la salle des ventes et son aménagement en musée des sciences, sans d’ailleurs que le maître d’ouvrage pris aucun engagement quant à la maîtrise d’œuvre des autres équipements.

Puisqu’il est avec nous aujourd’hui, je laisserai à Adrien FAINSILBER le soin de parler de son travail à la Villette.

Mais je voudrais maintenant évoquer le rôle central de Paul DELOUVRIER dans la création de ce dont nous jouissons aujourd’hui. Non qu’il eut pris une part active dans la conception et réalisation de tous les équipements présents sur le site, ayant abandonné la présidence de l’Établissement public en novembre 1984, il n’a plus durablement participé à l’élaboration du parc, ni à celle de la cité de la musique, et, s’il a suivi avec un extrême intérêt les développements muséographiques de la Cité sciences, il a bien évidemment laissé l’initiative à Maurice LÉVY, qu’il a pu appeler à la direction de la Mission musé,e à l’automne 1983, après une période de latence qu’il vaut mieux oublier. Son action fondatrice a été l’organisation statutaire de l’EPPV. Il fallait toute son expérience des finances de l’État et son intime connaissance de la forteresse Louvre, avant qu’elle ne fût à Bercy, pour qu’il obtint le rattachement du budget d’établissement aux charges communes de l’État. Ceci signifiait que les investissements et les budgets annuels, inévitablement négociés avec le ministère des finances, étaient à l’abri des pressions de ceux que l’on appelle les ministères dépensiers : culture recherche éducation, entre autres, de telle sorte que la Villette a pu se développer sans trop d’à-coups.

La Géode, je l’ai dit, doit une bonne part de son existence à Paul DELOUVRIER. Elle lui doit aussi sa survie. Lorsque le président la République choisit Adrien FAINSILBER, comme maître d’œuvre du musée, ce fut à la condition qu’on aménagea la salle hémisphérique dans le bâtiment du musée. Il est piquant de noter que Roger TAILLIBERT, dont l’esquisse de 1978 comportait un bâtiment sphérique assez semblable, exprime, dans le livre que j’ai déjà mentionné, la même critique que le président, inspirateur ou commentateur du prince ? Paul DELOUVRIER obéit et ordonna que l’étude de définition, à laquelle FAINSILBER travaillait, fut conforme au désir présidentiel, mais en fonctionnaire rompu aux pratiques du pouvoir, il temporisa. Et, dès l’été 1981, il se hâta de faire confirmer le projet initial par le nouveau président François MITTERRAND. On sait la fortune de ce bâtiment aux reflets magiques, Paul DELOUVRIER fut certainement plus attaché qu’aucun autre. Plusieurs d’entre vous se souviennent sans doute de la pause du dernier boulon au sommet de l’armature de la sphère, je n’ai pas oublié la jubilation de monsieur DELOUVRIER lorsqu’il vit Gérard CHAMAYOU, vous le verrez tout à l’heure, revêtu d’un survêtement argenté, descendre du dessus de la sphère, dans une nacelle suspendue à un hélicoptère et prendre un boulon, d’argent comme il se doit, qu’une fort belle personne lui tendait sur un coussin de velours. C’est aussi à la Géode que Paul DELOUVRIER fit sa dernière apparition publique, en décembre 1994, peu de temps avant sa mort, à l’occasion du 10ème anniversaire, quelque peu anticipé, de la salle. On lui doit aussi le maintien du hall d’entrée du musée aux dimensions prévu par l’architecte. Manquant de place l’équipe chargée des installations muséographiques voulait le réduire. Entre parenthèses, c’est aussi monsieur DELOUVRIER qui fit réserver la quatrième travée, à l’Est du musée, pour les collections du palais de la découverte, on retrouve là une des idées de Roger TAILLIBERT.

Les destinées du Parc n’étaient pas la priorité du président GISCARD d’ESTAING, elles ne furent pas davantage pour Paul DELOUVRIER, ou plutôt le temps lui a manqué pour qu’elles le deviennent. C’est à François BARRÉ qu’échue cette tâche, et puisqu’il est présent, il lui revient aujourd’hui celle de l’évoquer.

Je voudrais néanmoins retracer l’aventure des Zénith pour y avoir été associé, avant même de rejoindre l’équipe de la Villette, et plus encore parce qu’elle illustre à merveille les jeux de l’histoire et du hasard. La SEMVI avait installé dans le Parc une salle de spectacle, le Pavillon de Paris, qui était très fréquentée par la jeunesse. Il fallait la démolir pour les besoins du nouveau projet. Jack LANG, déjà ministre de la culture, y consenti dans la perspective de disposer, dans un délai d’une année, de la grande salle rock, projetée à la porte de Bagnolet. Je fus chargé de piloter ce projet, mais après un rapide examen des contraintes, je dus avertir le ministre que le projet demanderait trois à quatre ans avant de voir le jour, et coûterait environ dix fois le montant annoncé, et j’étais sans doute optimiste. Monsieur LANG exigeant qu’on imagina une nouvelle salle provisoire démontable, cependant que continueraient les études de la salle de Bagnolet. Ce fut donc le Zénith, avec Daniel COLLING et Daniel de (nom incompris), encore fallait-il lui trouver un lieu, la Villette paru le meilleur choix. Mais doutant, à bon escient, que cette salle fut provisoire, le président et les directeurs de la Mission du Parc de la Villette n’en voulurent pas, et le ministre dut leur imposer son choix. Le Zénith fut conçu et bâti entre février 1983 et janvier 1984. L’originalité du projet des architectes, CHAIX et MOREL, et le succès du lieu, conquirent vite François BARRÉ, et monsieur DELOUVRIER, que j’avais rejoint, ne me tint pas rigueur de lui avoir forcé la main.

D’autres projets, de moindre envergure, ont aussi convoqué le hasard autant que la logique des lieux. Ainsi, l’Argonaute, installé en conjonction avec une des Folies du parc, le Théâtre international de langue française, aménagé dans le pavillon du charolais, tout exprès pour y accueillir Gabriel GARRAN.

Un an après l’inauguration du Zénith eu lieu celle de la Grande Halle, brillamment rénovée par les architectes ROBERT et REICHEN. Ce fut la dernière que Paul DELOUVRIER présida, néanmoins il intervient encore une fois de manière déterminante, cette fois sur l’organisation spatiale de la Cité de la musique. À l’issue du concours organisé au printemps 1984, le jury distinguant un projet qui regroupait tous les équipements de première phase à l’Ouest de la place de la Fontaine aux lions, laissant à l’est la future grande salle de concert, monsieur DELOUVRIER ne voulut pas d’un projet qui déséquilibrait pour longtemps l’entrée du site. Il décida donc de reprendre les études sans trop se soucier des règles. Il y eu des remous, mais le président avait raison, vingt-deux ans après la salle de concert est toujours en projet et la qualité de l’ensemble construit a valu à Christian de PORTZAMPARC le Prix Pritzker.

On sait que ce projet a failli être interrompu en 1986, sous l’inspiration d’un rapport que Pierre BOULEZ a, très justement, qualifié d’une imbécillité totale ! Ainsi, la construction de trois des équipements qui ont le plus fait pour la notoriété de la Villette : La Géode, le Zénith et la Cité de la musique, se sont trouvés menacés dans des circonstances diverses. Tels sont les hasards de l’histoire.

Enfin, je voudrais observer que le succès de la Villette est pour une large part dû à sa convivialité, via une atmosphère détendue et une certaine absence de crainte. Là encore, le hasard et DELOUVRIER ont concouru à la création de l’APSV, c’est-à-dire l’Association de prévention du site de la Villette, dont l’action qui associe de façon originale surveillance, prévention, éducation, est déterminante. Hasard, parce que je connaissais les activités du docteur Christian BRULÉ pour l’avoir rencontré en ville nouvelle et que je le savais disponible ; DELOUVRIER parce qu’il lui a suffi d’un ou de deux entretiens avec le docteur pour qu’il perçoive l’intérêt d’appliquer ses idées dans un site, dont la situation, l’ouverture et la configuration ne favorisaient pas a priori l’absence de risque.

Ce raccourci de l’histoire du site donne peut-être trop de poids à l’imprévu et prête assurément le flanc aux critiques de ceux qui rêvent de tout planifier à l’avance, mais c’est ainsi que marchent les affaires humaines, et je pourrai dans mes souvenirs de la Villette recenser autant d’échecs parmi les entreprises trop bien prévues que dans les rattrapages de lacunes ou d’erreurs. L’important c’est que l’ensemble de la Villette soit devenu un des grands lieux de sociabilité, dirais-je, de la capitale et que sa notoriété soit internationale.

[Applaudissements]

Alors voilà quelques vues. La première vue, c’est donc une des esquisses de Roger TAILLIBERT. Vous voyez donc un bâtiment rond, qui ressemble assez, en plus petit certes, à la Géode. Bien entendu, ces esquisses n’ont pas été publiées, en tout cas certainement pas avant le concours de 1980, pour une raison bien simple, c’est que monsieur TAILLIBERT espérait bien soit directement avoir le projet, soit participer au concours, donc il n’avait aucun intérêt à publier ses esquisses auparavant. La vue suivant, le sommet de la Géode, encore à l’état d’ossature, avec cette nacelle qui descendait d’un hélicoptère, et on aperçoit monsieur CHAMAYOU, la dame se voit sans doute moins. La vue suivant, c’est simplement monsieur DELOUVRIER, avec monsieur CHAMAYOU juste après la pause de ce boulon. Et pour terminer, monsieur DELOUVRIER, lors de l’anniversaire de la Géode, en conversation avec monsieur LÉVY, après qu’il ait prononcé son dernier discours.

Bruno JAMMES : Merci !

Deuxième intervention, celle d’Adrien FAINSILBER. Je voudrais juste avant rappeler ce que d’ailleurs a souligné Serge GOLDBERG à l’instant dans son intervention, c’est le fait que le rapport de Maurice LÉVY, dont on parlera la semaine prochaine, faisait partie du cahier des charges du concours d’architecture. L’intention de contenu était déjà exprimée dans ce cadre-là.

Monsieur, Adrien FAINSILBER, c’est à vous.

Adrien FAINSILBER : Je vais vous décrire, très brièvement, la genèse du projet tel que je l’ai vécu. Heureusement, 26 années presque jour pour jour, depuis les résultats du concours ont effacé de ma mémoire de nombreuses péripéties.

Deux circonstances exceptionnelles ont permis la réussite du projet. Au stade du concours le dialogue avec le programme de Maurice LÉVY, qui était une clarté exemplaire, quant aux objectifs et à la vocation du musée. Au stade de la réalisation, sans la volonté indéfectible et le soutien de Paul DELOUVRIER, profondément attaché à la réussite du projet, la Cité des sciences ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui. La qualité de l’espace monumental du hall d’accueil, à l’échelle de l’ensemble, n’aurait pas pu être sauvegardés sans l’intérêt que Paul DELOUVRIER portait à l’architecture du projet. Il en était de même pour les démolitions des appendices est et ouest de la grande structure que les responsables du musée voulaient conserver par crainte de manquer de surface, alors qu’on réalisait le plus grand musée scientifique du monde et que la 4eme travée est restée inutilisée jusqu’à ce jour.

Paul DELOUVRIER m’a souvent demandé de le solliciter pour m’aider à résoudre ces faux problèmes créés de toutes pièces. La réussite d’un projet, c’est une évidence pour tout le monde, dépend étroitement du climat de confiance entre le maître d’ouvrage l’architecte et d’une volonté commune de réussir. C’est Paul DELOUVRIER, comme l’a souligné Serge GOLDBERG, qui après avoir voulu intégrer au programme la salle de cinéma omnimax, qui a donné naissance à la Géode, a convaincu François MITTERRAND de l’implanter où je l’avais prévue initialement alors que Valéry GISCARD d’ESTAING, lorsqu’il a retenu notre projet ne voulait pas qu’elle soit visible à l’extérieur du musée.

C’est aussi Paul DELOUVRIER qui a souhaité, dès l’origine du projet, que le musée soit accessible à toute personne handicapée. La Cité des sciences et de l’industrie a obtenu le prix de la communauté européenne pour son accessibilité aux personnes handicapées.

Pour revenir au programme initial, j’avais le sentiment au stade du concours, de traduire les idées fondamentales, plus particulièrement les grands thèmes qui sont devenus les actes fondateurs du projet architectural. Premier thème, l’eau. Thème charnière entre l’univers et la vie, la Villette est un véritable réservoir d’eau, trois canaux se croisent sur le site, l’eau est devenue l’une des composantes essentielles du projet. Par le jeu de la réflexion de l’édifice sur les plans d’eau qui l’entourent, et par le creusement jusqu’aux fondations à 13 mètres sous le niveau du sol naturel, j’ai donné à la structure initiale des proportions monumentales qu’elle n’avait pas à l’origine. D’autre part, cette disposition a permis à la lumière naturelle d’éclairer les niveaux d’infrastructures qui devenaient ainsi de véritables espaces muséographiques. C’est d’ailleurs dans les niveaux initialement souterrains qu’est implantée aujourd’hui la très grande médiathèque.

Deuxième thème, la lumière source d’énergie du monde vivant, reprend textuellement ce qui a été écrit par Maurice LÉVY. La lumière source d’énergie du monde vivant éclaire les grands espaces en façade sur le parc. Le hall d’accueil, lui, est couronné par deux coupoles de dix-sept mètres de diamètre, à l’origine rotatives, pour suivre la course du soleil, et équipées de miroirs pour pouvoir diffuser la lumière dans toutes les directions dans l’espace central.

Troisième thème, la complémentarité entre la science et la nature. Initialement nous avions la chance de concevoir ensemble le musée et le parc. De cette notion de complémentarité est née la grande façade vitrée en vis-à-vis du parc, comprenant les trois serres bioclimatiques, trait d’union entre le parc et le musée. Ces éléments que je voulais plus légers et transparents, grâce à notre travail avec Peter RICE, nous avons réussi à les rendre quasiment immatériels, par la mise en œuvre d’une technique innovante, rejoignant en ce sens l’un des objectifs de la Cité des sciences et de l’industrie. Cette invention d’ailleurs s’est répandue depuis dans le monde entier.

Initialement la Géode jouait un rôle important dans la composition générale du site. Elle devait créer un signal fort, perceptible depuis le boulevard Jean Jaurès, et fermer la perspective vers le musée, depuis la Porte de Pantin. Par la suite, l’absence d’une réflexion globale à l’échelle des 55 hectares du site, et d’un plan directeur qui en auraient découlé, a laissé échapper une chance exceptionnelle pour Paris. Il s’agissait du plus grand terrain d’un seul tenant appartenant à l’État, la cause de cet échec est peut-être l’influence des modes de l’époque sur la fragmentation et le chaos.

Aujourd’hui le Parc et la CSI en particulier ne sont plus perceptibles depuis les grandes voies d’accès qui bordent le site. La meilleure illustration des conséquences de cette fragmentation est le parvis de la Cité, sacrifié au profit d’une opération immobilière, qui coupe la Cité des sciences de la ville, et crée des zones d’insécurité. Qui aurait eu l’idée de construire sur l’Esplanade des Invalides ? !

Pour revenir à l’architecture proprement dite, bien qu’indissociable de l’urbanisme, pour moi c’est souvent l’urbanisme qui m’a apporté la clé de la solution architecturale, un facteur déterminant dans la conception du projet était la présence de la structure laissée inachevée. La réussite du projet est très liée au respect de la discipline imposée par la structure existante. Celle-ci présentait des caractéristiques très intéressantes, bien que peu homogènes, et mise en œuvre de façon peu rigoureuse.

La leçon que l’on peut tirer de la réhabilitation est la nécessité absolue d’une démarche libre de toute idée préconçue, de tout a priori de style, au profit de l’analyse de l’existant et de son environnement. Les problèmes de la réhabilitation d’une structure inachevée, non prévue pour recevoir du public, étaient liés essentiellement à la sécurité. Grâce à des contacts très en amont avec les services compétents, nous avons intégré, dès le démarrage des études, de nombreuses dispositions originales, adaptées à la morphologie du bâtiment. Les pompiers, dès le départ, savaient qu’aucune règle de sécurité ne s’appliquait à un bâtiment de cette taille et d’une telle complexité. Je me souviens tout particulièrement que les pompiers ont fait preuve d’une sensibilité peu commune en l’espace architectural. À titre d’exemple, je vais proposer, dès la première réunion, deux routes intérieures, que nous avions déjà prévues lors du concours, pour que les véhicules des sapeurs-pompiers puissent traverser le bâtiment d’est en ouest et à mi-hauteur. Cette disposition qui paraissait très fantaisiste, voire farfelue pour certains, a été adoptée, avec enthousiasme, le dès la première réunion, par les pompiers, car elle permettait d’éviter le classement de la Cité dans la catégorie des immeubles de grande hauteur, qui aurait entraîné un compartimentage incompatible avec la flexibilité nécessaire aux expositions.

Voici un raccourci de l’histoire de la réalisation de la Cité, qui mériterait d’être plus amplement détaillée. Il n’existe en effet peu, ou pas d’ouvrages, sur le sujet, et Paul DELOUVRIER m’a reproché de ne pas relater les péripéties de cette grande aventure ou jour le jour. L’essentiel est la réussite de l’œuvre et surtout son succès auprès des visiteurs. La Géode est devenue non seulement un symbole mais un nouveau monument pour Paris.

Je vais vous illustrer… Sur cette image, vous voyez l’un des documents qui nous avait été remis au concours. C’était l’état du site en 1980. Nous avons pris le parti de ne garder que l’espace compris entre les vingt piles porteuses, ce qui est un euphémisme, puisqu’il s’agit, comme on l’a dit tout à l’heure, de quatre hectares, à peu près la surface de la Place de la Concorde. Et voilà les bâtiments qui ont été démolis jusqu’aux fondations des piles, c’est à dire à treize mètres en contrebas par rapport au terrain naturel.

Voilà le bâtiment qui était à peine perceptible. Il était englouti par un tas de constructions annexes, où l’on distingue à peine les quatre poutres couvertes de bandages. Voilà, pour l’anecdote, une machine qu’on a, je crois, si ma mémoire est bonne, amené d’Allemagne, pour broyer le béton et les résidus ont servi à la construction des routes et des aéroports.

Voilà le projet du concours. L’objectif que l’on s’était fixé était de composer les trois grands équipements, c’est à dire la Cité des sciences, la Cité de la musique et la Grande Halle au milieu d’un parc, qui auraient été perçue de toutes parts, par les routes qui l’entourent. Vous voyez la position clé qu’occupait la Géode, pour fermer une perspective depuis la Porte de Pantin, et créer un premier plan devant le musée.

Ça, c’est l’unique respectives que l’on a fournie au concours, avec un arraché sur le site et le creusement des douves qui entourent la Cité des sciences. Les serres étaient déjà dessinées. Elles étaient très fines et très légères, elles le sont encore plus dans la réalité, grâce beaucoup à Peter RICE.

Cette image que j’ai trouvée dans les archives de la Villette date de la construction, elle m’a beaucoup convaincu quant au parti-pris de mettre en valeur la structure primaire du musée, c’est-à-dire, les grandes piles porteuses et les poutres. C’est vraiment une mégastructure, puisque la poutre c’est 65 mètre ou 63 mètres de portée, 8 mètres de hauteur. Vous voyez un ouvrier ici, qui vous donne un peu l’échelle du bâtiment. C’était un des aspects les plus intéressants de l’étude, travailler à une échelle vraiment fantastique, presque l’échelle urbaine.

Voilà, comme je vous le disais, les voies pompiers, qui traversent l’étage technique, qui passent d’ailleurs le long du hall d’accueil, avec quatre gares qui permettaient aux pompiers de stationner, puis les pompiers accédaient, par les escaliers des tours, qui leur étaient dédiées. Ils pouvaient accéder vers le bas ou vers le haut. Les pompiers ont tout de suite compris qu’ils ne pouvaient jamais attaquer un feu au centre du bâtiment qui fait 110 mètres de largeur. Et cette disposition a, je crois, beaucoup apporté aux parties d’organisation de la Cité, parce que là la réglementation IGH est quelque chose de très draconien.

