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Après Tricastin : quid des alertes nucléaires de niveau 1 ?

Les dysfonctionnements observés en juillet dernier sur le site de Tricastin n'ont rien d'exceptionnel du point de vue de l'Autorité de sûreté nucléaire : plusieurs centaines de cas similaires, eux aussi classés en alerte de niveau 1 ou 0 sur l'échelle Ines, surviennent chaque année. Mais que sont exactement ces niveaux d'alerte. Retour sur un classement des risques nucléaires qui fait débat.

Contaminations en chaîne

Le site nucléaire de Tricastin © AFP

74 kilogrammes d'uranium perdus dans la nature à Tricastin ? Pas de quoi s'alarmer. L'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) l'affirme : il s'agit d'une alerte de niveau 1. Même pas un incident, une simple « anomalie » selon le classement international Ines (International nuclear event scale). Cent personnes « légèrement irradiées » deux semaines plus tard sur le même site ? Encore moins grave : une alerte de niveau 0, un petit écart tout au plus par rapport à une situation idéale. Vues de loin, ces deux affirmations ont de quoi surprendre. Alors, qu'entend-on exactement par un incident de niveau 1 sur l'échelle Ines.

Dans les suites de Tchernobyl

Les huit niveaux de l'échelle Ines © ASN

C'est au lendemain de l'accident de Tchernobyl, en 1987, que l'ASN met en place son échelle de gravité des événements nucléaires. « L'idée était de mieux informer le public quant au degré de dangerosité des incidents nucléaires qui pouvaient survenir en France, dit Jean-Luc Lachaume, directeur adjoint de l'ASN. Grâce à ce classement, effectué sous 24 heures par l'exploitant nucléaire concerné, les médias peuvent jauger l'importance d'un incident en un clin d'œil. »

Reprise en 1991 par l'Agence internationale à l'énergie atomique (AIEA), l'échelle Ines est désormais utilisée dans une soixantaine de pays. Elle permet de classer les incidents nucléaires selon 8 niveaux de gravité : le 0 correspond à tout événement « n'ayant aucune importance du point de vue de la sûreté », les niveaux 1, 2, 3 correspondent respectivement à une « anomalie », à un « incident », à un « incident grave ». Enfin, viennent les plus graves de tous les dysfonctionnements, les accidents classés de 4 à 7, le dernier échelon correspondant au désastre de Tchernobyl.

62 niveaux 1 cette année

Chaque année en France, des centaines d'alertes de niveau 0 et 1 sont enregistrées par l'ASN. Et dans les niveaux 1, on trouve aussi bien des problèmes de tuyauterie, de vannes bloquées, que des cas de pollution « légère ».

« Or, comment peut-on affirmer qu'une perte de 74 kg d'uranium est une anomalie, un incident bénin : c'est 30 fois la limite annuelle de rejet autorisé pour cette installation, s'exclame Roland Desbordes, le directeur de la CRIIRAD*. Cela n'a rien à voir avec une petite vanne coincée ! »

Quelques critères utilisés pour classer les incidents nucléaires dans l'échelle Ines © ASN

« Oui, cela peut surprendre de prime abord, convient Jean-Luc Lachaume. Mais il faut bien comprendre que l'échelle Ines n'est pas un outil d'évaluation. Elle sert simplement à informer rapidement les médias. Or, d'un point de vue de la sûreté, un problème de vanne ou de procédures peut être aussi grave qu'une contamination. Aussi, au lieu de multiplier les échelles, nous avons choisi d'intégrer tous ces paramètres dans une seule grille de lecture… par souci de clarté. »

« Plutôt un moyen de noyer les problèmes réels dans une nuée de petits problèmes techniques », conteste Roland Debordes qui affirme que, du point de vue de la CRIIRAD, le problème survenu à Tricastin correspondrait plutôt à un niveau d'alerte 2 ou 3.

« Mais non, répond Jean-Luc Lachaume. Lorsqu'une contamination survient, l'exploitant remplit une grille de critères et obtient un niveau d'alerte. Il s'agit d'une procédure très précise. Le cas de Tricastin n'a rien de bénin. C'est pour cela d'ailleurs qu'il a été classé en niveau 1. Cela n'a rien d'anodin. Il aurait fallu des pertes 10 à 100 fois plus importantes pour passer à des niveaux d'alerte 2 ou 3. Pour des contaminations aussi faibles que lors du dysfonctionnement de Tricastin, il n'y a aucun impact sanitaire ou environnemental. »

* CRIIRAD : Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité.

Quels risques pour les petites contaminations ?

Roland Desbordes refuse d'accepter l'argumentaire de l'ASN : « Les impacts à long terme des faibles niveaux de contaminations sont inconnus. Et au lieu d'appliquer le principe de précaution, l'ASN affirme qu'il est inutile de s'inquiéter ! »

Stéphane Lhomme, porte-parole du réseau Sortir du nucléaire enfonce le clou : « En fonction du mode de contamination (inhalation, contact), les conséquences sanitaires peuvent être très différentes sur l'homme. Or l'échelle Ines ne rend pas compte de tels détails. »

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