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Afrique du Sud : la fabrique des Einstein africains

À l'heure où la Coupe du monde de football débute en Afrique du Sud, nous vous emmenons non loin du Cap, sur les bancs d'un institut pas comme les autres qui rêve de forger l'élite africaine de demain.

Des élèves qui aiment AIMS

« Je viens de Madagascar et je suis vraiment heureuse d'être ici pour apprendre… tout ce que j'apprends ! » L'oratrice, la vingtaine et l'allure sage, retourne s'asseoir. Au tableau, un jeune Rwandais a déjà pris sa place et, déjà, il se lance dans l'éloge, plus ou moins inspiré, de l'école prédoctorale qui l'accueille depuis deux mois, lui et ses 53 camarades de promotion.

« L'African Institute of Mathematical Sciences (AIMS) n'est pas un institut comme les autres, déclare-t-il. On y apprend, certes les mathématiques mais, au-delà, à raisonner. » Hochements de tête approbateurs des enseignants. Piaffements des étudiants. Debouts, assis, les index en l'air, ou non, ces derniers font à peu près tout pour contribuer à la discussion. On est loin, très loin, des ambiances frileuses des salles de classe françaises.

« Next Einstein Initiative »

Et pour cause : nous sommes à Muizenberg, à vingt minutes en voiture du Cap et à deux minutes à pied de l'une des plus belles plages d'Afrique du Sud. C'est ici qu'en 2003, une poignée de scientifiques sud-africains ont fondé une école dont l'objectif est de faire émerger un Einstein africain. L'ambition est même imprimée en toutes lettres sur les brochures de l'institut : « AIMS, the next Einstein initiative ». Une devise, un slogan presque, qui, pour le co-fondateur et directeur de l'AIMS, Fritz Hahne, se réfère à deux facettes de la vie du savant.

Il s'en explique en sortant de la salle de cours : « D'abord, Einstein était juif au cours d'une période particulièrement sombre pour cette communauté… Ensuite, il a publié ses travaux alors qu'il était en dehors de tous les circuits académiques… Du coup, personne ne s'attendait à lui. C'est pourquoi, dans l'imaginaire de la communauté physicienne, l'idée que le prochain Einstein puisse venir d'un endroit inattendu comme l'Afrique est assez prégnante. » Voilà pour la mythologie de l'institut.

En pratique, l'AIMS est une classe préparatoire de neuf mois. Neuf mois au cours desquels les étudiants, nourris et logés au sein et aux frais de l'établissement, reçoivent des cours d'algèbre, d'informatique ou de statistiques, des enseignements dispensés par des professeurs renommés et invités à résidence quelques semaines durant. Une formation intensive qui vise à amener chaque année 54 étudiants africains à un niveau d'excellence en mathématiques, niveau leur permettant d'intégrer les meilleures universités du monde.

Une naissance en deuxième mi-temps

Fait curieux et néanmoins réel : l'AIMS doit tout au rugby, au ballon ovale et à deux de ses fans : Neil et Ben Turok. En 2001, Neil Turok, un cosmologiste sud-africain en poste à Cambridge, décide de passer un peu de temps chez son père, Ben Turok, un célèbre activiste anti-Apartheid. Alors qu'ils sont tous deux installés devant un match de rugby, Neil déclare qu'en Afrique, chaque année, des milliers d'étudiants sortent diplômés en mathématiques mais qu'ils n'en feront jamais rien....

Outré par cette remarque, Ben Turok arrête le match et déclare qu'il ne rallumerait la télévision que si Neil trouvait, couchait sur papier et faxait à un homme politique une idée permettant de résoudre l'injustice qu'il venait de pointer. C'est ainsi, sur un coin de table, que naquît le concept de l'AIMS, un institut dont le but est de regrouper les meilleurs étudiants africains et de les mettre au niveau des plus grandes universités du monde.

À la mode africaine

« Pour autant, nous ne cherchons pas à copier l'esprit des institutions ou des universités étrangères, insiste Fritz Hahne. Nous le faisons à la mode africaine. » Une volonté qui se traduit d'abord dans les cours. À l'AIMS, s'il est certes question de mathématiques, nul n'apprend à démontrer des théorèmes : « Nous nous attachons plutôt à comprendre la nature du problème posé. Quel est-il et quels types de mathématiques sont nécessaires pour le résoudre ? » Cette approche permettrait d'ancrer des concepts abstraits dans la réalité. « De plus, nous leur apprenons à se débrouiller avec des logiciels libres de droit afin qu'ils puissent continuer à travailler aisément par la suite... »

Dernière particularité : l'absence de tout système de notation. Pendant la formation, point de premiers, ni de derniers : l'idée est de développer un esprit collaboratif, « Une qualité cruciale, insiste un jeune étudiant éthiopien, Car l'Afrique est constituée d'un patchwork de cultures qui se connaissent très mal. Or, regardez… »

Qui finance l'AIMS ?

L'AIMS est un institut privé, financé par toute une gamme de partenaires institutionnels ou industriels. Parmi eux, le département de l'éducation sud-africaine, Avenue A, Scandisk, Google.Org, Nokia ou Vadofone. Le budget annuel de l'AIMS est de 8 millions de rands. Une somme qui comprend la bourse de 140 000 rands attribuée à chaque étudiant. Tous les logiciels utilisées sur place sont libres (opensource).