Voilà une photo qui montre la construction, c’est un échafaudage, une construction à l’intérieur de la construction. C’était la construction du hall d’accueil, avec des échafaudages qui supportent le platelage pour la réalisation des coupoles.

Voilà les serres et cette invention formidable, qui, comme je l’ai dit l’heure s’est répandue partout dans le monde depuis ce jour-là. Outre l’ossature qui est créée par des tubes en acier inox centrifugés, le principe est de suspendre quatre éléments de verre, de deux mètres par deux mètres, à ce petit ressort que vous voyez. Toutes les pièces d’assemblage sont absolument miniaturisées. Et ces deux câbles reprennent les efforts du vent, les efforts de pression et de dépression. Et, c’est tout ! Peter a eu l’idée justement de placer ces contreventements horizontalement et non pas verticalement, comme beaucoup le font, parce qu’à hauteur d’œil rien ne s’interpose à la vue de la Géode et du Parc.

Voilà donc les nouvelles proportions de la Cité, grâce à la réflexion. Ce bâtiment qui faisait 250 mètres de long était extrêmement plat à l’origine. Il est devenu quasiment vertical.

Cette image se passe de commentaires. Voyez les nuages qui semblent dessiner les continents sur la sphère, et leur défilement sur la sphère peut évoquer ce que notre monde a de fragile.

Voilà la seule serre qui a été végétalisée qui marque le trait d’union entre le Parc et le la Cité des sciences, la complémentarité entre la science et la nature.

Voilà une photo que je trouve magnifique. Paul DELOUVRIER a voulu inaugurer la Géode un an avant le musée. Elle semble tomber du ciel au milieu du chantier puisque vous voyez l’image ici du musée en construction, la façade n’est pas encore faite.

Voilà le principe de construction de la Géode. C’est une forme simple, mais les formes simples sont les plus difficiles à réaliser. Elle est constituée de deux structures complètement indépendantes : une structure en béton armé, arborescente, qui repose sur un pilier central et qui supporte les gradins, et l’enveloppe géodésique, parfaitement sphérique, qui repose sur le bassin. Le hall d’accueil et toutes les installations techniques sont situées sous terre de manière à ce qu’il n’y ait aucune pénétration visible dans la sphère. Vous voyez ici la finition du dôme et les différentes couches. Ici, c’est l’étanchéité, avec en-dessous l’isolation acoustique, et les supports des triangles en acier inoxydable, poli miroir.

Ça, c’est notre arrivée sur le site, j’avais acheté cette péniche à Anvers et je l’avais aménagée pour qu’elle nous serve de bureaux. Pendant six ans, elle était amarrée sur l’un des canaux de la Villette.

[Applaudissements]

Bruno JAMMES : Nous avons respecté un certain ordre chronologique, puisque comme vous avez vu la conception même de la Cité a été un peu antérieure à celle du Parc, c’est la raison pour laquelle on a suivi cet ordre-là, qui peut peut-être paraître un peu étrange mais cela va nous permettre maintenant d’aborder la question de l’aménagement du Parc de la Villette, la transformation de ces cinquante hectares en un Parc urbain.

Je passe la parole à François BARRÉ.

François BARRÉ : Comme il a comme il a été dit et par Serge GOLDBERG et par Adrien FAINSILBER, en effet il y a une chronologie, mais c’est la réalité de l’histoire. Serge GOLDBERG a beaucoup parlé de la manière dont les hasards font parfois bien les choses et les volontés les défont. Donc le Parc, qui aurait dû être l’enveloppe d’une certaine manière, concernant la totalité du territoire, est venu dans un second temps, non pas faute que le lauréat du concours, en l’occurrence Adrien FAINSILBER, n’ait pas présenté un projet qui voulait embrasser l’ensemble, mais parce que, comme l’a dit Serge GOLDBERG, la lettre de mission de Valéry GISCARD d’ESTAING à Paul DELOUVRIER n’impliquait pas la réalisation d’un programme. Et si elle n’appliquait pas la réalisation d’un programme complet, c’est bien évidemment parce qu’il n’était pas défini, et les moyens de le réaliser n’étaient pas à ce moment-là pourvus.

Donc, on est dans cet anachronisme et finalement ce n’est qu’un épisode, qui fait qu’à un moment donné se chevauchent, d’une certaine manière, deux projets, un projet présenté par Adrien, que vous venez de voir, devant ce très beau bâtiment qu’il a réalisé, et puis, quand je suis arrivé, un travail qui a été fait sous l’autorité de Paul DELOUVRIER et pour lequel il y avait déjà tout un programme, qui avait été établi par le Parc, qui s’appelait « Propositions pour le contenu du parc de la Villette ». C’était le département des études de l’Établissement public qui avait fait cela. C’était notamment Sylvie BAROT (orthographe incertaine) qui l’avait élaboré. Et ce programme essayait de définir d’une part une prise en compte du projet qu’avait élaboré Adrien FAINSILBER, notamment avec le grand canal qui traversait du Nord au Sud le terrain, mais également essayait - c’était l’une des orientations qui avaient été données par la présidence à Sylvie BAROT - de faire en sorte que ce Parc se différencie de la Cité des sciences et de l’industrie ,on disait le musée cette époque, et apparaisse comme desservant la totalité du territoire, donc jouant de l’interrelation de ce qui deviendrait par la suite les équipements musicaux, qui n’étaient que de danse au moment du concours.

Alors, je vais essayer de raconter la genèse. Moi, je suis arrivé quand les choses étaient déjà lancées. J’ai pu, grâce à DELOUVRIER, continuer et reprendre le programme, tel qu’il avait été ébauché, et ceci a abouti, en décembre 1981, à un rapport d’objectifs qui se voulait un peu la charte de ce que devraient être les orientations de contenu du futur Parc. Un certain nombre d’éléments prioritaires étaient mis en avant : d’abord la volonté d’un rééquilibrage du développement parisien vers l’Est, mais ça c’est le point fondamental de tout le projet, l’affirmation que le Parc était un parc du 21e siècle, c’est-à-dire qu’il n’était pas dans la continuité de ce qu’avaient fait HAUSSMANN et ALPHAND, qui considéraient que les parcs étaient des poumons, des lieux de respiration, d’oxygénation dans le tissu parisien, nous ne voulions pas faire un poumon mais un cœur et créé. Pour arriver à avoir une fréquentation suffisante, atteindre une masse critique, étant donné le caractère excentré du site, faire en sorte qu’il y ait un certain nombre d’équipements, divers, multiples, qui puissent faire venir des publics différenciés, je vais en dire deux mots. On avait trois orientations, qui pour nous étaient essentielles : faire un parc actif, un parc permanent et à parc pluraliste. Un parc actif, c’était le résultat d’une étude que nous avions faite sur la fréquentation des parcs parisiens, il apparaissait qu’ils étaient, pour plus du tiers, fréquentés par des enfants de moins de douze ans et les personnes les accompagnants, pour un autre pourcentage important, fréquentés par des personnes du troisième-âge, et qu’au fond la population qui était la plus absente de ces parcs, étaient la population active, au premier rang de laquelle il y avaient les adolescents, bien qu’ils ne fassent pas toujours partie de la population active, considérés comme trop bruyants, par les enfants et par le public du troisième-âge. Donc, la première affirmation était de dire que : les activités de ce parc, l’hospitalité de ce parc, devaient prendre en charge la totalité des curiosités et des capacités d’attraction relevant de l’ensemble du public, c’est-à-dire de la totalité de la population.

Le deuxième grand axe, c’était celui d’un parc permanent. Là aussi, si on regarde la manière dont fonctionnent les parcs, on s’aperçoit qu’ils ont une activité qui est évidemment fonction des saisons, il y a donc une sorte d’hibernation, qui peut être très longue, et qu’il y a une activité de jour et de nuit, qui est fort différente. Dans la plupart des cas, l’activité de nuit n’existe pas. L’idée était donc à la fois d’être actif, c’est-à-dire de faire venir le maximum de population, et de le faire d’une façon permanente, c’est-à-dire d’abolir les coupures de temporalités, que je viens de dire.

Puis, troisième élément, il s’agissait de créer un parc pluraliste, c’était la conséquence des analyses précédentes, c’était à la fois un parc des deux portes, donc qu’ils voulaient d’une certaine manière s’inscrire dans une continuité parisienne, je vais en reparler, mais c’était d’abord un parc des deux cultures. Donc, dans notre esprit - quand je dis dans notre esprit c’était sous l’égide de Paul DELOUVRIER - il y avait la volonté de faire en sorte qu’on ait dans ce parc, dans ce site de la Villette plus exactement, la mise en relation d’un pôle de culture scientifique et technique et d’un pôle de création artistique, qu’ il n’y ait plus cette sorte de d’éloignement, de distance, liés à notre tradition des humanités et pas du tout à celle du siècle des Lumières qui, au contraire, rejoignait les arts et métiers. On voulait, sur ce site, essayer de faire en sorte qu’il y ait avec la Cité des sciences, avec la Cité de la musique, qui allaient advenir, et le Parc au centre, avec la Grande Halle, une sorte de flux constant d’échanges, de coproductions, de mélange de publics et de curiosité. Comme on l’a dit, il y a beaucoup de bonnes intentions qui pavent l’enfer, la Villette était devenue un paradis mais ces bonnes intentions ne se sont cependant pas réalisées.

Il y avait également des éléments qui nous paraissaient importants pour affirmer la réalité de ce Parc, c’est qu’il fut un morceau de ville, non pas un espace vert, quelque chose qui relèverait d’une sorte de vision mesquine d’un morceau de nature pauvre rapporté en ville, et il ait un caractère d’urbanité, qu’il joue sur leur relation entre l’homme et la ville ,qu’on y trouve du plaisir, d’une manière un peu utopique l’allusion a été faite à l’abbaye de Thélème et à sa devise d’entrée : « Fais ce que tu voudras », et que ce soit un lieu d’expérimentation. Donc tout ça agissant avec des collages : ville-banlieue, ville-nature, esprit et corps.

Dans l’urbanité, il y avait la volonté - je vais passer - de ne pas éradiquer la mémoire, donc de garder un certain nombre de bâtiments qui marquent l’histoire de la Villette. On avait une admirable l’historienne, Élisabeth PHILIPPE, que vous connaissez tous, qui a fait une conférence tout à fait remarquable, il y a une semaine, qui nous instruisait et sur l’histoire du lieu. Il y avait aussi, c’était le terme que nous avions utilisé à l’époque, une volonté d’écologie urbaine, et puis un certain nombre de propositions qui ne se sont pas réalisées. On voulait qu’il y ait un marché de quartier qui se situe à cet endroit-là. Dans le plaisir, on voulait qu’il y ait des thermes, qui ne sont pas arrivés. Puis, lieu d’expérimentation avec un travail avec les associations avec l’idée de production. Un lieu où il y ait à la fois le savoir, la transmission du savoir et puis le faire. L’idée que grâce à la culture scientifique et technique, grâce à un lieu de loisirs où il y a une utilité possible du temps disponible pour se cultiver le corps et l’esprit, comme on dit, eh bien il y ait pas mal d’ateliers de production, de bricolage, de nouvelles technologies, etc.

Le parti-pris, c’était de créer un Parc du 20ème siècle, avec une exigence de créations contemporaines. On s’est aperçu que la plupart des parcs étaient des parcs et qui relevaient encore d’une vision ancienne, je dis bien dans le monde entier, il y a eu un voyage d’étude, qui a été fait, notamment par Paul DELOUVRIER avec une partie des équipes de la Villette, et il est apparu que les parcs très contemporains, on peut encore en parler aujourd’hui, ils sont très rares. À Paris, on a le Parc Citroën, le Parc de la Villette, on a du mal à en citer beaucoup dans le monde, qui relèveraient d’une volonté de création de figures et de formes, relevant d’un vocabulaire du 20ème siècle.

Il s’agissait de faire ni un espace servant, c’est ce que j’ai dit par rapport à la Cité des sciences, ni un espace autonome, il s’agissait bien évidemment de faire liaison, d’être dans la bande dans la relation. Faire liaison aussi dans la relations nord-sud. On est dans une partie de la ville où la relations nord-sud n’existait plus depuis la rue de Crimée, donc il s’agit d’essayer de faire en sorte qu’on trouve un moyen d’une circulation parallèle et d’une nouvelle liaison nord-sud.

Il y avait aussi la volonté, je l’ai dit, de travailler sur les portes, sur l’idée de seuil, et puis l’idée également de faire en sorte qu’il y a un grand axe, qui irait de la Bastille à Sevran, qui serait un axe des canaux.

Il y avait également l’idée, qui ne s’est pas non plus tout à fait réalisée, d’une coulée verte qui rattrapait, d’une certaine manière, ce qui avait existé autrefois, entre le Parc des Buttes-Chaumont et le Parc de la Villette.

Alors à partir de là, on a décidé de lancer un concours, fondé sur l’idée qu’il désignerait un maître d’œuvre général, un architecte en chef, si vous voulez, ou un urbaniste et architecte, qui serait choisi en fonction du parti général qu’il proposerait, qui serait maître d’œuvre d’une partie essentielle des bâtiments à construire et des espaces à réaliser, mais qui ferait venir auprès de lui, en jouant le rôle d’ailleurs d’AMO, c’est-à-dire d’assistant maître d’ouvrage, auprès de la maîtrise d’ouvrage, qui ferait venir un certain nombre d’architectes pour être des maîtres d’œuvre particuliers qui se situeraient dans la conjonction du projet qu’il proposerait.

Alors, le concours est un concours qui a eu lieu sous le contrôle suivi continu de l’Élysée, de la présidence de la République, où il y avait un homme tout à fait formidable, Paul GUIMARD, qui était responsable des grands projets, qui s’entendait admirablement avec Paul DELOUVRIER. Donc, les deux pôles avaient, ensemble, essayé de cheminer pour avancer dans la réalisation de ce concours. Concours international, ouvert, avec un jury fort nombreux, où il y avait vingt-et-une personnes, des gens qui représentaient bien évidemment l’administration, les collectivités locales, des maîtres d’œuvre, PIANO, GREGOTTI, des artistes, comme Luigi NONO, le musicien, Gottfried HONEGGER, le plasticien, un président de jury, qui était sans doute le plus grand paysagiste de son temps, et peut-être du siècle, Roberto BURLE MARX, le grand paysagiste brésilien. Le jury a commencé à se réunir. Il y avait une commission technique de grands talents, présidée par Pierre RIBOULET, un architecte. Il y a eu 460 équipe, de 41 pays, qui ont répondu à l’appel à candidature.

Le jury a commencé à travailler et on s’est aperçu au bout d’un moment, à notre grand désarroi et à notre grande panique, que les paysagistes et les architectes avaient des modes d’interprétation et de rendu de projet très différents, des jeux d’échelle qui était aussi très différents, et une difficulté pour les membres du jury, certains d’entre eux étant des professionnels avérés, avaient une véritable difficulté à choisir, dans les délais qui nous étaient impartis, le bon lauréat, le bon projet. Donc, à un moment donné, je suis allé voir Paul DELOUVRIER pour lui dire que nous étions dans une impasse, que certes on pouvait respecter les règles que nous étions données à nous-mêmes et choisir, en forçant la main du jury, si nous y parvenions, pour choisir un projet et dire le lauréat, mais que le sentiment de l’ensemble des jurys était que devions prolonger l’examen des projets pour pouvoir faire un choix pertinent. Paul DELOUVRIER n’a pas hésité une seconde, il m’a demandé de prendre contact avec l’union internationale des architectes, qui était représentée dans le jury par François LOMBARD. L’Union internationale des architectes nous a dit que nous avions le droit de faire cette chose, un peu exceptionnelle, et nous avons décidé de prolonger l’examen. Il y a eu vingt projets, qui ont été mentionnés, neuf d’entre eux ont été déclarés premiers ex-æquo et onze d’entre eux ont été mentionnés. Nous avons demandé aux neuf architectes qui était premiers ex-æquo de prolonger leurs études et de nous représenter un projet approfondi, dans un certain délai.

Tout ceci a créé une polémique et des critiques abominables. Jack LANG avait voulu organiser une conférence de presse extraordinaire, en invitant, grâce aux capacités du ministère de la culture et de la Villette réunies, et à son savoir-faire pour réunir un maximum de journalistes. On avait installé une espèce de tente magnifique, et il y a eu une grande conférence de presse, au cours de laquelle Jack LANG a dû annoncer qu’il n’avait rien à annoncer et que on se reverrait dans un certain temps, ce qui l’a mis dans un état de fureur assez remarquable.

Autres difficulté que nous avons connue, c’est que, par un malentendu, un jour Paul GUIMARD a téléphoné à Paul DELOUVRIER et lui a dit : « Mon cher Paul, il faut que l’on fasse une petite réunion à l’Élysée parce que le président de la République voudra choisir le projet qui sera le lauréat » Paul DELOUVRIER été un peu gêné en entendant cela, dans la mesure où c’était un concours avec un jury souverain. Il a expliqué à l’autre cher Paul que malheureusement le président de la République ne prendrait aucune décision. Ce qui, là aussi, a mis le président de la République dans un état de colère assez remarquable.

Les architectes ont travaillé. On devait faire une exposition des projets au Centre Pompidou, mais nous ne voulions pas que les projets sur lesquels les architectes travaillaient fassent l’objet d’une sorte de sondage d’opinion publique, en étant exposé au Centre Pompidou. Donc, avec Paul DELOUVRIER nous sommes allés voir le président du Centre Pompidou, Monsieur Jean-Claude GROSHENS, qui lui aussi l’a très mal pris, et a commencé à expliquer à Paul DELOUVRIER que dans la vie il fallait avoir du courage. Là, il était mal tombé parce que Paul DELOUVRIER lui a fait une leçon sur ce qu’était la définition du courage et les situations où il fallait en avoir, j’ai assisté à ça, c’était assez remarquable.

Donc, l’exposition a bien ouvert mais sans les neuf projets en question, qui n’ont été présentés aux publics qu’à la fin de l’exposition parce qu’on a prolongé de huit jours pour que l’on puisse voir la totalité des projets, et notamment le projet lauréat. Entretemps, mais ça nous ne l’avions pas prévu, comme il y avait dans le jury des membres des associations de quartier, un des représentants de ces associations, Bernard BOURGADE, a réussi, ce qui nous a échappé, à photographier ou à photocopier ou à garder des documents, qui étaient des documents du jury, il les a fait agrandir, le public du Centre Pompidou n’a pas pu voir les projets mais les gens allaient dans les marchés, sur le quartier, ont pu voir tous les projets et ils ont organisé un jury populaire, et coup de chance, le jury populaire a obtenu des résultats qui sont exactement ceux auxquels le jury dans la deuxième phase, qui n’était pas prévue, est parvenu, puisque c’est Bernard TSCHUMI qui a été désigné devant Rem KOOLHAAS.

Je voudrais dire deux mots de ce qu’étaient les projets. Il y avait une véritable différence de rendu et de propositions entre les architectes et des paysagistes. Une volonté des paysagistes de retrouver une sorte de vérité du terrain, du territoire, du paysage, considérant que le programme tel que nous l’avions proposé et le terrain, tel que nous le donnions, était d’une certaine manière un terrain aplani, qui ne rendait pas compte de la réalité d’une topographie plus ancienne. Il y avait notamment un projet de Bernard LASSUS qui essayait de montrer que le vrai paysage de la Villette c’était un paysage qui prolongeait les Buttes-Chaumont, le caractère vallonné des Buttes-Chaumont, et il proposait d’ailleurs qu’il y ait dans le parc paysagé et qu’il avait conçu une sorte de grande colline qui arrivait et était adossée à la Grande Halle.

Tous les paysagistes, VEXLARD, Alexandre CHEMETOFF, Michel CORAJOUD, qui était lui associé au philosophe Michel SERRES, ont considéré qu’il fallait recréer un paysage, réinventer un paysage, et retrouvée d’une certaine manière un état de nature que l’histoire des abattoirs avait occulté et avait aplani. Les architectes se sont pas du tout dirigés dans ce sens, les paysagistes les critiquant d’ailleurs postérieurement, en disant qu’ils ne comprenaient rien du paysage, et essayant davantage d’introduire dans leurs rendus, leurs projets, quelque chose qui relevait d’une réception, selon nous plus pertinente, du programme tel que nous l’avions formulé. Deux projets se sont très vite détachés, moi j’étais d’ailleurs persuadé qu’à l’issue du premier tour, qui aurait dû être le seul, que Rem KOOLHAAS serait le lauréat du concours. Rem KOOLHAAS avait essayé de créer une sorte de parc aléatoire, avec des lanières horizontales, qui avaient des destinations qui n’étaient pas forcément dédiées, qui pouvaient au fur et à mesure du temps, au fil du temps, évoluer et faire naître des événements et des programmes nouveaux. TSCHUMI était au contraire quelqu’un qui s’inscrivait dans une volonté de trame urbaine, très géométrique et d’une manière un peu sèche. Il était dans la définition de ses déplacements et de ses axes d’orientation, d’une certaine manière peu claire. Il se trouve qu’entre les deux tours, qui n’étaient pas prévus, chacun doit réfléchir à une stratégie qui sera la meilleure pour essayer de battre les concurrents, KOOLHAAS a dû penser qu’il avait rendu un projet trop intellectuel, trop abstrait, et il a pris un passager nouveau, qui n’étais pas dans son vaisseau lors du départ, Michel CARAJOUD, qui n’était pas retenu et qui associé à KOOLHAAS a fait apparaître beaucoup plus de paysages et de nature. L’absence de paysages et de nature, au sens où CARAJOUD l’avez ressentie, n’était pas du tout une critique adressée à KOOLHAAS, il a voulu aussi donner moins d’aléatoire et plus de rationalité, rassurer d’une certaine manière, et en rassurant il a perdu beaucoup de ses atouts. TSCHUMI au contraire, au contraire a prolongé sa trame urbaine, il avait auparavant, c’était un grand ami de Peter EISENMAN, donné une espèce de prolongation infinie, potentielle de la trame des folies sur l’ensemble de la ville, et il a surtout redéfini ses axes nord-sud et est-ouest avec la grande galerie nord-sud et finalement, à une majorité très confortable, c’est TSCHUMI qui a été nommé lauréat. KOOLHAAS est arrivé second, et loin derrière, sont arrivés ex-æquo Bernard LASSUS c’est Alexandre CHEMETOFF.

Ce que je voudrais dire, c’est qu’il y a toute une part des choses que nous devions faire dans le Parc de la Villette, qui ne se sont pas réalisées, notamment tous ceux qui étaient l’adjonction, mais on la voulait comme un métissage, comme une hybridation d’architectes, de maîtres d’œuvre particuliers, venant à côté des folies de TSCHUMI. Il y avait les folies maisons qui venaient à côté des folies de TSCHUMI, et qui était confiées à différents architectes : Cédric PRICE devait travailler sur une serre, Gaetano PESCE, sur une maison des enfants, Jean NOUVEL sur une maison de la technologie, je ne sais plus se elle s’appelait exactement comme ça, Henri GAUDIN sur une folie du jardinage, une maison du jardinage. Tous ces projets ont été réalisés au niveau des études, mais pour des raisons essentiellement budgétaires, tout cela n’est pas advenu.

Ce que je voudrais dire pour en terminer, c’est que le Parc de la Villette, n’a jamais été extraordinairement porté par les pouvoirs publics. Quand avec Paul DELOUVRIER on est allé présenter à François MITTERRAND le projet, il y avait plusieurs panneaux, qu’avaient préparés Bernard TSCHUMI, il y en avait un qui présentait l’histoire ancienne des parcs, depuis l’antiquité jusqu’aux parcs anglais, parcs à la française, etc., et en dessous, il y avait son projet. La seule chose qu’avait dit François MITTERRAND, en montrant les parcs anciens : « Ce n’était quand même pas la mal… » Donc, ce n’était pas extraordinairement encourageant. Chaque fois que LANG venait, il me demandait : « Alors François, il y aura bientôt des arbres ? » C’était sa plaisanterie favorite.

Je vais en terminer par-là. Moi, j’ai été nommé - j’étais directeur de la Mission du Parc, puis j’ai été nommé président de la Grande Halle - la Grande Halle elle a ouvert en 1985, elle nécessitait de s’en occuper et de lui donner vie, je crois que nous y avons réussi, grâce notamment à une astuce extraordinaire, à laquelle je n’ai rien compris mais qui était tout à fait fructueuse, de Paul DELOUVRIER, qui a instauré entre la Grande Halle et l’Établissement public, un contrat d’affermage, qui relève d’un juridisme ancien, mais tire l’occurrence était d’une subtilité tout à fait remarquable. Si je dis cela, c’est parce que je me suis beaucoup moins occupé de la maîtrise d’ouvrage du Parc que le président qui a succédé Paul DELOUVRIER, c’est à dire Serge GOLDBERG. Alors, je sais que Serge a horreur qu’on lui rende hommage, mais moi je sais que si Serge GOLDBERG n’avait pas été là, le Parc de la Villette ne se serait jamais réalisé. Il est un homme qui peut être brutal, et je crois que dans la relation entre maîtres d’ouvrage maîtres d’œuvre il y a toujours une forme de confrontation, qui est nécessaire à la réalisation d’un beau projet, d’un projet fort. Il a porté ce projet. Ce projet aujourd’hui quand on le regarde, il est assez conforme au projet qui a été couronné lors du concours de la Villette. Donc, si Serge savait faire preuve de cette autorité, parfois forte, il savait aussi faire preuve d’une sensibilité remarquable. Il a été président du salon de la jeune sculpture. C’est quelqu’un avec qui j’ai travaillé avec Pontus HULTÉN, Jean-Hubert MARTIN, Claude FAURE, qui est ici, pour essayer de faire en sorte qu’il y ait des artistes contemporains qui soient présents à la Villette, il y a notamment la magnifique bicyclette d’OLDENBURG, ... Pour terminer, je trouve que peut-être ce dont nous avions rêvé, c’est à dire la relation de la science et de la création artistique, notamment grâce à la Cité de la musique, la musique étant quand même la discipline qui travaille le plus avec des éléments scientifiques, la musique électroacoustique, elle sert à ça, elle se nourrit de cela. Mais bon, ce n’est pas advenu, … Dans tous les cas, ce qui me paraît évident, c’est que on a donné lieu, et comme Serge l’a dit, il y a aujourd’hui une réalité qui nous importait, c’est à dire non pas faire revenir la périphérie au centre mais crée du centre à la périphérie. Voilà !

Merci !

[Applaudissements]

Bruno JAMMES : Nous avons donc du temps pour répondre aux différentes questions.
Monsieur ?

Un auditeur : La situation géographique donne une bonne relation entre Paris, la ville, et le site, le Parc, mais du fait justement du périphérique, du boulevard extérieur, la liaison banlieue, qui est aussi une ville en fin de compte, avec le Parc n’est pas du tout évidente. Est-ce qu’il y a moyen d’améliorer un petit peu cette relation ?

François BARRÉ : Dans les utopies du programme du Parc, il y avait l’abolition de la coupure entre le périphérique et les communes environnantes, qui sont de l’autre côté du périphérique, elles surplombaient la Villette. C’était quelque chose qui nécessitait sans doute des dépenses astronomiques, qui n’avait pas de réalisme. Dans le projet d’Alexandre CHEMTOFF, il y avait une volonté d’instaurer toutes une série d’activités au sud du Par et à l’est, en essayant de créer une sorte de d’attractivité par rapport à la périphérie, mais moi je crois que cette coupure-là elle est quelque chose qui relève d’un projet plus vaste. Serge GOLDBERG avait demandé, mais je vais lui laisser la parole, à Pierre RIBOULET de travailler sur les portes.

Serge GOLDBERG : Oui, c’est vrai. Il y a eu un essai de portes, si je puis dire, celui de Christian de PORTZAMPARC, qui a réalisé l’un l’hôtel qui se trouve juste en face, on a effectivement l’impression d’une porte. Mais je crois qu’il faut distinguer deux choses, il y a effectivement les intentions que peuvent avoir les planificateurs et puis il y a ce que font les gens. Ce que je sais, c’est qu’à la Villette, le pourcentage de gens qui viennent de la banlieue, apparemment la coupure que représente le périphérique, qui, elle, est malheureusement difficile, ne semblent pas les avoir découragés. Autrement dit, sur le plan du fonctionnement, la banlieue est très présente à la Villette.

François BARRÉ : Les statistiques de fréquentation le montrent.

Un auditeur : Est-ce que, par rapport aux réflexions que vous pouvez faire, par rapport à ce qui se construit à l’heure actuelle, je viens de lire un petit article fait par le pape, par exemple, est ce qu’on peut dire que dans l’expérience que vous avez de ces différentes mutations, vous pourriez en tirer indirectement des conclusions pour ce qui se construit à l’heure actuelle, qui, pour certaines choses, me paraissent quelquefois pas très logiques ?

Je prends par exemple le PAD, on a fait uniquement des bureaux, il y a très peu de constructions pour loger des gens, pour la Villette ce n’était pas le cas, mais il y a quand même des éléments, … Moi, j’ai vu construire Cergy-Saint-Christophe, j’ai vu construire bien des choses, on a évité quand même certaines erreurs, qui me paraissent manifestes, parce qu’on sait très bien qu’entre le moment où on dépose un projet et les premières utilisations, il faut compter trois à quatre ans. Je vous remercie de mes conclusions.

François BARRÉ : Je vais répondre à côté de la question, d’une manière qui peut ne pas apparaître totalement démocratique. L’une des réussites de la Villette, c’est que c’est un grand projet d’État. Aujourd’hui, on est dans une époque de démocratie participative, ou la création architecturale est mise en débat auprès des riverains. Il y a là quelque chose qui paraît juste, la proximité ce n’est pas quelque chose de négligeable ni de condamnable, mais on s’aperçoit que quand il s’agit de réaliser des pièces urbaines, des grands projets, si on doit faire des sondages d’opinion publique, on peut imaginer que si une telle méthode avait existé auparavant, beaucoup des grands monuments parisiens, la Tour-Eiffel, le Centre Pompidou, ne se seraient jamais réalisés. Donc, là il y avait cette volonté, cette capacité d’avoir un budget protégé, je crois que c’est quelque chose qui est important en matière d’urbanisme et d’architecture que d’arriver à concilier, c’est extraordinairement complexe, une nécessaire consultation des habitants et quelque chose qui relève d’un choix, qui peut paraître parfois peu démocratique, mais qui qui qui qui fait naître la création.

Un auditeur : J’aurais une question à vous poser pour ce qui concerne les concepts innovants, en termes d’architecture ou autres, à la Villette. C’est une Cité des sciences, moi je voudrais savoir s’il y a de nouveaux concepts qui ont été utilisés, qui n’avaient jamais été utilisés ailleurs. Ça, c’est ma première question. Je voulais poser une question également sur la forme du bâtiment. Une partie a été conservée, dans le bâtiment où l’on se trouve actuellement, je voudrais savoir l’esprit que l’architecte a voulu nous donner sur ce point sur ce bâtiment. Est-ce qu’il y a une relation avec l’esprit du lieu, les abattoirs qui étaient là auparavant. Je pense qu’il y a eu sur le site des projets alternatifs, je voudrais savoir quels étaient ces éventuels projets alternatifs. Je pense notamment, dans les années 80, il y avait des gens qui avaient encore l’idée d’éventuellement garder les abattoirs de la Villette, comme les Halles que certaines personnes voulaient garder. Est-ce que vous pouvez nous éclairer là-dessus ? Est-ce qu’il y a eu des projets soit alternatifs soit de garder les abattoirs et d’en faire un musée de la viande, des bovins ou autres ? Merci.

Adrien FAINSILBER : Comme je l’ai montré dans le projet, le système qui a été inventé pour la construction des serres est une innovation, qui a été, comme je l’ai dit tout à l’heure, reprise maintenant dans beaucoup de projets. C’était la première fois qu’on construisait un élément de cette taille, puisque les serres font 32 mètres de haut et 32 mètres de large, avec finalement si peu de matière pour obtenir le maximum de légèreté et de transparence. Il y a eu aussi ce qu’on appelle la toile d’araignée, pour suspendre, porter les coupoles qui couvrent le hall d’accueil. Là où l’on n’a peut-être pas assez innové, c’est sur la climatisation ou la non climatisation. Moi, je voulais la climatisation naturelle, le free-cooling, pour l’espace central, afin d’éviter des frais énormes des coûts d’exploitation. Ça n’a pas été malheureusement possible. Techniquement, c’était très faisable, mais il faut dire qu’en 1980, on était moins sensibilisé à la haute qualité environnementale par rapport à aujourd’hui. On pouvait très bien ouvrir la boîte la nuit et la refermer le matin, les couches chaudes stagnent dans la partie haute de la toiture, bien sûr cela ne pouvait être que partiel. On m’a répondu à ce moment-là que Pompidou était climatisé, que les musées américains étaient climatisés, donc il fallait climatiser la Villette. Ces gens-là ne se rendait pas compte de l’importance de l’espace, en volume, c’est cinq fois Pompidou ! Puis, l’innovation qu’on a fait à l’époque, c’était les serres bioclimatiques. On devait récupérer l’énergie solaire. Je pense que ça n’a pas été vraiment poursuivi, parce qu’on était beaucoup moins sensibilisé qu’on ne l’est maintenant aux problèmes d’économie d’énergie et d’écologie.

Bruno JAMMES : Monsieur GOLDBERG, vous pouvez peut-être répondre sur les projets alternatifs.

Serge GOLDBERG : Moi, je suis arrivé en 1983. Je n’ai pas souvenir de projets alternatifs dont on parlait à l’époque. Je pense tout de même que je l’aurais su. Par contre, dans les projets innovants, le Zénith était passablement innovant, il a d’ailleurs été passablement imité aussi.

François BARRÉ : Il y a eu des concours organisés sous l’égide de l’Apur et de la ville de Paris, on en a parlé. Il y a eu des projets présentés par Léon KRIER, Diana AGREST, … Je ne m’en souviens plus très bien. Ça rentrait aussi dans des stratégies qui étaient celles d’un établissement public, et celles de la ville, mais les projets utopiques ou alternatifs voulant garder, comme lieu de mémoire les bâtiments existants, je n’en ai pas connu.

Serge GOLDBERG : Il y a eu la Maison de la Villette.

François BARRÉ : La maison de la Villette, qui est d’ailleurs un des seuls exemples d’un architecte extérieur, mais ce n’était pas une folie, en partie peut-être oui. C’était LYON - Du BUSSET – MORITA, qui ont eu l’équerre de la Première œuvre, en 1987, grâce à cette maison.

Un auditeur : Sur le plan qui représente les folies de TSCHUMI, les petits carrés rouges, si on les compte bien, on s’aperçoit qu’en théorie il y en a un petit peu plus que ce qui a été effectivement réalisé.

François BARRÉ : Je vais laisser Serge en parler sur la réalité, mais dans le projet de TSCHUMI, c’est un projet de trame urbaine. TSCHUMI, après EISENMAN, qui avait fait un projet d’ailleurs assez semblable, on le comprend puisque de toute façon la trame urbaine orthogonale, c’est quelque chose qu’on connaît en Amérique-latine avec CERDÀ, etc., etc. L’idée de TSCHUMI, était de dire qu’il y a quelque chose qui est forcément arbitraire dans l’organisation d’un espace, si on est dans un espace urbain, dont le développement futur de cet espace et de l’environnement, est quelque chose qui n’est pas encore complètement figé, il est réaliste de proposer une trame. Son projet c’était : points-lignes-surfaces. Les surfaces, c’étaient les grandes pelouses, les points, c’étaient les folies, qui se prolongeaient dans Paris, notamment du côté de la Porte de la Villette. Dans le rendu du concours, il y avait de petits points rouges qui sortaient du site même de la Villette. Et les lignes, c’étaient les espaces de circulation, qui étaient d’abord une promenade sinueuse, dans un premier temps, puis ensuite il y a eu la galerie.

Serge GOLDBERG : Mais à l’intérieur du site, à peu près la totalité des Folies de TSCHUMI ont été réalisées. Les seules qui n’ont pas été réalisées sont celles qui sont le long du canal, dans le petit bout en cul-de-sac, la darse, pour la raison qu’il reste un élément de l’ancienne cité administrative, donc il n’y a pas eu de construction à cet endroit-là. Il doit en manquer une ou deux, toutes les autres ont été réalisées. Ceci dit, ça a pris du temps.

Une auditrice : Qu’est-ce que vous pouvez nous dire sur l’influence qu’a pu avoir l’ensemble de ces projets en terme d’urbanisme contemporain ou d’architecture monumental, dans le monde en général ?

François BARRÉ : De toute façon, le projet de TSCHUMI a cette caractéristique de trame urbaine, qui est un parti pris urbain, mais si on regarde l’architecture des Folies de TSCHUMI, on voulait d’ailleurs faire venir le pavillon de Melnikov de l’exposition des arts décoratifs de 1925, il s’inscrit dans une descendance des constructivistes, ou comme on le dit aujourd’hui mais on le disait déjà à l’époque, des déconstructivistes. Donc, on est là dans un mouvement qui a fait florès un certain moment, dont je ne sais pas dire qu’il ait des conséquences et des suites absolues, sauf qu’aujourd’hui on s’aperçoit que dans ces déconstructivistes, il y en a certains qui ont accentué ce type d’écriture. C’est le cas notamment de Zaha HADID, une architecte qui aujourd’hui construit dans le monde entier, qui est partie de cette volonté de déconstruire.

Serge GOLDBERG : Ce qu’on peut dire, c’est qu’un certain nombre de paysagistes qui ont travaillé sur la Villette, qui y ont fait un petit peu leurs premières armes, ont depuis pris beaucoup d’ampleur.

François BARRÉ : Dont TSCHUMI, bien sûr.

Une auditrice : Pouvez-vous nous rappeler comment sont arrivés les logements sur le site de la Villette, logements qui sont au nord, côté Porte de la Villette ? Comme ont-ils été rajoutés aux projets initiaux ?

Serge GOLDBERG : Ça a dû se passer dans les années 1982-83, lorsque le concours a été rendu, je devais être là. Vous savez, il y avait des raisons à cela. La première raison, c’est que l’esplanade dont parle Adrien FAINSILBER, c’est bien, mais le problème tout de même c’est que vu de Corentin Cariou, le site monte légèrement et ce qu’on voit du bâtiment, c’est le bâtiment ancien et c’est un bâtiment très plat. Et cette esplanade n’était pas extrêmement agréable à imaginer. Donc, l’idée est effectivement d’avoir un projet. Le fait d’y mettre quelques logements, effectivement il y avait aussi des raisons financières. En réalité, le projet a été confié à la Caisse des dépôts et consignations, qui a bien entendu voulu mettre quelques logements. Je ne peux pas dire très franchement qu’on n’aurait pas pu faire mieux. Il y avait des projets plus intéressants, qui certainement auraient mieux satisfait à la fois les demandes de la Caisse des dépôts et l’esthétique du site. Mais bon, les choix des jurys sont ce qu’ils sont, …

Bruno JAMMES : S’il n’y a pas d’autres questions, je voudrais remercier nos intervenants pour ce soir, et vous donner rendez-vous mercredi prochain, où nous parlerons des contenus de la Cité des sciences, des grandes idées qui ont marqué le projet lui-même, autour évidemment de Maurice LÉVY, que je salue d’ailleurs, qui est présent aujourd’hui, et qui viendra avec d’autres personnes, pour vous parler de la création de la Cité des sciences elle-même.