Des cerveaux africains... pour l'Afrique ?

D'où viennent les étudiants de l'AIMS ? Cette carte représente l'origine géographique des étudiants de l'AIMS jusqu'en 2006. En vert, les pays dont des représentants ont été diplômés par l'AIMS, en orange, ceux dont des représentants étaient en train d'étudier en 2006 et en jaune ceux dont des représentants ont postulé. © AIMS

Il pointe du menton une jeune Maghrébine voilée qui blague avec un Rwandais. En fond sonore, on discerne des bribes d'anglais, de français, de swahili ou d'arabe. « Il n'y a pas une Afrique mais plusieurs. Des Afriques qui, ici, se rencontrent. Et puis, pour être plus concret, l'absence de compétition laisse à chacun le temps d'acquérir l'anglais, la langue d'usage ici… mais aussi dans le reste du monde ! »

Car une question demeure, cette élite que l'AIMS se propose de former aura-t-elle les moyens ou même l'envie de travailler en Afrique ? « Oui, assure une étudiante du Ghana. Une fois que j'aurai fini mes études, je retournerai dans mon pays natal pour participer à son développement. Si je ne le fais pas, personne ne le fera à ma place. » Une profession de foi partagée par tous les élèves de la promotion mais qu'il est bien difficile de jauger. L'institut est trop jeune pour que l'on ait la moindre idée du devenir exact de ses étudiants. Un flou qui ne l'aide pas à régler les problèmes d'image qu'elle véhicule en Afrique du Sud.

Un centre de recherche à deux pas de l'AIMS

Peinture fraîche et mobiliers flambants neufs. En face de l'AIMS, un centre de recherche vient d'ouvrir ses portes. « Ce centre de recherche accueille des chercheurs sur des contrats de trois ans », explique Fritze Hahne, directeur de l'AIMS. Cosmologistes, biologistes, statisticiens ou informaticiens, ils n'ont comme point commun que leur excellence en mathématiques et le fait d'être chercheurs à plein temps, ce qui est très rare en Afrique.

Une idée géniale ou un scandale ?

Le prochain Einstein sera-t-il une femme africaine ? La moité des promotions de l'AIMS est volontairement constituée de femmes. © V. Thivent

« AIMS ? Une idée géniale ? Non mais vous rigolez ? C'est un scandale ! » Frank Shillington, océanographe à l'université du Cap, n'essaie même pas de masquer son animosité. « Comment peut-on promouvoir l'excellence en mathématiques en Afrique du sud alors qu'ici la majeure partie de la population, noire ou métisse, est incapable de compter ? » Un fait intimement lié à l'histoire du pays et qu'ici l'on nomme de moins en moins : l'apartheid. « Dès 1948, l'accès à l'éducation a commencé à décliner pour les populations non blanches, explique Jill Adler du département de l'éducation aux mathématiques de l'université de Witwatersrand à Johannesbourg. Des écoles séparées ont été créées pour les Noirs, les Métis et les Indiens mais celles-ci étaient sous-dotées en livres et en enseignants qui se devaient d'être respectivement Noirs, Métis et Indiens. »

Au fil des années, les élèves non-européens ont de plus en plus vivement été découragés d'étudier, et surtout les mathématiques : « À quoi sert d'enseigner les mathématiques aux enfants Bantu s'ils ne peuvent pas l'utiliser en pratique ? C'est absurde... L'éducation doit former les gens en fonction de leurs opportunités dans la vie », expliquait en 1953 Hendrik Verwoerd, ministre des Affaires indigènes. En conséquence, de plus en plus rares ont été les enseignants non-européens capables d'enseigner les mathématiques en Afrique du Sud.

Aujourd'hui, même si l'apartheid politique n'est plus, les populations vivent toujours dans des quartiers séparés. De fait, le clivage perdure. «Même s'il est difficile de chiffrer le phénomène, il existe des millions d'élèves dans les écoles, partout dans le pays, qui reçoivent une éducation de piètre qualité... particulièrement en mathématiques, continue Jill Adler. Et la plupart d'entre eux sont noirs. » « Dans ce contexte, notre priorité ne devrait pas être de former l'élite du continent africain, elle devrait être de lutter pour que chaque Sud-Africain ait un minimum de connaissances en mathématiques », insiste Frank Shillington. C'est pour répondre à de telles attaques qu'AIMS a contribué à mettre sur pied le programme AIMSSEC dont l'objectif est d'améliorer, via des cours intensifs ou des ressources en ligne, le niveau en mathématiques des enseignants non-blancs. Mais le retard sera long à rattraper...

Un AIMS, des AIMS ?

Chaque année, ils sont de plus en plus nombreux à postuler à l'AIMS. Rien qu'en 2008, l'Institut a reçu 300 candidatures pour seulement 54 places. La sélection des étudiants se fait au niveau des dossiers mais aussi de l'origine géographique du candidat (pour maximiser la diversité) et du sexe (la moitié de la promotion doit être féminine). Le succès de l'Institut amène les responsables de l'AIMS à envisager l'ouverture d'autres AIMS pour répondre à la demande. L'un d'eux pourrait ouvrir à M'bour, au sud de Dakar, d'ici deux ans.

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