Merci !

[Applaudissements]

L’invention de la Cité

Avec Maurice Lévy, Jacques Blanc, Jacques Lichnerowitz et Réal Jantzen.

A écouter (1:58:44)

L’invention de la Cité
Avec Maurice LÉVY, Jacques BLANC, Jacques LICHNEROWITZ et Réal JANTZEN.
Transcription de Taos Aït Si Slimane

Maurice LÉVY : Ce cycle s’appelle « La Villette c’est toute une histoire ». Moi, j’ai envie de raconter, de façon assez informelle, une histoire et non pas de faire de l’histoire. Je voudrais surtout raconter d’histoires de la genèse du projet de la CSI ainsi que les grandes orientations du rapport de faisabilité, qui marqué la fin de la première phase, fin 1979, comme vous venez de le rappeler.

On ne sait pas que bien avant que je ne sois chargé d’un rapport, on parlait déjà beaucoup d’un Musée des sciences et des techniques. La France avait remarquablement innové, en 1936, avec la création, sous l’impulsion de Jean PERRIN, du Palais de la découverte. Avant, on ne connaissait que des musées d’histoire des techniques, comme celui du Cnam, également en avance sur son temps, à la fin du XVIIIème siècle, ou plus tard le très beau Musée de Munich.

Jean PERRIN avait voulu qu’on montre la science moderne, la science telle qu’elle se fait. Mais, au détour des années 50, le projet, peu renouvelé, avait vieilli. Aux États-Unis, et ailleurs dans le monde, étaient nés des centres scientifiques, ce qu’on appelait des sciences centers, beaucoup plus attrayants pour le public jeune. D’autre part, on commençait à mettre l’accent sur les applications industrielles. En France, on trouvait, à juste titre, que la recherche fondamentale ne débouchait pas suffisamment sur des applications techniques et des réalisations industrielles. Un projet était donc dans l’air, dès la fin des années 50, pour un musée moderne, qui relierait la science et l’industrie. Je pense que ces premières idées datent de la période où le Général de GAULLE a rénové les structures de la recherche créant la DGRST, le Comité des sages, etc.

On pensait à l’époque à un site en grande banlieue, au nord-ouest de Paris, je me rappelle plus de l’endroit exact. Le projet est devenu encore plus important sous la présidence de Georges POMPIDOU qui voulait développer l’industrie en France, mais on buttait toujours sur ce problème de site. Personne ne voulait aller au diable, on trouvait qu’il fallait que cela soit dans Paris si possible. Il fallait que le musée ne soit pas trop éloigné et rien de satisfaisant n’était proposé. Le seul site possible, était le plateau de Beaubourg, le président Georges POMPIDOU avait évidemment donner la priorité au Centre d’art et de culture.

C’est la libération des terrains de la Villette qui a été le facteur déclenchant. Serge GOLDBERG a raconté la façon dont ce site a évolué dans les années 60-70. C’est en 1974 après l’élection de Valéry GISCARD d’ESTAING, qu’a eu lieu ce que j’ai appelé « le Yalta parisien », l’État devenait propriétaire des terrains de la Villette, à charge pour lui d’en apurer le passif, tandis que la Ville de Paris devenait maître d’ouvrage pour l’aménagement de ce qu’on appelait alors « le trou des Halles ». Une campagne s’est alors développée sous l’impulsion de Roger TAILLIBERT, qui était architecte en chef du Grand Palais et de Gilbert GANTIER, député du 16e arrondissement de Paris. Roger TAILLIBERT, avait une double motivation, il voulait se débarrasser du Palais de la découverte, qui l’empêchait de rénover, comme il le souhaitait, le Grand Palais. D’autre part, il avait l’ambition d’être le maître d’œuvre d’un grand ouvrage de béton, qui était sa spécialité, vous savez qu’il a construit le Parc des Princes, que serait le futur Musée. Les choses ne se sont pas du tout passées comme il le souhaitait, le Palais découverte est resté en place et Valéry GISCARD d’ESTAING a nommé Roger TAILLIBERT dans le jury de concours du Musée de la Villette, ce qui si l’empêchait de présenter lui-même un projet.

Mon impression est qu’au début monsieur GISCARD d’ESTAING n’était pas très enthousiaste. Il avait une opposition de principe « aux grands machins gaullistes » et beaucoup de prudence face à un projet qui apparaissait compliqué et coûteux. Il n’avait donc pas au début, tout au moins, la forte motivation qu’avait eue POMPIDOU pour Beaubourg. Mais, il était quand même embarrassé, la Villette coûtait de l’argent à l’État et représentait un scandale permanent. Les nouveaux abattoirs étaient toujours là. Les concours d’idées, qu’a rappelés Serge GOLDBERG, n’avaient rien donné de convaincant, c’était embarrassant pour un président qui se voulait moderne et actif. Il finit par s’engager avec une grande prudence à étudier la question. On n’avait que des idées assez vagues et les politiques ne concevaient pas que ce projet pourrait être à ce point excitant et novateur. Dans leur esprit, il s’agissait surtout de dépoussiérer le Palais de la découverte et de lui adjoindre le Musée du Cnam.

On avait aussi une idée très floue sur ce qui se passait aux États-Unis. GANTIER et TAILLIBERT avaient surtout retenu l’idée du Museum of science and industry de Chicago. Quand je l’ai examiné de près par la suite, j’ai été très déçu. Par contre son directeur Victor J. DANILOV était un homme remarquable, qui, avec Franck OPPENHEIMER de Exploratorium de San Francisco, étaient les deux seule à avoir vraiment des idées neuves sur la question des musées scientifiques. Les deux hommes sont d’ailleurs devenus mes amis. Franck OPPENHEIMER est mort, je ne sais pas si DANILOV vit encore.

Bref, on en arrive au conseil restreint d’août 1978 dont a parlé Serge GOLDBERG. Deux décisions ont donné mission à Paul DELOUVRIER d’étudier l’aménagement général du site et on rechercherait un scientifique, entre guillemets, pour étudier la faisabilité et le programme du musée des sciences. Pierre AIGRAIN, qui était à l’époque secrétaire d’État à la recherche et Alice SAUNIER-SEÏTÉ, qui était ministre des universités, devaient le trouver. J’ai su par la suite comment on était arrivé jusqu’à moi. À la sortie de ce conseil restreint, AIGRAIN et Alice SAUNIER-SEÏTÉ étaient très embarrassés. Ils se disaient, on ne sait pas comment on va faire. Il se trouvait qu’il y avait Lucien LANIER, qui était à l’époque préfet de la Région Île-de-France, qui s’est joint à la conversation. On cherchait quelqu’un qui connaissait bien les États-Unis, car on pensait que c’est de là que viendra la lumière. Le hasard, un hasard de plus, comme l’a dit Serge GOLDBERG, a fait que Lucien LANIER était secrétaire général de la DGRST en 1967, quand on m’avait convaincu de partir pour Washington, pour créer la mission scientifique française. LANIER s’est rappelé cette affaire et a suggéré à AIGRAIN et Alice SAUNIER-SEÏTÉ de me pressentir. C’est ce qu’a fait Pierre AIGRAIN, quelques semaines plus tard.

J’avais déjà eu vent de la chose par Hubert CURIEN, qui était toujours au courant de tout. Il m’annonçait en effet que Pierre TABATONI, le directeur de cabinet d’Alice SAUNIER-SEÏTÉ, me téléphonerait. J’ai dit que je réfléchirai. L’appel est effectivement venu début 1978, j’ai donné un accord de principe, mais j’ai dit que je ne pourrais pas m’y mettre avant février 1979, car j’avais, en janvier, un long voyage, programmé de longue date, aux États-Unis et au Japon.

Un peu avant Noël 1978, je suis allé seul sur le site de la Villette, que j’ai arpenté au milieu des décombres et des structures achevées des nouveaux abattoirs. Je dois dire que par son étendue, par les canaux, il y avait aussi une très belle lumière d’hiver, ce site m’a beaucoup séduit. Et, je me suis dit qu’on en ferait quelque chose de très, très bien. Et cette image d’un futur musée, que j’imaginais avec cette eau et cette lumière, m’a certainement habité pendant l’écriture de mon rapport, c’est pour ça d’ailleurs qu’Adrien FAINSILBER, l’autre jour, on a parlé. Je voyais un bâtiment de verre, d’eau et de lumière. Ensuite je suis parti à la campagne, pour les vacances de Noël, et j’ai commencé à réfléchir.

Contrairement à ce que pensaient ceux qui m’avaient pressenti, je connaissais très peu les musées scientifiques. Je n’avais été au Palais de la découverte, trois ou quatre fois, aucun autre musée, pas même celui du Cnam, et certainement aucun musée à l’étranger. De mes réflexions, il est résulté une note manuscrite de 16 pages. Quand je l’ai relue quelques années plus tard, j’ai constaté que l’essentiel du rapport s’y trouvait. Le travail de l’année 1979 et les visites que nous avons faites aux États-Unis, au Canada et en Europe, n’ont fait qu’enrichir les idées assez théoriques que j’avais formulées dans ma note. J’ajoute que la note a été perdue. Je l’ai recherchée par la suite, je ne sais pas ce qu’elle est devenue. Est-ce qu’elle a disparue au moment d’un déménagement ou est-ce que quelqu’un l’a prise et l’a gardée précieusement ? Je ne sais pas.

Après avoir rencontré Paul DELOUVRIER, qui avait, lui aussi, une mission, je me suis installé dans les locaux prêtés par le Cnam, avec une petite équipe qui a atteint progressivement six personnes. À partir de septembre 1979, nous nous sommes installés, avec l’équipe de Paul DELOUVRIER, dans de nouveaux locaux, assez luxueux, qu’il avait trouvés rue François 1er. J’étais entouré d’une commission consultative, de huit membres, comportant, outre messieurs DELOUVRIER, GANTIER et TAILLIBERT, deux prix Nobel : NEEL et KASLER, un grand médecin, Jean HAMBURGER, madame Hélène MISSOFFE, député de Paris, et comme je trouvais étonnant quand même que la commission consultative ne comporte aucun industriel, alors qu’on voulait faire le musée des sciences et de l’industrie, j’ai demandé à Antoine RIBOUD, qui était un PDG assez imaginatif et à Jean PANHARD, un des créateurs du Salon de l’automobile, de se joindre à nous. Cette commission a tenu cinq réunions : orientation, comptes rendus de nos visites, et approbation du rapport. Outre les discussions et réflexion en France, nous avons visité beaucoup de musées à l’étranger et consulté toutes les personnes qui, aux États-Unis ou en Europe, avait réfléchi ou œuvré sur des musées scientifiques, y compris des musées d’histoire naturelle.

Pendant l’été 1979, le directeur de la National science foundation - il faut dire que notre projet suscitait un énorme intérêt aux États-Unis à l’époque - m’avait proposé de mettre à ma disposition un bureau dans l’Institut des sciences du comportement de la Fondation Ford, et c’est là, pendant le mois d’août 1979, dans le calme des collines de Stanford, en Californie que j’ai rédigé l’essentiel de mon rapport, loin de toutes intrigues parisiennes. Corrigé et tapé en septembre, je l’ai soumis à la Commission consultative, qui a décidé quelques modifications de forme, parce qu’elle avait déjà approuvé les orientations du contenu, et j’ai remis officiellement le rapport, le 15 octobre 1979, aux ministres concernés.

Dans l’intervalle, j’avais été reçu deux fois, pendant une heure chaque fois, par le président de la République : en mai 1979, pour vérifier que mes orientations ne se heurtaient pas à une opposition de principe, et en septembre 1979, pour qu’il approuve les conclusions, avant la remise du Rapport. Vous remarquerez à quel point, j’ai pris des précautions dans une affaire qui était devenue éminemment politique.

Tout ceci a conduit au conseil restreint de 20 décembre 1979, ou deux décisions furent prises : premièrement, construire le Musée dans le cadre de l’EPPV, l’Établissement public du parc de la Villette, et d’autre part on approuvait les conclusions de mon rapport, avec cependant une restriction très importante, vous savez que la grande salle des ventes des abattoirs peut comporter quatre grandes travées, chacune est à peu près du volume de Beaubourg, et le conseil restreint a décidé que le Musée n’occuperait que trois travées, la quatrième serait maintenue en l’état, fermée, clôturée, de façon à ne pas se détériorer. Il y a eu pendant les 20 ans qui ont suivi, énormément d’idées, énormément discussions, pour savoir ce qu’on allait faire de cette 4ème travée, je suis heureux de constater que c’est enfin maintenant que le problème est en train d’être résolu.

Quant à moi, je me retirai de l’affaire car mes rapports avec madame SAUNIER-SEÏTÉ, chargée de la tutelle du projet, étaient devenus très mauvais, elle considérait que Paul DELOUVRIER et moi-même étions de dangereux visionnaires, et qu’il coûterait beaucoup d’argent à son ministère. Elle n’osait pas s’attaquer à Paul DELOUVRIER, mais en ce qui me concernait et il n’y avait pas de problème.

Donc, je ne suis revenu dans le projet, comme vous l’avez dit, qu’en novembre 1983, sur l’insistance très, très forte de François MITTERRAND, parce qu’en fait je ne voulais pas revenir. C’était quelques mois après que Serge GOLDBERG ait pris la direction générale de l’EPPV, et on peut dire que c’est à ce moment-là que les choses ont vraiment démarré, aussi bien pour la construction que pour la réalisation du contenu. Avant, il y avait eu beaucoup d’études mais aucune réalisation concrète à ma connaissance.

J’en viens maintenant aux principales orientations du rapport. La première orientation, c’est celle qui a gouverné toutes les autres, c’était qu’il fallait s’adresser à un public large, et pas seulement à un public scolaire et universitaire. Il fallait que tous les publics quels qu’ils soient, comme je le disais toujours de la concierge du 19ème arrondissement à l’élève de 3ème du collège du coin, devaient pouvoir venir. Ceci, impliquait immédiatement un certain nombre de conséquences. Quand on observe le public dans un endroit comme la Cité, on voit que ce public à trois attitudes possibles : il y a ceux qui ouvrent les yeux, sont charmés par la magie du site, trouvent ça très beau, sont séduits et se disent qu’après tout la science ce n’est peut-être pas si mal, la science peut être belle. C’est déjà un premier pas. Ensuite, il y a ceux qui sont des farfouilleurs, des manipulateurs, qui essayent de voir comment ça marche, et enfin troisième attitude, en moins grand nombre, qui réfléchissent et qui essayent d’arriver jusqu’aux stades conceptuels. Moi, je pensais qu’on pouvait, dans une même présentation, avoir ce qu’on appelait les trois niveaux de lecture, grâce aux progrès que faisaient à cette époque-là l’audiovisuel, l’informatique, etc. Il résultait de cette idée qu’il fallait abandonner, pour l’exposition permanente, la présentation disciplinaire, c’est-à-dire maths, physique, chimie, etc. Il fallait partir au contraire de thèmes - c’est-à-dire une approche thématique. Le thème, c’est un sujet que tout le monde connaît, dont on entend parler à la télévision, dans les journaux, etc., et c’est sur ce thème-là, on peut, en partant, si vous voulez, du produit fini en remontant vers les principes, ce qu’est la démarche inverse de celle de l’école, on peut par une démarche pluridisciplinaire, faire comprendre aux publics, à différents stades comment ça marche, quels sont les principes fondamentaux qui sous-tendent le produit, et quelles sont les applications techniques, industrielles possibles. C’était une façon naturelle de relier la science et les applications.

Au départ, j’avais dans mon rapport, je crois, énuméré 20 à 25 thèmes, je ne me rappelle plus bien. Comme on a pensé, à juste titre, qu’il ne fallait pas que le public se perde, on les a regroupés en quatre grands secteurs, qui ont perduré pendant la réalisation de la Cité. Il y avait un qui concernait l’univers, un autre le domaine du vivant, le troisième c’était la matière, c’est celui qui a été le moins réalisé, puisqu’on voulait faire beaucoup de choses sur la physique des particules, la physique nucléaire, etc., ça n’a pas été fait, et enfin ce que j’avais appelé les sociétés humaines, ce qu’est devenu langage de communication, dont nous parlera Réal JANTZEN, comme un des exemples de secteur réalisé.

Par ailleurs pour que beaucoup de publics viennent, il fallait un grand nombre d’activités diverses, de façon à ce que chacun trouve quelque chose à faire, ait une envie de venir pour faire quelque chose. C’est pour cela qu’on a créé tous les lieux qui existent maintenant à la Cité. Je ne les énumérais pas, en tout cas très rapidement : les expositions temporaires, la Médiathèque, les cercles d’actualités, le Centre des conférences, l’Inventorium, qui est devenu depuis la Cité des enfants, etc. Vous qui venez à la Cité assez souvent, je pense vous devez déjà connaître très bien ces lieux. Tout cela c’était en fait pour pouvoir toucher le public le plus large possible.

L’accent devait être mis sur l’interactivité, bien entendu, et tourné vers l’avenir et vers les débats de société. Déjà à l’époque le public avait du mal à accepter une présentation triomphale de la science, Dieu sait si cela a évolué dans ce sens encore plus. Donc, il s’agissait de faire une présentation honnête et modeste, des réalisations de la science et non pas une présentation triomphale. On mettait quand même l’accent sur la jeunesse tout de même. On avait créé, j’en ai dit un mot tout à l’heure, l’Inventorium, qui était une espèce de salle de découverte pour les enfants, qui a eu tellement de succès qu’il a été décidé par la suite d’élargir énormément l’Inventorium et d’en faire ce qu’on a appelé la Cité des enfants, qui a, je crois, toujours énormément de succès.

D’autre part, il me paraissait évident que ce Musée novateur et très attirant pour le public, devait être le support d’un certain nombre d’actions de valorisation : d’abord la formation. On avait inventé les classes Villette, où des élèves des différents lycées et collèges de France venaient avec leurs professeurs pour une semaine. On a fait ensuite le Collège. En réalité, dans mon rapport, un système d’éducation pour le grand public, assez proche du concept du Collège est décrit très en détail. Il n’a pas été réalisé tout de suite mais il a fini par être réalisé. Également, cela devait être un support pour des équipes de recherche, on a réalisé le Centre de recherche sur l’histoire des sciences et des techniques, qui fonctionne convenablement. Je voulais qu’on créé aussi un Centre de recherche sur la muséologie scientifique, mais qui n’a pas vu le jour. Et enfin, dernière action de valorisation, il s’agissait de faire de la Cité le pôle central d’un réseau de centres scientifiques et techniques en région, qui seraient alimentés aussi bien financièrement qu’intellectuellement, et par les réalisations à partir de la Cité des sciences.

On voulait aussi évidemment un lieu, quelque chose qui soit un signal, qui attire le public et quand j’étais en Californie, pour la rédaction de mon rapport, j’avais été visiter à San Diego, la salle omnimax, qui venait d’être créée, et quand je suis rentré j’ai dit à Paul DELOUVRIER que c’était une chose très intéressante et qu’il devrait se pencher sur la question. Il est parti par la suite en voyage avec Goéry DELACÔTE. Ils ont visité la même salle omnimax mais à Minneapolis et ils ont décidé tout de suite que ce serait fait à la Villette. Serge GOLDBERG a raconté l’odyssée de la Géode : dehors, dedans, puis dehors, tout le monde, je pense, se félicite qu’elle soit dehors et qu’elle soit un vrai signal pour la Cité.

D’autres, part, le projet, tel que je le décrivais, n’avait que peu de ressemblance avec l’idée qu’on se faisait d’un musée des sciences et des techniques. Donc, il s’agissait de trouver un nom. Après beaucoup d’hésitations entre plusieurs possibilités, nous avons finalement choisi Cité des sciences et d’industrie, mot un peu hybride, parce qu’on ne parle plus beaucoup maintenant d’industrie alors qu’il y a tellement d’entreprises de services, mais c’était quand même celui qui à l’époque paraissait le mieux. En fait cela a été abrégé largement en Cité des sciences, ou tout simplement la Villette, finalement c’est un nom qui a trouvé sa place.

Nous avons inauguré la Géode le 9 mai 1985, c’est-à-dire un an avant le musée, la Cité des sciences, et ça a eu un succès phénoménal, les gens se battaient pour entrer, on mettait les gens sur les escaliers, etc.

La Cité elle-même, comme vous le savez, comme vous allez le voir, puisque mes collègues vont en parler, a eu une réalisation assez difficile, mais le succès fut au rendez-vous dès le premier jour, ce qui créera des problèmes de gestion et d’exploitation du public, parce que par modestie peut-être, ou par superstition, nous n’avions pas trop envisagé qu’il y aurait un grand public. Donc, nous avons été un peu surpris, quand nous avons vu arriver trente mille visiteurs par semaine, qu’il a fallu les gérer. Jacques BLANC en parlera.

L’ouverture de la CSI a eu lieu le 13 mars 1986. Il s’agissait de trouver en mars un jour, il s’est trouvé que la comète de Halley passait près de la terre ce jour-là. Et, en accord avec l’Agence spatiale européenne et Fr3, nous avons centré l’inauguration de la Cité sur cet événement.

Le problème maintenant évidemment, c’est de maintenir le niveau d’intérêt et même de le développer aujourd’hui un travail sans relâche. La Cité des sciences répondait certes à un besoin, puisque le succès l’a montré, mais la nature et le contenu de ce besoin évoluent avec la société française. Le défi des dirigeants actuels est d’adapter cet outil remarquable, qu’est la Cité, à l’évolution de la demande du public, si on ne veut pas qu’elle subisse un jour le sort de la plupart des musées scientifiques dans le monde, qui finissent toujours tôt ou tard par être dépassés par leur temps.

Je vous remercie.

Bruno JAMMES : Avant de passer au prochain intervenant, j’aurais peut-être une question à vous poser. Vous avez évoqué les classes qui venaient à la Cité dès l’origine, cela faisait partie du projet même les relations fortes avec le monde de l’éducation, comment dans votre projet vous avez situé la Cité des sciences par rapport à l’éducation de la science ? Est-ce que c’était vu comme quelque chose de complémentaire ? Est-ce qu’il y avait une vision un peu critique de son enseignement ?

Maurice LÉVY : C’était une vision complémentaire. Il me paraissait que c’était plus attrayant, plus ludique, et on pouvait, peut être, par ce biais rattraper des élèves qu’une présentation théorique telle qu’elle est faite dans les écoles rebutait. Il me paraissait que c’étaient deux approches différentes mais concourant au même objectif, faire la formation des jeunes enfants des collèges et des lycées. C’est comme ça, je crois, que cela a été compris. Les élèves venaient avec leurs professeurs sur la base d’un projet qu’ils avaient élaboré en commun, et ça se passait en général très bien.

Je disais toujours, quand l’élève ferme la porte de son école, il ferme la porte sur la vie. Alors, quand il vient à la Cité, au contraire, il ouvre la porte sur la vie, étant donné qu’il voit les choses qui lui sont familières.

Bruno JAMMES : Je propose que nous avancions dans l’histoire et que nous nous regardions maintenant comment on fabriquait une exposition, comment on concevait les expositions à l’origine.

Réal JANTZEN était professeur de physique à Paris VI. Vous avez été, Réal, concepteur du Secteur IV, on a parlé tout à l’heure des quatre secteurs, celui qui s’appelait « Langage et communication ». Vous avez été responsable de l’ensemble du département qui s’occupait de la conception des expositions. Par la suite, vous avez occupé de nombreuses fonctions à la Cité des sciences, j’en citerai qu’une, celle de directeur de la jeunesse et de la formation, parce que c’est sous votre responsabilité qu’a été à la fois conçut la Cité des métiers et la Cité des enfants. Et maintenant, vous êtes conseiller auprès du président de la Cité des sciences.

Réal, j’ai une question préalable, en regardant la biographie de nos intervenants, je m’aperçois que nous avons à cette table, quatre physiciens, et si je fais référence à Jean PERRIN, fondateur du Palais de la découverte, qui était lui-même un physicien, pourquoi la physique finalement ? Est-ce que la physique a fortement à voir avec la diffusion de la culture scientifique et technique ?

Maurice LÉVY : C’est l’époque qui veut cela. L’époque dont nous parlons était l’époque où la physique était la discipline reine, où tout tournait autour de la physique, maintenant cela serait plutôt la biologie. D’autres part, un physicien est quelqu’un qui connaît bien les laboratoires, à la différence d’un mathématicien, et qui se pose, par définition, beaucoup de questions sur l’origine de la matière, sur la compréhension des phénomènes, etc., à la différence d’un chimiste qui aura plutôt une approche un petit peu plus pragmatique. Donc, je crois que c’est assez naturel. D’ailleurs, si on regarde la liste des directeurs généraux du Centre national de recherche scientifique, ou d’un certain nombre d’autres organismes, on va trouver encore d’autres physiciens. Maintenant, les choses sont en train de changer.

Réal JANTZEN : Bonsoir ! Imaginez la scène : je connais Maurice LÉVY depuis 1979, j’avais travaillé avec lui dans le cadre du brassage d’idées pour son rapport. Maurice LÉVY s’en va et revient fin novembre 1983. Il se trouve que j’arrive, très vite, à le joindre. On a rendez-vous, on discute, une demi-heure de rendez-vous, Maurice LÉVY est un homme rapide, qui prend les décisions rapidement. De cet entretien il ressort la chose suivante, me dit : « Je souhaite que vous soyez chef de projet, d’une opération de 6 000 m² d’exposition permanente, innovante, de référence sur la communication, à ouvrir dans deux ans. » Un cahier des charges très simple, très net, une demi-heure de rendez-vous. J’étais très flatté, très honoré, je le souhaitais aussi, je le précise. Je quitte Maurice LÉVY, il me dit simplement : « N’en parlez pas, il faut que je trouve d’autres collègues, mais enfin considérez l’affaire comme faite, vous pouvez déjà, dans votre tête, commencer à y travailler. »

Je sors de son bureau et c’est là que je mesure quand même l’étendue des dégâts, parce qu’on a beau être flatté, on a beau avoir ce que l’on souhaite, quand on analyse froidement la situation, on peut se poser un certain nombre de questions. C’est ces mots que je vais reprendre : chef de projet, 6 000 mètres carrés, l’exposition permanente, innovante, de référence, communication, deux ans, qui vont me permettre de vous expliquer un peu tout ce mécanisme, avant et après le retour de Maurice LÉVY.

D’abord chef de projet, c’est une méthode radicalement nouvelle pour l’Établissement public du Parc de la Villette dans cette affaire, où au fond on avait un système qui avançait mais qui en même temps était ralenti, parce qu’il y avait derrière quelque chose qui était délicat, c’est l’avancement du bâtiment. Donc, il fallait gérer le contenu en liaison avec tout le contenant, qui prenait un certain nombre de retards, pour n’ouvrir finalement avec difficultés qu’en 1986. Donc, c’était une méthode un peu nouvelle, je me souviens avoir demandé au passage à Maurice LÉVY qu’est-ce que c’est que chef de projet, il m’a dit : « C’est celui qui prend, à travers toutes les directions de la maison, la possibilité de pouvoir agir et de faire aboutir les choses au bon moment. » Donc, première révolution, un changement de méthode par rapport à l’avant elle après, je vais y revenir.

Six-mille mètres carrés, c’est un peu abstrait c’est plus de dix fois cette salle. Imaginez de se rendre compte de cette surface qu’il y a à meubler, à aménager, et encore ça n’est qu’une petite partie des trente mille mètres carrés d’exposition permanente qui étaient le challenge, dix mille mètres carrés d’expositions temporaires, et puis médiathèque et toute une série de nouveautés. Imaginez la tâche dans cette affaire ! Six-mille mètres carrés – deux ans ! C’est quoi. C’est des délais qui ne vous donnent pas droit à l’erreur. C’est totalement irraisonnable d’imaginer des tests, bien que nous ayons fait des opérations de préfiguration, comme nous l’avons dit, Janus 1 et Janus 2, peut-être que certains s’en souviennent, c’était quelque chose qui était une charge de travail supplémentaire mais une façon aussi de se confronter à une technique opérationnelle, qui était relativement délicate à monter.

Exposition. Exposition, ça veut dire quelque chose qui contient des objets mais aussi les discours, des intentions, des angles d’attaque. Tout cela doit se travailler, cela ne se fait pas au hasard et surtout une grande question, qui n’a jamais été vraiment bien calée, qui était un élément de tension pendant toute la conception de ces expositions, pour qui ? je vous assure que madame Michu, qui était à l’époque très célèbre dans l’Établissement public du Parc de la Villette a dû entendre beaucoup ses oreilles siffler, parce que constamment c’était une référence dans la façon d’évaluer nos propres décisions tous les jours, je dis bien tous les jours.

Exposition permanente, ça veut dire quoi permanent ? Cela veut dire que c’est une exposition dont on avait dit qu’elle devait être capable de durer dix ans. Dix ans, c’est long, surtout dans le domaine de la communication. C’est à dire qu’on devait être au-delà des modes intellectuelles, on devait aller au-delà des thèses séduisantes qui pouvaient paraître sur tel était le sujet. Donc, ça impliquait la nécessité de revenir à des éléments relativement basiques. Des éléments pour lesquels on pouvait espérer une certaine stabilité dans les dix ans. C’est tout le contraire du geste ou d’une thèse dans une exposition temporaire, et ils en font parce que c’est une autre approche, une autre façon faire, mais l’exposition permanente à des exigences qui sont très différentes par rapport à aux expositions temporaires.

Innovante. Innovant, qu’est-ce que ça voulait dire à l’époque ? Il y a plusieurs éléments dans ce mot. D’abord on avait choisi une approche thématique et pas disciplinaire. Approche thématique, cela veut dire quoi ? Cela veut dire partir d’un thème et ensuite broder, développer, monter des relations, voir toutes les interactions qu’il peut y avoir à partir d’un thème jusqu’à beaucoup de choses. Je vais vous donner rapidement la liste des vingt thèmes qui ont été étudiés dès 1980, sous l’impulsion de Goéry DELACÔTE, pour vous montrer au fond ce que ça représente comme date dans la conception de la muséologie. Ces vingt thèmes, c’étaient, assez rapidement : astronomie, espace, atmosphère, terre, biosphère, corps, hérédité, cerveau, construire, transformer, transporter et fabriquer, énergie, structure de la matière, informatique, communication, son, lumières, mathématiques, sciences et arts, plus un thème salle de découverte, plus des dimensions transversales de l’histoire de l’industrie, de sciences humaines, de transfert de technologie, d’art. Vous voyez bien qu’à travers ces vingt items on a eu un développement intellectuel analytique, et la question qu’on peut se poser, c’est qu’au fond maintenant est-ce qu’on aurait choisi ce type d’articulations initiales, qui a nourri la conception de la Cité ? Ça, c’était un choix des années 80. Je pense que maintenant cela serait quand même un peu vieux et on serait d’avantage dans une situation de problématiques, qui est beaucoup plus proche de ce que les gens actuellement peuvent recevoir, on est plus plutôt « problem-center » que « sciences center » à l’heure actuelle, dans tout le problème de la médiation scientifique. Mais en clair, c’était la démarche qui avait été appliquée, qui fabriquait l’objet d’études.

Innovant ça voulait dire aussi des choix de médiation nouveaux par rapport à la muséologie qui existait à l’époque et Dieu sait si maintenant elle a varié, c’est-à-dire qu’est-ce qu’on choisissait ? Être didactique ? Démonstratif ? Ludique ? Explicatif ? Monstratif ? Tout cela supposait énormément d’analyses, de choix, avant de dire ce que nous allions faire en tant qu’objet.

Au fond, moi je retiendrai deux mots de tout ça, qui a soudé les équipes de conception et de réalisation, c’était le mot d’interactivité, qui était très à la mode, qui a pris une autre valeur à l’heure actuelle mais qui était à l’époque extrêmement important, et le mot découverte, c’est-à-dire faire en sorte que nous puissions chacun ouvrir les yeux sur un certain nombre de domaines.

Mot suivant : référence. Il y a eu de longues tensions à la Villette. Les choses n’ont pas été aussi lisses qu’on a bien voulu le dire. Par exemple, dans l’avant-dernière séance, ou même avec beaucoup de modestie Maurice LÉVY le présentant, il y a eu beaucoup de tensions, des tentions intellectuelles, des débats, avec certes beaucoup de respect entre les gens, mais beaucoup de confrontations d’idées sur les approches et sur les façons faire. Moi, je me souviens très bien, sur un thème comme communication, avoir rencontré pas mal de gens y compris au ministère la communication, des conseillers scientifiques ou les conseillers ministériels qui me disaient : « Votre référence cela doit être de montrer la science française, de faire la valorisation des entreprises françaises", à l’époque, il y avait THOMSON qui avait quelques difficultés. On était dans un univers de contradictions et de pressions qui faisait qu’au fond, référence on ne savait pas très bien ce que cela voulait dire.

Enfin, on arrive au maître mot, la communication, que j’ai tout de suite transformé en « Langage et communication », parce que je ne voulais pas laisser à ce mot la seule connotation technique mais lui donner une connotation humaine, parce que ce qui était important à l’époque, c’était de tenir compte du visiteur, et de lui permettre d’avancer petit à petit pour avoir un éclairage sur un certain nombre de choses qui se jouaient, et qui se jouaient sans lui. Pourquoi ? Il faut revenir au contexte général de l’époque, si on veut comprendre un certain nombre de choix. Ce contexte était radicalement différent du contexte actuel. Un contexte sociétal, scientifique, économique, politique, muséographique, dont on a d’ailleurs du mal un peu à imaginer ce qu’il était encore à cette époque. Sociétal, on était encore dans le positivisme, même si c’était la fin. Les grandes catastrophes, qui ont interrogé la société, comme Tchernobyl ou la vache folle, n’étaient pas encore là, on était encore dans une fin mais on était encore dans une période où le la science était quand même relativement une valeur importante de développement, tous les ministres croyaient qu’en injectant de l’argent dans des opérations de développement on allait formidablement développer les choses. Je rappelle l’idée de de Gaulle à la sortie de la guerre : « Quand vous investissez un franc dans la recherche, vous récupérer 100 francs dix ans plus tard. » Je crois que cela a marqué les esprits.

Un contexte aussi scientifique. Il faut se rendre compte de l’importance d’un colloque, qu’on a dit « Le colloque Chevènement en 1981 », qui a amené là la communauté scientifique à commencer à réfléchir sur sa propre responsabilité vis-à-vis de ses engagements vis-à-vis de la société. Ça, c’était un élément important, lorsque nous étions en contact avec l’ensemble des scientifiques dans cette affaire.

Un contexte économique aussi, complètement différent. À cette époque, dans les années 80, les grands aventuriers c’étaient ceux qui créaient leur entreprise, ce n’était plus du tout la même chose, le même type de valeurs.

Et enfin, on était dans un contexte politique un peu différent, parce qu’on commençait à peine dans la politique des grands travaux de l’État, on était d’ailleurs un des premiers de cette époque.

Il faut donc apprécier l’ensemble de ces choix à travers un contexte radicalement différent. C’est pour cela qu’au fond, lorsqu’il a fallu faire les choix autour du thème communication, eh bien j’ai fait des choix radicalement simples, pour pouvoir durer, pour pouvoir être repérable et pouvoir agir dans le temps. C’est pour cela que les sous-ensembles que nous avons choisis ont été des ensembles qui parlaient par leur dénomination aux publics. J’avais choisi un thème son, qui était la communication sonore, qui était pas simplement la physique du son, d’autant plus qu’auparavant il y avait ces études remarquables, des années 1980- 84, que j’ai voulu récupérer, on n’avait que deux ans.

Le deuxième volet, c’était celui de l’image, parce qu’on pensait très bien à la communication de l’image, qui prenait son essor.

Puis, un troisième thème que j’ai essayé de faire venir, qui était « Expression et comportement », pour introduire des sciences humaines qui n’avaient pas été assimilées dès la période de 80 et le sujet s’y prêtait bien. Comprendre comment les hommes se comportent, comment les hommes s’expriment, aussi bien dans la vie quotidienne que par l’intermédiaire des machines sophistiquées, c’était à mon avis une un élément important, qui permettait aux visiteurs de regarder en termes de miroirs son propre comportement et sa propre expression. Je ne vais pas développer ce thème, qui était relativement riche. Je peux vous dire simplement que c’était un des plus difficiles à monter dans la mesure où la communauté scientifique des sciences humaines était un peu plus délicate à convaincre que les scientifiques, comme on dit des sciences dures, tout simplement parce que à cette époque il n’y avait pas de références, de grandes références dans ce domaine, et en clair beaucoup d’acteurs qui ont tourné dans la conception à la réalisation de ces expositions, lorsqu’ils contribuaient, se posaient toujours la question du processus de jugement, qui va juger de la performance de la réalisation ? Est-ce que c’est le visiteur ? Est-ce que c’est l’autorité de tutelle ? Est-ce c’est leurs propres pairs ? C’était une vraie question, qu’on n’a pas eu le temps de véritablement explorer et qui sous-tendait considérablement le travail de toutes les équipes, car ces expositions c’était d’abord une aventure humaine. Une exposition, c’est des intellectuels, des scientifiques qui ont le goût de la médiation, mais c’est aussi des architectes, des designers, des graphistes, des gens de la technique, de l’audiovisuel, des producteurs audiovisuels, et même aussi des gens la sécurité, des animateurs plus tard qu’ils vont travailler. Il y a toute une catégorie de gens, extraordinairement différents, qui pour un temps donné se regroupent autour d’un projet. Et ce qui est assez extraordinaire, en voyage ethnologique de cette aventure humaine, c’est qu’au fond on s’apercevait que tous les systèmes de jugement, tous les systèmes de valeurs, tous les mots utilisés, n’avaient absolument pas les mêmes représentations.

Ce que je retiens moi de cette aventure humaine, c’est en gros que toutes les choses ont un rapport au temps. Tous les mots ont rapport au temps, que vous les creusiez plus ou moins, vous verrez toujours derrière qu’il y a des notions temps dans le travail de chacun, qui sont extraordinairement fines, et qui amènent souvent des discussions difficiles.

Comment je vais terminer ? Je vais simplement vous dire le ce que m’a dit une personne dont je tairai le nom, qui est une personnalité importante, qui est décédée depuis, et qui au moment où Maurice LÉVY m’avait demandé cette chose, je lui dis mais comment faire tout ça en même temps ? Comment imaginer pouvoir rassembler toutes ces préoccupations intellectuelles, techniques, matérielles, avec des langages particuliers de muséologie ? Il m’a dit : « Il y a une façon de faire, c’est de mettre la pensée en action. » Il m’a dit : « Tu vas rencontrer des gens au cours de ce projet, il y a des gens qui agissent sans réfléchir, là tu oublies parce que c’est à côté. Puis, il y a des gens qui pensent sans agir, ils pensent bien mais ils pensent sans agir. Le problème pour monter une exposition de cette nature, de cette ampleur, avec cette complexité, sur un sujet aussi compliqué, la communication, où chacun se sent expert, à juste titre, dans un contexte très différent, je rappelle qu’à l’époque l’internet n’existait pas, on en était qu’au Minitel et autres, c’est de mettre la pensée en action, de pouvoir agir tout en maintenant un système de pensée qui permet d’évaluer le quotidien et le long terme. » Et plus j’y réfléchis, plus je m’aperçois que, par rapport à mes collègues, qui ont travaillé pendant plusieurs années à la Cité plus, c’est un concept proche de la conception-réalisation des expositions, je ne parle pas simplement de celles auxquelles j’ai participé de près ou de loin, mais c’est un concept général. Une exposition réussie, c’est une exposition qui a une pensée, mais qui se met dans un cadre d’action en mouvement. C’est comme suivant un proverbe africain : « Un arc trop longtemps tendu perd de sa force. »

Ce qui a été extraordinaire finalement, c’étaient l’ensemble des contraintes, qui ont pesé sur ce projet : deux ans, six mille mètres carrés, qui ont fait que les choses ont pu sortir. Je crois que le grand visionnaire, la personne qui a imaginé que les choses pouvaient sortir, je ne sais pas si elle a dormi tranquillement tous les soirs, c’était Maurice LÉVY lui-même, qui avait cru et qui a insufflé à l’ensemble des gens, cette espèce de pensée en action, qui a fait que les choses peuvent aboutir. Voilà, c’est sur ce point un peu philosophique que je voulais terminer.

[Applaudissements]

Comme convenu tout à l’heure, je vais maintenant répondre à la question sur les physiciens. Moi, je pense que le savoir que nous apprenons à l’école, les choses que nous faisons modèlent notre façon de voir le monde et modèlent notre état d’esprit, et les disciplines scientifiques ont des valeurs ou des implications très différentes suivant ce que nous faisons. Un physicien, c’est quelqu’un qui modélise les choses, il est constamment en train de modéliser. Il est quand vous regardez les grands physiciens, qui ont produit leur théorie, il donne un cadre. Ils font l’expérience de laboratoire bien évidemment mais ils ont une pensée modélisante qui structure, au fond, cela ne m’étonne pas que des physiciens soient tentés, à un moment donné, par l’aventure d’appliquer un même cadre à d’autres choses. Je pense qu’il y a là un mécanisme d’une discipline à l’œuvre dans un cerveau qui fait qu’après vous réfléchissez et vous agissez différemment. Je pense qu’un biologiste n’a probablement pas ce même type d’appréhension, le mathématicien non plus. Je pense que le nôtre savoir d’origine modèle considérablement notre façon de penser l’ensemble de nos actions. Je pense qu’il y aurait des choses ici à creuser.

Bruno JAMMES : Merci, Réal !

Donc, l’ensemble de ces conceptions, de ces expositions, qui ont été conçues, il faut maintenant les intégrer dans un espace. Je vais passer la parole à Jacques LICHNEROWITZ, qui a été, de 1981 à 1987, responsable d’un département qui s’appelait réalisation des présentations (RP) et ensuite directeur des expositions. Il est architecte, maître assistant à l’École d’architecture de Paris-Malaquais, et il bien sûr il continue à travailler sur de la programmation en architecture et technique, en particulier sur des musées, pour citer des réalisations récentes : le Petit Palais, le musée Unterlinden à Colmar, etc.

Jacques !

Jacques LICHNEROWITZ : Merci. Bonsoir !

Ce dossier de la Villette a été pour moi une aventure originale, mais je n’étais pas sans expérience en arrivant au 1er janvier 1981. Pourquoi ? Parce que j’avais passé dix ans à Beaubourg, d’abord sur la programmation des équipements puis l’aménagement de la bibliothèque et enfin la conception de scénographies d’expositions comme « Paris Berlin », « Paris Moscou », « Dali », etc., sur soixante dix milles mètres carrés de surface, faisait que le challenge Villette ne m’a pas surpris. Deuxième élément, deux ans de musée d’Orsay, deuxième grand projet, la Villette, c’était le troisième grand projet que j’avais le plaisir d’aborder, et les fréquentations du public, les vingt mille personnes quotidiennes à Beaubourg étaient déjà là en 1977-78-79.

Donc, cet enjeu, eh bien il a paru difficile par la dimension, parce que c’était cent vingt mille mètres mètres carrés, parce que la mission que j’avais portait sur les cent vingt mille mètres carrés à aménager, d’un délai rapide et d’une discipline, qui était beaucoup plus compliquée que d’accrocher les tableaux aux cimaises.

Donc, cette complexité était quelque chose de tout à fait particulier et originale de ce projet. Le cahier des charges était clair. Il était clair par son étendue, depuis la programmation définition des contenus, on a beaucoup parlé d’expositions, mais il y avait au-delà de ça quatre-vingt-mille mètres carrés à aménager pour les activités, Maurice LÉVY en a parlé : le centre de conférences, la Médiathèque, etc. Donc, un travail de très grande ampleur, à définir dans son cahier des charges, à définir au niveau de lancement de maîtrise d’œuvre externes ou internes, à définir et à réaliser en tant que travaux, avec ces trois grandes familles de nos missions.

On est d’une génération qui a vécu dans les années 60, pétrie de structuralisme, de systématisme, de matrice dans tous les sens, de grilles du CSTD (orthographe incertaine), et de tout ce qu’on peut imaginer, et ces démarches qui se sont ensuite appliquées sur Beaubourg, avec cette logique de système dont je parlerai plusieurs fois, ont été importantes.

Au moment où Maurice LÉVY démarrait son rapport, Georges PEREC écrivait « La vie mode d’emploi », c’est vraiment la matrice dans son sens le puzzle à construire, et tout un univers de pensée qui venait à un moment donné où ces éléments pouvaient être réalisables. Donc, le travail a consisté à décomposer cette réalité de 120 000 mètres carrés extrêmement complexes en un travail d’ensemble, sous ensemble classique. On a donc tout décomposé dans tous les sens, avec d’une part une logique de ce qu’on appelle les systèmes, c’est-à-dire il fallait construire, et construire dans le respect du bâtiment conçu et réalisé par Adrien FAINSILBER, et chaque fois qu’on démonte un morceau, une pièce, un composant ici, on trouve le bâtiment avec son sol, son plafond, ses parois dans un respect, qui est quelque chose, je crois, d’extrêmement important, de manière à ce que ce bâtiment vieillisse bien, et que on le retrouve à chaque fois qu’on a besoin de modifier, or la Villette cette modification permanente, et la permanence, c’est le bâtiment, une chose que je crois tout à fait importante.

Les fondations de ce qu’on allait mettre dans le bâtiment se sont traduites par, pas de conflits, mais des discussions sur par exemple, la nature des sols. La nature des sols Adrien FAINSILBER souhaitait au départ mettre des résines dans les expositions, or la vue par exemple à Beaubourg de sols qui ont été maintenant repris, de moquette, etc., des choses qui ne convenaient pas à fait que la noblesse des sols, la discussion sur ce bois, ce linguet, qui a été mis en place a été quelque chose d’important parce qu’il vieilli très bien et qu’il donne une certaine noblesse à ces espaces, qui peuvent se modifier en permanence.

Ce travail de sol a été la fondation, puisqu’il y a des rails qui permettent de monter toutes les superstructures et ensuite, c’est une décomposition en composants tout simplement, le mobilier, la signalétique, les audiovisuels, l’informatique système, les réseaux proprement dits, avec des propriétés bien définies, qui viennent en fait de la démarche de Piano & Rogers à Beaubourg, c’est que dans chaque système il y a des règles de jeu, c’est extrêmement rigoureux. Ils sont uni fonctionnels, ils sont autonomes, ils sont juxtaposables les uns aux autres, c’est-à-dire que l’on peut démonter un sans démonter l’autre. Ils sont lisibles. Ils sont fabriqués par l’industrie, ils sont modulaires. Ils sont discrets, on n’essaye pas d’être brutal, et enfin ils sont accessibles aux handicapés, ce qui était quelque chose de pas simple, et la Villette a été un modèle du genre. À l’époque, selon les règles (manque un mot, incompris) qu’il s’était données pour ce problème d’accessibilité aux handicapés.

Ça, je dirais, c’est tout ce qui concerne les aménagements, il n’y a pas de contenu. Ensuite, il faut fabriquer et gérer le contenu, à travers une ingénierie de l’exposition qui s’est fabriquée en liaison avec les équipes scientifiques, pour dénommer des choses, qui pour l’instant n’étaient pas nommées : l’environnement, un élément d’exposition, un îlot, analogie urbaine pour concevoir l’exposition permanente en termes d’ensembles et sous-ensembles de nouveau. Puis, petit théâtre, manips, petits logiciels, audiovisuel, etc., tout un vocabulaire qui se met en place, et qui derrière fait l’objet d’un travail de conception, parce qu’il n’y avait rien.

Les étapes, j’en ai parlées. En dehors de la programmation et conception, il y a le travail de préfiguration, qui a été fait, un travail d’évaluation, qui permettait aussi d’avoir un retour sur les éléments d’expositions conçus. Et enfin, le problème de deux réalisations. Un des premiers travail, le plus compliqué, a été d’organiser la maîtrise d’ouvrage. C’est un langage un peu technique : savoir dépenser de l’argent intelligemment, essayer découper la réalité pour que les entreprises soient capables de réagir. La maîtrise d’ouvrage a été organisée spécifiquement, adaptée, avec différentes structures : des cellules, équipes, etc., et chaque système s’est trouvé avec à sa tête des responsables et des concepteurs pour le design, pour le mobilier, pour graphisme, signalétique, assisté par une structure documentaire importante, puisqu’on construisait un élément important. Et puis, l’équipe des systèmes internes proprement dite, ce mécano qui permet de tout irriguer dans le bâtiment, la maîtrise d’œuvre interne des ménagements et des activités. Il faut savoir que les secteurs ont été conçus par des professionnels, dont je dirais un mot, mais que la plupart des autres activités ont été conçues en interne, par une équipe de maîtrise d’œuvre, qui a réalisé les aménagements, passé les commandes, de manière à ce que les choses soient réalisées.

Les équipes d’ingénieurs, on n’en a pas beaucoup parlées, mais derrière toutes ces manips il avait une grosse structure d’ingénierie, avec en particulier un atelier de développement, qui permettait de tester, de réaliser, de faire des prototypes, pour tous ces éléments d’exposition.

Puis, une structure de direction. Une cellule de marchés, ça, c’est l’élément le plus important, capable de définir précisément la commande de ce que l’on voulait, d’engager l’argent, et après de faire payer les entreprises. C’est une chose importante que les entreprises soient payées, sinon il ne se passe rien, or, une machine lourde comme la Cité des sciences, qui s’est fabriquée et qui était peu adaptée dans tous ses métiers, ce travail a été essentiel.

Dans les métiers qui ont fabriqué la Cité, il n’y a pas de métier obscur. Il y a vraiment une logique d’ensemble et un travail d’équipe qui a permis cela. La direction des expositions, quand je l’ai quittée avait 200 personnes. Et autour de ces deux cents personnes en travaillait pour fabriquer cet ensemble-là.

Une assistance technique, au-delà de maitres d’œuvre dont je vais dire un mot. Une assistance technique, qui a été réalisée par une entreprise. On a essayé dans la hiérarchie de l’industrie de taper un peu plus haut que l’industrie du bâtiment, et l’industrie proprement dite, avec le pétrole. C’était une ingénierie pétrolière qui a réalisé l’assistance technique, pour gérer les coûts et la planification, qui ne comprenait pas toujours forcément dans le détail le sujet proprement dit sur lequel elle travaillait, et qui pour lequel, quand le planning ne collait pas on changeait la méthode et on est arrivé tout toujours aux délais.

Dès les maîtrises d’œuvre, ça, c’est des structures externes qui ont été désignées et qui sont, pour les aménagements des secteurs par exemple, des architectes de renom - qui ne l’étaient pas tout à fait encore au point où ils le sont actuellement, comme Antoine STINCO, PHILIPPE GAZEAU, qui a été primé récemment, CHAIX et MOREL, Yves LYON, qui ont conçu l’urbanisme des expositions.

Mais, le contenu des expositions était la chose la plus compliquée, comment concevoir ces manips industriellement ? Comment les fabriquer ? Comment les dessiner ? On a inventé des mariages, dès 1982, entre toutes les grandes ingénieries industrielles françaises, à l’époque c’était Renault, Thompson, Matra, Bertin, ou leurs filiales correspondantes, Bertin, etc. et, on les a mariées, on les a invitées à se marier avec de grands designers, comme ( ? manquent les deux noms cités, incompris), etc. Cela a été la base de ce qu’on appelait la maîtrise d’œuvre industrielle, qui a ensuite fabriqué la partie complexe des éléments d’expositions. C’est un élément qui était délicat parce que les calendriers ne se sont pas toujours rencontrés. En 1982, on tournait un peu à vide sur des éléments de contenu, or la machine industrielle était prête. On l’a faite tourner à vide pendant un an, tout simplement pour pas qu’elle s’éteigne, on l’a maintenue en survie sur des prototypes, etc., des structures industrielles, dont on a eu besoin d’un an plus tard, deux ans plus tard, trois ans plus tard, mais qui si elles s’éteignaient eh bien le projet ne se faisait pas, parce que cette technique, pour fabriquer des éléments d’expositions, nous l’avons eu inventée. Cela a été un des éléments, je crois les plus importants. Les travaux ont été réalisés par l’entreprise du bâtiment, des expositions, du mobilier. La maîtrise d’œuvre industrielle a réalisé la partie complexe des éléments d’expositions, C’était le challenge des travaux.

On a testé sur des préfigurations, j’en dirais un tout petit mot, sur JANUS I, c’était en fait tester la capacité à réaliser des éléments d’expositions, sans environnement, sans liaisons les uns avec les autres, cela a été réalisé, mais ça, c’était des challenges. Paul DELOUVRIER travaillait beaucoup avec le président de la République, comme moyen de pression au niveau du calendrier, donc, il nous annoncé : « Le président de la République va venir dans deux mois, est-ce que vous êtes prêts à lui montrer des éléments expositions ? etc. » Cela s’est passé trois fois, et à chaque fois il y avait une dynamique, un petit peu compliquée, qui se mettait en place. À l’époque, c’était la roulette, avec Jean-Michel KANTOR, les bulles de savon, la lunette méridienne de Lyon, parce que il y avait une connotation historique. À propos, j’ai regardé le site internet, on ne sait pas où elle est.

JANUS II, c’est une réalisation de cinq ilots, cinq sous-ensembles. On arrive, on ne sait plus l’élément, c’est déjà le sous-ensemble.

Puis enfin, « Les écrans du réel ». On quitte le domaine de l’onomatopée pour arriver au langage articulé et au lieu d’avoir des unités qui ne se disaient rien, là on arrive au Palais de la découverte, on arriva sur une thématique de l’image à avoir un langage articulé complet et une exposition cohérente.

La dernière tâche, c’est l’intégration, c’est Jean-Jacques BRAVO qui l’a réalisée. Le fait est qu’à l’époque où on a réalisé cet ensemble-là, avec la confiance de Maurice LÉVY, toute la France était envahie de composants et sous composants, toutes les usines étaient venues à la Villette. Il y en avait partout, ils sont venus de partout en France, en quelques mois, dans la Cité. Les manips étaient testées sur plateformes dans l’industrie, les filières industrielles tournaient et stockaient les composants, parce que le bâtiment s’est préparé assez tard, a rendu commencé à entrer dans le bâtiment à l’automne 1985, pour ouvrir mars 1986, donc le délai a été extrêmement court. Et ce puzzle s’est regroupé, puisque tous ces systèmes sont arrivés sur 50 chantiers : 20 chantiers pour l’exposition permanente et 30 chantiers d’aménagement d’autres activités. Donc, tout s’est mis en place avec des montages un peu compliqués, par exemple pour être certain que la coordination des systèmes soit bien réalisée, eh bien l’équipe maîtrisable des systèmes s’est trouvée comme mandataire de tous les architectes de tous les secteurs. C’étaient des montages contractuels a posteriori, compliqués à réaliser, mais qui était nécessaires pour avoir une bonne une bonne coordination.

Au bout, eh bien on a engagé autour, à l’époque une centaine de millions d’euros, sur 120 000 mètres carrés, ce n’est pas grand-chose, aujourd’hui ça ferait à peu près du double, en euros actuels, et comme j’avais utilisé des procédures de marchés à commandes, un petit peu complexe, le programme IV a continué à dépenser pendant quatre ans après, parce qu’il restait, en francs, une cinquantaine de millions qui n’avaient pas été dépensés à l’époque mais qui étaient engagés, donc difficiles à trouver dans marchés.

Et puis enfin, je dirais un tout petit mot sur les différentes époques les manières dont j’ai pu être dirigé. J’ai pris un certain nombre de directeurs, parce que les présidents travaillaient avec les lieutenants et non pas avec les généraux. Je m’arrêterai là !

[Applaudissements]

Bruno JAMMES : Jacques, une petite question. Vous avez évoqué dans les différents tests ou expérimentations « Les écrans du réel », vous pouvez préciser un petit peu, ou Réal ?

Jacques LICHNEROWITZ : Oh, oui, c’est même une anecdote, je me souviens très bien, que Maurice LÉVY, un jour dans un groupe, qu’on appelait « groupe de synthèse », dans lequel il y avait des tas de collègues, des directeurs et autres, il disait : « Il faut qu’on fasse quelque chose au Palais de la découverte. » Il s’adresse au premier collègue qui dit : « Oh là là, j’ai eu du travail, je ne peux pas avancer. », 2ème, 3ème, puis arrive mon tour et je me souviens très bien, la veille j’avais vu un dossier qui avait été préparé depuis les années 1980, qui était sur l’image, qui était très bien fait, sur lequel il y avait beaucoup de choses intelligentes, des idées de manip, etc., et je me suis dit : « Tiens, là il y a une opportunité, peut-être qu’on va pousser. » Je me souviens très bien du soulagement de Maurice LÉVY qui disait : « Oh, il y en a au moins un qui prend. » Donc, on a fait « Les écrans du réel » à partir de cette base-là. Il y a eu un très bon travail entre les équipes qui étaient dans le thème communication avec les équipes de réalisation des présentations. Et cela a été aussi une grande aventure. Je pense que cela a été une étape décisive dans la mise en route d’un mécanisme de réalisation et surtout de "pensée en actions", parce que tous les jours vous devez prendre des décisions, et ce mécanisme-là, il est plus difficile, qu’on ne le pense, à mettre en place, c’est pas évident. Il y a toujours une analyse critique possible. Ces mécanismes-là : JANUS I, JANUS II, « Les écrans du réel », ont été à mon avis, des processus déterminants sur la mise en action de la Cité, qui a permis une évaluation de notre propre capacité d’agir, d’avoir aussi des réactions vis-à-vis du visiteur, ce qui était important. En tous cas, je pense que ce sont des mécanismes de préfiguration qui étaient tout à fait nécessaires.

Bruno JAMMES : Monsieur LÉVY, vous voulez ajouter quelque chose.

Maurice LÉVY : Je voulais juste dire que cette exposition, « Les écrans du réel », a montré aux personnels du Palais de la découverte que ce que nous faisions était vraiment très différent de ce qu’ils avaient jusque-là. Jusque-là, ils étaient un peu sceptiques, ils se disaient : « Tout cela ce ne sont que des mots, en réalité il n’y a pas trente-six façons de présenter la science, etc. » Là, ils ont compris que cette muséologie est totalement différente, et je dois dire que cela a contribué à faire évoluer la muséologie du Palais de la découverte, lui aussi dans les années qui ont suivi.

Jacques, tu peux compléter, puisque Patrick GROS, qui était l’homme des « Écrans du réel », est directeur technique du Palais de la découverte, vingt-ans plus tard.

Jacques BLANC : Qui est un bon copain, on se voit quasiment tous les trois mois.

Bruno JAMMES : Dernière intervention de notre soirée, notre troisième physicien, Jacques BLANC, qui a enseigné la physique à l’université de Grenoble, de 1959 à 1979. Il a ensuite pris la responsabilité du Centre de culture scientifique de Grenoble, avant d’arriver, en 1983, à la Villette, comme adjoint au directeur de la mission du musée. Ensuite, il a occupé plusieurs fonctions dans la Cité des sciences, en particulier celle de directeur général adjoint, où il était plus particulièrement chargé de l’exploitation.

On ne peut bien sûr pas parler de Jacques BLANC sans évoquer le fait que depuis l’âge de 20 ans il a une deuxième activité, puisqu’il est également organiste titulaire d’un certain nombre de temples, le temple de l’étoile à Paris, et maintenant toujours le temple de Grenoble.

Jacques, qui va nous évoquer la présence humaine dans l’ensemble de l’histoire de la Cité.

Jacques BLANC : On ne fait rien sans les hommes, et ce n’est pas très facile de dire ici, sans être trop ému, parce que des tas de visages hantent ma mémoire dans cette période. Tout d’abord un souvenir, nous sommes l’été 1983, temps difficiles, la mission du musée qui doit préparer l’intérieur n’a plus de responsable, ça durera 100 jours, et j’en tiens lieu, à titre intérimaire, jusqu’à ce que j’ai le plaisir d’accueillir Maurice LÉVY. Et puis voilà que c’est le moment où on a décidé, avec Paul DELOUVRIER, de réunir presque tout ce que l’Occident compte de directeurs de musées scientifiques, dont le fameux DANILOV, dont on vient de parler. On n’avait pas les gens de l’autre côté du mur, de l’Est, bien qu’ils fassent des choses très intéressantes, mais n’a pas l’autorisation de venir, en gros.

Le thème de ce colloque, de trois jours, c’était, « Peut-on se contenter de présenter la science au public ? Ou peut-on commencer à dire à quoi ça sert ? » Je me souvenais d’une visite aux États-Unis où on voyait dans le musée de l’air et de l’espace de Washington, une statue où on voyait l’oncle Sam, et dessous il y avait « L’oncle Sam contemple son programme spatial » Nous, nous n’en étions pas là. Nous avions d’autres ambitions, il nous semblait qu’il fallait aller plus loin, puis voilà que ce colloque se déroule, et lorsqu’on arrive à la fin du colloque, j’étais chargé de présider la dernière séance, on avait fait pas mal de brainstormings, et je dis : « Bon, qu’est ce qui ressort de tout cela ? », et DANILOV dit : « Il ressort qu’il faut aller plus loin que ce que nous avons fait aux États-Unis. » Je lui ai dit : « Mais, professeur, comment ? », « Ah, je n’en sais rien. C’est à vous les Français. C’est à vous les Français de la Révolution. C’est vous qui avez le souci du public, c’est à vous de nous dire ce qu’il faut faire. » et on a conclu le colloque, sans doute Brigitte COUTANT s’en souvient, sur cette interrogation, en même temps cette espèce de voie à ouvrir.

Le deuxième souvenir de cet été-là, c’est la fin de l’été, c’est même l’automne, enfin la mission du musée a un directeur, nommé par l’État, c’est Maurice LÉVY, que je connaissais un peu, mais il me faisait un peu peur. Je m’étais un peu renseigné, auprès des les gens qui le connaissaient, qui avaient travaillé dans son petit groupe, on m’avait dit : « Ce n’est pas très facile de travailler avec lui tous les jours, mais il sait décider. » Or, c’était fondamental, vu le temps qui nous restait. Je l’appelle au téléphone et Maurice LÉVY me dit : « Je viens demain à la Villette, mais avant venez me voir cet après-midi. » Je crois que vous vous en souvenez. Nous avons passé quatre heures dans notre tout petit bureau de Jussieu, quels souvenirs ! Qu’est-ce qu’il fallait amener ? J’ai dit à Maurice LÉVY, au téléphone : « Qu’est-ce que j’amène comme document ? », « Aucun, votre tête me suffira. 4h à faire le tour de là où on était, 300 personnes de la mission du musée. Maurice LÉVY ne se contente pas d’approximations, il me dit : « Mais encore ? Précisez votre pensée, vous feriez quoi ? » et voilà, a démarré une collaboration, qui a été basée sur un principe, que beaucoup de gens qui ont travaillé et Maurice LÉVY, je crois, reconnaissent, vous n’aimez pas qu’on vous pose une question à laquelle on n’a pas au moins une réponse. Vous m’avez dit : « Si vous me posez des questions, trouvez-moi toujours au moins une réponse, deux si possible et je choisirai ». Et c’est comme ça qu’on a démarré ce retour.

Alors, que d’hommes on a rencontrés ! Nous tous qui sommes ici, nous avons à faire travailler des équipes. Mon travail a presque toujours été d’aider à la synthèse du travail des différentes équipes. J’y crois beaucoup. Je crois que lorsqu’on fait un travail, qui a comme finalité de s’adresser à un public nombreux et de cultures différentes, parce qu’enfin chacun porte en lui un terreau, une culture, une attente, il est très important que l’équipe qui prépare une exposition, un lieu, quel qu’il soit, un film, s’écoute. Que l’architecte accepte le regard du scientifique, que le médecin accepte le regard du designer, que celui qui écrit des textes accepte le regard de celui qui met des choses en espace, c’est la condition, me semble-t-il, pour que le public s’y retrouve.

Oh, je n’ai pas inventé ça du tout ! Comme j’ai eu la chance de rester pendant 14 ans sur le site de la Villette, dont une bonne dizaine d’année avec le public, plusieurs fois il m’est arrivé de me promener dans la Cité, avec ce thème et de me souvenir qu’elles étaient les équipes qui avaient conçu telle ou telle exposition. Oh ! je ne donnerais pas de noms, mais là où il fallait que les gardiens, le dimanche soir, aillent déloger les derniers visiteurs, c’étaient toujours dans des endroits où je me souvenais que l’équipe s’était mutuellement estimée, s’était rencontrée, ou les animateurs avaient travaillé avec les gens qui concevaient l’espace. Voilà des hommes qui ont su, je crois, accueillir le public. Ce n’était pas si simple, Jacques LICHNEROWITZ en a un peu parlé, on a fait des tests. C’était important ces tests. On a parlé des JANUS, on pourrait parler aussi de la promenade que nous avons faite, sous un espace gonflable, en région, et là dans les villes, Bordeaux, Toulouse, Rennes, Rouen, Lille, Lyon, Marseille, Strasbourg, Nantes, nous avons présenté de toutes petites expositions, en liaison avec l’Inserm, l’institut national de la santé et de la recherche médicale, et là, on a aussi testé un certain nombre de façons de faire, c’était très important. Une cellule s’était mise en place, Jacques LICHNEROWITZ nous disait, quand on préparait ce débat, qu’elle lui faisait un peu peur. Oui, c’est vrai qu’on peut paraître théoricien quand on est dans une cellule test évaluation, et qu’on écrit des choses peut-être un peu difficile, et cela a duré, puisqu’il y a toujours eu des tests et des évaluations dans la Cité, et c’était tout à fait nécessaire, alors elles se sont professionnalisées, on a beaucoup travaillé ensuite, après l’ouverture, sur les problèmes statistiques, pour arriver à déterminer quel type de public on avait, et quelles étaient ses satisfactions.

Très souvent, on se disait les choses sont difficiles, le public aura du mal. Maurice LÉVY dit que le public a certaines réticences vis-à-vis des choses de la science, et nous, nous disions, sûrement parfois à tort, eh bien il y aura les attachés scientifiques et techniques, que dans notre lieu on appelle animateurs, qu’au Palais de la découverte on appelle démonstrateurs, c’est à eux qu’il reviendra de mettre du lien, mais ça, c’était faux. C’était possible pour eux, si nous avions bien préparé les choses. En effet nous avons recruté des attachés scientifiques et techniques par vagues. La première vague, on l’a recrutée un an et demi à peu près avant l’ouverture de la Cité, en se disant on va prendre des gens diplômés en général dans le domaine des sciences et des techniques, assez diplômés, à bac + 3 ou 4, ou 5, et on leur apprendra plutôt des techniques d’animation. Ensuite, on a pensé que les vagues suivantes on pourrait prendre des gens un peu moins diplômés, mais ayant peut-être un peu plus d’expérience dans les sciences humaines. Ces animateurs étaient mis dans le climat, grâce aux lieux d’expérimentation, on a parlé des « Écrans du réel », le FIT, le festival de l’industrie et de la technologie, qui s’est tenu juste avant l’ouverture de la Cité des sciences, dans la Grande Halle, eh bien là, on a mis ces animateurs au milieu du public, face à des éléments d’exposition, ils ont travaillé bien entendu aussi sur des éléments théoriques. Ils ont travaillé sur comment on concernait à l’époque l’attente du public en la matière. Ils ont préparé des visites commentées. Ils ont préparé comment on interviewe des personnalités, pour organiser des débats, par exemple. Puis ils ont pris les premiers visiteurs. Je me suis rendu compte à ce moment-là que c’était très difficile d’être animateur scientifique, ils ont été parfois décontenancés, moi avec eux, par les demandes du public, ou la non demande parfois.

Nous en parlions avec Maurice LÉVY, et je me souviens d’un entretien, où vous m’avez dit : « Ils ne sont pas là pour s’éclater. » Je lui ai dit : « C’est vrai, président, ils ne sont pas là pour s’éclater, mais s’ils font bien leur travail en s’éclatant en plus, on sera gagnant. » Ce n’était pas facile du tout d’être face au public dans ce grand lieu.

Ces animateurs, finalement ils jouaient d’une manière très délicate. Ils n’étaient pas identifiés, ils n’avaient jamais voulu être habillés, avoir un uniforme. Dans certains lieux, je pense à Helsinki, à Eurêka, ils ont une espèce de blouse, qu’ils mettent par-dessus, le directeur y compris la met, c’est une blouse drôle en plus, avec des tas de d’inscriptions comme "E=mc2", que sais-je, c’est drôle et en même temps où ils sont, tandis que là, ils avaient un petit badge, comme tous les gens de la Cité, qui ne les identifiaient pas particulièrement. Alors je les ai réunis, après peut-être dix ou quinze jours d’ouverture, et je leur ai dit : « Comment ça se passe ? Comment vous sentez vous ? » Ils me disent : « Pas bien. Vous comprenez, notre contact avec le public, c’est qu’on nous demande où sont les toilettes. » Alors, c’est facile de dire, ça, c’est une première accroche, mais c’est vrai que ce n’est pas très valorisant pour quelqu’un qui à bac +5. Je leur dis : « bon, très bien, … » Voilà un peu un exemple de cette difficulté qu’ont eue les hommes de cette maison.

On a parlé des Classes Villette. Moi, c’est un de mes grands souvenirs les Classes Villette. C’était une idée de Maurice LÉVY. Il s’agissait d’accueillir des classes, dont la moitié venaient de l’Île-de-France et de Paris donc, et l’autre de l’extérieur. Et ceux qui venaient de l’extérieur nous les logions dans un foyer de jeunes travailleurs à Aubervilliers, avec la connivence du maire monsieur RALITE, qui était très intéressé par cette expérience. C’était bien, parce que pendant deux semaines, avec leurs professeurs qui étaient venus préparer, ils n’avaient comme seul souci, à partir d’un thème, quelquefois il n’y avait pas de thème, mais en général il y avait plutôt un thème, non pas de visiter la Cité en passant, mais de focaliser leur regard. Je prends le premier thème qui a été pris, c’était une classe du Havre, la symétrie. Évidemment ils sont allés se promener à la Tour Eiffel, l’Arc-de-triomphe, mais ils ont aussi essayé de trouver, dans la Cité, où on parlait de symétrie. On a eu huit classes, dès la première année en 1986, et puis 1995 la seconde, et ça nous a beaucoup aidé à installer des collaborations avec le ministère de l’éducation nationale.

Réal JANTZEN n’en a pas beaucoup parlé, nous avons eu une aide formidable de l’éducation nationale, qui nous a mis des professeurs et des instituteurs à disposition, parce que le concept de Classe de découverte scientifique et technique est un peu analogue au concept de classe de neige ou des classes vertes, il avait été acté par le ministère de l’éducation nationale, sous la férule de René MONORY, dont on n’oubliera jamais qu’il fut le créateur du Futuroscope à Poitiers. René MONORY était très intéressé par ce que nous faisions, nous avions plusieurs rencontres avec lui. C’est anecdotique, mais la personne qui suivait pour René MONORY le dossier du Futuroscope était Thierry BRETON, que tout le monde connaît maintenant, à l’époque on connaissait surtout sa chevelure. Un jour je dis à Thierry BRETON : « Comment se fait-il que votre ministre est si intéressé par les Classes Villette au point de nous aider à faire le décret qui a créé ces Classes de découverte ? » Il me dit : « Vous comprenez bien que vous lui ouvrez le chemin pour le Futuroscope, et si mon ministre est très intéressé par ce qui se fait à la Cité des sciences, c’est parce que ça va l’aider à faire la même chose au Futuroscope. » Une expérience passionnante, qui a donné lieu ensuite, avec le service éducatif, à tout un déploiement d’actions en direction du second degré et du premier.

J’allais terminer, puis je me suis dit, mais dans le public que nous avons accueilli, nous avons fait un très gros travail pour les handicapés, alors j’en dis un mot. C’était une obsession du président DELOUVRIER, pas uniquement d’ailleurs pour la Cité mais pour l’ensemble du Parc de la Villette. Dès le départ, il avait souhaité qu’il y ait une réflexion sur l’accessibilité, d’abord motrice, comment les handicapés moteurs pourraient traverser le Parc pour aller dans différents lieux du Parc, et puis dans la Cité. Une étude de l’architecte GROSBOIS avait travaillé sur ces problèmes-là. La Cité a tout de suite été reconnue comme exemplaire en la matière et ça a été pour nous un grand soutien.

Handicapés moteurs mais aussi handicapés visuels, là une équipe de gens étonnants, qui m’ont énormément appris, sur la façon dont on écrit en braille la science. Vous pensez que le braille, c’est facile, peut-être pour écrire des textes, mais quand vous voulez transcrire un schéma scientifique en braille, ce n’est pas du tout que vous le mettez en relief, il faut le penser tout à fait différemment. Donc, si vous vous promenez dans la Cité, vous verrez des tas d’endroits où il y a une façon d’appréhender un schéma, une exposition en relief, mais ce n’est pas du tout simplement de mettre en relief des traits, qu’il y aurait pour des voyants.

Handicapés auditifs, nous avons été, je crois, les pionniers aussi dans la langue des signes, et cela a était pour nous, je crois, une approche tout à fait intéressante. On nous a même dit, et c’est pas du tout péjoratif, qu’en travaillant ce genre de choses, tous ces handicaps, on travaillait même pour des gens qui étaient un tout petit peu handicapés sur le plan cérébral. Donc, on a fait tout un travail, une approche généreuse, dans ce domaine.

Je voudrais terminer, parce que tout n’a pas été facile, quelquefois c’était un peu dur. Il y avait des tensions, nous étions sous l’œil vigilant, mais en même temps imprécis de la Présidence de la République. On savait qu’une chose, c’est qu’il fallait ouvrir le 13 mars 1986. Nous étions entourés de conseillers, qui se réunissaient toujours en retard par rapport au travail que nous faisions. Ce n’était pas toujours très gai, mais il n’y avait pas que ça, il y avait qu’il fallait maintenir l’enthousiasme des équipes. Alors sur ce point, je leur rends le plus grand dommage. L’enthousiasme s’est maintenu. Maurice LÉVY disait : « C’est un honneur de travailler pour ce projet », eh bien la plupart des gens le croyaient, je crois, fermement. Il y a eu un enthousiasme très fort. Au demeurant, certains matins, on en parlait tout à l’heure, quand j’arrivais dans le bureau de Maurice LÉVY, qui n’était pas là depuis très longtemps le matin, mais il était déjà là avant moi, j’avais plein de questions, et de temps en temps je me disais : « Comment allons-nous décider ? » On a pratiquement toujours décidé. De de temps en temps quand même vous me disiez : « Croyez-vous qu’on y arrivera ? » Et, je m’entends un jour vous répondre : « On ne fera pas ce qu’attendent les politiques. On ne fera pas ce qu’attendent les scientifiques. On ne fera pas ce qu’ont rêvés les architectes. On ne fera pas ce que les journalistes voudraient que nous fassions. On ne fera pas ce que les gens des Régions trouvent que nous devrions faire. On fera quelque chose d’ouvert et c’est le public qui fera la Cité. »

Merci !

Bruno JAMMES : Merci, Jacques ! Des questions ?

Auditeur Bonsoir ! J’avais deux questions de réflexion à vous soumettre : la Cité des sciences, comme musée, a produit beaucoup d’éléments, beaucoup d’expositions, malheureusement à caractère éphémère, il y a eu des très bons éléments, qui ont été faits avec des technologies d’époque, qu’on ne peut malheureusement pas refaire revivre aujourd’hui, puisque ce soir c’est une soirée un peu souvenirs, je voulais avoir votre sentiment sur cet aspect éphémère des choses, qui ont été faites, qui ont eu beaucoup de valeur et que malheureusement ne peuvent plus vivre aujourd’hui ou qu’il faudrait refaire totalement, je pense évidemment à tout ce qui est fait à base d’informatique. Deuxième chose, j’ai bien compris qu’il y avait une grande majorité de physiciens autour de cette table, j’en suis absolument ravi. Il se trouve qu’aujourd’hui lorsque la Cité des sciences met au point des expositions, elle fait plutôt appel à un scénographe, qui est un peu le chef d’orchestre de l’exposition. Je voulais savoir quelles réflexions vous pouviez avoir quant à ce petit paradoxe. Vous avez évoqué beaucoup les physiciens et aujourd’hui ce sont plutôt des gens de la scénographie qui mènent le bal. Voilà !

Bruno JAMMES : Qui veut répondre ? Jacques LICHNEROWITZ pour le dernier aspect de la question ?

Jacques LICHNEROWITZ : La scénographie a toujours été présente, y compris à la création de la Cité, pour l’exposition permanente, architecte ou architecte scénographe. C’est une nécessité, c’est la mise en scène de l’ensemble des éléments du contenu, des ensembles et sous-ensembles, dont je parlais, des éléments d’exposition, des îlots, etc. C’est dans une logique plastique, qui peut être dans l’éphémère un peu plus forte, avec des mouvements ou des idées, un peu symbolique, dans le permanente, c’est plutôt calme, parce que justement c’est permanent. Donc ce côté chef d’orchestre de mise en place des différents composants, de l’exposition c’est une nécessité, et le physicien, la mise en espace ce n’est pas forcément son métier. Donc, là, c’est vraiment un problème de métier pour les expositions premier degré. Par contre, il va de soi que cette scénographie doit s’effacer devant le contenu, elle doit servir le contenu, les scientifiques sont là pour le définir. Mais cette logique de métiers de scénographe est une nécessité pour ce type de d’espaces aménagés.

Maurice LÉVY : Je voulais répondre à la première question. Moi, je suis comme vous, je regrette que les expositions, pour l’essentiel, contiennent des éléments éphémères. Partout où je suis allé d’ailleurs c’était la même chose, déjà au Centre d’études spatiales, j’ai toujours voulu que les gens puissent réutiliser des éléments de ce qu’ils avaient fait, mais ce n’est pas la tendance d’un créateur, qui veut toujours tout faire à partir de zéro. Il vous explique toujours que ce qu’il a à faire est totalement spécifique et qu’aucune chose réalisée avant lui ne peut lui être utile. Je ne suis pas du tout convaincu que ce soit vrai. Je pense qu’on aura fait un grand pas à jour, si on arrive à faire en sorte, par exemple, que 30 ou 40% d’une exposition corresponde à une réutilisation d’éléments qui ont été utilisés dans le passé, auquel cas il faudra organiser un système de conservation et on puisera dedans. Naturellement, il se n’agit pas de refaire toutes les expositions à partir de ces éléments, mais si on pouvait déjà en faire 30 ou 40% ce serait déjà très bien.

C’était la même chose dans l’espace. Moi, je disais : « Pourquoi est-ce que vous faites toujours des satellites ad hoc, spécifiques, qui coûtent très cher ? Pourquoi ne faites-vous pas des plates-formes dans lesquelles l’essentiel des fonctions de satellites, qui sont toujours les mêmes, seraient toujours là et vous y ajouteriez simplement les appareils et les expériences qui correspondent à la mission particulière de ce satellite ? » Je n’ai jamais pu obtenir ça.

Jacques LICHNEROWITZ : Ce n’est pas inventer les systèmes internes des satellites, parce que c’est un peu ça, quand même !

Un petit mot paradoxal, il n’y a aucun élément d’exposition réalisé au titre de la préfiguration qui ait jamais été exposé dans la Cité, par contre, ils sont conservés, je pense.

Auditeur : Bonsoir ! Vous évoquiez au début certaines relations occasionnelles qu’il y a eu durant la préparation du chantier avec le Palais de la découverte. Est-ce que vous pourriez nous préciser le degré, à la fois d’indépendance ou d’association entre la Cité et la mission du Palais de la découverte ? Plus exactement, le degré d’indépendance par rapport à ce qu’on appelle, après un certain nombre d’années, les expositions universelles ?

Maurice LÉVY : C’est une question qui a subi des évolutions. Au début, quand on m’a demandé de faire un rapport, il avait été décidé, par madame SAUNIER-SEÏTÉ, que le Palais de la découverte serait intégré à l’intérieur de la Cité des sciences, ce qui a singulièrement compliqué mon travail, parce que j’avais déjà pas mal de problèmes, essayer d’imaginer ce que serait le futur musée, mais il fallait que je reçoive presque tous les jours, des délégations de personnels du Palais de la découverte qui venaient se plaindre, soit parce qu’ils trouvaient qu’on ne les associait pas assez à notre travail, soit parce qu’au contraire ils nous disaient qu’ils ne voulaient à aucun prix venir à la Villette, ils voulaient rester là où ils étaient. Cela a été quelque chose qui a empoisonné nos relations au début.

Après ça, il y a eu la décision du président François MITTERRAND, qui a dit : « Le Palais de la découverte reste où il est, c’est le Palais de la découverte. La Cité des sciences se met en place à la Villette, c’est la Cité des sciences. Ce sont deux choses complètement différentes, la France est suffisamment riche - il pensait intellectuellement en talents - pour se permettre d’avoir deux endroits.

Bien entendu, nous avons essayé après d’avoir des relations de coopération, l’exemple des « Écrans du réel » en est un, qui est particulièrement important, mais il y a eu une coopération ; et d’une façon générale nous avons cessé de nous regarder en chiens de faïence. J’avais même espéré, mais ça jamais encore été réalisé, qu’il pourrait y avoir, au Palais de la découverte, un espace qui servirait de vitrine à la Cité des sciences, qui donnerait aux visiteurs du Palais l’envie d’aller à la Cité des sciences, quitte d’ailleurs à faire une réciprocité, bien entendu. Mais ses choses-là sont difficiles, parce que chacun défend son pré carré.

Peut-être que Jacques BLANC a des choses à rajouter.

Jacques BLANC : Pendant un certain temps, j’étais chargé de faire le lien avec le Palais de la découverte. Je m’étais donné comme principe du respect mutuel, et autant que possible de ne jamais débaucher du personnel du Palais de la découverte, parce que, malgré ce que dit Maurice LÉVY, à partir du moment où nous avons eu des postes, nous aurions pu vider le Palais de la découverte de la moitié de ces éléments les plus intéressants, et je pèse mes mots. Nous avons pris comme au principe de ne pas le faire. Très peu de gens du Palais de la découverte sont venus travailler avec nous. Nous avons essayé que le Palais continue à vivre et surtout pas le ponctionner, parce que c’était quand même assez porteur, on voyait bien que la Cité finirait par se faire, qu’elle serait belle et qui y aurait des tas de possibilités. Donc, je crois que finalement les choses se sont mises en place progressivement.

Aujourd’hui, on a quand même une situation tout à fait intéressante, puisque le directeur du Palais de la découverte est un ancien de la Cité des sciences, le directeur des expos est aussi un ancien, et là je crois qu’aujourd’hui la coopération est tout à fait sympathique.

Moi, je dois dire que j’ai toujours beaucoup aimé le Palais de la découverte. J’avais peut-être une facilité, c’est que depuis Grenoble - Maurice LÉVY l’a dit, il n’y avait que le Palais à une époque - c’était toujours au Palais que je venais lorsque nous cherchions pour la Maison de la culture de Grenoble, puis pour le Centre culturel scientifique et technique, à avoir des expositions itinérantes, ce que le Palais faisait très agréablement. Donc, j’avais de très bonnes relations avec des gens du Palais de la découverte. J’essayais, personnellement, de les utiliser au mieux. Le contexte n’était pas facile. Il y a eu un été où dans le budget de l’État, là c’était celui d’éducation nationale, le Palais la découverte avait disparu, il n’est pas ce qu’on appelle le BE, il n’y était plus. Je me souviens qu’ils m’ont dit : « Vous voyez bien que vous nous avez avalés, on n’y est plus. » C’était des situations difficiles pour le personnel.

À l’époque où nous avons travaillé ici, il y avait 192 postes au Palais a découverte, ce n’est pas une très grosse structure mais c’était des gens qui avaient quand même tout un passé, donc ce n’était pas aberrant qu’ils se disent on nous fait un nouvel outil. Moi, j’en ai rencontrés, dans les années où vous écrivez votre rapport, qui disaient : « Mais, si on fait quelque chose de nouveau, on aura besoin de nous, et c’est nous qui allons avoir un nouvel outil. » Il y a eu un rêve chez un certain nombre de gens, nos amis, nos collègues du Palais de la découverte. Les choses se sont quand même bien apaisées. Et moi, je suis plutôt heureux qu’aujourd’hui une collaboration se soit établie. Les deux établissements sont vraisemblablement complémentaires et c’est bien comme ça, selon moi.

Je voudrais rajouter qu’en 1981, on m’avait demandé de faire l’inventaire des œuvres d’art du Palais.

Auditeur : Bonsoir ! Moi, j’aurais quelques questions au niveau de la répartition des thèmes de la Villette. On a parlé tout à l’heure du cerveau, de l’astronomie, et puis de de la santé, est ce que vous pouvez nous dire comment s’étaient répartis les différents thèmes installés à la Villette ? Par exemple, 30 mètres carrés pour l’astronomie, 30 pour la santé, …

Maurice LÉVY : Quand je suis arrivé, j’ai trouvé une situation féodale. Chaque thème avait un chargé de thèmes et un comité de thème, et les membres du comité de thèmes touchaient même une petite enveloppe à la fin du mois. Et, ils venaient me voir en me disant : « Pourquoi est-ce que ce comité-là dispose de trois mille mètres carrés, j’en ai que 1800 ». Bien entendu, personne n’était jamais entré dans le bâtiment. On ne savait pas combien il y aurait de mètres carrés, où ils seraient disposés, quelles étaient les hauteurs disponibles, tout ça n’existait pas, c’était totalement sur le papier à deux dimensions. À la fin, j’étais tellement exaspéré que j’ai supprimé tous les chargés de thèmes,tous les comités de thèmes, et on a créé ces équipes projets, dont a bien parlé Réal JANTZEN.

Je dois dire que le même problème s’est posé à la bibliothèque de France, où il y a eu une fronde des historiens, qui a rendu la réalisation du projet très difficile. Madame SAUNIER-SEÏTÉ avait eu l’idée très astucieuse de mettre des scientifiques indiscutables, des prix Nobel, monsieur HAMBURGER, etc., dans ma commission consultative, cela a permis de calmer les scientifiques, qui m’ont quand même moins causé d’ennuis qu’ils ne l’auraient fait autrement.

Pour revenir au problème des thèmes, nous les avons intégrés, par famille, dans quatre secteurs, qui regroupaient des thèmes voisins, un visiteur pouvait visiter un secteur peut-être en une, deux ou trois fois, ça dépend de son endurance. Réal JANTZEN pourra vous expliquer, par exemple qu’à l’intérieur de son secteur « Langage et communication », il devait y avoir cinq ou six thèmes, qui étaient intégrés, et on pouvait passer de l’un à l’autre, c’était visible, c’était bien indiqué.

Comment avons-nous choisi des thèmes ? J’ai essayé de faire l’inventaire de tout ce que les gens connaissaient de la science sans en connaître les tenants et les aboutissants, et aussi des thèmes, des sujets qui certainement susciteraient la curiosité. Je me suis dit, dans mon esprit, que cette liste n’était pas du tout exhaustive. Les réalisateurs du futur de la Cité étaient invités à créer de nouveaux thèmes.

Auditeur : J’aurais aussi une autre question pour ce qui concerne le cheminement des visiteurs, qu’est-ce que les scénographes ont pensé à l’époque, on commence par l’astronomie et ont fini par la physique, etc. ?

Je voulais aussi vous demander, pour ce qui concerne les enquêtes d’opinion, quand vous avez fait le petit tour de France avec l’Inserm, qu’est-ce qui en est sorti à l’époque, des enquêtes d’opinion ? Est-ce que c’était plus des enfants qui venaient vous voir et / ou d’autres personnes ? Qu’est-ce qu’aujourd’hui - si vous aviez à faire un tel musée des techniques, comme la Villette - vous changeriez ? Qu’est-ce que vous feriez d’autres ? Je ne sais pas si vous avez des regrets, ou d’autres choses que vous changerez. Merci !

Jacques BLANC : Pour ce qui est des thèmes intéressants le public, les choses ont beaucoup évolué, je l’illustre par le propos suivant : j’ai travaillé beaucoup à une époque à l’animation scientifique de la Maison de la culture de Grenoble, qui a ouvert en 1968, à l’occasion des Jeux olympiques d’hiver. Nous avions dès le départ un secteur scientifique, avec un de nos collègues venant de l’université, deux même, j’étais dans le comité qui travaillait sur les thèmes, pour savoir sur ce qu’il fallait faire. Nous interrogions le public déjà à cette époque, qu’est-ce qu’il aurait aimé avoir. Un thème ressortait, qu’on avait retrouvé ici, combien de fois, c’était le thème de la santé. Au demeurant, nous ne traitions pas, je me souviens de la difficulté qu’on avait à réfléchir, dans la commission scientifique, sur comment on pouvait parler de la santé pour, qu’en vulgarisant, les gens ne ressortent pas forcément immédiatement malades. Ce n’est pas simple du tout ! on a retrouvé ça ici. On n’a pas introduit de thème santé au départ. On a introduit sortes de choses dans le domaine de la vie, mais on n’a fait un véritable îlot santé que beaucoup plus tard. Et Dieu sait si cela a été difficile. Je me souviens des longues discussions, avec Camille PISANI en particulier, sur ce qu’il fallait mettre dedans et comment faire pour respecter le public. Quand on arrive dans un endroit comme l’astronomie, à la limite on se n’implique pas tellement, ce n’est pas si dramatique que ça qu’il y ait eu une planète qui soit déclassée. Par contre, quand on arrive sur l’endroit Sida, on se dit, ça me concerne, ça concerne mes enfants, ça peut concerner des proches, et immédiatement il y a une toute autre relation. Donc, il faut respecter le public de façon tout à fait différente. C’est pourquoi on peut dire que dans ce tour de France, on était avec l’Inserm qui fêtait son 20ème anniversaire, ou le 10ème, je ne sais plus, c’est vrai que tout naturellement les thèmes de la santé ressortaient. Au demeurant, c’est une chose qu’on n’a pas abordée très rapidement, ici, parce que c’est un thème difficile.

Tout ce qui touchait aux origines de la vie, aux origines de l’univers, alors là c’étaient des sujets beaucoup plus en or, parce qu’impliquant moins mais très demandés. Nous avions fait la remarque avec Maurice LÉVY, tout ce qui touche aux origines était une des choses qui étaient demandées très fort par le public.

Bruno JAMMES : Sur les parcours que vous évoquiez, je parle sous le contrôle de mes intervenants, il me semble qu’il y avait cette volonté de présenter à un public, le plus large possible, toute une palette de de ressources différentes. On a évoqué, à plusieurs reprises, par exemple, l’existence d’une Médiathèque, qui n’était pas simplement un lieu pour en savoir plus, une fois qu’on avait visité des expositions, mais on imaginait aussi qu’il pouvait y avoir un parcours qui commençait par la Médiathèque, parce que quelqu’un avait d’abord envie d’aller voir un film d’Haroun TAZIEFF à la Médiathèque avant d’aller voir « Roches et volcans » sur les expositions. Donc, il y avait plusieurs types de parcours, qui ont pu être imaginés.

Maurice LÉVY : Il y avait même des gens qui allaient à la Médiathèque, pour être à la Médiathèque et qui n’allaient pas ailleurs. Ils avaient un sujet qui les intéressait, ils voulaient l’étudier, ils allaient à la Médiathèque et c’était parfaitement admissible. C’est normal. Sur l’exemple de Beaubourg, nous avions créé une Médiathèque ouverte aux publics, de façon totalement libre, et les gens avaient la possibilité de faire absolument ce qu’ils voulaient, à condition de ne pas détériorer le matériel. C’était une activité à part entière.

Auditrice : J’ai une question concernant les références américaines, que vous avez évoquées, des autres musées. Je voulais savoir ce que vous aviez gardé volontairement de ces visites dans les musées américains, et au contraire ce que vous n’aviez pas voulu conserver, ou refaire à la Cité.

Maurice LÉVY : Question difficile, qu’on m’a souvent posée. Je crois que si on regarde les choses au cours du temps, on s’aperçoit qu’il y a un certain nombre d’éléments qu’on retrouve qui ont existé ailleurs. Mais cela reste ponctuel.

Quand nous avons fait la Cité, nous avons rejeté tous les modèles. Ils nous ont aidés à faire un inventaire de ce qui était souhaitable de ce qu’il n’était pas, mais nous avons recréé un modèle qui était le nôtre. Bien entendu, dans le détail, il y avait des tas d’éléments, particulièrement séduisants, dans tel ou tel endroit, que nous avons voulu reprendre, mais on ne peut pas dire que la Cité ressemble ou a été inspirée par tel ou tel musée. Nous avons pris des éléments à Toronto, à San Francisco, à Chicago, à Munich, un peu partout, mais c’est presque invisible.

En fait, moi je dis toujours que nous avons créé une nouvelle génération de centres scientifiques et techniques. À l’époque où je l’avais dit pour la première fois, je pensais que nous allions être suivis, et que d’autres viendraient après nous. Cela n’a pas été vraiment le cas, quelque chose de nouveau, qui, peut-être à une moindre échelle, se reproduira. Il y a quelques endroits d’ailleurs qui se sont beaucoup inspirés de la Villette, par exemple à Helsinki, à Madrid, etc. Peut-être qu’ils n’ont pas eu les moyens dont nous avons eu la chance de disposer, mais l’approche est la même. C’est une toute autre approche que le « science center » destiné aux jeunes scientifiques des écoles.

Réal JANTZEN : Pour compléter ce que dit Maurice LÉVY, j’approuve totalement ce qu’il dit, il n’y a pas que les objets qui ont été récupérés. Un musée de sciences naît dans un lieu, à un moment donné. Et ce lieu exprime une culture, ce moment donné et dans un contexte. Si on avait le temps d’analyser l’histoire des grands musées qui ont marqué le XXème siècle, on s’apercevrait qu’il y a une profonde adéquation entre la société qui les produit et l’objet qui apparaît derrière. Ce qui était frappant pour la Villette, c’est qu’effectivement on a voulu faire quelque chose de différent, de nouveau et d’innovant, mais ce qui s’est passé, c’est qu’on a pris non pas les objets mais les philosophies en ce qu’elles avaient de meilleur et qui ensuite ont été intégrés aux équipes. Si vous prenez Londres, Munich, San Francisco, Boston, vous trouverez des traces, dans la Cité, de ces sculptures de musées, pas forcément les objets, pas forcément les éléments d’exposition, mais vous trouvez trace de ces cultures, vous trouverez des traces de l’Exploratorium de San Francisco, par l’intermédiaire de l’expérimentation, la preuve c’est que vous avez l’exposition sur la lumière qui provient à l’origine de San Francisco. Vous avez la philosophie des grands objets, qui vient de Munich. Vous allez à Boston, l’inspiration pour les salles de découvertes et les enfants, qui ont donné la première génération de l’Inventorium, et ensuite la Cité des enfants.

Ces musées ont légué au-delà de leurs objets, une certaine vision, vision qui venait d’un certain moment de l’espace, et d’un certain moment du temps. L’exemple le plus célèbre, c’est celui de l’Exploratorium de San Francisco, créé par Franck OPPENHEIMER, le frère de Robert OPPENHEIMER, l’inventeur de la bombe, qui a voulu faire un pied de nez à Big Science, ou en face il y avait les 33 prix Nobel de Berkeley alors que lui voulait faire un musée d’expérimentation, avec une philosophie « do it yourself ». Vous pouvez voir cette philosophie à l’œuvre dans l’exposition sur la lumière, puisqu’elle vient de l’Exploratorium. Mais, vous avez d’autres types de modèles d’exposition. Ce qui a été incorporé par la Villette, encore une fois ce n’est pas des expositions, ce n’est pas des modèles, mais c’est aussi des philosophies, des questionnements et des sensibilités. Et c’est parce que la dimension de la Villette était suffisamment importante qu’on a pu intégrer l’ensemble de ses dimensions. Ça, c’est un élément capital. Nous aurions fait le dixième de la Villette, il n’était pas possible d’intégrer toutes ses dimensions.

Ce qui est caractéristique de la Villette, lorsqu’elle s’est créé, c’était la pluralité de ces sensibilités, donc la pluralité des modes d’expression dans les expositions, et surtout aussi la pluralité des activités qui sont à l’intérieur de la Villette. Ce n’était pas neutre qu’il ait un centre des conférences, une Médiathèque, des expositions et bien d’autres choses.

Bruno JAMMES : Pour terminer cette séance et le cycle de ses trois conférences, je voudrais juste apporter un témoignage de cette année, où on a fêté le 20ème anniversaire de la Cité des sciences. On a distribué à la plupart des personnes, qui assurent des responsabilités dans cette maison, le rapport de Maurice LÉVY. Beaucoup de gens ont lu ou relu ce rapport. Je dois dire que 27 ans plus tard, parce que nous trouvons effectivement après ce rapport, tout le monde a été extrêmement frappé de l’actualité de cette vision au départ. Quelque part, on s’est tous dit qu’on se reconnaît vraiment dans ce rapport et dans ce qu’étaient les grandes orientations. On évoquait tout à l’heure, par exemple, l’attention toute particulière aux handicapés, ça a été une permanence, et si la Cité a eu encore cette année de nouveau le label de qualité d’accueil des handicapés et tourisme, etc. c’est bien aussi dans cette continuité-là.

Moi je voulais, à cette occasion-là rendre véritablement hommage à ce travail qui a été pour nous tout à fait exceptionnel, de pertinence dans la vision, dans les objectifs et dans les attentes.

La dernière chose que je voulais vous dire, c’est que la plupart des documents que nous avons utilisés, dont on vous a parlé, qui ont été en partie exposés sur cette table à la sortie, consultables et empruntables à la Médiathèque, on a évoquée tout à l’heure l’existence de la Médiathèque. Eh bien l’ensemble de ces ouvrages que ce soit sur l’histoire des abattoirs, les exemplaires du rapport de Maurice LÉVY, pour prendre deux exemples, et puis d’autres ouvrages sur l’histoire du Parc de la Villette.

Je vous remercie beaucoup pour votre présence et je remercie bien sûr nos intervenants de ce soir.